FERRARE
Une loggia dans le palais ducal. — Dona Lucrèce Borgia. est assise dans un fauteuil à crépines d'or et regarde la campagne ; auprès d'elle, appuyé contre une des colonnes qui sditiennent le tdit, don Alphonse d'Esté, son mari.
ALPHONSE
Sur ma parole, votre frère a bien mené cet embarras. Il a pris le nœud gordien d'abord avec précaution; il l'a manié avec adresse, il Ta saisi avec résolution, et il Ta tranché comme Alexandre.
Il est maintenant beaucoup plus fort et plus assuré qu'il ne le fut jama.is. De telles crises élèvent ceux qui les traversent avec bonheur. Aussi me paraît-il nécessaire que vous vous teniez en garde contre M. de Valentinois.
ALPHONSE
Ne trouvez-vous pas, Lucrèce, qu'il a rendu à tous les princes un éminent service? Désormais, nous qui tenons le sceptre, nous serons les seuls à tenir aussi l'épée,
MADAME LUCRÈCE
C'est possible, mais je fais surtout attention au surcroît de prestige et de force que M. de Valentinois vient d'acquérir. Je me demande ce qu'il en voudra faire.
ALPHONSE
Assurément, il commencera par se fortifier dans la Romagne, et il aura, pour quelqiie temps, suffisamment à s'occuper avec les Vénitiens et les Aragonais. Donc il aura besoin de nous, et je lui mesurerai nos secours de façon à l'empêcher de tomber, sans toutefois le mettre solidement debout
MâDAMS LUCRÈCE.
Je trois qtie votlS n'àvèz pas une idée juste de don César. Il n'est pas homme à grignoter ainsi les raisins de la Fortune. Considérez comme certain que la manière dont il va s'assurer des Romagnes ne sera pas de ménager petsonne. Il frappera quelque grand coup avant longtemps, et je suis corivaincue que, dès ce moment même, ses possessions actuelles sont ce qui l'occupe le moins.
ALPHONSE
Que voulez-vous qu'il essaye? Si infatigable que je le suppose, encore faut-il qu'il prenne le temps d'asseoir son équilibre. D'ailleurs, je n'ai rien à craindre de lui, par cette simple raison que notre point d'appui à tous deux est le même; c'est la France, et, certainement, Louis XII ne me laisserait pas attaquer.
MADAME LUCRÈCE
Je ne dis pas que M. de Valentinois songe à vous attaquer, et même je ne me flatte nullement de deviner à quoi il songe. Mais, à considérer les choses en gros, et le connaissant bien, je suis certain qu'il médite, non de conserver ce qu'il tient en l'étayant, mais
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bien en l'agrandissant. Il va s'en prendre à quelqu'un de ses voisins, je ne sais lequel; mais, assurément, ce voisin, il l'accablera, et je considère que chaque degré de force qu'il acquiert le rend redoutable pour nous, attendu que, la Destinée lui dût-elle mettre le globe terrestre dans la main, M. de Valentinois ne dira jamais : C'est assez. Quant à Louis XII, celui-ci a certainement de grandes raisons de vous être fidèle, et vous pouvez beaucoup pour lui ou contre lui; mais sa faiblesse sans bornes pour son ministre, M. d'Amboise, et l'ambition maladive qui entraîne ce favori vers la tiare, l'adresse que M. de Valentinois a eue de lui persuader que lui seul en disposerait à la mort d'Alexandre VI, en voilà plus qu'il n'en faut pour que mon frère domine l'esprit des Français. Ils feraient, me direz-vous, une grande faute en se prêtant à le grandir outre mesure; mais, les fautes, il me semble que les affaires humaines n'ont guère d'autre contexturc.
ALPHOXSB.
Votre raisonnement me frappe. J'entrevois, en effet, que la grandeur de don César devient dangereuse. Toutefois, je ne devine pas dans quel ordre de précautions je devrais m'engager. Montrer de la défiance...
MADAMK LUCRÈCE.
Serait le plus mauvais' parti à prendre. Tout au contraire, vous êtes l'allié naturel de don César, il n'est pas à propos de paraître l'oublier.
ALPHONSE
Je viens d'envoyer un de mes officiers pour le féliciter au sujet de l'exécution de Sinigaglia.
MADAME LUCRÈCE
Si, à tout hasard, vous avertissiez secrètement les Vénitiens, les Florentins et même les Aragonais, de se tenir sur leurs gardes, puisqu'on ne sait sur qui M. de Valentinois va se jeter?... De la sorte, vous augmenteriez la force de résistance sans en avoir l'air, et rendriez un bon office à un ennemi qui, plus téird, vous en saurait gré.
ALPHONSE
Vous voyez juste, et c'est le parti que je vais prendra
MADAME LUCRÈCE
En tout cas, vous ne sauriez vous en trouver mal. Que je n'oublie pas de vous amuser de cette lettre-ci.
ALPHONSE
De qui est-elle?
De votre sœur, madame de Mantoue. Vous connaissez ce jeune sculpteur florentin, Michel-Ange Buonarotti, dont on commence à tant parler?
ALPHONSE
Il fait des choses admirables, et j'ai grande envie de l'attirer chez nous.
MADAME LUCRÈCE
£h bien! ce Michel-Ange a exécuté une statue de
aoS LA RENAISSANCE
l'Amour si belle, que le magnifique Laurent lui avait conseillé de la faire passer pour un antique. Le cardinal de Saint-Georges, qui s'entend peu aux belles choses...
ALPHONSE
c'est un ignare et un sot confirmé.
MADAME LUCRÈCE
Vous êtes sévère; mais il ne vous donne pas tort en cette circonstance. Il â acheté la statue. Le hasard lui apprend ensuite qu'elle est moderne. Vous jugez de sa déconvenue. Il jette feu et flamme, et dans son mépris pour une œuvre devenue indigne de ses regards, il veut la vendre. M. de Valentinois a vent de la chose. Vous savez combien son goût est délicat; il achète immédiatement l'œuvre méprisée, et il vient d'en faire présent à votre sœur; elle me raconte l'histoire, et en est au comble de la joie.
ALPHONSE
Oui, certainement, il faut attirer ici Michel-Ange. II est jeune, c'est un brave artiste, et il deviendra un des vertueux de l'Italie!
Je pense tout à fait comme vous. D'ailleurs, notre cour doit l'emporter sur les autres, et maintenant que les Français sont établis à Milan, tous les hommes de génie et de Science rassemblés à tant de frais par Ludovic Sforza n'ont plus d'asile. Ne voudnez-vous pas accueillir ici Antonio Cornazano, qui m'a dédié ses deux poèmes sur la vie de la très sairite Vierge et celle
CÉSAR BORGIA aog
de Notre-Seigneur? et encore Georges Robusto d'Alexandrie, qui m'a offert ses poésies?
ALPHONSI.
Favorisez-moi de faire dresser tout de suite lej lettres nécessaires pour engager tant d'excellents écrivains. Qu'on rédige ces pièces dans les termes les p^us flatteurs; je signerai moi-même. Vous me réjouissez en me donnant l'espérance de joindre ces beaux esprits à ceux que nous possédons déjà.
MADAME LUCRÈCK.
Ahî si nous pouvions enlever à la cour de votre sœur Jean-Pierre Arrivabene et le Spagnolo !
alphojCe.
Sans doute, sans doute, je le voudrais comme vous; mais nous ne sommes pas si pauvres en mérites que nous ayons le droit de nous plaindre. A la vérité, la mort vient de nous enlever l'inimitable, l'admirable Boyardo; mais il nous reste François Cieco, Lélio, les deux Strozzi, et ce jeune Louis Arioste dont on me dit des merveilles.
MADAME LUCRÈCE
Il mérite les éloges les plus complets, et l'épitha* lame latine qu'il écrivit pour nous, lors de notre mariage, est une des plus belles choses de ce temps.
ALPHONSE
Je n'en, doute pas, puisque vous me le dites. Certainement, vous avez l'entente de la poésie et des lettres mieux que moi; ce que je sais, et ce que je répète, c'est I. ,4
qu'il importe que notre Ferrare ne le cède à aucune des villes italiennes pour le respect aux grands talents, et je vous avoue que je voudrais même entendre dire que ma cour les réunit tous.
MADAME LUCRÈCE
C'est une ambition digne de vous, monseigneur.
ALPHONSE
Faites écrire tout de suite à vos trois savants; moi, je vais m'occuper des instructions nouvelles qu'il convient d'envoyer à Venise, à Florence et à Naples; ensuite, j'irai visiter les chantiers oh l'on travaille à mes artilleries. Quel dommage, Lucrèce, que vous ne compreniez pas ces choses-là aussi bien que vous comprenez la poésie! J'aurais plaisir à en causer avec vous. Savez- vous que rien n'est intéressant au monde comme les explications des mathématiciens et des ingénieurs ?
MADAMB LUCRÈCE, en sourient.
Je vous crois, don Alphonse, mais il n'est pas nécessaire que j'y sois fort habile. Il me plaît d'entendre dire que vous en savez davantage que tous les autres capitaines de ce temps. C'est assez pour ma gloire, et je vais, ne vous déplaise, pendant que vous verrez fondre quelque coulevrine, faire ma promenade avec mes dames dans les jardins que nous venons de planter.
ALPHONSE
Allez, Lucrèce; je vous baise les mains.