V. Mariéton : Revue Félibréenne, t. I
de Mistral, et le vieux chansonnier, qui sentait son génie, souffrait de voir ce jeune rival, à qui tout souriait, alors quil gagnait avec peine sa vie, que les deuils venaient l'accabler, qu'aucune consécration officielle ne couronnait sa réputation.
Et même il n'avait plus la joie de la création. Après 1865 sa verve de chansonnier paraît tarie; il ne devait plus faire qu'un petit nombre de chansons, assez médiocres. C'est alors toutefois qu'il apparaît comme un analyste assez sûr de l'évolution, sociale, et cela dans le petit roman, qu'il intitule Noël Granet, Nouvé Granet (1856).
Il s'y montre très intelligent. C’est tout simplement l'histoire d’un paysan de Vitrolles, qui est allé à Paris voir l'Exposition. On voit aisément comment tel ou tel bon Provençal aurait pu traiter le sujet; il se serait contenté de peindre létonnement naïf du villageois arrivant dans la capitale; il l’aurait embarqué dans quelque ridicule aventure, aurait à cela mêlé quelques plaisanteries à l'adresse des Parisiens et c'eut été peut-être un succès de rire. +
Gelu procède autrement. Peut-être y met-il moins de bonhomie et de naturel, mais beaucoup plus de force et de finesse d'observation. Son paysan raisonne comme un philosophe, et dans cette simple nouvelle nous indique très nettement quelques-unes des transformations radicales de la société moderne; le développement croissant du machinisme, l'abandon des campagnes, la curée démocratique, au fond tout ce qu'a noté Zola en termes épiques dans la série des Rougon-Macquart.
Voici le machinisme et ses conséquences :
« Les machines se sont forgées, puis perfectionnées de mieux en mieux. Chaque progrès rendait des bandes d'ouvriers inutiles. Les hommes ont bientôt été du superflu dans nos ateliers des villes, mais pour cela aucun des anciens campagnards n’a plus voulu retourner à son araire. Au contraire les villages n'ont pas discontinué de fournir au gouffre; il y a eu débordement d'ouvriers. À cette heure la position est encore plus triste. Il ÿ a jusque surverse de mécanique, et le moment où les engins vous embarrassent se trouve juste celui où les artisans des villes se dévorent entre eux. Cependant la campagne en souffre; tout >ce qu'il y à de trop aux usines fait défaut aux travaux de la
terre; de sorte que personne n’est plus à sa place et que personne n'est content. »
L'abandon des campagnes, la puissance « des villes tentaculaires », l’atiraction de Paris, où se rue la province, irrésistiblement attirée, voilà ce que Gelu a vu d’un œil très perçant. N'y a-t-il pas dans ces quelques lignes comme un premier crayon des Déracinés? » « Il m'a donné des nouvelles, — dit Noël Granet parlant d’un camarade, — d’une multitude de collègues de nos endroits, qui avaient voulu comme lui aller faire fortune à Paris, aller-quérir de l’eau à la bonne fontaine. »
« Maximin Gavot, de la Gavotte, est dans la police secrète; Elzéard Mouttet de Château-Neuf est garde de nuit; Baptiste du Brusc est commissionnaire de la boue; Maxime Simiän, de RebutY, est cocher de cabriolet; Lange Marquet de Velaux travaille à la colle forte; Bastien Colombet, de l’Assassin, travaille au rouge qui empoisonne; Paul Mascara d’'En-Parière travaille à la soude; Alexis Delui, de Pas-des-Lanciers, est homme de peine dans une fonderie; Pascal Maurel de la Tête-Noire est chasse-bœufs dans la banlieue de Paris... Et tant d’autres, et tant, et puis tant d’autres qui ont laissé la peau et dont sur la terre nul ne parlera jamais plus! » ;
Il ajoute de façon plus courte et plus forte encore . «Ge Paris me fait peur. Il est le grand cimetière de la France. Qui y va y reste. » -
Et il arrive à la conclusion qui sera celle de Mistral :
« Le métier de paysan est le roi des métiers... Campagnards, nous sommes nés, campagnards nous devons mourir, »
En même temps il dénonce la fièvre des spéculations
« Votre Bourse a gâté la France jusqu’à la moelle des os et sans rémission, Elle est venue faire la fièvre au travailleur qui avait le plus de persévérance pour amasser quelques sous à la longue et à la force du poignet. Elle est venue lui enseigner qu'il était un nigaud de ramer pendant quaranté ans sans espoir de voir s’arrondir son petit pécule, lorsque rien qu'au : simple trafic de ses assignats, dans un seul mois et même moins, l'on pouvait faire une richissime fortune en le prenant à l'aise. »
Gelu’ prévoit aussi comment les chemins de fer vont rendre la vie plus chère, en facilitant les communications et en permet-
tant de vendre au loin ce que l’on consommait auparavant dans le pays même. Enfin Gelu se montre à nous comme un observateur très intelligent de son époque, et c'est, il faut bien le dire, le seul peut-être des poètes provençaux qui ait compris la société moderne; de là sans doute son scepticisme sur la sUrTVivance du+provençal. À force de rouler, en essayant de gagner sa vie, à travers la France et l'Italie, il s’est sans doute rendu mieux compte que d’autres attachés à leur coin de terre que la société était en grand travail, qu'après la Révolution le bouleversement social n'avait point été arrêté, mais que bien au contraire on assistait tous les jours à une mêlée affreuse. Ge petit roman cache des vues très pénétrantes sous une forme rustique. ;
Mais cette forme même, non encore assouplie au reste el travaillée, est celle même de la nouvelle et du roman réaliste, tel qu'il se développera chez un Zola par exemple. On a dans cette petite étude l'indication de quelques thèmes, traités par les naturalistes français. On en a aussi parfois da manière®-Voci une description de malade
« Elle semblait un Ecce Homo à l'agonie... Sa tête... vous auriez dit justement un fanal en corne où la mèche du calèn aurait-brûlé en dedans, tant la peau était diaphane. Sur sa face de cire jaune safran, le feu du mal faisait étinceler les yeux qui étaient fixes et larges comme des vasistas. Les dents plus serrées que celles d’un étau et plus blanches que le lait, ressortaient comme de petits ossements sur ses lèvres ouvertes et toutes noires de la fièvre... »
Venu plus tard en littérature et maniant le français, ce Gelu sans doute eût eu sa place parmi les romanciers réalistes. En tout cas celle qu'il occupe, si elle n'est pas très large, est bien à lui. Original jusqu'à la sauvagerie. il fut un des plus vrais et des plus rudes tempéraments populaires qui se soient manifestés en Provence. Il fit d'autant plus œuvre provençale qu'il -se défendit de vouloir la faire, et son génie est plus profond d'avoir été à moitié inconscient. Il ne comprit pas, il ne pouvait comprendre Mistral, mais cela n’était pas nécessaire, Chacun avec son génie propre, ces deux hommes, que l'on peut appeler grands, sont aux deux pôles de la poésie provençale. Si
Mistral représente le peuple de la campagne d'Arles, dont la noblesse eut à son époque quelque chose d’antique, Victor Gelu
restera comme le poète violent, farouche et superbe de la plèbe marseillaise.
Autres réalistes : Garcin. — Achard. — Clément. . Bourrelly. — Lejourdan.
C’est à peine si parmi les réalistes marseillais on peut citer encore, — du moment que Bénédit et Gelu les dépassent tous, — quelques rimeurs; certains n'ont aucun intérêt, comme Eugène Garcin®, bien qu’il se proclame « membre de plusieurs sociétés savantes », comme Achard®, qui raconte de façon plaisante, une partie au cabanon où rien n’a été réussi, ni l’aïoli qui est tombé, ni le fromage qui avait des vers, ni les fruits qui étaient écrasés, sorte de repas ridicule, parodie d’un dimanche marseillais, comme Marius Clémentét, qui n’a qu'une certaine verve grossière, quand il met en scène des poissonnières ou des « répétières » et qui chante la République de 48, avant les Journées de Juin, devenant bonapartiste par la suite, en bon bourgeois qu’on le devine. D’autres sont plus originaux, comme Marius Bourrelly, rimeur abondant, trop souvent insignifiant, mais qui dans une petite œuvre au moins a su donner une note poignante.
En cet opuscule de quarante-six pages®, il traite dès 1842, époque où la poésie française est tout entière idéaliste et lamartinienne, le thème qui sera repris par Huysmans, à l'affût de
59. Eug. Garcin : « Poésies provençales, Fables et contes », 1845; Marseille.
60. Achard : Uno journado aou Roucas-Blanc; Marseille, 1842, in-8°, Achard.
Gr. Marius Clément : « Poésies provençales » paraissant en fascicules de 1848 à 1857, à raison de 1 franc la livraison, réunies ensuite en volume; Marseille. me
62. La Vido d'uno Gourino; Marseille, 1842. Pour le détail des œuvres de Bourrelly, innombrables brochures, voir Reboul et Lefèvre
sujets réalistes, le sujet même de Marthe, la vie d’une fille de joie.
Il la montre dans son village, enfant simple et gaie, toute innocente, puis ses rêves de plaisir et de luxe à seize ans, puis son premier faux pas et sa vie tout entière vouée à la galanterie. C’est alors que le poète, que rien ne fait reculer, trouve des expressions d’une grossièreté voulue, telle que seuls Huys- : mans ou Richepin en oseront en français.
Il est difficile d’aller plus loin dans la crudité de l'expression, à moins d’avoir un dessin pornographique, et Bourrelly n'en à pas; Bourrelly a, comme tous les poètes de l’époque, des-intentions moralisatrices, si bien qu'il va montrer maintenant la détresse, la fin Buell de son héroïne. Voici les lendemains d'orgie, la fatigue, le dégoût, voici enfin l’affreuse maladie, la fille affaissée devant un triste feu, et devant elle deux bouteilles, où l’on peut lire : « Baume de Copahu ». Et, avec la maladie
qui écarte les clients, c’est la misère :
Ti vaquito roumpudo et mouarta de debaoucho;
Ti poues plus boulegar de dessu toun fumié; La mouar à toun entour emé sa dayo faoucho; Aro es feni pèr tu, poues countar tei camié.….. -Dins teis ouessès pourris la mouello se desséquo; Ta-cervello si foundé et toun sang es caya 65...
Et la voici enfin à l'hôpital; elle va mourir; le prêtre lui apporte le viatique, elle le refuse
As viscu coumo uno gourrino, Foou mourri coumo uno catin!...64
Il y a du tragique dans cette brutalité, un sentiment de la vie, âcre et poignant, tel que l’auront seulement en France les
63. « Te voilà rompue et morte de débauche; — Tu ne peux plus bouger de ton fumier; — La mort autour de toi avec sa faux moissonne; — Maintenant c’est fini tu peux compter tes chemises, — Dans tes os pourris la moelle se dessèche; — Ta cervelle se fond et ton sang est caillé. » ne
64. « Tu as vécu comme une débauchée, — Il faut mourir comme une catin. »
réalistes, et ce n’est pas sans doute un titre à la gloire pour ce Marius Bourrelly, mais encore est-ce l'indication qu'il pouvait y avoir en Provence et spécialement à Marseille, une littérature réaliste, à laquelle, moins que les tempéraments, a manqué une doctrine artistique, -la persévérance dans l'effort, l’en- -couragement du public. Mais la plus grande partie du public provençal d'alors, influencée par le goût français, demandait avant toute chose de la poésie idéaliste.
Une preuve de plus que le tempérament marseillais pouvait alors, de lui-même, et comme irrésistiblement, donner ce fruit spécial, c’est un petit livre qui paraît à l’île Bourbon, livre d’un exilé, qui a quitté sa petite ville de La Ciotat depuis quarantecinq ans. Ce Séraphin Crémazy® a beau avoir cherché fortune et l'avoir trouvée à Bourbon, avoir devant ses yeux tous les beaux spectacles de la nature exotique, c'est toujours vers sa vieille Ciotat que revient son esprit, vers son port avec ses poissonniers, ses pêcheurs, Ses revendeuses, tout ce peuple pittoresque, parlant haut dans le vent marin, vers son cercle de petits bourgeois railleurs et bons vivants, pour lequel il écrit ses contes. Contes assez sales au reste, dont l’un ne peut décemment se raconter, dont un autre est une histoire de poissonnière, qui assassine d'injures pittoresques un bourgeois qui regarde d’un air méfiant sa marchandise, et dans son indignation met ses robes par dessus sa tête et montre au malotru tout ce qu’elle peut montrer. Et tout cela est dit avec une forme naïve et grossière, une abondance, une truculence d’injures, qui sentent tout de suite la halle aux poissons et font songer à Régnier ou à Rabelais.
Celui-là est un joyeux conteur, celui-ci au contraire est amer comme Gelu, comme Bourelly, et c'est Jules Lejourdan, qui entre 1850 et 1860 publie à Marseille, en brochures volantes divers monologues, contes et chansons, qui d’ailleurs sans grande valeur littéraire, — car ils manquent de style, d'orthographe, de discipline, — ont parfois pourtant de l’éloquence, dénotent
65. Séraphin Crémazy : « Meis Rapuguos », poésies provençales; Bourbon, 1863. Le premier de ces contes « Lou Cachet de la Reino », in-8°, 32 pages, avait paru dès 1853 à Bourbon.
un âpre sentiment de la misère populaire. Même après Bénédit et Gelu, ce Lejourdan mérite une petite place parmi les réalistes marseillais.
C'est la verve brutale, l’acçent grossier, mais expressif du gros peuple marseillais. Voici Misé Moutto qui vient porter plainte au procureur de la République parce qu'un nervi a fait un enfant à sa fille. Elle se perd en détails infinis sur sa vie passée, sur son mari, sur sa fille, avant d'arriver au fait... Le fait « est que l’honnéur de cette fille s’est envolé sur un tas de poutres dans la traverse de Longchamp... », que sa fille, sur le point d’accoucher, s’est jetée par la fenêtre, est tombée, heureusement, sur la partie la mieux rembourrée de sa personne, et du coup s'est vue accoucher. Là-dessus scandale dans tout le quartier.
Dins lou quartié ounte restan
Tratoun ma fillo de putan,
De vieil drapeou, de mié piou-celleo,
Et iou, moussur, de maquarello.. - D" Vous demandi s’à quaranto ans
Mero dejà de quatr’ enfants, Vendriqu l’hounour de ma pichouno?.…..
Car despuis qu’aquel avaloir
À mes la man sus la courouno,
Soulet trésor de ma pichouno,
Leis vesins m’an virat lou cuou;
Moun homme passa per gouguou,
Per buto rodo de taverno,
Et meis enfans fious de giberno ….166
Mais voici le nervi qui se défend. Bénédit nous a déjà donné le ton d’une telle réponse; il est grossier et cynique, mais avec quelque chose de familier et de bon enfant qui désarme : cette
66. Dans le quartier où nous restons — On traite ma fille de putain, — De vieux drapeau, de demi-vierge, — Et moi, monsieur, de maquerelle. . — Je vous demande, si à quarante ans, — Mère déjà de quatre enfants, — Je vendrais l'honneur de ma petite... — Car depuis que ce goinfre — A mis la main sur la couronne, — Le seul trésor de ma petite, — Les voisins m'ont tourné le derrière, — Mon homme passe pour cocu, — Pour un pilier de taverne, — Et mes enfants fils de Giberne !...
Marguerite Moutte, qu’il aurait séduite, a fait, avant de passer entre ses mains, la joie de tout le quartier ,
Portafai, sordat, matalot, Despuis longtemps l’an radagsado; Quand passo sur la palissado, Cadun li crido quaoucaren.…67
Et c’est tout le long du morceau une verve grossière sans doute, mais qui a quelque chose de large et de populaire, ou plutôt de populacier.
Voici quelques types encore qui sentent bien le peuple et le peuple méridional : le ramasseur de cigares, un frère inférieur du Gargamelle de Gelu qui rêve de devenir millionnaire, se voit déjà riche comme un nabab avec quatre maisons sur le Cours, trois sur le Port, deux au Grand-Puits, chaussé de bottines vernies, portant la « faquine8 », le lorgnon, une montre, des gants beurre-frais, marchant sur des tapis, abonné à la lecture, s’empiffrant à son aise, faisant l'amour à sa guise, se promenant en carrosse, et, suprême bonheur, ne parlant plus que français. Voici le cuisinier qui célèbre les plats nationaux, l’aïoli, la bourride, la bouillabaisse; voici le bon Méridional, häâbleur et paresseux, qui rêve d’engraisser sa femme au point de la montrer à la foire Saint-Lazare et de vivre de cela, sans rien faire, et qui l’engraisse si bien qu’elle en crève; voici les types d’ailleurs immuables de ces contes populaires, le mari trompé, auquel on donne son vrai nom, le paysan à la ville, que tout le monde dupe, le Martégal, qui fait, comme dans Bellot, ses excuses au perroquet, l’inévitable conte d’apothicaire, sans jeu de mots, où l'instrument de M. Purgon joue comme de juste le rôle. principal.
. Mais à côté de ces plaisanteries assez faciles, il y a chez Lejourdan des accents, semblables à ceux qui soulèvent les chansons de Gelu, le sentiment très poignant de la misère du
67. Portefaix, soldats, matelots, — Depuis longtemps l'ont tripotée, — Quand elle se montre sur la palissade; — Chacun lui crie quelque chose. 68. La jaquette.
peuple, et en même temps de sa haine de la bourgeoisie, et cela c'est tout à fait « peuple » et le style aussi en est « peuple » très profondément.
Voici en effet « l’artisane » qui déclame contre les « capotes » : Quand nous, les. femmes du peuple, dit-elle, nous quittons nos paillasses pour allumer le feu, où se chauffe le pain cuit de l'enfant qui pleure dans son berceau, et puis, quand, la chandelle au bout du nez, nous allons à l’ouvrage, la dame reste bien chaudement au lit, en attendant que sa femme de chambre lui apporte le beurre, le café, le petit pain, le verre d’eau, la Gazette du Midi... À onze heures, c’est le bain, comme si on devait se laver tous les jours! Ne restons-nous pas, nous, six mois, « avec la croûte sur le corps », — mais la damote paraît-il en a besoin », — et ici il faut renoncer à traduire le-plus expressif, mais le plus grossier des langages. « À midi », continue la femme en colère, c’est un bon dîner, pendant que nous man- geons un œuf ou quelques vermicelles, pendant que des familles entières crèvent de faim... Ah! quelle fête 1e. jour où Yon pourra tomber sur les dames... C’est alors qu'il pleuvra des rubans et des capotes…
Adrou sus leis damos, Miqueou!
Car ma mero ques bugadiero, Quand vis l’estelo matiniero, Descende aou barquieou per lava La camié d’aqueli gava
Que dien a seis frumos : Ciceto, T'entend le vent? — Y fa fresqueto, Sarre-toi bien dessus moun curl!
Espero un moumènt, viei voulur!6
N'entend-on pas gronder en de telles paroles l'accent même des Révolutions, des tricoteuses de 93, des femmes de la Com-
69. Allez, sur les dames, Michel! — Car ma mère, qui est blanchisseuse, — Quand elle voit l'étoile du matin Descend au lavoir pour laver — La chemise de ces gavés, — Qui disent à leur femme : Cicette, — Tu entends le vent? Il fait frisquet ? — Serre-toi bien contre mon cœur! — Attends un moment, vicux voleur !….
mune, qui, en 1871, à Marseille, escortaient les commissaires et les bourgeois arrêtés en les bourrant à coups de clefs?
Dans ce même style rude, sans art, mais expressif, Lejourdan nous montre encore une famille qui meurt de faim, la nuit de Noël, alors que la grande ville fait bombance, une malade à la
-porte de l’hôpital, qui meurt par un temps de neige, à seize
ans; l'enterrement du riche qui a besoin de cinq prêtres pour l'escorter, alors qu’un sac de toile à morues suffira pour envelopper le corps du pauvre. Il nous montre le bâtard, trouvé au coin d’une rue, élevé à la charité, et qui crève de faim et qui pourtant ne veut pas maudire sa mère, abusée sans doute par les paroles d’un trompeur, la vendeuse de betteraves de Gardanne, le type si populaire à Marseille, qui ne fait pas le sou, un soir de mistral... Elle n’a pas bu de vin depuis six mois; son mari est mort, ses. quatre enfants n'ont pas même de
culotte... Tout le morceau serait à citer, dans son âpre bruta-
lité, sentiments, expressions, accent, tout est vrai, tout s'accorde à donner l'impression que c’est la plainte directe d’ure femme du peuple et que l’on se trouve en présence non pas tant d’un document littéraire que d’un document humain. Ecoutons un instant cette plainte
RU Déjà tan tard Senso vèndre doux batarabol.…..
Tron de sort! Lou mistrau dérabo Leis aubres que la sus lou Cousl Que fré que fal... Oou, l’amourous, Soun bouyento, croumpas m'en v'unol..….
S'en va mail — Farai pas fourtuno Se duro ensin finquo estousoir!
Dar betarabol cridi- fouarl! - Pamèn! quuntin counsciençol La pas de que perdre patienço
jo. .… Déjà si tard, — Sans vendre deux betteraves! — Tonnerre de sort | Le mistral arrache —- Les arbres qu'il y a sur le Cours! — Quel froid qu'il fait! Oh! l’amoureux, — Elles sont bouillantes, achetez-m'en une! — Il s’en va encore! Je ne ferai pas fortune — Si çà dure ainsi jusqu’à ce soir | — Les betteraves! je crie fort — Pourtant! Quelle conscience! — Il n’y a
pas de quoi perdre patience — De voir que depuis Saint-Jean — J’allonge
De veire que despuis Sant-Jean Allongui lou couele d’un pan Et cadun fa la sourdo oouriol As de guignoun, paouro Mario!
Tamben voou changea de mestié!
« Anarai dins lei grand quartié Ramassa de bout de cigaro, Et s’un beau jour la mouar m’embaro, Sié coume sié, meis quatre enfans, Se vouelon mangearan d’aglans...70
Donc une certaine poésie réaliste, grossière, mais haute en couleurs et forte en gueule, une poésie qui sentait la halle et le ruisseau, mais qui par là même avait eu parfois sa rude beauté, voilà seulement ce que pouvait donner Marseille. Mais il est bien vrai de dire que cela n’était pas du tout littéraire, c'était, sans aucune érudition, comme sans aucune fadeur, la production naturelle d’un peuple, volontiers conteur, qui a de la verve, et qui sait le montrer. Il faut nous en détourner, si nous voulons poursuivre notre étude.
le cou d’un pan, — Et chacun fait la sourde oreille, — Tu as du guignon,
pauvre Marie! — Eh! bien, je veux changer de métier; — J'irai dans les grands quartiers, — Ramasser des bouts de cigares, — Et si un beau jour la mort m'emballe, — Soit comme soit, mes quatre enfants, — S'ils veulent,
mangeront des glands!...