ORGANISATION ECONOMIQUE ET FINANCIERE DE L'AGRICULTURE
Son étude serait bien le complèment naturel des observations faites jusqu'ici. Cependant, messieurs, ne craignez rien. Je n’entreprendrai pas la tâche pour deux raisons : la première, parce qu’elle nécessiterait un développement plus ample que tout ce qui précéde; la seconde, parce que je n’ai pas la qualité requise pour l’aborder. Vu sa grande importance, j'espère néanmoins que d’autres s’en chargeront en temps et lieu convenables,
S'il m’est permis d’en faire laveu, un autre motif influe sur cette décision. Je craindrais de heurter les sentiments de personnes pour lesquelles je professe le plus profond respect et qui entretiennent peut-être des opinions différentes des miennes sur ce chapitre. L’heure n’étant pas aux discussions et aux malentendus, mais bien à Punion cordiale de toutes les classes de la société en vue de l'intérêt commun, je crois devoir plutôt m’en tenir à des considérations d’ordre général.
Comme on l’a vu, il existe, en effet, des rapports intimes entre l’agriculture, l’industrie et le commerce et les divers moyens de les mettre en action. Tout s’enchaîne dans le vaste mouvement de l’activité nationale. Une partie de la population exploite les ressources du sol et stimule par un travail intelligent la fécondité de la terre. Les produits de l’agriculture et de l’industrie une fois créés s’échangent Pour satisfaire aux besoins respectifs des personnes, des lieux, des localités, des provinces et des pays. Cette dernière opération est le commerce. Ainsi donc favoriser l’agriculture et l’industrie, c’est créer et multiplier les opérations commerciales, Les produits grossissent Je capital du pays. L’accumulation du capital retourne à l'agriculture et à l’industrie, qui continuent à prendre graduellement des proportions plus considérables. Voilà comme les intérêts de toutes les classes de la société sont étroitement liés et exigent une entente et un support réciproques.
Il est un point cependant, que je désire soumettre brièvement à la considération de cette Chambre. (C’est la possibilité de trouvez au sein de la classe rurale même les
éléments financiers indispensables à la réalisation du programme exposé depuis le commencement de cet entretien.
Contrairement à l'opinion d’un grand nombre, le capital abonde dans les Campagnes, à preuve les deux ou trois cents succursales de banques établies pour en faire le drainage. Le défaut réside dans la direction, dans l'emploi du capital, qui n'est pas utilisé pour le développement et l’amélioration de l’agriculture et des autres conditions économiques locales.
Je n’ai jamais scruté lemploi réservé par les institutions financières aux fonds ainsi recueillis parmi la classe rurale; mais j’ai tout lieu de croire qu’ils ne servent guère à supporter le commerce de la métropole, à en juger par les plaintes quasi générales sur ce point. Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux les employer à accroître la valeur productive de nos campagnes, ce qui ne saurait manquer de favoriser indirectement, mais efficacement, le commerce et l'industrie ?
Tout au plus, serait-il nécessaire, en cas d’insuffisance de fonds, de couronner les divers organismes financiers à établir dans notre province par l'institution d'un crédit agricole supérieur, identique à ceux de France et de Belgique, où ils font tant de bien. Un agent d'affaires de Montréal, encore à ses débuts, mais absolument digne de confiance, était en voie de réaliser ce projet avec le concours de quelques capitalistes européens, lorsque la guerre est venue suspendre les négociations. Mais il ne s’est pas rebuté; et il prétend parvenir au même but par l'entremise d'une couple de banques canadiennes, avec qui il aurait conclu une entente satisfaisante.
Quoi qu’il en soit, la vieille coutumé de recourir à tout instant à l’étranger pour financer toutes nos entreprises publiques et privées va recevoir, du fait de la guerre, un choc sérieux et, dans un sens, salutaire ; car il va nous montrer à pourvoir à nos propres besoins. D’ici à des mois, peut-être des années, la relation de la provision du capital à la demande qui en sera faite sera modifiée profondément; et le marché de l'Europe, obligé de faire face à des nécessités formidables résultant de la guerre, sera d’un accès difficile aux emprunteurs canadiens. En affirmant que telle occurrence serait salutaire, je m’appuie sur le témoignage d’une revue économique importante, qui pré-
disait une réaction au Canada plus d’une année avant la guerre actuelle.
“Toutes les exagérations en matière économique et financière se paient un jour, disait-elle. Or il est indénieble que des excès aient été commis au Canada, On estime qu’en moins de ? ans, de 1907 à 1913, le marché de Londres a fourni à 1. Puissance plus d'un milliard 200 millions de piastres, dont 300 millions dans la dernière année seule. Les Etats-Unis ont fourni de leur‘côté, depuis 1907, environ 500 millions de piastres. D’après Sir George Paish, l'endettement du Canada envers l'étranger atteindrait la somme de 5 milliards, 600 millions de piastres et exigerait 160 millions d'intérêt par année.”
En y joignant la balance de notre commerce, qui se solde par un fort excédent d’importation, (1) nous arrivons à un bilan d’affaires peut-être susceptible d’amendement.
“Le développement et l'avenir du Canada ne : ‘raient être mis en doute pour cela; ajoute la revue, et iln bas lieu de soulever de panique au moyen de ces chiffres, c: r la valeur foncière et la production du pays ont aussi augmenté dans une forte proportion, quoique l’accroissement de la population présente un déficit fâcheux ”
Et la même revue conclut que “le Canada est entré, à l’heure actuelle, dans une période de liquidation à la suite d’une campagne de spéculation trop intense et d’un essor trop rapide.”
A tout bien considérer, la prudence nous conseille donc de ne pas trop compter sur les ressources du dehors pour Pexécution de nos travaux municipaux, de voirie, de bâtisses d’églises, d’écoles etc. Dans un sens, il n'y a pas lieu de s’en effrayer, ni de le regretter. Par le passé, nous avons perdu des avantages considérables et payé des commissions inutiles en plaçant nos bons, débentures et autres effets sur des marchés éloignés, alors qu'existait à nos portes tout
(1) Cette balance adverse atteignit, RE
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le tout remboursable au moyen de capital emprunté, à raison d’un million par jour!
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le capital voulu, qui ne saurait, du reste, trouver d’emploi plus sûr.
En effet, les prêts consentis aux conseils municipaux, fabriques, commissions scolaires et autres corps publics, dûment autorisés à les centracter, sont de tout premier ordre. Une expérience plus étendue, que je n'hésite pas à conseiller, fournirait sans doute l’agréable constatation que la somme du capital disponible dans nos campagnes est importante et capable de répondre à la plupart des besoins ordinaires.
Et, par degrés, notre situation économique se rapprocherait de celle des vieilles nations, qui effectuent leurs emprunts chez elles et n’ont aucune obligation aux étrangers.
En outre, cette pratique excelle à développer parmi le peuple un esprit public éveillé, beaucoup d'initiative vers le progrès bien entendu et l'habitude de l'épargne, si nécessaire à l’accomplissement des oeuvres nationales. Elle modifierait, chez nous, une mentalité pernicieuse, qui s’oppose trop souvent à l’avancement de la classe rurale, et dont les autres classes, au reste, ne sont pas plus exemptes. “Nos gens,” — qu’ils veuillent bien me pardonner en faveur du motif! — manquent de confiance les uns aux autres ; ils se jalousent parfois et se plaisent à mettre des entraves à toute initiative qui ne vient pas d’eux. Ils sont, à cause de cela, généralement incapables d’un mouvement d’ensemble vers un but sérieux et ne savent s’unir à temps pour un effort opportun. Ah! que ces vilains travers font donc du mal parmi nous et qu'il serait grand temps de nous en corriger!
Cela soit dit en tenant compte d’un grand nombre d’honorables exceptions.
L’exemple de paix et d’union, fourni tout récemment au congrès des Manufacturiers de la Puissance et des Agriculteurs de l'Ouest, nous est un enseignement de la plus haute portée. A la lumière des événements redoutables, qui se déroulent au loin comme en une gigantesque “cinématographie” et peuvent exercer une répercussion si sensible sur Vétat économ ‘ue de notre continent, ils ont reconnu que Pégoïsme de classe ne saurait constituer un idéal, parce que son unique base repose sur le sens exagéré de Pambition, et qu’il ne mène à rien qui vaille pour le bien de la collecti-
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vité. D'un accord superbe, ils ont enterré leurs anciens griefs en proclamant que l'exploitation du sol est le fondement de l’activité nationale et résolu d'opposer un front uni aux dangers de l'heure présente, suivant en cela le conseil du bon vieux Lafontaine dans sa fable des “Membres et de l'Estomac,” dont la morale vaut a elle seule un traité d’économie politique. (1) Il est à espérer que semblable miracle va se répéter un peu partout. L'avenir seul en fera foi. Contentons-nous d’en exprimer le voeu le plus sincère.
Avec ces remarques, effleurant à peine l’aspect général de la question, je termine, messieurs, ce que j'avais à dire sur l'organisation financière de l’agriculture. Elles suffiront, j'en ai la confiance, à faire entrevoir le rôle fécond réservé à telle organisation dans l'expansion de nos richesses naturelles, qui, grâce à Dieu, ne sont pas encore fatalement entamées.