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CHAPITRE PREMIER

Deux exemples : Brizeux. — Jasmin.

Nous voici maintenant à l'instant où ces trois courants qui se sont avancés d'un mouvement parallèle, — mais à si peu de distance qu'ils se sont touchés et mélangés à tout instant, — vont converger de façon définitive et se fondre en un seul courant, grossi de toutes leurs forces.

Mais avant d'arriver à ce confluent, il nous faut dresser la figure de deux poètes, qui ont eu chacun à leur manière une influence incontestable sur le développement de la poésie régionale et méridionale; je veux parler du breton Brizeux et du gascon Jasmin, dont le grand exemple s'élève au-dessus de tous comme un encouragement au cœur de nos poètes. BUY

Nous ne songeons point, après tant d'excellentes critiques, à faire de leur œuvre une étude particulière; ce qui nous intéresse c’est la portée, c’est le rayonnement de cette œuvre, c’est l'influence qu’elle a pu exercer sur les poètes provençaux. C’est cela seulement que nous voulons examiner maintenant.

Brizeux.

Brizeux1 est le premier de ceux qu’un de nos contemporains appela les « déracinés », ou plutôt c’est le premier qui se rend

LPS

1. V. sur Brizeux, J. Roux : La Poésie Bretonne au dix-neuvième siècle; Paris, Lethielleux. — H. Finistère : Brizeux et l’idée bretonne; Paris, Lemerre. — Richard : Brizeux à Montpellier; Vannes, br. de 16 pages. — Souriau : Les

compte qu'il est un « déraciné ». Car Chateaubriand le fut, sans doute et Lamartine le fut, et « le mal du siècle » ne fut peut-être aussi que le « mal du pays », mais Chateaubriand et Lamartine ne comprirent pas ou n’avouèrent pas nettement d’où venait leur souffrance, Brizeux fut le premier qui s’en aperçut et qui ait osé le dire.

Marie ose montrer ses coiffes de lin, en plein Paris, en pleine fièvre romantique. A vrai dire le romantisme n’y est peut-être pas aussi-étranger qu'on pourrait le croire au premier abord. Certains romantiques, tels que Charles Nodier, Claude Fauriel, nous l'avons vu, s'intéressent à la littérature étrangère. D’autres, et la plupart, remontent aux sources du Moyen âge, à la recherche des légendes. Or la Bretagne, n'est-elle point, par rapport

à la France, une terre étrangère, n’a-t-elle point donné une

poésie populaire, n'est-elle point la terre classique des enchanteurs et de la chevalerie mystique? Dans le succès de Marie, qui tout de suite fut considérable, ne faut-il pas voir une confirmation de tous ces sentiments qui sont alors à l’état latent-dans toutes les âmes littéraires?

Brizeux semble s'être rendu compte de ces raisons romantiques de son succès. Sainte-Beuve?, dix ans plus tard, constatait une différence notable entre les deux éditions de Marie.

« La première, dit-il, portait moins uniquement le cachet disünctif de la Bretagne. Dans la seconde édition le caractère breton prit le dessus, mais d’une façon un peu affichée. Tous les noms de bourgs, de fleuves et de montagnes, qui d’abord étaient écrits à la française, revêtirent l'orthographe celtique et purent paraître bizarres d’harmonieux qu’ils étaient. C’est que dans l'intervalle l’auteur, comprenant quel parti il y avait à tirer de cette contrée bretonne où un simple retour de cœur l'avait porté au début, s’y était enfoncé avec une sorte d'amour sauvage et d'ivresse impétueuse. »

cahiers d’écolier de Brizeur, R. latine, 1903, pp. 763-65. — Ch. Magnin, article

sur les Bretons dans la Revue des Deux-Mondes, 4 août 1845. — Sainte-Beuve : Portraits contemporains, t. IT. — Surtout l'abbé Lecigne : Brizeur, Poussielgue: Paris.

2. Sainte-Bcuve : Revue des Deux-Mondes, 1% septembre 1841, et Portraits ‘Contemporains, t. Il, p. 299.

Un simple retour du cœur, sans doute... tout d'abord. Le petit Breton qui vient à Paris à vingt et un ans, s’y trouve dépaysé; il cherche où rattacher son âme; tout lui manque, avec l'air natal; il entend lui aussi la voix qui chante

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime.

Or la nature, ce n’est pas pour lui cette abstraction que célèbrent la plupart des poètes du temps, la nature, c’est la Bretagne…

« Au milieu des incertitudés de notre temps... disait Brizeux#, la nature est une sympathie toujours visible et vivante où l’on aime à se reposer. Là toutes nos facultés peuvent se développer à l’aise et s'appliquer, notre intelligence concevoir, notre cœur aimer, notre imagination librement déployer ses ailes... »

C'était avouer que la nature, c’est-à-dire ici, la Bretagne était nécessaire à la pensée du poète, que cette pensée ne pouvait se réaliser que dans le cadre de son pays natal et de ses souvenirs d'enfance. C’est par un sentiment tout semblable que plus tard Alphonse Daudet, disait à son fils : « C’est une habitude de mon esprit de localiser tous ses sentiments. Les mots amour, félicité, foi, désir ne demeurent pas ‘chez moi à l'état abstrait; ils prennent des figures, participent à des épisodes. Or la lumière qui les environne est toujours celle de mon pays. C’est sous le ciel de Provence que je place des traits d’héroïsme, d’abnégation, de générosité. Pour que je vienne en état de transe, d'inspiration, il me faut le soleil de là-bas et jusque dans l’extrême douleur je me représente des routes chauffées à blanc, d’une intensité crue qui me désespère et me brülef. »

Dès 1830 Brizeux éprouvait ce besoin de replacer sa pensée dans son cadre primitif; il est le premier qui l’ait indiqué aussi nettement et son indication sera féconde. Es

Cependant Brizeux, comme Daudet plus tard, entrevoit la vérité et n’a pas le courage d’y conformer sa vie. Toujours il restera flottant entre Paris et la Bretagne. Marie, ce n’est point

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