CHAPITRE I
Les antécédents du Japon.
Coup d'oeil sur ses origines et son passé.
Diversité des jugements portés sur le Japon et les réformes qui s'y opèrent. — Utilité d'un aperçu de l'histoire du Japon pour comprendre ce qui s'y passe, apprécier la marche, la nature et les conséquences de la transformation qui s'y produit, et les chances d'avenir de la civilisation occidentale en ce pays.
— Les origines du peuple japonais; l'éloignement de sa parenté avec les Chinois. — Sa première histoire : l'absolutisme des mikados, l'adoption de la civilisation chinoise du ve au vme siècle de notre ère. — Impossibilité pour certaines institutions chinoises de s'y acclimater. — Le régime politique et social; effacement du pouvoir d'abord absolu des mikados. — Passage du gouvernement aux mains des classes militaires au xne siècle. — Délégation du pouvoir à plusieurs degrés; le shogoun, le shikken.
— La féodalité au Japon; indépendance croissante des seigneurs locaux à partir du xive siècle; grandes guerres civiles, anarchie et appauvrissement du pays au xve. — Rétablissement de l'ordre et restauration d'un pouvoir central fort par les grands chefs militaires de la fin du xvie siècle. — Fondation de la dynastie des shogouns Tokugawa. — Les Européens au Japon au xvie siècle. — Enthousiasme des Japonais pour la civilisation de l'Occident; rapide succès du christianisme. — Brusque arrêt du mouvement vers les idées de l'Europe au début du xvue siècle.
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— Causes purement politiques de ce revirement. — Persécution du christianisme et expulsion des étrangers. — Isolement com plet du Japon pendant deux siècles.
L'Empire du Japon est, de tous les pays du monde, celui qui offre le plus d'attrait aux imaginations. Enveloppé du plus profond mystère, il y a moins d'un demi-siècle encore, s'enfermant hermétiquement dans une réclusion volontaire, s'interdisant, du reste, de faire sentir aucune action à l'extérieur, de même qu'il refusait aux étrangers tout droit de pénétrer sur son territoire, c'était le type du pays dont l'idéal est l'isolement et qui vit rigoureusement replié sur soi-même. Puis, brusquement, après un court essai de résistance, il a ouvert ses portes toutes grandes aux idées, aux sciences, à la civilisation des étrangers, plus encore qu'à leurs personnes; il a résolu de transplanter sans tarder sur son sol cette civilisation, ces sciences et ces idées ; pour arriver le plus tôt possible à les y naturaliser, il n'a reculé devant aucune témérité apparente, devant aucun changement soudain, devant aucune innovation audacieuse. Il s'est lancé dans la plus prodigieuse transformation dont l'humanité ait eu le spectacle.
L'Europe qu'il voulait imiter a longtemps assisté stupéfaite et sceptique à cette extraordinaire expérience qu'elle se refusait à prendre au sérieux. Séduits dès l'abord par la grâce merveilleuse des paysages du Japon, par le charme et l'originalité maniérée de ses mœurs, par la perfection de son art, les Occidentaux ne voulaient voir dans ses habitants qu'un peuple mignard et amusant, un peu grotesque parfois, faisant tout au rebours des autres, excellant surtout dans les petites choses, « ayant une nature d'oiseaux ou de papillons plutôt que d'hommes ordinaires, ne vou-
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lant ni ne pouvant prendre la vie au grand sérieux ». Aussi les amateurs de pittoresque et les chercheurs de curiosités qui formaient la plus grande partie des visiteurs étrangers déploraient-ils l'abandon des vieilles coutumes, la décadence des anciens arts. Pour presque tous les Européens, le Japon était, et aurait dû rester, le pays des porcelaines et des laques, des chrysanthèmes et des mousmés. Qu'il essayât de se modeler sur l'Europe, d'acclimater chez lui ses habitudes, ses industries, ses institutions militaires, judiciaires et même politiques, de jouer un rôle sérieux dans le monde, cela faisait sourire et hausser les épaules. Visiteurs et résidents étrangers étaient surtout frappés de l'hétérogénéité produite par le mélange des anciens usages et des innovations copiées de l'Occident; c'étaient certains côtés grotesques et superficiels des réformes, comme l'adoption à outrance du costume européen par le monde officiel, qui attiraient le plus l'attention. Dans les innombrables livres écrits sur le Japon on louait presque sans réserve tout ce qui était ancien, on dénigrait la manie d'importation européenne, qui ne pouvait, disaient les uns, produire aucun effet profond et sérieux, et s'écroulerait un jour comme un château de cartes; qui aboutirait, prétendaient les autres, à de prochaines et terribles catastrophes. Quelques auteurs plus clairvoyants signalaient bien les progrès, très réels, faits par les Japonais, mais le monde n'y croyait pas.
« Le Japon d'aujourd'hui, c'est une traduction mal faite. » — « Je le trouve petit, vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son antiquité antédiluvienne, de sa momification de tant de siècles qui va bientôt finir dans le grotesque et la
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bouffonnerie pitoyable, au contact des nouveautés d'Occident. » Voilà bien quelle était l'impression générale des Européens ayant passé au Japon quelques semaines, comme de la plupart d'entre ceux qui y avaient vécu de longues années et, pour l'accentuer, on se plaisait à contraster les qualités solides des Chinois, leur circonspection, leur prudence, leur fidélité même aux coutumes nationales avec la légèreté et la vanité japonaises.
Ce que n'avaient pu faire vingt-cinq ans de travail et de progrès pacifiques, six mois de succès militaires l'ont obtenu d'un coup. Devant les triomphes éclatants des armées du Mikado, l'Europe s'est enfin décidée à rendre justice au Japon. Elle a consenti à regarder de plus près l'œuvre étonnante qui s'y était accomplie ; la révélation de cette nouvelle puissance militaire a dessillé tous les yeux qui ont su discerner alors ce qu'ils se refusaient à voir auparavant : la réalité et l'importance de la transformation accomplie au Japon en même temps que le développement, non seulement militaire, mais économique du pays. Si l'Empire du Soleil-Levant est encore très discuté, très critiqué souvent, du moins l'est-il sérieusement et n'opposet-on plus à l'examen de l'œuvre qui s'y est faite une sorte de question — ou de sourire — préalable. Les événements qui se sont accomplis au Japon depuis le milieu du siècle ne paraissent d'ailleurs si extraordinaires et inexplicables que parce qu'on ignore en général tout de son histoire. C'est pourquoi il est nécessaire d'en dire quelques mots. A la lumière du passé tout s'éclaire d'un jour nouveau : la révolution politique de 1868 et la suppression du régime féodal, aussi bien que la faveur soudaine qui accueillit les méthodes et les inventions de l'Occident dans un pays
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jusque-là si rigoureusement fermé, alors qu'elles n'ont jamais pu pénétrer en Chine.
Sans atteindre à des temps aussi reculés que celle de la Chine, l'histoire du Japon remonte assurément plus haut que celle d'aucun État européen, et la dynastie qui y règne est de beaucoup la plus ancienne du monde. C'est au ve siècle de notre ère qu'ont eu lieu les premiers événements auxquels on puisse fixer une date certaine, parmi tous ceux que rapportent les vieilles chroniques du Kojiki et du Nihongi, livres qui datent du vme siècle et sont les plus anciennes sources écrites de l'histoire du Japon. Dès lors les ancêtres de l'empereur actuel étaient les maîtres des deux îles méridionales de Kiou-Siou, de Sikokou et de la moitié sud-ouest de la grande île ou Hondo. S'il faut en croire les traditions, il y avait déjà, en ces temps reculés, dix siècles que la dynastie régnait. A cette lignée unique de mikados, d'une durée sans pareille, les légendes qui se trouvent à l'origine des annales du Japon, comme de toutes les histoires très anciennes, attribuent une origine divine. Le premier empereur, Jimmou-Tenno, est le petit-fils d'Amaterasou, déesse du Soleil, fille elle-même des grands dieux Izanaghi et Izanami; ceux-ci, qui sont les descendants d'innombrables générations divines, sont aussi les créateurs du Japon. Par un privilège unique, celui-ci est sorti de la main des dieux, tandis que tous les autres pays du monde naissaient simplement du chaos sous l'influence des forces naturelles. Jimmou- Tenno, descendu du ciel sur l'île de Kiou-Siou, passe de là, par la mer Intérieure, dans le Hondo, et, après avoir vaincu des peuples de même race que ses propres sujets, en conquiert toute la partie occidentale jusqu'aux forêts du centre, habitées pai des bar-
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bares. En 660 avant J.C., il établit sa résidence dans la province de Yamato, où l'on a prétendu de nos jours retrouver son tombeau. C'est cette date de 660 qui marque pour les Japonais la fondation de l'Empire et l'origine officielle de leur histoire. Après Jimmou- Tenno se succèdent de nombreuses générations de mikados dont les 17 premiers, témoignage bien évident du caractère fabuleux de cette histoire, meurent tous plus que centenaires entre cent huit et cent quarantequatre ans. Les dieux interviennent d'ailleurs souvent dans les affaires humaines, tout comme ils le faisaient durant la guerre de Troie. L'événement le plus intéressant, mentionné par les vieilles chroniques, qui, durant cette période légendaire, se bornent d'ailleurs à une sèche chronologie, c'est une invasion de la Corée par les Japonais, vers l'an 200 après J.-C, sous la conduite d'une grande guerrière, l'Impératrice Jingo.
De toutes ces traditions incertaines, qu'il faut bien se garder d'accepter telles quelles, et de leur comparaison avec les anciennes annales chinoises, l'érudition contemporaine a cependant pu dégager quelques faits intéressants et suffisamment établis, relatifs aux origines japonaises. Il résulte de ces études que plusieurs siècles avant notre ère, des pirates d'origine mongole, venant de Corée, se livraient à de fréquentes incursions sur les côtes du Japon occidental, comme les Normands du moyen âge sur celles de l'Europe; certaines bandes finirent par s'établir dans l'île de Kiou-Siou, emmenant avec elles leurs femmes et leurs enfants et exterminant les habitants primitifs du pays qui, s'il s'en trouvait, étaient sans doute en très petit nombre. Plus tard une expédition partie de Kiou-Siou, sous le commandement
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d'un chef qui est le Jimmou-Tenno de la légende, passa de là dans la grande île et y rencontra des populations de même race, venues aussi de Corée : l'existence d'un double courant de migrations ayant amené du continent dans leurs îles les ancêtres des Japonais actuels est d'ailleurs attestée par un double cycle de légendes relatives aux temps héroïques, dont l'un se rapporte à l'île de Kiou-Siou, l'autre à la province d'Idzumo, située sur la côte ouest du Hondo, en face de la Corée.
Les Japonais feraient donc partie de la grande famille de peuples, dite ouralo-altaïque, qui comprend les Finnois, les Hongrois, les Turcs, les Mongols, les Coréens. Les divers rameaux de cette famille paraissent d'ailleurs moins étroitement liés que les divers rameaux de la race blanche; ils sont rapprochés par le caractère commun de parler tous des langues agglutinantes (par opposition aux langues à flexion des blancs) et par quelques autres traits. Ce qu'il faut noter, c'est que les Chinois ne font point partie de ce groupe, qu'ils constituent une famille à part, leur langue n'étant point agglutinante, mais monosyllabique et chantée. Leur écriture a été adoptée par les Japonais il y a mille ou douze cents ans, ainsi qu'un grand nombre de leurs mots, désignant des objets inconnus jusqu'alors aux insulaires. Mais ces mots tranchent nettement sur le fond de la vieille langue japonaise. Il n'y a en réalité pas plus de rapport entre les deux idiomes qu'il n'y en a entre l'un des deux et une langue européenne. Et, s'il est incontestable que les deux peuples appartiennent à la race jaune, la parenté qui les lie est au moins aussi éloignée que celle qui existe entre un Français ou un Allemand d'un côté et un Arabe ou un Kabyle de
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l'autre. Des analogies superficielles d'aspect ne doivent pas nous faire oublier que le lien est très lointain entre les deux populations chinoise et japonaise.
Les indigènes fort clairsemés que les immigrants venus de Corée trouvèrent dans le sud et l'ouest du Japon étaient des parents des Aïnos d'aujourd'hui, dont il reste encore une quinzaine de mille dans la grande île septentrionale de l'archipel, Yezo. Appartenant à la même race que les Ghilaks de l'Amour et parents aussi des autres tribus du nord-est de la Sibérie, ces Aïnos, dont la caractéristique est d'être les plus poilus de tous les hommes, sont de simples sauvages, aussi sales que les Japonais sont propres, ne vivant que des produits de la chasse et de la pêche et n'ont probablement eu que bien peu de part à la formation du peuple japonais actuel. L'élément malais, auquel on attribuait autrefois une grande importance, paraît de même n'avoir joué qu'un rôle insignifiant.
La culture des anciens Japonais, jusqu'au ve ou au VIe siècle de notre ère, était assez primitive : l'écriture paraît leur avoir été complètement inconnue; ils sortaient à peine de l'âge de pierre et l'usage des métaux était encore très restreint, borné à quelques armes et aux hameçons; ils possédaient un petit nombre d'animaux domestiques, le cheval, le chien, des volailles. Ils cultivaient le riz, le millet, l'orge, deux espèces de pois; en outre de ces céréales, le poisson était un de leurs principaux articles d'alimentation ; la chair des animaux sauvages figurait aussi dans leur nourriture, en plus grande proportion peut-être qu'aujourd'hui, où le bouddhisme en proscrit l'usage. Leurs habitations étaient de bois et d'une extrême simplicité.
Leur religion, le shinto, ou « voie des dieux »,
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redevenue aujourd'hui le culte officiel, ne consiste guère qu'en une mythologie formée de l'ensemble des légendes relatives aux générations de dieux qui ont précédé l'avènement de la famille impériale. De ces huit cents myriades de divinités la plupart sont tombées dans l'oubli et l'on n'en vénère qu'un assez petit nombre dont la principale est Amaterasou, la déesse du Soleil, l'aïeule de Jimmou-Tenno. Les esprits des mikados défunts et de certains héros sont, comme les dieux proprement dits, qualifiés de Kami, d'êtres supérieurs, et honorés à ce titre de même que les ancêtres dans chaque famille. En dehors de cela le shinto n'a ni dogme ni morale : « La morale, écrivait au siècle dernier un apologiste du shintoïsme, a été inventée par les Chinois parce qu'ils sont un peuple immoral, mais point n'est besoin de morale au Japon, car un Japonais n'a pour bien agir qu'à consulter son cœur ». Obéir à l'Empereur, descendant des dieux et presque dieu lui-même, et suivre ses impulsions naturelles, voilà les seuls préceptes qu'enseigne le shintoïsme. Un pèlerinage annuel au temple le plus voisin, voilà tout au plus ce qu'il exige de ses fidèles. De cérémonies publiques, il n'y en a pas, sauf parfois des danses hiératiques exécutées par de jeunes filles. Dans les temples de bois, couverts de chaume ou d'écorce, reproduisant le type de l'habitation japonaise primitive, point d'ornements, ni de sculptures, ni aucune représentation de la divinité. Des prêtres, que rien ne distingue des laïques dans l'ordinaire de l'existence, qui ne revêtent que pour officier une robe spéciale aux larges manches, qui ne sont liés par aucun vœu, viennent de temps à autre célébrer un culte très simple devant le miroir symbolique conservé dans tous les temples, en souvenir du miroir emblème de
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pureté et de commandement qui fut donné par la déesse du Soleil à son petit-fils, Jimmou-Tenno. Un cheval blanc est souvent aussi gardé aux abords des temples. L'offrande de fruits de la terre, de poisson, de vin, de riz, la récitation de quelques prières en vieux japonais, voilà tout le sacrifice. C'est une religion très élémentaire et très particulière toutefois, que ce shintoïsme qui fut la seule que connussent les Japonais jusqu'au vie siècle.
A ce moment se place l'épanouissement au Japon de la civilisation chinoise qui commençait à filtrer lentement dans l'archipel depuis l'invasion de la Corée par les armées japonaises qui a certainement eu lieu vers le 111e siècle de notre ère, bien que la date précise en soit incertaine. Les ambassadeurs coréens chargés d'apporter le tribut furent les intermédiaires entre le Japon primitif et la culture continentale. C'est par eux que vinrent : d'abord l'écriture, en 284 d'après la chronologie officielle, mais plus probablement vers 400, puis les premières notions de médecine à l'occasion, dit-on, de la maladie d'un empereur guéri par l'un des envoyés de Corée, quelques-uns des principaux ouvrages de Confucius et de ses disciples, le mûrier, le ver à soie, l'art de filer et de tisser; enfin, en 552, une image bouddhiste et les premiers enseignements de la religion de Çakyamouni.
Dès lors, à la fin du vi* et au début du vne siècle, ce fut une véritable invasion de tous les arts et de tous les usages, de toutes les sciences, de toutes les industries, de toutes les institutions religieuses, politiques et sociales du continent voisin. A ce moment se manifestèrent pour la première fois cette ardeur à s'instruire et cette extraordinaire puissance d'assimi
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lation qui signale les Japonais entre tous les autres peuples du globe, et sous l'influence desquelles ils adoptèrent d'enthousiasme la civilisation chinoise, comme ils devaient se précipiter, treize siècles plus tard, vers la civilisation européenne. Le bouddhisme triompha, non sans quelques difficultés ni quelques troubles, mais sans guerre civile, de la vieille religion nationale et, dès le début du vne siècle, on comptait 46 temples et 1 385 prêtres ou moines bouddhistes au Japon. Le calendrier chinois fut adopté; la langue, l'écriture, la littérature de la Chine étudiées avec ardeur dans de nombreuses écoles; des ambassades, des missions envoyées sur le continent pour en examiner sur place le culte, les arts, les sciences, les industries; le système bureaucratique du gouvernement chinois, avec ses ministères et ses conseils, ses deux hiérarchies de fonctionnaires civils et militaires, remplaça une organisation plus primitive qui devait se rapprocher de la féodalité ou plutôt du régime qui la précéda et la prépara dans les État fondés par les barbares sur les ruines de l'Empire Romain. En 628, à la mort de l'Impératrice Suiko sous le règne de laquelle eut lieu cette réforme gouvernementale, le Japon était complètement remodelé à l'image de la Chine.
Ce qu'il y a de remarquable dans cette première transformation du Japon, comme dans celle qui s'y accomplit aujourd'hui sous nos yeux, c'est la facilité Avec laquelle elle paraît s'être réalisée, sans troubles violents ni prolongés, rencontrant à peine quelques résistances passagères et rapidement vaincues. Les moyens furent les mêmes que ceux employés aujourd'hui : envoi de missions au dehors, emploi d'étrangers par le gouvernement, action énergique de
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l'autorité en faveur des nouveautés importées de l'extérieur; mais ce qui, alors comme aujourd'hui, assura le succès, ce fut la bonne volonté universelle, l'esprit de curiosité et d'entreprise, l'absence totale de misonéisme dans toutes les couches du peuple. De leur plein gré les Japonais adoptèrent la civilisation de la Chine, et toutes les classes se l'assimilèrent beaucoup plus vite et plus complètement qu'un peuple vaincu ne se plie d'habitude aux usages d'un vainqueur. C'est que chez eux, aucune tradition si ancienne et si respectable soit-elle, aucune crainte de gêne momentanée n'est assez forte pour faire écarter ou ajourner une innovation qu'ils croient pratique ou bonne en elle-même et préférable à leurs anciennes coutumes.
Cet « enchinoisement » du Japon fut assurément un grand progrès, à tous points de vue : d'un pays barbare il devint un pays civilisé, le bien-être de la population se trouva énormément accru. Si profonde et si durable qu'ait toutefois été l'empreinte de la Chine, elle ne s'étendit pas à tout, et ne modifia par exemple ni l'architecture, ni l'ameublement domestiques. On vit bientôt les Japonais distinguer entre les divers éléments de cette civilisation qu'ils avaient d'abord introduite chez eux en bloc et s'en assimiler définitivement un grand nombre en les transformant plus ou moins, tandis qu'ils en rejetaient d'autres, trop peu conformes à leur génie national.
Une réaction qui ne paraît rien avoir eu de brutal, mais qui fut un lent travail de transformation et d'élimination, suivit donc, du vme au xie siècle, la période de l'enthousiasme pour tout ce qui était chinois. Les Japonais surent admirablement s'adapter les diverses industries, les procédés agricoles, les beaux-
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arts du continent; ils les perfectionnèrent même et arrivèrent à dépasser leurs maîtres, en ce qui concerne l'art et les industries d'art surtout. La nouvelle religion, le bouddhisme, leur convenait aussi et il s'est moins corrompu chez eux que parmi leurs voisins. Par contre, les institutions gouvernementales et administratives de la Chine se trouvèrent en opposition complète avec leur tempérament et ne purent s'implanter au Japon qui, après avoir calqué son organisation sur celle de l'Empire du Milieu, s'écarta peu à peu de son modèle et aboutit à un état politique et social profondément différent.
Le mandarinat ne s'y acclimata jamais et le principe d'hérédité y conserva une force prépondérante. Les divers rangs de dignité, au nombre de douze d'abord, puis de dix-neuf, ne furent pas, comme en Chine, donnés personnellement à des individus, mais à des familles, comme titres transmissibles. Le poste même de premier ministre ou Kwambaku devint héréditaire dans une grande famille de cour, celle des Foujiwaras, au sein de laquelle était, en outre, traditionnellement choisie l'Impératrice et dont les membres occupèrent la plupart des charges importantes. Bientôt commença de se manifester aussi un autre trait caractéristique de l'histoire du Japon : c'est que très rarement l'autorité réelle réside chez celui qui est censé l'exercer. Le Mikado, qui, à partir du ixc siècle, est presque toujours un enfant et abdique dès l'adolescence pour se retirer en un monastère, règne et ne gouverne pas : c'est le début d'un effacement qui durera mille ans; bientôt le Kwambaku, devenu héréditaire, ne gouverne pas davantage. Ce n'est qu'à des époques exceptionnelles et de peu de durée que, dans les États européens, les
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souverains se sont ainsi désintéressés complètement des affaires du pays; du moins alors leur premier ministre y veillait-il. Dans le haut moyen âge japonais tout le monde les délaisse; on ne s'occupe à la cour, définitivement fixée à Kioto, que de plaisirs, d'art et de poésie : un développement des plus brillants se produit de ce côté; mais l'autorité s'énerve et s'affaiblit.
Sous le vernis des institutions administratives importées du continent et mal appropriées au milieu s'organise pendant ce temps la féodalité. A côté de l'aristocratie efféminée des Kugés, des nobles de cour, descendants de branches collatérales de la famille impériale et qui occupent toutes les grandes charges civiles, dans les provinces comme dans la capitale, laissant des sous-ordres en remplir les devoirs, se constitue une autre noblesse militaire et territoriale. Tandis qu'une paix profonde régnait dans la plus grande partie du pays, on guerroyait aux extrémités de l'Empire, au Sud-Ouest contre les Coréens et surtout au Nord-Est contre les Aïnos, refoulés de plus en plus vers l'extrême nord du Hondo. L'usage importé de Chine de séparer complètement les fonctions militaires des fonctions civiles, combiné avec la tendance japonaise à l'hérédité, conduisit à la formation de grandes familles militaires, sous l'autorité desquelles se groupait en clans toute une classe de soldats qui se séparait de plus en plus complètement du reste de la population. Les chefs de clans étaien' si puissants dans les provinces du Nord et de l'Est surtout que, dès le xe siècle, l'un d'eux prétendait se rendre indépendant; leur influence sur le gouvernement central se prononce dès le xie siècle; elle devient toute-puissante au xne, rempli de guerres
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civiles, où la cour de Kioto n'est plus que le jouet des deux plus grandes familles militaires, les Taira et les Minamoto, descendant l'une et l'autre d'empereurs du vme et du ixe siècle et de leurs concubines. Elles ont chacune au trône impérial leur candidat, toujours en bas âge. Un Taïra, Kiyomori, gouverne le Japon de 1156 à 1181, comme premier ministre omnipotent; il fait massacrer les Minamoto dont bien peu échappent à la mort. Le fils aîné de leur chef, le jeune Yoritomo encore enfant, est pourtant sauvé par un vassal des Taïra qui le prend en pitié. Arrivé à l'âge d'homme, Yoritomo se révolte dans le Kwanto et bientôt, Kiyomori étant mort, il marche sur Kioto, de concert avec son frère naturel Yoshitsune, échappé du couvent où on l'avait relégué. Ils s'emparent de la capitale, proclament empereur un enfant de sept ans au lieu et place du mikado Antokou, à peine plus âgé, que les Taïra ont emmené dans leur fuite vers l'île de Kiou-Siou. La grande bataille navale de Dan-noura, gagnée par Yoshitsune en 1185 à l'entrée de la mer Intérieure, achève la ruine des Taïra, qui périssent presque tous, avec leur empereur, dans le désastre de leur flotte, et fait d'Yoritomo le maître du Japon *. Le régime féodal l'emporte alors définitivement et
1. Celui-ci souille son triomphe par son incligne conduite envers Yoshitsune qui a tant contribué à ses succès. Il interdit à son frère l'entrée de sa capitale, le fait poursuivre à travers tout le Japon par des assassins auxquels il échappe maintes fois, grâce au dévouement du moine géant Benkeï et de la danseuse Shidzuka. La fin d'Yoshitsune est diversement racontée, soit qu'il ait réussi à s'enfuir dans Yezo, où les Aïnos conservent encore sa mémoire, et même de là sur le continent, soit qu'entouré par ses ennemis et impuissant à s'échapper il se soit suicidé en s'ouvrant le ventre. Ses aventures ont donné naissance à une foule de légendes, comparables à nos romans de chevalerie du moyen âge.
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s'implante au Japon pour plus de sept siècles. De pouvoir civil, d'administration bureaucratique à la mode chinoise, il ne sera plus question désormais. L'échec de ces institutions est complet : il est dû tout d'abord au caractère guerrier du peuple japonais, à la puissance que devait naturellement acquérir la classe militaire, par suite de guerres fréquentes, surtout dans les territoires conquis sur les Aïnos, qui devinrent par la force des choses son domaine exclusif; la nature du pays découpé en vallées, en plaines de peu d'étendue, que séparent de hautes montagnes, favorisait l'éclosion de la féodalité. Ce qui distingue essentiellement celle-ci au Japon de ce qu'elle fut en Europe, c'est que son chef n'était pas le souverain lui-même. Ce chef, ce fut le shogoun, exactement Seï-i-taï-Shogoun (général chargé de soumettre les barbares), titre que se fit donner Yoritomo en 1192. C'était au shogoun qu'incombait tout le soin du gouvernement; il en devait compte théoriquement à l'Empereur, dont il n'était que l'humble serviteur. Toutefois, depuis trois siècle déjà le Mikado ne gouvernait plus; la révolution qui établit le régime féodal ne modifia guère son sort, mais fit passer le gouvernement des mains de bureaucrates et de courtisans à celles de nobles guerriers. Relégué avec sa cour dans son palais du Gosho à Kioto, l'Empereur se voyait confié à la garde des troupes du shogoun ou de ses vassaux; les kugés n'accomplissaient plus autour de lui que des fonctions purement cérémonielles.
Chose étrange, le nouveau pouvoir institué par Yoritomo, le shogounat, ne tarde pas à s'énerver luimême. Aussitôt après la mort de son fondateur, en 1198, son beau-père Hojo Tokimasa saisit les rênes du gouvernement sous le nom de ses descendants
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mineurs. Dès 1219 la postérité d'Yoritomo est éteinte; l'autorité réelle passe alors définitivement à la famille des Hojo, dont le chef prend le titre de shikken ou régent, et choisit ou détrône à son gré des shogouns enfants pris dans la famille impériale ou celle des Fujiwaras. La période où prévalut cet étrange régime fut peut-être la plus brillante et la plus prospère dû moyen âge japonais; mais la féodalité s'affermit et les Hojos eurent bientôt peine à contenir les seigneurs locaux. Le Japon tomba dans une anarchie féodale, comparable à celle de l'Allemagne du moyen âge.
La puissance des Hojos fut brisée en 1334 par l'union des seigneurs avec un mikado qui se trouva, par extraordinaire, posséder quelque énergie, Go- Daïgo. Toutefois le pouvoir ne resta pas longtemps entre les mains de l'Empereur. Son principal lieutenant Ashikaga Takauji se révolte contre lui, l'oblige à fuir sa capitale, installe sur le trône un autre membre de la famille impériale et se fait nommer shogoun. De 1337 à 1392, le Japon a deux dynasties rivales de mikados. La cour des shogouns Ashikagas est cependant très brillante à certains moments ; mais au xve siècle les guerres civiles font rage; l'autorité des mikados et des shogouns fainéants est nulle; dans les provinces, les hommes d'armes ou samouraïs devenus une classe héréditaire ne connaissent plus que leurs seigneurs, les daïmios. Le pays s'appauvrit et se dépeuple; les arts, sauf l'armurerie, disparaissent. Les débuts du xvie siècle , affligés encore par des épidémies et des tremblements de terre, trouvent le Japon dans un état d'épuisement comparable à celui de la France après la guerre de Cent Ans ou de l'Allemagne après la guerre de Trente Ans. Kioto n'était plus qu'un amas de ruines au
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milieu desquelles vivaient des malandrins et que fuyaient les kugés, quittant la cour impériale pour chercher un refuge auprès de seigneurs féodaux. Quand saint François-Xavier la visita en 1550, il s'étonna de la trouver si misérable. Il y avait loin du Japon d'alors aux richesses de Cipango, tant vantées par Marco Polo trois siècles auparavant.
Le régime féodal a été pour le Japon un viril entraînement; il lui a conservé ces fortes vertus militaires qui manquent tant à la Chine. Mais ses excès étaient une ruine pour le pays et un danger même pour son indépendance. La fin du xvr3 siècle en vit heureusement la fin.
L'abaissement de la féodalité et le relèvement du pouvoir central furent l'œuvre, durant cette période, de trois grands chefs militaires dont deux, Nobunaga et Ieyas, descendant le premier des Taïra, le second des Minamoto, sortaient du sein même de la noblesse, tandis que le troisième, Hideyoshi, est à peu près l'unique personnage du Japon féodal qui, parti ies couches les plus humbles du peuple, soit arrivé aux plus hautes dignités. Ota Nobunaga, après avoir rapidement agrandi la petite principauté qu'il tenait de son père, intervient dans les querelles de succession des shogouns, dépose en 1573 le dernier des Ashikaga, saisit le gouvernement comme premier ministre et fait reconnaître son pouvoir par presque tous les daïmios. Il met à la raison les moines bouddhistes, qui avaient démesurément étendu leurs possessions pendant les longues périodes de troubles, rétablit l'ordre partout; mais, trahi par un de ses généraux et dans l'impossibilité d'échapper à ses ennemis, il se tue en 1582, en s'ouvrant le ventre.
Hideyoshi, devenu le principal lieutenant de Nobu-
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naga après avoir élé son betto ou groom, parachève son œuvre en brisant les dernières résistances féodales. Le Japon à peine unifié, il songe à faire sentir sa puissance au dehors et envoie en Corée une expédition, qui couvrit ce pays de ruines, mais dont les victoires restèrent sans effets, par suite des difficultés naturelles et des dissensions entre les généraux japonais, les uns chrétiens, les autres bouddhistes.
A la mort d'Hideyoshi, en 1598, la puissance des daïmios, même celle des grands princes du sudouest, Choshiou et Satsuma, était bien affaiblie. Tout était prêt pour un changement analogue à celui qui s'accomplit en France sous Louis XI et qui fit succéder à la quasi-indépendance des seigneurs une féodalité domestiquée. L'artisan principal de ce changement au Japon fut Tokugawa Ieyas, qui avait été l'un des principaux généraux de Nobunaga et d'Hideyoshi. Placé par ce dernier à la tête d'un conseil de régence qui doit exercer le pouvoir pendant la minorité de son fils Hideyori, Ieyas ne tarde pas à se brouiller avec ses co-régents. A la tête d'une armée recrutée dans le nord et l'est de l'Empire, il défait en 1600 à Sekigahara les forces coalisées des clans du sud et de l'ouest et se trouve maître du Japon. Relevant à son profit le titre de shogoun, il va fonder, non plus une souveraineté personnelle éphémère mais une dynastie et un régime qui dureront 250 ans, grâce en partie à l'habileté des mesures prises par lui, en partie à la bonne fortune qui lui donna pour fils et petit-fils des hommes remarquables au lieu de mineurs ou d'incapables comme les descendants d'Yoritomo, de Nobunaga et d'Hideyoshi.
Avant d'exposer cette organisation politique et sociale il nous faut parler d'un événement dont la
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connaissance éclaire singulièrement ce qui se passe au Japon aujourd'hui : son premier contact avec les Européens au xvie siècle. C'était l'époque de la grandeur coloniale du Portugal, qui avait joint depuis peu à ses possessions de l'Inde de nouveaux établissements en Cochinchine et dans le sud de la Chine. Dès 1542, trois Portugais, ayant pris passage sur une jonque chinoise, furent jetés par une tempête sur les côtes du Japon méridional. Un lettré chinois qui se trouvait sur la même jonque servit d'interprète entre ses compagnons de voyage et les habitants. Il paraît avoir eu pour les étrangers le même profond mépris que ses congénères d'aujourd'hui. Aux questions des indigènes il répondit en décrivant les Portugais comme des êtres dénués de savoir-vivre, ignorant l'écriture chinoise, l'art de manger avec des baguettes et tous les usages de la civilisation, bref comme de véritables brutes. La curiosité, l'enthousiasme même, que les Japonais allaient manifester bientôt pour tout ce qui était européen témoignent qu'entre les deux grands peuples d'Extrême - Orient , les différences n'étaient pas moins profondes au xvie siècle qu'au xixe.
En 1545,1e navigateur Fernan Mendez Pinto arriva sur un bateau chinois dans la petite île de Tanegashima, au sud de Kiou-Siou, et fut bien reçu par le seigneur du lieu. Le puissant prince de Bungo, beau-père de ce dernier, ayant entendu parler de l'étranger, le fit venir dans sa capitale Funaï, au nord-est de Kiou-Siou, et l'accueillit non moins amicalement. Bien impressionné par la richesse du pays, qui avait moins souffert que le reste du Japon des grandes guerres civiles, Pinto y revint deux ans plus tard et remmena, cette fois, aux Indes trois
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Japonais fugitifs. Convertis à Goa par saint François-Xavier, ils servirent d'interprètes au célèbre jésuite quand, le 15 août 1549, il débarqua à Kagoshima, la capitale du prince de Satsuma. Il y convertit d'abord quelques parents d'un de ses interprètes. Le prince lui fait bon accueil; la princesse demande qu'on lui compose un résumé des articles de la foi chrétienne; on rédige donc un catéchisme en japonais et l'on traduit le Credo. Mais bientôt, mécontent de ce que les marins portugais, qui commencent à arriver en grand nombre, ne fassent pas escale à Kagoshima, un peu difficile d'accès, et aillent porter de préférence leurs marchandises en d'autres ports meilleurs, dans les domaines de ses rivaux, le prince de Satsuma invite les missionnaires à s'éloigner. Ils obéissent, partent pour le nord de Kiou-Siou, où ils sont parfaitement reçus, passent de là dans l'île principale ; mais l'anarchie qui y règne rend leur œuvre difficile ; aussi François- Xavier retourne-t-il bientôt chez le prince de Bungo, où les Européens sont toujours bien traités. Lorsqu'il quitte le Japon, en 1551, les fondements de la nouvelle église sont déjà solidement assurés.
À partir de ce moment, missionnaires, marins et marchands portugais affluent au Japon. Le désir de se livrer avec ces derniers à un commerce profitable semble n'avoir pas été étranger au bon accueil que la plupart des princes réservèrent aux premiers. En s'assurant l'amitié des Jésuites, dont ils comprirent bientôt l'influence, ils comptaient que ceux-ci leur amèneraient des négociants à qui ils pourraient vendre les produits indigènes pour obtenir en échange diverses denrées exotiques et surtout des armes à feu, dont le succès fut extrêmement vif en ces temps
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troublés. Mendez Pinto raconte qu'ayant fait présent d'une arquebuse au prince de Tanegashima , les armuriers de la ville se mirent aussitôt à l'imiter et, à son départ, cinq mois et demi plus tard, on en avait déjà fabriqué six cents dans le pays; peu d'années après, on l'assurait qu'il s'en trouvait trente mille dans la capitale de la province de Bungo et trois cent mille dans toute cette province. Ces chiffres étaient sans doute exagérés, mais l'exemple montre combien était vif, dès ce moment, le goût des Japonais pour les nouveautés et avec quelle ardeur ils s'assimilaient les inventions de l'Occident. Dès 1582, quarante ans après l'arrivée des Portugais, l'artillerie jouait un rôle important dans la bataille de Shigutake, l'une des grandes victoires d'Hideyoshi.
Quels que fussent les motifs du bon accueil fait aux missionnaires, le christianisme progresse avec rapidité en même temps que le commerce. Princes, lettrés, prêtres bouddhistes même, riches et pauvres se convertissent en grand nombre; si Nobunaga n'adhère pas à la nouvelle religion, il la favorise du moins, en haine du bouddhisme. Vers l'époque de sa mort (1582) elle compte environ 600 000 adhérents, dans le centre et le sud surtout; la moitié des daïmios de l'île de Kiou-Siou sont catholiques, ainsi que la majeure partie de leurs sujets; il en est de même du prince de Tosa, dans l'île de Sikokou, et de plusieurs daïmios du centre et de l'ouest de la grande île. On compte plus de 200 églises, il s'en trouve jusque dans la capitale de l'Empire; à Nagasaki, devenu depuis 1567 le centre du commerce avec les étrangers, c'est à peine si l'on trouve encore de rares habitants païens. En 1582, une ambassade envoyée à Rome par les princes de Bungo, d'Arima et d'Omura, quitte
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le Japon, est solennellement reçue en 1585 par le pape Sixte-Quint et voyage en Portugal, en Espagne et en Italie.
Bien qu'Hideyoshi se montrât moins favorable aux chrétiens que Nobunaga, le nombre des convertis continua d'augmenter durant les dernières années du xvie siècle et paraît avoir atteint un million au commencement du xvne; la population du Japon, affaiblie par des siècles de guerres civiles, ne devait pas dépasser alors, si tant est qu'elle y arrivât, 8 à 10 millions d'habitants. C'était donc un succès énorme obtenu en cinquante ans : on comprend l'enthousiasme des missionnaires et il pouvait sembler vraiment que le pays entier dût devenir chrétien en moins de temps qu'il n'en avait mis à devenir bouddhiste. Tous les arts de l'Occident commençaient à être cultivés avec autant d'ardeur que les arts de la Chine l'avaient été dix siècles plus tôt. On introduisait des cultures nouvelles, comme celle du tabac; on se mettait à construire des bateaux à l'européenne, qui parcouraient les mers de Chine et dont l'un se rendit même sur les côtes du Mexique. Les étrangers pouvaient voyager dans tout le pays sans aucune crainte d'être molestés par la population. « Cette nation est le délice de mon cœur », écrivait dès 1550 saint François-Xavier; tous les autres voyageurs du temps souscrivent ou peu s'en faut à cet éloge dithyrambique et n'ont qu'une voix pour louer l'intelligence des Japonais, l'intérêt qu'ils prennent aux nouveautés et l'aménité de leur accueil.
Comment ce mouvement si vif, qui entraînait le Japon vers le christianisme et la civilisation de l'Europe, s'arrêta-t-il brusquement pour faire place à la réaction la plus violente, poui aboutir à une
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réclusion volontaire telle que nul autre pays n'en connut jamais? Ce n'est ni dans le fanatisme religieux ni dans la haine populaire contre les Européens, sentiments tout à fait étrangers aux Japonais d'alors, qu'il en faut chercher les causes : c'est à des motifs presque exclusivement politiques qu'il faut l'attribuer.
D'une part Hideyoshi, et surtout Ieyas, qui voulait fonder un système de gouvernement durable, virent dans la propagande des missionnaires une cause de troubles intérieurs et voulurent, en y mettant obstacle, éviter des guerres de religion. D'autre part, ils craignirent que les marchands et les missionnaires ne fussent les précurseurs des flottes et des armées de l'Occident et que la conquête morale du Japon ne fût que le prélude de sa conquête militaire. Il faut avouer que l'attitude des Européens euxmêmes n'était pas faite pour dissiper leur alarme : les missionnaires avaient parfois importé dans le tolérant Japon l'intolérance européenne et certains d'entre eux poussaient les princes chrétiens à persécuter leurs sujets païens. « Le roi mon maître, aurait dit à Hideyoshi un capitaine portugais, envoie d'abord des prêtres pour gagner le peuple, puis des soldats pour se joindre aux chrétiens indigènes, et la conquête est alors facile. » Qu'elles aient été prononcées ou non, ces paroles sont bien l'expression de l'état d'esprit des Européens de ce temps; l'exemple de l'Amérique et des Indes, qu'on ne tarda pas à connaître au Japon, était là pour les appuyer. Les brillants services du général chrétien Konishi, ni l'excellente conduite de ses troupes lors de l'expédition envoyée en Corée par Hideyoshi ne purent prévaloir contre cette impression de méfiance, augmentée encore par les dissensions des Européens :
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pour perdre des rivaux dans l'esprit des shogouns et les évincer ainsi, jésuites et franciscains, Portugais, Espagnols, Anglais, Hollandais n'hésitaient pas à s'accuser les uns les autres des plus noirs desseins.
Dès 1587, Hideyoshi lançait un édit ordonnant à tous les missionnaires de quitter le Japon dans l'espace de vingt jours; d'abord inexécuté, l'édit est appliqué en 1597 à la suite des imprudences des franciscains espagnols qui prêchaient en plein air jusque dans les rues de Kioto : neuf missionnaires, dix-sept chrétiens indigènes sont mis à mort à Nagasaki. Après une accalmie où le christianisme continua à gagner du terrain, Ieyas reprit la persécution en 1614; son fils Hidetada et son petit-fits Iemitsu la continuèrent avec la dernière violence jusqu'à ce que le christianisme parut complètement extirpé en 1638. Longtemps les habitants de Nagasaki furent soumis à l'épreuve de fouler aux pieds des crucifix en présence d'inquisiteurs et jusqu'en 1868 on vit affichés les édits instituant des primes pour la dénonciation des adhérents de la « secte menteuse et corrompue ».
Les mêmes motifs qui avaient poussé Ieyas et ses successeurs à persécuter le christianisme les amenèrent à limiter les relations de leur pays avec les étrangers et à l'isoler en définitive à peu près complètement du monde extérieur. Assurer une paix intérieure durable et conserver le pouvoir à leur famille, tel était le but que se proposaient les premiers shogouns Tokugawa. Or, si on laissait les étrangers commercer librement dans l'Empire, n'était-il pas à craindre de voir les grands vassaux se procurer des armes, s'allier même avec ces étrangers contre le pouvoir central, dans l'espoir de recouvrer cette complète liberté d'allures dont leurs pères ou eux-
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mêmes jouissaient naguère? Le retour de l'anarchie féodale sinon même un démembrement risquaient de s'en suivre.
Les étrangers et le christianisme étaient, aux yeux du gouvernement d'alors, un dissolvant moral et social aussi bien que politique. Les violences des marins européens, qui, au dire des missionnaires eux-mêmes, enlevaient des enfants et des femmes en grand nombre pour les emmener en esclavage à Manille ou à Macao, la vie dissolue qu'ils menaient dans les ports, les faisaient accuser, non sans justice, d'être des gens sans foi ni loi; c'est ce qui explique que, dans tous les édits contre le christianisme on lui reproche d'être une doctrine relâchée, de n'enseigner le respect ni des parents, ni des supérieurs, ni des autorités.
En 1609 et 1611, Ieyas avait cependant accordé aux Hollandais le droit de commercer dans tout l'Empire, mais il ne tarda pas à se méfier d'eux; son fils Hidetada ferma, en 1617, tout le pays au commerce extérieur à l'exception des ports d'Hirado et de Nagasaki, dans l'île de Kiou-Siou, puis défendit aux Japonais de sortir de leur patrie. Finalement, à partir de 1637, les Hollandais et les Chinois furent seuls autorisés à commercer avec l'Empire par l'unique port de Nagasaki. Parqués dans l'étroit îlot de Deshima, soumis à d'humiliants règlements, ne descendant jamais à terre si ce n'est pour aller une fois par an à Yedo, en ambassade solennelle, porter des présents au shogoun et se traîner littéralement à ses pieds, les agents de la Compagnie des Indes hollandaises continuèrent à faire là un médiocre commerce. A cette exception près, le Japon, si accueillant d'abord, resta plus de deux siècles hermétiquement fermé aux étrangers.