CHAPITRE III
Gomment populariser la Rente amortissable?
Malgré tout le bruit qui, depuis sa création, s’est fait autour de la rente amortissable, c’est, à l’heure actuelle, de tous nos fonds d’Etat, le moins connu, le moins vulgarisé.
Toutes les mesures qui seront prises pour le mieux faire apprécier, pour le populariser, faciliteront son classement définitif dans les portefeuilles des capitalistes et des rentiers et aideront au placement des titres que l’Etat émettra ultérieurement.
Les rentes 3 OjO, 5 0[0, les obligations de chemins de fer sont connues de tout le monde, sont disséminées partout : c’est à cet admirable classement des rentes 3 0[0 et 5 0[0, ré- Le classement des parties aujourd’hui entre plus do 4 millions d’inscriptions,que r sont dus, pour beaucoup, et la plus value des fonds publics et le maintien de hauts prix, malgré les épreuves traversées par le pays depuis 13 ans. Les plus petites coupures de rentes 3 0[0 et 5 0[0 sont entrées dans les plus humbles caisses : il n’existe pas de titres plus populaires : c’est donc cette popularité, si nous pouvons nous exprimer de la sorte, cette vulgarisation qu’il s’agit d’obtenir pour le 3 OjO amortissable, si, comme tout le fait supposer, l’Etat doit se servir de cette rente pour ses emprunts futurs.
Pour faire connaître une valeur, pour la recommander au public, l’Etat possède une organisation financière dont l’importance et l’influence sont considérables. Il existe, en France et en Algérie 89 trésoriers généraux; 273 receveurs particuliers des finances; 5220 percepteurs dans les villes et les communes. Voilà donc environ 5600 agents, connus du public, en
Nécessité
de la vulgarisation du 3 0/0 amortissable.
Organisation linancièrede l’État.
relations presque quotidiennes avec lui. Ces agents sont si précieux, exercent une telle influence, que, de tous temps, banquiers, compagnies financières et autres ont essayé de s’adresser à eux pour obtenir leur concours dans les émissions ou les placements de valeurs. Le Crédit Foncier de France, en raison de son caractère spécial, est le seul établissement qui ait obtenu l’autorisation de s’adresser aux agents du Trésor pour le placement de ses obligations. Des circulaires ministérielles ont toujours défendu à ces mêmes agents de prêter leur appui à quelque entreprise que ce fût, à l’exception du Crédit Foncier.
Quels devraient être Ces agents devraient donc être tout d’abord les plus actifs es^opa^atems p r0 p a g a t eLlrs j a ren t e amortissable. Que le Gouvernement rente amortissable? a it 0 u n’ait pas de rentes amortissables à placer, les trésoriers Exécution des achats généraux, receveurs particuliers, percepteurs, devraient faire et des ventes. connaître qu’ils se chargent d'exécuter les ordres d'achats et Notices explicatives. de ventes de rente amortissable ; dans leurs bureaux, des notices explicatives devraient être mises à la disposition du pu- Affiches. blic. Au besoin même, des affiches devraient être apposées dans les bureaux du Trésor et de ses agents. On publierait
Publication jour par jour, les cours de la rente amortissable, le redes cours.
venu net qu’elle donne d’après ce cours, la prime de rem- Dangerdes réclames, boursement qu’elle assure. Ce serait, dira-t-on, de la réclame.
Nous n’en disconvenons pas. Mais pourquoi donc serait-il défendu à l’Etat de faire un peu de réclame pour lui, quand il en laisse faire pour les autres ? Quel danger, quel inconvénient les agents du ministère des finances éprouveraient-ils à recommander, à leurs guichets, une valeur que les ministres euxmêmes considèrent comme la première de toutes, qu'ils recommandent du haut de la tribune, dont ils n’ont cessé de faire lo plus grand éloge ?
Un rentier se rend au Trésor ou bien aux caisses des tréso-
Les rentiers et le Trésor.
riers généraux et receveurs particuliers, pour encaisser ses coupons de rentes : il sait d’avance ce qu’il doit recevoir, la somme qui lui restera disponible et qu’il pourra placer. Pourquoi ne profiterait-on pas de sa présence pour lui remettre une ou plusieurs de ces notices dont nous parlons, concernant les rentes amortissables ? Pourquoi ne lui ferait-on pas connaître qu’il peut immédiatement donner ses ordres d’achat, s’il veut acheter, donner ses ordres de vente, s’il veut vendre ?
Quand on suit attentivement ce qui se passe au Trésor, au moment des échéances trimestrielles de coupons de rentes, on voit une grande quantité de rentiers encaisser leurs arrérages et se rendre ensuite chez leurs agents habituels pour placer leurs économies. C’est cependant cette clientèle que le Trésor devrait retenir; il n’a pas besoin, pour cela, d’employer de grands efforts : qu’il indique les opérations dont il peut se charger; qu’il fasse connaître les avantages divers de la rente amortissable; qu’au besoin, un bureau de renseignements soit ouvert au public ; en un mot, que le Trésor public ne se borne pas à recevoir les rentiers pour leur payer leurs coupons, mais qu’il sache les renseigner sur la valeur qu’il a intérêt à vulgariser: les résultats d’une telle propagande seront éminemment favorables au crédit de l’Etat et au placement de ses rentes amortissables.
Les procédés que les agents du Trésor pourraient employer devraient être également recommandés aux caisses d’épargne. Nous nous rappelons que, en juillet 1878, lors de la première vente de rentes amortissables à la Bourse de Paris, un de nos intimes amis faisait immédiatement donner Tordre à une des plus grandes caisses d’épargne, d’acheter, à la prochaine Bourse, de la rente amortissable pour le compte de ses enfants, titulaires de livrets à cette caisse. Ce ne fut pas sans difficultés
Clientèle à retenir.
Propagande utile.
Ce que rie font pas, ce que pourraient faire les caisses d’Épargne.
Ce qui s’cst passé en 1878.
que cet achat fut exécuté. Les directeurs ignoraient même jusqu'à l’existence de la rente amortissable et de son admission à la cote de la Bourse.
Ce que les déposants A l’heure actuelle encore, la plupart des déposants achètent
ignorent.
du 3 0[0, du 5 0[0, quand ils ont une somme suffisante à leur crédit. Pourquoi agissent-ils ainsi? Parce qu’ils ne connaissent pas les avantages de la rente amortissable ; parce qu’ils ne savent pas ce qu’est effectivement cette rente, comment les intérêts se paient, comment les remboursements s’effectuent, ce que veut dire même ce mot « amortissable. » Ces gens économes viennent de confiance placer leur argent à moins de 3 112 0[0 net , à la caisse d’épargne. Ils s’adressent à cet établissement parce que, pour eux, c’est l’Etat, et que c’est à l’Etat qu’ils font crédit.
Ce qu’on devrait leur Eh bien, si à partir du moment où ils possèdent à leur avoir
apprendre.
une somme suffisante pour acheter un titre de 15 fr. de rentes amortissables on venait leur dire : « les 400 fr. que vous avez déposés à la caisse d’épargne vous rapportent 13 à 14 fr. ; si vous achetez 15 fr. de rentes amortissables, rente d’Etat, vous aurez 15 fr. de revenu; de plus, vos 400 fr. vaudront un jour 500 fr. Si vous avez besoin de vendre votre titre, nous nous en chargerons ; si vous ne voulez pas le vendre et que vous ayez besoin d'argent, vous pouvez encore vous adreser à nous : nous vous ferons, par l’entremise de la Banque, une avance de80 0[0. » Quel rentier hésiterait?
Cette clientèle des Caisses d’épargne est immense ; elle est fidèle entre toutes, très sûre ; elle s’augmente sans cesse (1) ; pourquoi ne pas chercher à l’attacher au nouveau fonds ?
(1) Au 1 er janvier 1882, le nombre des déposants à la caisse d’Epargne de Paris était de 402,279.11 s’élevait au 31 décembre dernier à 440.694 ; en un an seulement il s’est donc accru de 37,4)5.
Il serait à désirer que le Gouvernement fît dresser un Une statistique utile, relevé du nombre de personnes qui, tous les ans, viennent recevoir des coupons aux guichets du Trésor, et à ceux de ses agents ; qu’il se rendît compte aussi du nombre existant de livrets de caisses d’épargne (ce dernier travail est fait tous les ans par les soins du ministre du commerce) ; cette statistique lui indiquerait de quelle immense clientèle d’élite il Une clientèle d’élite, dispose, véritable armée de capitalistes, de rentiers, que nulle autre puissance financière ne possède, et que lui, Etat, ne * sait pas utiliser, comme il pourrait le faire, dans l’intérêt de son crédit et pour la bonne tenue des fonds publics.
A un autre point de vue, il serait nécessaire de bien faire comprendre au public que ce 3 0[0 amortissable n’est pas autre chose qu’une obligation d'Etat remboursable. C’est une loi qui a donné à la rente amortissable le titre qu’elle porte ; il faudrait donc une loi pour changer la dénomination de ce titre. Si les difficultés pour obtenir cette modification paraissaient trop grandes, il est cependant une réforme qu’il serait facile de réaliser. Il s’agit de la cote officielle de la Bourse. Sur cette cote répandue dans tout le monde financier, reproduite par tous les journaux, consultée par tous les rentiers, le libellé de la rente amortissable est ainsi conçu :
Obligation d’État remboursable.
La cote officielle de la Bourse.
« 3 0/0 amortissable, annuités finissant en 1953.... »
Nous désirerions que ce libellé fût ainsi fait :
« 3 0/0 amortissable, annuités finissant en 1953, divisées en Modifications coupures de 15 fr. de rentes remboursables par tirages annuels nécessaires. à 500 fr., et multiples. »
Et, s’il était possible de modifier la loi qui a institué la rente amortissable, nous demanderions que les mots : « 3 0/0 amortissable, annuités finissant en 1953.... » fussent remplacés
La magie des mots.
Une maxime de Colbert.
par les suivants : « Obligations d’Etat 3 0/0 remboursables à 500 fr, par tirages annuels dont le dernier finit en 1953. » Certes, nous ne croyons pas à la magie des mots ; mais nous croyons fermement que plus les mots expriment des idées simples, mieux ils sont compris parla masse du public et c’est surtout à la masse que l’Etat s’adresse quand il a besoin d’argent.
Cette vérité est bien vieille, et Colbert l’avait éloquemment exprimée :
« Il faut rendre , disait-il, la matière des finances si simple « qu'elle puisse être facilement entendue par toutes sortes de « personnes et conduite par peu de personnes. Il est certain « que tant plus elle sera facilement entendue et conduite par « moindre nombre de personnes, tant plus elle approchera de « la perfection. » (1)
La cote de la Bourse H suffit, du reste, de jeter un coup d’œil sur la cote officielle
et les compagnies (j e ] a Bourse pour voir que des compagnies privées n’ont pas privées.
manqué d’y faire inscrire tous les avantages attachés à leurs titres ; quand il y a une garantie de l’Etat, un remboursement, des conventions dans lesquelles l’Etat est intervenu, elles ne manquent pas, — et elles auraient tort de ne pas agir ainsi — de mettre ces importants détails en évidence. Pourquoi donc
L’État, trop avare de l'Etat est-il si avare de renseignements, quand il s’agit de ses & propres fonds r
La cote aux bourses II serait utile, enfin, de faire coter la rente amortissable aux étrangères. Bourses étrangères : ce serait faciliter les achats des capitalistes étrangers, étendre le marché de cette rente et en faire, peu à peu, un titre international sur lequel des opérations d’arbitrages entre diverses Bourses européennes, pourraient s’effectuer.
(IJ Colbert et son Temps par Alfred Neymarck, Dentu éditeur; Tome l 'page
46, chap. 1 er .