‹ La rénovation de l'AsieChapitre 51 sur 77 · CHAPITRE IH · texte numérisé non relu

CHAPITRE IH

Les dehors du Japon moderne.

Contrastes qu'offre le Japon d'aujourd'hui. — Le port et la ville cle Nagasaki. — La mer Intérieure et sa navigation : jonques et bateaux à vapeur. — Yokohama : une ville de 170 000 âmes âgée de 40 ans; son commerce. — Tokio; mélange du vieux et du nouveau Japon dans la capitale. — Le téléphone et la lumière électrique. — Les maisons et les rues. — Les habitants; costume national et costume européen. — Les moyens de transport à Tokio : djinrikshas et tramways.

A peine touche-t-on les côtes du Japon et entre-t-on en rade de Nagasaki qu'on se trouve en face des plus étranges contrastes. On est aussitôt sous le charme d'un des plus gracieux paysages qui soient : des montagnes vertes, où les bois se mêlent aux cultures et où sont semées les petites maisons de bois sans fenêtres, fermées par des châssis de papier blanc; des îles rocheuses couronnées de pins, non pas de pins droits et raides comme les nôtres, mais de ces pins japonais aux formes si variées, au tronc parfois presque horizontal, surplombant la mer, vers laquelle s'inclinent les branches retombantes. Les jonques de pêche, hautes .sur l'eau, sortant du port, animent ce paysage délicieux, qui semble si

peu réel qu'on croit presque avoir devant le-s yeux un immense paravent.

On s'étonne qu'il ait pu se passer là des scènes tragiques, et, cependant, la tradition veut que, du haut de ce ravissant îlot du Pappenberg, aient été précipités à la mer en 1638 plusieurs centaines des derniers chrétiens. Mais voici qu'on aperçoit les fumées d'une cheminée d'usine, qu'on entend le bruit de machines, et dès qu'on a jeté l'ancre arrivent, remorqués par de petits vapeurs, des chalands chargés de houille. Les pavillons britannique, français, allemand, russe, américain, flottent sur les bateaux de commerce ancrés dans la rade à côté des croiseurs anglais et russes; au flanc de tous ces bâtiments sont des chalands pleins de charbon. De l'autre côté de la baie, dans les chantiers de la Compagnie Mitsubishi, on construit un navire de 5 000 tonnes. Tout un quartier européen s'étale à flanc de coteau au sud de la ville, au milieu de ravissants jardins; la flèche élancée de l'église catholique pointe au-dessus des pins; à quelques centaines de mètres de là une hideuse et massive bâtisse de briques déshonore de ses contours géométriques les lignes si gracieuses du paysage et témoigne du mauvais goût des missionnaires américains, en même temps que de l'absolue tolérance devenue la règle en ce pays, naguère si exclusif, où même les naufragés européens étaient mis à mort, et dont les voyageurs isolés peuvent aujourd'hui parcourir les provinces les plus reculées dans une complète sécurité.

Je cherchais à me représenter devant ce spectacle ce que devait être, il y a moins de cinquante ans encore, cette rade merveilleuse, devenue aujourd'hui le premier port charbonnier du Pacifique, et je

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voyais en raccourci toutes les extraordinaires transformations qu'a subies ce pays depuis le milieu du siècle. Alors arrivait de loin en loin un vaisseau hollandais, qui apportait une petite cargaison à quelques marchands étrangers, parqués dans l'îlot artificiel de Deshima — seul point du Japon entrouvert sur l'extérieur, — soumis à la plus étroite surveillance, tolérés seulement aux conditions les plus humiliantes : il leur était interdit de célébrer aucune cérémonie de leur culte, de compter même les jours à la manière européenne. Débarqués par les soins des autorités japonaises, les produits importés devaient être vendus à un tarif et dans un délai fixés ; après avoir chargé quelques articles indigènes et surtout du cuivre, le navire repartait presque sans communiquer avec la terre. Il y a quarante-cinq ans à peine que la première brèche a été faite à ce système d'isolement absolu qui durait depuis deux siècles!

Les paquebots restent peu de temps à Nagasaki, où ils ne font que s'approvisionner de charbon et donnent aux passagers quelques heures seulement pour visiter la ville qui ne paraît, du reste, intéressante que parce que c'est la première ville japonaise qu'on voie. Les habitants y ont tous conservé le costume national, les hommes ont seulement ajouté des chapeaux européens variés; c'est une adjonction, non une substitution, car il semble bien que l'usage de cet accessoire du vêtement fût ignoré du vieux Japon. Mais les articles qu'on vend dans les magasins, les pendules qu'on y voit, l'usage général des lampes à pétrole comme moyen d'éclairage montrent bien que les produits de la civilisation occidentale font rapidement leur chemin : dans les boutiques on peut acheter quantité de livres à bon

marché, des images représentant les batailles avec les Chinois, des miroirs en verre qui étaient inconnus dans ce pays avant son ouverture aux Européens, et, pour quelques sous, de petits globes terrestres fort exacts; je ne pouvais m'empêcher de penser en les voyant à ce que me racontait en Chine un missionnaire : au début de la guerre sino-japonaise, le vice-roi de la province s'informait auprès de lui de l'endroit où se trouvait le Japon ! Comment des gens ayant passé, même quelques jours, dans chacun des deux pays, ont-ils pu croire à la possibilité d'une victoire de la Chine? et cependant tel est le prestige de la masse, quoique amorphe et inorganisée, que l'erreur était fréquente, même parmi les résidents européens en Extrême-Orient. Les Japonais n'en sont que plus fiers de leurs succès : ils ont fait des reliques des canons pris à l'ennemi; dans le principal temple shintoïste de Nagasaki, deux ou trois de ces pièces d'artillerie sont exposées aux yeux des fidèles. On peut voir là un symbole : le seul dieu qu'on adore vraiment en ce pays, c'est la patrie ellemême.

A douze heures de Nagasaki, on pénètre dans la mer Intérieure, le cœur du Japon, dont on eut tant de peine, il y a quarante ans, à obtenir l'ouverture< aux navires étrangers; les flottes combinées de la France, de l'Angleterre, de la Hollande et des États- Unis durent forcer à coups de canon, en 1863, l'entrée du détroit de Shimonoseki. Aujourd'hui tous les grands paquebots de tous les pays le traversent librement, du moins pendant le jour, car la dangereuse navigation de ce passage, d'un mille de large à peine, est interdite pendant la nuit. En y passant, je voyais ancrés près de la rive sud six grands vapeurs

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s'approvisionnant de combustible au port de Moji, devenu depuis peu le rival de Nagasaki et où les trains de chemin de fer apportent la houille de mines situées à quelques lieues de distance; au nord l'animation est moindre; la voie ferrée qui doit relier Shimonoseki au reste du Japon n'est pas encore terminée. Les lignes droites qui interrompent de ce côté les pentes des collines sont les crêtes des épaulements de batteries de côte et à plusieurs reprises on voit se profiler la longue silhouette noire des gros canons de marine ; les côtes du Japon sont bien défendues.

Elles sont bien éclairées aussi et tout ce qui est possible a été fait pour faciliter aux plus grands vaisseaux la traversée difficile de cette mer Intérieure qu'on voulait leur interdire naguère. En 1895, il se trouvait dans l'Empire 149 phares ou bateaux-phares, construits soit par l'État, soit par les autorités locales, dont la plupart étaient sur les bords de la mer Intérieure où baignent aussi la grande majorité des cinq mille îles dont se composent les États du mikado. Le dédale des chenaux qui séparent ces côtes rocheuses aux formes fantastiques, couronnées de pins, est un ravissement pour les yeux, mais les courants y sont très violents et les écueils nombreux. Ils n'en sont pas moins sillonnés d'une foule de petits vapeurs japonais, de 200, de 100, de 80 tonnes, de moins encore quelquefois, qui mettent en communication les divers ports de ses rivages si peuplés. On voit aussi un grand nombre de barques de pêche, mais les plus petites ont presque seules la forme des vieilles jonques japonaises avec leur unique voile blanche presque carrée; les grandes jonques se font rares aujourd'hui. Tandis qu'en 1636, le sho-

goun Iemitsu, voulant ôter aux Japonais toute possibilité de communiquer avec l'extérieur, interdisait la construction des bateaux de forme européenne, il n'est plus permis, depuis le rétablissement du mikado dans ses droits, de faire que de très petites jonques à la mode indigène, de 500 kokus de jauge au maximum ; tous les autres navires doivent être de forme européenne, même s'ils sont destinés à la pêche. Ce renversement des rôles aurait assurément causé quelque mécontentement en tout autre pays; au Japon, aucun trouble n'a eu lieu. Après vingtquatre heures de navigation et une autre escale à Kobé, on sort de la mer Intérieure ; bientôt on aperçoit le fameux Fousi-Yama, le grand cône volcanique qui figure dans toutes les gravures japonaises. Enfin, à vingt-huit heures de Kobé, on arrive à Yokohama, le principal des ports ouverts du Japon, que cinquante minutes de chemin de fer séparent de sa capitale.

Yokohama n'était, avant l'arrivée des étrangers, qu'un pauvre village de pêcheurs qui ne comptait pas cent feux; ouverte au commerce extérieur en 1858, en remplacement de Shimoda, mal située, c'est aujourd'hui une ville de 170 000 habitants; elle a donc crû à l'américaine, de même que Kobé, et est devenue la troisième place commerçante de l'Extrême-Orient, dépassée seulement par Hong-Kong et Shanghaï. La concession étrangère est beaucoup moins animée que dans cette dernière ville; la rue qui borde la mer, le Bund, paraît un peu déserte; en revanche, sur une jolie hauteur, au sud de la concession, s'élèvent, entourées de ravissants jardins, ayant vue d'un côté sur la baie, de l'autre sur le Fousi-Yama, les maisons des résidents européens et américains, au nombre d'environ 1 800 , dont une moitié sont

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Anglais i. Le port est vaste et commode et les plus grands navires peuvent aujourd'hui venir à quai. La valeur totale de ses exportations a été, en 1896, de 61696 000 yen, celle de ses importations de 72 804 000, soit ensemble 134 millions et demi de yen ou 335 millions de francs, près de la moitié du commerce extérieur du Japon qui atteignait, durant cette même année, 716 millions. Mais cette ville toute neuve est peu intéressante, et, pour qui veut voir comment se transforme le Japon , mieux vaut se transporterie plus rapidement possible à Tokio.

La capitale du Japon est la plus grande ville de l'Asie et la septième du monde : au 31 décembre 1893, sa population s'élevait à 1 268930 habitants; elle doit être de plus de 1400 000 aujourd'hui, car elle augmente vite. Elle se répartit sur une étendue gigantesque, beaucoup plus considérable que celle de Paris, 25 000 hectares avec ses derniers faubourgs : tout le monde vit dans de petites maisons de bois, sans étage ou à un seul étage — encore cet étage, quand il existe, ne couvre-t-il qu'une partie du rezde-chaussée et presque toutes les habitations ont derrière elles leur petit jardinet.

Il n'est donc pas étonnant qu'à population égale une ville japonaise soit beaucoup plus étendue qu'une ville française où les logements grimpent les uns sur les autres; les villes anglaises ou américaines, où

i. Au 1er janvier 1898, il se trouvait au Japon 10 531 étrangers, dont 5 206 Chinois, 2 118 Anglais, 1 076 Américains, 523 Allemands, 491 Français, 297 Russes, 109 Portugais, 104 Hollandais, les autres nationalités n'étant représentées que par quelques dizaines ou unités d'individus; parmi ces étrangers, 118 appartenaient au corps diplomatique et consulaire, 71 étaient au service du gouvernement du mikado et 496 au service de particuliers japonais.

chaque ménage a le plus souvent sa maison, sont, du reste, dans le même cas. En outre, Tokio contient quantité de terrains vagues et, chose curieuse, précisément vers le centre de la ville, dans les environs du palais impérial, qu'ils attristent un peu. C'est là que se trouvaient autrefois les habitations entourées de parcs des grands daïmios. Les principaux de ces châteaux étaient entourés de remparts en terre supportés à l'extérieur par des murs d'escarpe cyclopéens en grosses pierres non équarries, baignant dans des fossés pleins d'eau. Lorsqu'ils furent laissés libres de ne plus habiter Tokio, peu d'années avant la chute de l'ancien gouvernement, les daïmios s'en retournèrent pour la plupart dans leurs provinces et, lors de l'abolition du régime féodal en 1872, leurs terrains devinrent la propriété de l'État. Sur certains d'entre eux, on a élevé de grands édifices à l'européenne, des ministères, les salles de séance des Chambres; les autres sont restés vides jusqu'à présent, après la démolition des résidences en bois qui s'y trouvaient. Les remparts, plantés de pins qui s'inclinent vers l'eau des fossés, subsistent et une promenade le long de ceux qui entourent l'immense parc du palais impérial est la plus jolie peut-être que Ton puisse faire à Tokio : si l'on regarde constamment du côté du palais, rien n'a plus de couleur locale, mais si vous vous retournez, vous risquez de vous trouver en face de quelque terrain vague, couvert, non plus d'arbres, mais d'une vraie forêt de poteaux téléphoniques. La civilisation occidentale n'ajoute certainement pas au pittoresque.

Téléphone, télégraphe, gaz, lumière électrique, on trouve tout cela ici et l'on s'en sert largement. Dans ces maisons japonaises presque complètement ou-

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vertes, quand les châssis de papier qui en forment la façade ont été repoussés l'un sur l'autre, on peut voir, le soir, maint artisan assis sur les tatamis, les nattes rembourrées qui recouvrent le plancher, travailler à la lumière d'une lampe Edison. Où il n'y a ni électricité ni gaz, on se sert exclusivement de lampes à pétrole. Ces deux derniers moyens d'éclairage ont peut-être encore augmenté les chances d'incendie, si grandes déjà dans ces villes en bois. Il est vrai qu'une habitation japonaise ne contient pour ainsi dire aucun meuble et que tout ce qui est précieux, même les plus beaux objets d'art chez les personnes riches, est serré dans un bâtiment spécial, en argile réfractaire, qui est à l'épreuve du feu, pour n'être montré que dans des occasions exceptionnelles. Les quelques couvertures, coussins et ustensiles de ménage qui se trouvent dans la maison sont bien vite dehors; les habitants ont peu de chose à craindre, puisqu'il y a au plus un étage, qui n'est guère qu'à 2 m. 50 au-dessus du sol et que la façade n'est fermée que par des châssis glissant les uns sur les autres. Le risque de perte n'est vraiment sérieux que pour les marchands au détail ; l'incendie de plusieurs dizaines, même de plusieurs centaines de maisons, est un événement beaucoup moins désastreux, en même temps que beaucoup plus fréquent, au Japon qu'en Europe. On compte, du reste, sur le feu pour faciliter les améliorations de voirie et la municipalité profite des incendies pour élargir les rues trop étroites dont un côté a été brûlé.

La plupart des voies sont, dès maintenant, soit qu'on y ait apporté des modifications, soit qu'elles aient toujours été ainsi, suffisamment droites et notablement plus larges que dans les pays d'Orient en

général et que dans beaucoup de villes du midi de l'Europe; pour n'avoir pas de trottoirs et n'être pas pavées, elles n'en sont pas moins plus propres que ce qu'on peut voir, non seulement en Chine, mais en Sibérie et parfois aux États-Unis, bien qu'il y ait encore des progrès à faire. Elles sont moins animées et moins bruyantes que les rues de Pékin ou de Tientsin, sans doute à cause de l'énorme étendue de la ville. Peut-être aussi, tout en étant pittoresques, le sont-elles moins qu'on ne se le figure d'abord ; les Japonais, hommes et femmes, portent tous des vêtements de teinte neutre, bleu foncé, bruns ou gris, dès qu'ils ont dépassé l'âge de dix à douze ans; les larges ceintures des femmes jetteraient seules une note claire, s'il n'y avait les enfants. Ceux-ci, surtout les jours de fête, sont habillés de robes des couleurs les plus vives : de grosses fleurs bleues, jaunes, violettes, des sortes de paysages fantastiques, des dessins de tous genres tranchent sur un fond généralement rouge ; la tête entièrement rasée d'abord, puis en partie seulement quand ils grandissent, ils ont des coiffures moins bizarres cependant que celle des enfants chinois. Presque toutes les petites filles et beaucoup de petits garçons sont doublés, dès qu'ils ont cinq ou six ans, d'un petit frère ou d'une petite sœur qui en a souvent deux ou trois et qu'ils portent tout le jour sur leur dos, sans que cela les empêche ni déjouer ni de courir; le bébé, solidement attaché, prend les inclinaisons les plus variables sans se plaindre le moins du monde et arrive même à dormir dans cette position. C'est affaire d'habitude; j'ai vu à Yokohama des enfants européens transportés ainsi par leurs bonnes japonaises et qui en semblaient fort satisfaits.

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Et ie costume européen, demandera-t-on , est-il largement représenté? Sans hésiter, on peut répondre qu'il progresse lentement aujourd'hui. En ce qui concerne les femmes, il a complètement et heureusement échoué. En plus de trois mois passés au Japon, je n'ai vu qu'une seule femme habillée à l'européenne; il y a une dizaine d'années, alors qu'on imitait avec furie tout ce qui était étranger, on avait essayé de leur faire adopter les modes occidentales et, un moment, on crut que cette déplorable idée allait réussir. Aujourd'hui, que l'on a plus de discernement, le costume européen ne subsiste qu'à la cour, où il remplace, dans certaines circonstances, le vieux costume officiel absolument différent des vêtements ordinaires, extrêmement incommode et plus étrange que gracieux. Du côté masculin, la redingote et le pantalon naguère imposés à tous les employés du gouvernement, petits et grands, ont cessé de l'être aujourd'hui. Néanmoins, il est d'usage à peu près constant, pour les fonctionnaires d'un rang un peu élevé, de se rendre à leur bureau en costume occidental, encore qu'on voie parfois des exceptions. Quant aux chapeaux mous , melons , casquettes de toute espèce , leur usage est presque général; parmi les jeunes gens, notre manière de se vêtir paraît gagner un peu de terrain. Il est probable qu'elle finira par l'emporter; c'est regrettable au point de vue pittoresque; mais la supériorité pratique de nos disgracieux habits sur les robes à larges manches des Japonais ne peut être contestée.

Ce qui a complètement disparu à Tokio , c'est l'ancien moyen de transport, le kago ou palanquin; il est relégué aujourd'hui dans les pays de montagnes et universellement remplacé par la djinriksha ou hou-

rouma, la voituretteà deux grandes roues, traînée par un homme. Cet ingénieux véhicule a été inventé au Japon, entre 1867 et 1870, par un étranger ou un Japonais, on ne sait au juste. Il a eu une fortune extraordinaire et s'est répandu dans tout l'Extrême- Orient ; mais le Japon est resté sa terre d'élection et les extraordinaires qualités des coureurs japonais en font un instrument de transport très pratique : il s'en trouve plus de 200000 dans l'empire dont 40 000 à Tokio même; la plupart sont à une place, quelquesunes, cependant, peuvent contenir deux voyageurs, deux Japonais s'entend : deux Européens ou même deux Européennes n'arriveraient jamais à s'y caser et seraient, d'ailleurs, trop lourds à traîner. Les tarifs varient suivant les distances, depuis le minimum de 10 sen (0 fr. 25); à l'heure on paye 20 sen (0 fr. 50), et 60 sen ou 1 fr. 50 pour une demi-journée; ce sont là les prix qu'on demande aux Européens ; un Japonais ne paiera que 8 sen (0 fr. 20) pour une course moyenne n'excédant pas un ri (3 927 mètres).

Outre les djinriksha, Tokio a quelques omnibus, une ligne de tramways reliant les deux gares de Shimbashi, où aboutissent les lignes de l'Ouest, et d'Uyeno, terminus de celles du Nord, distantes d'environ 6 kilomètres et se prolongeant encore fort au delà de la première. L'étendue totale du réseau était, au début de 1898, de 14 kilomètres, comportant 23 kilomètres de voies; le prix est, suivant les distances, 1 à 6 sen (2 1/2 à 15 centimes); les voitures que traînent des chevaux et où le nombre de places n'est pas limité, ce qui est le système adopté en Amérique et le seul pratique, sont toujours bondées; en 1895, la Compagnie a transporté 15 479 620 voyageurs, qui lui ont rapporté 325175 yen; ses dépenses n'ayant

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été que de 153 159 yen, elle a réalisé 172 016 yen (430 000 fr.) de bénéfice, soit 35 0/0 de son capital versé de 487 500 yen (1218 750 fr.). Il est question maintenant d'établir des tramways électriques et le projet sera sans doute réalisé d'ici peu, comme il Test déjà à Kioto depuis plusieurs années.

Tokio s'assimile ainsi peu à peu tous les organes d'une ville moderne; un seul point laisse réellement à désirer, c'est l'éclairage public. Il y a bien, de-ci de-là, quelque lampe électrique, mais on compte surtout sur les grosses lanternes de papier, éclairées aujourd'hui par une lampe à pétrole et suspendues devant les boutiques, qui restent ouvertes assez tard. Lorsqu'on rentre après leur fermeture et que les volets de bois sont mis partout au-dessus des châssis de papier, on est vraiment plongé dans la nuit noire; mais les noctambules sont rares et l'on comprend après tout que l'administration préfère procéder progressivement plutôt que de surcharger tout d'un coup les contribuables. Y aurait-il là un point faible, qu'il serait bien pardonnable en présence de tout ce qui a été fait jusqu'ici.

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