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L'ANCIEN RÉGIME JAPONAIS

de parias : les Eta (malpropres), auxquels étaient réservées les professions de mégissiers, tanneurs, corroyeurs, équarrisseurs, fossoyeurs ; puis les Hinin (non hommes), les mendiants.

Sauf de très rares exceptions, lorsqu'un daïmio voulant augmenter le nombre de ses hommes d'armes recrutait quelques samouraïs parmi les he'ïmin, ou lorsque des rônines, las de leur vie de vagabondage, embrassaient un métier pour se confondre ainsi dans le peuple, les barrières des classes étaient infranchissables et la société resta complètement figée pendant plus de deux siècles.

Du moins eut-elle l'avantage de jouir tout ce temps d'une paix profonde. Ieyas et Iemitsu ne se reposaient pas seulement sur leur force militaire : ils avaient admirablement su appliquer la maxime « diviser pour régner » à briser les forces des daïmios. Non contents de les avoir complètement isolés de la cour impériale, ils parvinrent à créer entre eux d'irrémédiables divergences d'intérêt et des rancunes profondes. Ieyas n'avait osé déposséder, après sa victoire, tous ses adversaires, mais il leur avait enlevé une partie de leurs domaines, pour constituer ainsi des fiefs à ses alliés et à ses soldats. Les descendants de ceux-ci, les princes kammong et fondai, en butte à la rancune héréditaire des kokushu et des tozamma, avaient des intérêts solidaires de ceux des shogouns Tokugawa, dont la chute eût entraîné la leur. Les fiefs de ces vassaux fidèles, habilement intercalés entre ceux des autres, permettaient de surveiller ceuxci de près. Au sud-ouest de l'Empire seulement, lacune dangereuse, les domaines des princes kokushu de Ghôshiou, de Satsuma, de Hizen et d'autres forment un territoire continu. De là viendra un jour la

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tempête qui abattra le shogounat, mais tant que ces grands vassaux ne peuvent recevoir d'appui ni d'armes du dehors, la prépondérance militaire restera au shogoun et assurera son pouvoir; c'est pourquoi l'exclusion des étrangers est si rigoureusement observée.

Divisés entre eux, isolés de l'extérieur, privés de communications avec la cour, les daïmios sont encore à demi détachés de leurs principautés. En vertu de la loi du sankin, promulguée en 1635 par Iemitsu, et solennellement ratifiée par le mikado lui-même, ils doivent séjourner un an sur deux à Yedo et y laisser l'autre année en otages leurs femmes et leurs enfants. Ils sont incités ainsi à abandonner à des sous-ordres le gouvernement des fiefs, dont ils ne peuvent s'occuper que d'une façon intermittente ; ils deviennent des seigneurs fainéants. Si le shogoun n'intervient pas dans l'administration intérieure des fiefs, il n'en est pas moins mis au courant, par une nuée d'habiles espions, des événements qui s'y produisent, des intrigues qui peuvent se tramer, prêt à intervenir au besoin, à exiger l'abdication d'un prince en faveur de son fils ou le renvoi et le châtiment de conseillers qui lui donnent ombrage.

Fondé sur la méfiance et la suspicion, ce régime, si artificiel fût-il, a rendu au Japon des services incontestables : il l'a préservé d'une anarchie, d'un émiettement féodal qui menaçaient d'aboutir en présence d'étrangers entreprenants à son démembrement, à la perte de son indépendance ; il lui a assuré la paix et par là une grande prospérité économique, au début surtout, ainsi qu'un brillant développement des lettres et des arts. Tout ce que les Européens apprécient le plus comme « vieux Japon », architec-

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ture, peinture, sculpture, céramique, laque, depuis les temples de Nikko jusqu'aux porcelaines de Satsuma, date de la période des Tokugawa. En même temps la civilisation pénétrait tout le peuple plus qu'elle n'avait jamais fait jusqu'alors. L'influence intellectuelle de la Chine sur le Japon atteignait son apogée. Les classiques chinois, auparavant très négligés au Japon, mais mis en honneur par Ieyas lui-même, étaient étudiés avec ardeur à la cour de ses successeurs comme à celle des mikados, et enseignés dans les écoles qui se multipliaient. Aussi les Européens trouvèrent-ils en 1854, lorsqu'ils reparurent, le Japon bien plus enchinoisé que ne l'avaient connu leurs ancêtres du xvie siècle, et c'est sans doute l'une des causes qui leur valurent d'abord un accueil hostile au lieu de l'enthousiaste sympathie qu'on leur avait témoigné trois siècles plus tôt.

Bienfaisant à ses débuts, malgré la néfaste exagération du système d'isolement, le régime fondé par levas s'était survécu à lui-même comme l'ancien régime en France. Pour subite qu'elle ait été en apparence, la révolution japonaise de 1868, sous ses deux faces — suppression du shogounat et de la féodalité, et rapide introduction de la civilisation occidentale, — a eu des causes aussi profondes, aussi lointaines que notre révolution de 1789 — qui elle aussi a éclaté tout d'un coup, — mais qui se préparait cependant depuis bien longtemps.

Au point de vue politique , la décadence du shogounat avait commencé dès le milieu du xvne siècle : après la mort d'Iemitsu en 1652 et surtout à partir du xvme siècle, les Tokugawa glissèrent peu à peu sur la même pente que les dynasties qui les avaient précédés. Entourés d'une cour brillante, protecteurs

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des lettres et des arts, les shogouns abandonnaient le soin des affaires au gorogio, conseil composé de cinq daïmios foudaïs, et à d'autres rouages subordonnés. La substitution de cette administration bureaucratique, si pointilleuse fût-elle sur l'observation des lois, à l'énergique gouvernement des fondateurs du régime devait rendre peu à peu aux grands vassaux mécontents l'espoir d'une revanche. Il était facile, en outre, de battre en brèche le shogounat au point de vue doctrinal, au nom même des théories de Gonfucius sur lesquelles il prétendait s'appuyer. Le système du gouvernement paternel, préconisé par le sage Chinois, s'accordait bien avec la féodalité; mais il n'y avait pas place dans ce système pour le shogoun : il ne faut pas d'intermédiaire entre un père et ses enfants. D'autre part, toute une école de lettrés s'était mise au xvme siècle à remuer les vieux textes, à les publier, à les interpréter; elle en avait tiré des conclusions politiques et religieuses, professant que le seul pouvoir légitime au Japon, c'était l'autocratie du mikado, descendu des dieux, que la vraie religion nationale était le shintoïsme, que le patriotisme commandait de restaurer l'ancienne organisation politique et sociale antérieure au bouddhisme, à l'introduction des mœurs chinoises, à la féodalité. Différant pour tout le reste de l'école confucianiste, cette école néo-shintoïste s'accordait avec elle pour attaquer le shogounat. Si ces théories n'intéressaient guère le peuple, elles désaffectionnaient les lettrés et, par leur intermédiaire, toute cette classe si puissante des samouraïs où se recrutaient à la fois les intellectuels et les militaires.

Au point de vue économique et social, le shogounat des Tokugawa, d'abord accueilli avec joie

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par les classes productrices de la nation, était devenu une charge : quel lourd fardeau ne faisait pas peser sur le peuple l'entretien de cette nombreuse caste improductive des samouraïs ! Le gouvernement tomba bientôt dans des difficultés financières qui l'amenèrent, dès 1700, à déprécier le titre des monnaies et à augmenter sans cesse les impôts, contraignant les marchands à dissimuler leur fortune, tandis que les paysans payaient aux seigneurs le tiers ou la moitié de leurs revenus et se voyaient encore parfois rançonnés par les rônines. Le régime féodal ne pouvait plus s'accorder avec les exigences d'une société plus riche et plus policée que celle des premiers Tokugawa.

Au point de vue extérieur, toutes les précautions du pouvoir ne parvinrent pas à avoir raison de la curiosité de l'esprit japonais et à empêcher tout à fait la civilisation de l'Occident de filtrer dans l'empire, par l'étroite ouverture que le système d'isolement laissait subsister à Nagasaki. Dès le xvme siècle on vit de jeunes samouraïs curieux de s'instruire se rendre dans ce port pour tâcher d'entrer en relations indirectes avec les Hollandais; le shogoun Tsunayoshi (1650-1709) fermait lui-même les yeux sur ces faits que son gouvernement s'efforçait de réprimer. C'est surtout la science médicale des Européens qui paraît avoir intéressé ces premiers étudiants japonais. Ils parvinrent à se procurer des atlas d'anatomie, furent frappés de la différence entre les figures représentées sur leurs planches et les théories fantaisites de la médecine chinoise; au prix de sérieux périls, malgré les interdictions légales, ils purent se procurer un cadavre, le disséquer et constater l'exactitude de la science européenne. Dès lors ils n'eurent de cesse qu'ils ne fussent en possession d'un traité d'anatomie,

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qu'ils traduisirent à grand'peine, restant parfois toute une journée sur une seule phrase. Avant la fin du xvme siècle des dictionnaires complets hollando-japonais circulaient sous le manteau et maints livres européens furent alors traduits et lus avec ardeur. Au commencement duxixe siècle ces études eurent même quelques résultats pratiques : construction de hauts fourneaux, de moulins, d'après des modèles hollandais, introduction dans diverses autres industries de changements inspirés de l'Europe.

En général cependant elles ne sortirent pas d'un cercle assez restreint. La plupart des écrivains japonais d'aujourd'hui et beaucoup d'Européens bien informés, attachent cependant une grande importance à cette première initiation d'un certain nombre de lettrés et de savants à l'une des langues et aux sciences de l'Occident : elle prépara d'ardents avocats à la civilisation européenne lorsqu'enfin le Japon fut ouvert. C'est ce que m'exprimait très fortement à Tokio l'un des hommes qui exercent le plus d'influence sur l'opinion japonaise et l'un des plus absolument imbus des idées européennes que j'y aie rencontrés, M. Fukuzawa, rédacteur en chef du plus important des journaux de Tokio, le Jiji Shimpo ou le Temps, fondateur et directeur d'un très grand établissement d'instruction libre. Il avait luimême étudié les ouvrages hollandais, tout jeune encore entre 1840 et 1850, avant l'ouverture du pays, et me montrait un livre traduit du hollandais et publié à Tokio en 1770. Les jours de l'ancien régime étaient comptés, me disait-il, lorsque les Américains ont forcé le Japon à ouvrir ses portes en 1854; le shogounat était miné de toutes parts, impopulaire, en proie à des difficultés financières, attaqué par les trois

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écoles entre lesquelles se partageaient les lettrés : l'école confucianiste et chinoise, l'école néo-shintoïste, l'école progressiste éprise des idées européennes. Or tout se tenait dans le système : shogounat, féodalité, exclusion des étrangers devaient se maintenir ou tomber ensemble.

La situation du Japon au milieu du xixe siècle n'est donc pas sans analogie avec celle de la France à la veille de la Révolution. Mais heureusement pour le Japon, au-dessus du gouvernement vermoulu qui va s'écrouler au premier choc, il y a quelque chose d'universellement respecté, malgré, peut-être à cause d'un effacement séculaire, la dynastie impériale, vers laquelle tous les regards se tournent dans les temps troublés, et au nom de laquelle vont s'effectuer les réformes profondes qui seront acceptées de tous comme venant du souverain de droit divin lui-même.

C'est en 1853 que se produit l'incident qui va précipiter la chute du shogounat. Une escadre américaine de quatre navires de guerre, sous le commandement du commodore Perry, paraît dans la baie d'Yédo pour remettre au shogoun une lettre du président des Etats-Unis, qui demande la conclusion d'un traité de commerce et l'ouverture de ports; c'est en vain que le Bakufu (le gouvernement d'Yédo) essaye de l'envoyer à Nagasaki, en l'invitant à se servir de l'intermédiaire des Hollandais ou des Chinois; Perry accorde seulement un délai de quelques mois pour délivrer la réponse, qu'il promet de venir chercher l'année suivante. Pris au dépourvu, sentant d'une part l'impossibilité de résister aux étrangers, effrayé d'autre part des graves conséquences que peut avoir l'ouverture du pays, n'osant en prendre seul la responsabilité, le gouvernement d'Yédo envoie une circulaire aux da'ï

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mios pour leur exposer les faits et leur demander leur avis. Quelques-uns suggèrent l'ouverture de quelques ports pour un temps limité, trois ou cinq ans, à titre d'expérience, mais la plupart, et à leur tête le prince de Mito, de la maison même de Tokugawa, conseillent de refuser aucune concession et de s'armer en toute hâte. Au retour de Perry, on signe néanmoins un traité qui accorde l'ouverture de deux ports, Shimoda et Hakodaté, et l'établissement d'un consul américain (1854). Celui-ci arrive en 1857, alors que la France, l'Angleterre, la Russie ont déjà arraché au shogoun, par la crainte qu'inspirent leurs escadres, des privilèges semblables, accrus bientôt, en 1858, par de nouvelles conventions.

Dans le long isolement où il s'est habitué à vivre, le Japon féodal a pris l'horreur des étrangers. Les concessions faites par le shogoun produisent une extraordinaire fermentation dans la classe militaire qui considère comme une honte nationale et une offense à l'Empereur l'autorisation donnée aux « barbares » de pénétrer sur le sol sacré du Japon. La cour impériale n'est pas moins scandalisée. Tous les regards se tournent, d'ailleurs, vers le mikado, qui, dès le premier bruit de l'arrivée des Occidentaux a ordonné des prières dans les temples d'Ise, les plus saints de tous. Mais il ne s'en tient pas longtemps là. Des relations se nouent en sous-main entre la cour de Kioto et les clans du sud -ouest qui, très sincères, comme elle, dans leur haine des étrangers, n'en projettent pas moins, avec elle, de profiter de l'occasion pour satisfaire leurs rancunes héréditaires et ruiner le pouvoir des Tokugawa. En face de l'hostilité qui s'éveille de partout contre lui, le shogoun, sentant qu'une résolution aussi grave que l'ouverture

l'ancien régime japonais 191 du pays ne peut être prise sans l'autorisation du souverain légitime, sollicite du mikado, qu'il sait cependant entouré d'une cour hostile, la confirmation des traités qu'il vient de conclure.

Un homme d'État énergique, Ii-Kammon-no-Kami, entreprend d'arracher par l'intimidation cette ratification qui n'eût été en d'autres temps qu'une formalité. Mais il est assassiné en 1860 par des rônines qui, suivant l'usage japonais, publient un factum patriotique pour justifier leur crime. Tombé dès lors entre des mains débiles, harcelé d'un côté par la cour qui rejette les traités et le somme d'expulser les barbares, de l'autre par les ministres européens qui se plaignent d'attentats répétés et auxquels il ne veut pas avouer sa position subordonnée, le shogounat, réduit à temporiser à Kioto comme à Yedo, voit son prestige diminuer de jour en jour.

L'audace de ses adversaires s'accroît; la cour et les daïmios s'immiscent sans hésiter dans le gouvernement de l'Empire. En 1862, contre toutes les règles, le prince de Satsuma, se rendant à Yedo, passe par Kioto, et se charge d'escorter un kugé qui va porter au shogoun des ordres impériaux et l'inviter à paraître devant l'Empereur à Kioto. Le Bakufu se sent si affaibli qu'il se soumet à tout ce qu'on lui demande : destitutions et réintégrations de dignitaires, autorisation aux daïmios de quitter Yedo avec leur famille. Les bases mêmes du régime shogounal sont ébranlées. Pour la première fois depuis deux cent trente ans le shogoun — un mineur — se rend à Kioto en mars 1863, précédé par le régent. Rompant avec des usages séculaires, le mikado sort de son palais et va solennellement au temple du Dieu de la guerre pour remettre au shogoun l'épée, insigne du com-

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mandement, avec laquelle il doit chasser les barbares. Une seconde visite à Kioto, en 1864, consacre l'abaissement du shogoun, le réduit au rôle d'agent exécutif des volontés de la cour, qui s'affranchit de son contrôle financier, recouvre le droit de percevoir des redevances directes des daïmios, de les appeler à Kioto et prend en main la direction d'ensemble des affaires.

Dans Pentourage de l'empereur on ne s'est pas encore fait pourtant à l'idée de voir le mikado s'occuper directement du gouvernement de l'Empire. C'est ce qui donne encore quelque répit au shogounat, en même temps que les dissensions des clans du sud-ouest. Ceux-ci se soupçonnent, les uns les autres, de vouloir accaparer tout l'héritage des Tokugawa. Dès 1863 les samouraïs de Chôshiou ont tenté d'enlever l'empereur pour se donner le prestige dévolu à ceux qui parlent en son nom. Lorsqu'en 1864 ils renouvellent leur tentative, ils trouvent en face d'eux, avec les troupes shogounales, celles des autres clans, y compris Satsuma. Mais les samouraïs intelligents qui sont les chefs réels des clans ont tôt fait de comprendre que leur dissension fait le jeu de leurs adversaires. Aussi dès la fin de 1865 la réconciliation est-elle accomplie et ils vont marcher, unis désormais, contre le shogounat dont la ruine est dès lors certaine.

C'est encore au cri de « mort aux barbares » que se rallient les ennemis des Tokugawa; mais si la haine des étrangers entraîne encore les masses, elle n'est plus qu'un prétexte aux yeux des chefs des clans. Ils sont entrés — bien malgré eux, comme le shogoun — en contact avec l'Europe, ils se sont rendus compte de son irrésistible puissance : Kago-

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shima, capitale de Satsuma, a été bombardée en 1863 par l'escadre britannique pour punir le meurtre de l'Anglais Richardson, qu'a tué l'escorte du prince; le détroit de Shimonosaki a été forcé en 1864 malgré les batteries du prince de Chôshiou. Les daïmios et leurs conseillers ne ferment pas les yeux à l'évidence ; ils subissent maintenant l'attrait de l'Europe et comblent les étrangers de prévenances; jaloux de partager les bénéfices du commerce extérieur, ils s'offrent à ouvrir leurs ports. Ils se mettent à l'école de l'Occident et commencent par abandonner leurs vieux usages militaires pour faire instruire leurs troupes à l'européenne.

La cour même, mieux renseignée, est moins hostile aux étrangers : c'est sans trop de peine que, deux ans après avoir ordonné de les « balayer comme la poussière avec le balai », l'Empereur accorde en 1865 la ratification des traités, que demande le shogoun accouru à Kioto avec 70 000 hommes pour réprimer la révolte ouverte du prince de Chôshiou.

Cette lutte contre un vassal en insurrection est la partie suprême pour les Tokugawa. Ils y sont vaincus et l'évanouissement de leur prépondérance militaire, base essentielle de l'institution shogounale, éclate à tous les yeux. Le régent Hitotsubashi qui vient de succéder au jeune shogoun, mort le 19 septembre 1866, ne se fait pas illusion. Convaincu qu'une modification profonde s'impose dans la constitution politique du pays, n'essayant pas de résister au mouvement, parce qu'il sent qu'il s'y briserait, il préfère s'y associer de façon à garder au moins une part d'influence pour sa maison. Il prie donc l'empereur de réunir en conseil les principaux daïmios; le projet est accepté et l'on convoque à Kioto pour 1868 sept des plus

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grands princes, dont la plupart, chefs des clans méridionaux, sont des ennemis déterminés des Tokugawa. Mais l'idée du gouvernement direct de l'Empereur a fait son chemin : la cour ne s'en effraye plus et les grands vassaux, levant le masque, proclament tout haut que l'unité de gouvernement est nécessaire au pays. Le prince de Tosa, l'un des chefs du sud, l'écrit même au shogoun. Peu énergique par nature, désespérant de relever une institution devenue profondément impopulaire, répugnant à la guerre civile, Hitotsubachi offre sa démission, qui est acceptée; mais il doit garder la direction des affaires jusqu'à l'assemblée générale des da'ïmios.

Les clans du sud touchent au but : le shogounat s'est effondré. Mais ils craignent que les Tokugawa se ressaisissent, et ne rassemblent leurs forces, encore considérables. Aussi brusquent -ils la solution et cherchent-ils d'abord à s'emparer de la personne du mikado. Le 3 janvier 1868, le sceau impérial est surpris ou dérobé, et un décret donne la garde du palais aux samouraïs de Satsuma, d'Hizen et de Tosa. Le lendemain la fonction de shogoun est abolie. Hitotsubachi se retire à Osaka au milieu de son armée. Poussé par les siens, craignant d'ailleurs un piège, il refuse la part que ses adversaires lui offrent encore dans le nouveau gouvernement et marche sur Kioto. Mais il n'est plus qu'un rebelle; en tête des troupes des clans hostiles s'avance la bannière de brocart du Mikado; trahi par une partie des siens, l'ex-shogoun est écrasé et s'enfuit par mer à Yedo, où il ne tarde pas à se rendre sans condition au prince Arisugawa, commandant Y Armée du Châtiment. Les autres princes de sa famille ont été des premiers à se rallier à la cause de Empereur. Quelques-uns de ses partisans

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luttent encore : à Yedo même dans le parc d'Uyeno, puis dans les provinces du nord où le château du prince d'Aïdzu n'est pris qu'en novembre 18G8, enfin dans l'île d'Yezo où l'amiral Enamoto ne se rend qu'en juin 1869.

Faite au cri de « mort aux étrangers! » et par les représentants de la féodalité, claïmios et samouraïs, contre l'autorité centrale du shogoun, c'est à l'établissement d'une administration centralisée, à la destruction de la féodalité, à l'introduction au Japon de la civilisation étrangère qu'aboutit la Restauration. Pour s'expliquer ce phénomène, il faut se souvenir que le gouvernement des fiefs était, presque partout, entre les mains non des daïmios eux-mêmes, mais d'hommes choisis parmi les plus intelligents des samouraïs, intendants, hommes d'affaire, pages, « domestiques » en un mot, dans le vieux sens de ce terme, des grands vassaux. Hostiles aux Européens au début, nous avons vu que ces ministres des clans avaient vite reconnu, tout comme l'avaient fait les conseillers du shogoun, l'impossibilité de les chasser. Bientôt, avec la curiosité et la faculté d'assimilation si remarquable des Japonais, ils s'étaient intéressés, comme leurs ancêtres du xvie siècle, aux usages des étrangers et n'avaient pas tardé à subir une véritable griserie de l'Europe. Lorsque la cour impériale, à son tour, apprit à connaître les étrangers, les plus intelligents d'entre les Kugés virent leurs idées se transformer de même et ceux qui avaient été le plus violemment hostiles aux Occidentaux devinrent, précisément parce qu'ils étaient les plus actifs , les plus ardents admirateurs de la civilisation de l'Europe.

Dans le nouveau gouvernement, les samouraïs du

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sud-ouest se partagèrent le pouvoir avec quelques kugés. Convaincus de la nécessité absolue pour le Japon d'adopter les méthodes occidentales, la nation les suivit par docilité d'abord, puis par amour de la nouveauté, enfin, parce qu'elle sut comprendre ce que ces chefs avaient saisi dès l'abord : qu'on ne pouvait plus vivre isolé, et qu'il fallait, dès lors, non seulement préserver son indépendance, mais tenir dignement son rang parmi les autres nations du globe. Il n'est aucun sacrifice au monde que la fierté patriotique ne puisse faire consentir aux Japonais. Leurs gouvernants eurent le grand mérite de comprendre que, pour devenir les égaux des nations occidentales, fût-ce au simple point de vue de la force, il ne suffit pas de leur emprunter des canons, des fusils ou même des méthodes d'instruction militaire, comme l'ont fait vainement d'autres Etats, mais que tout se tient dans la civilisation occidentale et qu'on ne saurait en laisser de côté une partie sans rendre précaire la connaissance que l'on acquiert des autres. D'ailleurs, puisqu'il fallait entrer en concurrence avec les peuples de l'Occident, on ne voulait pas se borner à le faire sur le terrain de la seule force militaire mais aussi bien sur celui de l'industrie, du commerce et de la science elle-même.

Les véritables chefs du mouvement , ministres , intendants des grands seigneurs n'avaient aucun intérêt au maintien de la féodalité; tout comme les légistes, les gens d'église, les petits gentilshommes qui servaient autrefois les rois de France, ils trouvaient avantage à l'affaiblir. En ce pays dç transformations brusques, ils la supprimèrent d'un trait; d'autre part, il semble qu'il y ait eu chez les daïmios eux-mêmes une sorte d'entraînement, analogue à celui de la nuit

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du A août 1789, à renoncer à leurs privilèges. La suppression de la féodalité territoriale fut bientôt suivie de celle des privilèges des samouraïs qui auraient pu devenir un élément de trouble; le port des deux sabres, leur insigne inséparable, fut interdit en 1876. Les pensions annuelles que leur servaient leurs seigneurs et que l'Etat central avait prises à son compte furent capitalisées; les revenus territoriaux des daïmios, d'abord remplacés, eux aussi, par des pensions annuelles, furent ensuite transformés de la même manière. Ces changements, heureux dans l'ensemble, entraînèrent pourtant bien des souffrances privées : jetés brusquement hors de leurs anciennes conditions d'existence, beaucoup de samouraïs sont tombés aujourd'hui dans la position la plus humble. Ceux qui gagnèrent le plus à la Restauration furent les paysans, qui se virent reconnaître, sans bourse délier, la pleine propriété des terres dont ils n'étaient auparavant considérés que comme fermiers, et n'eurent plus à payer que des redevances notablement moindres.

Le prestige de l'Empereur couvrit toutes les réformes et fît accepter presque sans trouble ces extraordinaires changements, qui froissaient les intérêts comme les préjugés de près de deux millions de privilégiés, de toute la classe militaire. Ce n'est pas que dès l'abord la masse des samouraïs eût pris son parti de voir fouler aux pieds les anciennes coutumes et abandonner l'idéal au nom duquel s'était faite la Restauration : l'expulsion des « barbares ». Au lendemain de la première défaite du shogoun et de l'entrée des Impériaux à Osaka, des attentats se produisirent; mais, celle fois, des excuses officielles et une sévère répression les suivirent aussitôt : le gouvernement fort, résolu et national, qui venait de

remplacer le shogounat faible et croulant, pouvait agir avec une autre énergie que lui. Dès 1869, pour bien marquer la rupture avec tous les vieux errements, la résidence de l'Empereur est transportée de Kioto à Yedo, qui prend le nom de Tokio (capitale de Test). En 1872, le premier chemin de fer est inauguré entre Tokio et Yokohama. Le scandale fut grand parmi beaucoup de samouraïs quand on vit l'Empereur monter en voiture découverte, se laisser approcher par des gens de bas étage et les mœurs étrangères envahir le Japon. Mais les réformateurs gagnaient rapidement du terrain. Nombre de samouraïs, surtout dans la capitale, avaient abandonné le port des sabres avant même d'y être contraints.

Le parti réactionnaire qui aurait voulu n'emprunter aux Occidentaux que leur armement et quelques progrès matériels, tout en rêvant de les expulser un jour, fut pourtant assez fort encore pour déterminer l'insurrection du clan de Satsuma, qui avait cependant, d'autre part, fourni quelques-uns des plus hardis novateurs. A la tête des révoltés combattit et succomba en 1877 le maréchal Saïgo, l'un des principaux promoteurs de la Restauration. Sa mémoire est encore universellement vénérée et, plus de dix ans après sa mort, un décret impérial lui a rendu tous les titres et les honneurs dont il avait été dépouillé; mais l'esprit féodal et exagérément conservateur est mort en même temps que lui. Il a pu, depuis, encore armer le bras de quelques fanatiques et coûter ainsi la vie à plus d'un homme d'État japonais, depuis Okoubo jusqu'au Vicomte Mori, poignardé en 1889, le jour de la proclamation de la Constitution, entraîner parfois quelques mouvements de réaction superficielle ; il n'en est pas moins défini-

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tivement vaincu par l'esprit de progrès. Quant à l'idée de chasser un jour les étrangers, il y a longtemps qu'elle a disparu de l'esprit des hommes d'État, et les Japonais sont gens trop pratiques pour qu'aucun d'entre eux entretienne encore cette chimère huit jours après avoir été appelé au pouvoir et avoir pu se rendre compte des choses. A-t-elle subsisté, au moins à l'état de vague espoir, chez une minorité de samouraïs exaltés et en quelques points du pays soumis à l'influence des prêtres bouddhistes? Peut-être, mais cela aussi va s'affaiblissant de plus en plus.

Après la répression de l'insurrection de Satsuma, le nouveau gouvernement est définitivement assis et le pays lancé à toute vapeur dans la voie de l'européanisation. Le premier chemin de fer a été inauguré dès 1872 entre Yokohama et Tokio, d'autres suivent bientôt. Méthodes de production, institutions militaires, administratives, financières, politiques, tout se modèle sur l'Europe, comme tout s'était jadis modelé sur la Chine. Le Japon va jusqu'à adopter, en 1889, le régime parlementaire. C'est ce Japon moderne encore en voie d'élaboration qu'on étudiera dans les chapitres qui suivent, mais il était utile, croyons-nous, de dire comment s'est faite l'étonnante révolution qui lui a donné naissance, d'en examiner les causes, d'étudier le milieu où elle s'est produite, de montrer qu'elle avait des antécédents dans l'histoire des Japonais eux-mêmes. On en vient ainsi à considérer les prodigieux changements qu'ils ont opérés, non comme une fantaisie passagère, mais comme une phase durable de leur évolution conforme à leurs antécédents et à leur esprit national.

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