CHAPITRE II
L'ancien régime japonais et la révolution de 1868.
Arrêt d'évolution du Japon sous les shogouns Tokugawas. — La cour impériale : mikado et kugés; la société féodale : shogoun, daïmios, samouraïs, classes populaires. — Fondements politiques du régime : prépondérance militaire du shogoun ; réclusion du mikado; divisions des daïmios; exclusion des étrangers. — Bienfaits du shogounat à ses débuts : développement artistique et économique; progrès de la civilisation. — Causes qui minent le shogounat : sa décadence politique à partir du xvme siècle; hostilité de diverses écoles philosophiques; caractère oppressif que prend le régime; arrêt de l'essor économique, difficultés financières. — Pénétration insensible des idées européennes dans l'Empire. — Situation du Japon au milieu du xixe siècle. — Arrivée des étrangers en 1854. — Fermentation produite par l'ouverture des ports. — La cour et les clans du sud-ouest prennent la tête du mouvement hostile aux Occidentaux, en même temps qu'au shogounat. — Conversion des chefs des clans aux idées européennes. — Chute du shogounat. — Restauration du mikado; abolition de la féodalité, introduction de la civilisation européenne presque sans résistance.
Lorsque les Occidentaux forcèrent le Japon à leur ouvrir ses portes en 1854, ils le trouvèrent presque exactement tel qu'Ieyas et Iemitsu l'avaient organisé plus de deux siècles auparavant. Jusqu'alors, on Ta vu, l'évolution historique de ce pays avait été assez
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semblable, en somme, à celle des peuples européens. Il tenait sa civilisation des Chinois comme nous des Grecs et des Romains, mais il la leur avait prise de son plein gré, en laissant de côté certaines idées et certaines institutions énervantes et stérilisantes. Il avait exalté, dans sa période féodale, ses naturelles qualités militaires. Au xvie siècle il avait accueilli les Européens, leur religion et leur civilisation et s'était mis à leur école avec une ardeur et une intelligence qui montrent combien l'élasticité, si remarquable, de son esprit national avait su résister à l'influence immobilisante des idées chinoises. A partir du xvii0 siècle, au contraire, le Japon, placé dans un isolement anormal, se cristallise pour ainsi dire, au point de vue politique, social et moral, en des formes immuables. C'est un long arrêt d'évolution qui finit, comme d'habitude, par une révolution.
Le premier fondement du système politique institué par Ieyas et sous lequel vécut le Japon pendant 250 ans, c'est la réclusion absolue du mikado, dont l'effacement est déjà traditionnel; l'empereur vit enfermé dans son palais du Gosho, au milieu de 155 familles de kugés, ou nobles de cour, tous descendants de la maison impériale, n'ayant que des fonctions cérémonielles. Pour enlever toute influence à cette cour, Ieyas veut qu'elle soit pauvre. La liste civile du mikado est fixée — en nature suivant l'usage — à 9 000 kokus (16 200 hectolitres) de riz; quant aux kugés, beaucoup d'entre eux vivent dans la gêne la plus étroite. Pour compléter l'isolement du mikado, il est expressément interdit aux princes féodaux de jamais passer par Kioto.
Ces princes ou daïmios sont à la tête de la classe militaire dont le shogoun est le chef. Ils se divisent
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en cinq catégories suivant leur importance et leurs origines : 1° les trois familles Gosanké régnant sur les trois grandes provinces d'Owari, de Kii et de Mito, descendant des trois fils puînés d'Ieyas et dont les membres doivent élire dans leur sein le shogoun si la descendance directe vient à manquer; 2° les seize daïmios kokushu, dont les ascendants possédaient leurs fiefs avant l'élévation d'Ieyas, dont la plupart l'ayant combattu, se sont vu réduire leurs territoires, et dont le revenu varie entre 150 000 et 1000 000 de kokus; 3° les dix-neuf daïmios kammong parents ou vassaux directs des Tokugawa, héritiers des principaux généraux de l'armée d'Ieyas, entre lesquels il a réparti les fiefs dont il a dépouillé ses adversaires ; ils sont les appuis du shogounat; moins riches que les précédents, ils ont de 10 000 à 320 000 kokus de revenu ; 4° les 88 daïmios tozamma et 5° les 110 daïmios foudaï, entre lesquels existe la même différence qu'entre les deux catégories précédentes, les tozamma correspondant aux kokushu et les foudaï aux kammong, dont ils sont souvent des cadets. Possédant tous au moins 10 000 kokus de revenu, mais en général guère plus, ils n'ont ordinairement qu'un territoire restreint autour de leur château ; cependant huit tozammas et seize foudaïs ont plus de 100 000 kokus de revenu et sont fort puissants.
Vient ensuite, formant le vingtième de la population de l'Empire, la masse de la classe militaire, les samouraïs, ou hommes d'armes des daïmios, qui portent à la ceinture, dès leur enfance, ces deux sabres que Ieyas lui-même appelait « l'âme vivante du samouraï ». Sauf dans une ou deux principautés de l'extrême sud, notamment à Satsuma, ils ne cultivent pas la terre; ils méprisent tout travail manuel et
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vivent d'une pension que leur sert leur seigneur. D'une bravoure à toute épreuve, extrêmement soucieux du point d'honneur, adonnés à la vendetta et à la féroce coutume du hara-kiri, qui consiste, pour la moindre injure, à s'ouvrir le ventre avec le petit sabre, et dont ils apprennent le cérémonial dès leur adolescence, dévoués jusqu'à la mort à leur prince et fanatiques de leur clan, c'est parmi eux que se recrutent non seulement les troupes, mais aussi les fonctionnaires de toute espèce qui administrent les principautés féodales : ils sont à la fois, il ne faut pas l'oublier, la classe militaire et la classe lettrée, la seule qui s'adonne à ce qui peut correspondre, dans le Japon des deux derniers siècles, à nos professions libérales, la seule qui se livre à l'étude, la seule aussi dont l'opinion ait une influence quelconque sur les affaires du pays. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils se trouvent sans maître, soit qu'ils aient quitté le service du leur, volontairement ou non, soit que leur seigneur ait été, fait très rare, dépossédé de son titre et de ses biens par le shogoun, les samouraïs deviennent des rônines, chevaliers errants qui parcourent les routes souvent en brigands, parfois en redresseurs de torts, capables des pires crimes et des actes les plus héroïques. Aux temps troublés, ces rônines s'agglomèrent en bandes, pour proposer leurs services aux princes populaires et leur opinion pèse alors d'un grand poids.
Les dix-neuf vingtièmes du peuple japonais constituent la classe des heïmin, des gens du commun. Les paysans en forment la partie la plus nombreuse, et la plus considérée; viennent ensuite les artisans, puis les marchands : comme l'Europe féodale, le Japon féodal méprisait le commerce. Enfin, deux classes