II
voir Augusta pour Tembrasser et lui dire qu''il lui pardonnait ; car il ne pouvait s'empêcher de croire que Tindisposilion de sa fdle n'était qu'une petite rancune, un caprice d'enfant contrarié. Il frappa donc à la porte d''Augusta, et l'appela doucement ; mais ne recevant aucune réponse, il essaya d'otivrir : la porte était fermée au verrou. Alors il questionna la femme de chambre, qui le rassura complètement sur rétat de la malade; mais il y avait dans les paroles et les manières de cette vieille femme quelque chose d'étrange et d''embarrassé qui étonna jNI. de Franqueberg ; elle n'osait le regarder en face , sa voix tremblait,* on aurait pu voir que sa figure changeait cinq ou six fois de couleur en moins d\nie minute.
Pourtant M. de Franqueberg ne lit pas grande attention à tout ce bouleversement de visage; il était si préoccupé, si plein d'^ambition et d'inquiétudes, qu'au bout d'un quart-d'heure, il avait entièrement
oublié que sa fille était souiTrantc ; il ne songeait plus qu''à ce beau mariage qu'il fallait conclure à tout prix. Mais une chose contrariait vivement M. de Franqueberg : c"'élait rinévitable retard que les formalités d'aune procédure criminelle allaient apporlCF; sans doute, à cette union ; tous les papiers de M. Chaulieu étaient sous les scellés, et, selon toute apparence, Gaétan n'allait pas tout de suite entrer en possession des biens de son oncle : car, diaprés quelques paroles assez vagues, mais alarmantes, que ^I. de Franqueberg avait entendu prononcer le jour même chez le défunt, il commençait à craindre que Gaétan ne fiit [)as le seul héritier, et qu'il n^' eut quelque germe de procès dans la succession.
Aussi le baron passa-t-il une nuit fort agitée : mais bien d'autres secousses, plus vives encore, rattendaient au réveil. Il avait envoyé de grand matin son domestique chez Gaétan Chaulieu pour lui porter
84 LA BENTE VIAGÈRE.
une lettre ; mais cet homme revint un quart-dlieure après, Tair tout effaré ; il apprit à son maître que M. Gaëtan venait (l'être arrêté et eonduit à la Préfecture de police : ce dernier, disait-on, se trouvait compromis par des révélations graves ; quelques personnes osaient même faire entendre qu'il n'hélait pas étranger à l'assassinat de son oncle.
— Cest une infamie ! s'écria M. de Franqueberg avec indignation. Ce jeune homme est incapable d'un crime, je répondrais de lui sur ma tête!... Oh! oui, sans doute, il est victime d'une machination perfide... et je devine le calomniateur... Oui , tout cela vient sans doute de ce monsieur Calvisart... de Cv[)rien , peut-être... mais n''imporle, (piels (juc soient les accusateurs, nous les confondrons... Au surplus, je n'ai qu*'un mot à dire; on ne soupçonnera pas le baron de Franciueberg de vouloir donner sa fille à un assassin!... Non, sans doute... Mais ([uel malheur! (picl f;icheu\ con-
LA RENTE VIAGÈRE. Stî
Ire-tempsI ce mariage, le voilà retarde.
Le ha! ou voulait sortir à Tinstant même pour se reudre à la préfecture; il ne doutait point que sa parole et son témoignage ne fussent d'un grand poids dans la balance; et, bien qu'il se trouvât un peu humilie dans son orgueil de baron, un peu mortifié de se voir contraint à figurer dans une pareille aOfaire, il n'hésita point et prit immédiatement son parti. Mais, avant de sortir, il devait, pensait-il, dire tout à sa fdie et la prémunir contre les insinuations dan^eieuses. Il se diiii^ea donc vers la chambre dWugusta; mais il trouva la porte fermée encore; il frap[)a inutilement; il appela sa fille, et, comme la veille, il ne reçut aucune réponse.
Alors une sérieuse inquiétude s''empara de lui; il ne [)ouvait comprendre un pareil silence, car les cou[)s frappés à la porte et ces appels réitérés auraient du éveiller Augusta, (piand bien même elle eut été piofondémcnt endormie. D'abord, il avait cru
qu'elle se taisait par obstination, par caprice, mais ce ne pouvait plus être un semblable motif qui l'cmpècbait de répondre.
La chambre dWugusta communiquait par un cabinet de toilette à un escalier dérobe ([ui menait au jardin ; la porte donnantsur cet escalier ne s"'ouvrait presque jamais, et la jeune fdle prenait rarement ce passage pour descendre.
INI. de Franqueberg se rappela cette porte, il y courut: elle était entrebâillée; une circonstance aussi extiaordinaire devait rétonner singulièrement: il tressaillit de surprise et d''inquiétude.
— Augusta!.. puis-je entrer? demandat-il d'une voix tremblante.
On ne lit aucune réponse.
Alors il [)Ousse brusquement la porte, il entre, il pénètre dans la chambre à coucher: personne! le lit même nVst pas défait.
— Où peut-elle être?... pensa le baron d(»nl le crmi" bondissait avec force. Cest étrange !.,. Et cette femme de chambre (pii
LA KENTE VIAGÈRE. 87
me disait que ma fille était endormie... Il sonne violemment, il appelle.
— Henriette! Henriette! venez donc!...
Où est ma fille?...
Et puis il ap-pelle et sonne encore. On vient, on accourt.
— Monsieur le baron . dit la femme de chambre effrayée de le voir si pâle, me voici...
— Où est ma fille ?... poursuit INI. de Franqueberg avec une expression d'anxiété profonde.
La vieille bonne tressaille et balbutie.
— Eh bien ! vous ne répondez pas?... Où est-elle?...
Henriette promène autour d'elle des yeux égarés: elle cherchait partout sa jeune maîtresse; elle ne comprenait pas une pareille absence. Enfin son regard (ombesur le lit, dont la courte-pointe n'a pas été même enlevée.
— Oh! mon Dieu! s''écrie»t-clle avec é[>ouvante... Où peut clic ctrc.\.. Elle ne
s'est point couchce!... Ah! mon Dieu! mon Dieu î
— Expli(iuez-vous , Henriette!.. répli([ua le baron en proie à de vives angoisses. Que signifie tout cela? Oii est ma fille? Allons, parlez...
INIais Henriette, pour toute réponse, verse un torrent de larmes entremêlées de sanglots ; elle court par toute la chambre comme une femme en délire; elle appelle:
— Augusta ! ma chère Augusta ! ma chère enfant !...
M. de Franqueberg Finterrogc encore avec plus d'instance; mais il ne peut obtenir d'elle aucun éclaircissement, aucune explication; elle est folle, elle pleure, elle se lamente, elle continue d'appeler Augusta. Enfin M. de Franqueberg s"*emporte» cVst une colère mêlée de frayeur et de désespoir; il saisit le bras (nienriette avec force; il est d'une pâleur aflreuse; ses lèvres toutes blanches s''agitent, et sa langue
LA REKTE VIAGÈRZ. 83
collcc à son palais ne peut foriiicr aucun son distinct.
La vieille femme s'abandonnait toujours à sa douleur; elle se tordait les mains, elle levait les bras vers le ciel. M. de Franqueberg secoue plus violemment le cordon de la sonnette : plusieurs domestiques arrivent. Il fait mille questions pleines de trouble et d''anxiété,* il demande si l'on a vu sa fdle, il menace, il implore, mais tous, ils demeurent consternés, silencieux. Que répondre!... ils n''ont pas vu Augusia; ils ne savent pas où elle peut être; cette disparition mystérieuse leur semble incompréhensible: ils se regardent les uns les autres, stupéfiés, confondus. Alors c\^st une incroyable rumeur dans l'iiùtcl , on le parcourt du haut en bas, on cherche de tous côtés: M. de Franquebei g, tremblant même que sa fdle ne se fut portée à quelque acte de désespoir, fait descendre un homme dans le puits du jardin. Toutes les perquisitions sont inutiles; parmi tant de person-
nés, il n'en est pas une qui puisse fournir la moindre lumière.
Cependant Henriette, revenue un peu de son égarement, rassemble avec effort les souvenirs de la veille : elle se rappelle ce qu''elle a fait pour Augusta, et le désespoir de la pauvre enfant, ses cris, ses torrens de larmes, quand elle sut que Tctat de Cyprien devenait dangereux et alarmant. Dès lors Augusta n'avait point cessé de pleurer; un changement cruel avait paru s'*opérer tout à coup dans son esprit comme dans son visage; elle ne parlait plus que de Cyprien; elle priait Dieu pour lui à voix haute, en joignant les mains dans une attitude désolée; elle voulait le rejoindre, et jurait de ne pas lui survivre. Henriette, épouvantée d'un pareil désordre, s'accusait amèrement de sa faiblesse, elle en craignait les terribles consé{[uences; et, dans sa frayeui*, elle avait supplié ardemment la jeune fille de ne rien dire à son père: elle avait peur d'être immédiatement chassée.
LA RENTE VIAGtRE. [91
Henriette se rappelle toutes ces choses: elle tremblait comme une feuille, la pauvre femme, et rien ne pouvait arrêter ses pleurs. M. (le Franqueberg désespéré , la figure baignée de larmes, revint la questionner encore; il la conjura de tout lui dire, de ne lui rien cacher ; mais la vieille femme, perdant une seconde fois la mémoire à force de terreur, ne put que gémir et balbutier: d'ailleurs, elle serait morte plutôt cent fois, que d^ivoucr ce qu'elle avait fait la veille.
Deux ou trois jours se passèrent : Augusta n'*avait point reparu. M. de Franqueberg demeurait plongé dans une douleur profonde; il était pâle , amaigri, comme un homme à peine échappé d'une maladie longue et dangereuse. Il avait prévenu Fautoi'itc, et de toutes parts on faisait de minutieuses recherches; mais on n''avait pu rien découviir encore. Enfin, le troisième jour, ÎNÏ. de Franqueberg lecut une lettre de M. Calvisart ;
(( Monsieur ic baron, d^ail celte Icllrc, y-dï appris le malheur qui vous accalmie ; croyez que je le partage : je voudrais pouvoir soulager voire douleur paternelle, et vous dire où est votre fille ; mais je ne le sais pas, je n''ai que de vagues présomptions. Je crois avoir pourtant la certitude qu'acné a quitté Taris, qu'elle nVst point seule; mais, je vous le jure, celui qui l'accompagne est uu homme d''honneur, il respectera votre fdle. Le véritable amour est une sauve-garde... la plus sure de toutes.
« *Je ne puis rien vous dire encore d''une manière positivive, car mes conjectures me trompent peut-être; il se peut que les a[)parences m'abusent , mais je ne le pense point. Veuillez me faire connaître à quelle heure vous pouvez me recevoir, et je m'empresserai de me rendre auprès de vous : je ^ vous dirai, monsieur le baron, tout ce que je sais, tout ce que je crois. »
Le soir même, M. Calvisart était chez le baron.
— Eh bien ! dit ^I. de Franqueberg avec une extrême vivacité, en sY'lancant à la rencontre de M. Calvisart, qu'*allcz-vous nTapprcndre?... Où est ma fille?...
— Je ne peux rien vous dire de pai failement siir, monsieur le baron, répondit M. Calvisart avec tristesse. Seulement je présume.... Je peux me tromper, mais....
— Oli! je VOUS en conjure, parlez... ne me cachez rien , dites-moi toute la vérité... fùt-ellc aiïreuse à entendre, je veux la connaître ?
— Oii! monsieur le baron, calmez vos inquiétudes; je vous l'ai dit, je vous le répète : elle est sous la sauve-garde d\u\ homme d''honneur, d\\n homme qui la respectera, car il l'aime.
M. de Franquebcrg tressaillit et devint très pale.
— Quel est cet homme? murmura-t-il sourdement. Je ne vous comprends pas...
— Vous devez cependant me comprendre, monsieur le baron.
— Non, je vous le jure, poursuivit M. de Franqueberg d'une voix tremblante et agitée, que voulez-vous dire? lv\pli([uez-vous, au nom du ciel! Votre lettre, monsieur, était déjà bien obscure... Parlez-moi franchement, sans détour, sans réserve... Dites, ([ucl est cet homme .^.
— Kh! ([ui pourrait-ce être, monsieur,
reprit M. Calvisart d'un ion grave, quel autre que Cyprien...
— Cyprien! interrompit le baron en se levant avec fureur. Quoi ! le misérable! il aurait osé...
— Pas d'emportement, monsieur le ba« ron, je comprends toute votre douleur et je la partage, mais vous i^ètes pas juste pour Cyprien! Mettez-vous à la place de ce jeune homme : vous savez comme il aime votre fille!... C'est un amour sérieux et profond, cVst un amour que vous avez mal fait de réduire au désespoir...
— Eh que m'importe son amour!... s''écria le baron avec colère. Ma fille n'a jamais aimé ce jeune homme.
— Oh ! monsieur le baron, vous savez bien le contraire...
— Non, vous dis-je, non, jamais !.. Et d'ailleurs, il me déplaisait fort, votre M. Cyprien ; je ne voulais pas de lui pour mon gendre, et je suis bien libre, je ciois, de donner à ma lille le mari qui me plait I
— Sans doute, monsieur le baron ; mais il me semble (|u''une jeune personne est libre aussi de refuser un homme ([u'elle n'aime pas-
— Assez! monsieur, dit le baron d^ni ton sec. Ne discutons pas là-dessus, chacun a sa manière de voir en ces sortes de choses : je suis père et je veux que ma fille m''obéisse.
— Cependant, monsieur le baron, vous pouvez bien voir que ce n''est point à force de rigueur qu'on obtient Tobéissance, et les faits parlent assez d''eux-mèmes...
— Vous Tavouez donc, monsieur, interrompit le baron avec amertume, vous
Tvouez donc! C'est M. Cyprien, c''est
liii ([ui a coiTompu l'cspi it de ma liilc; c'est lui qui Ta rendue rebelle aux ordres d'un père; c''est lui (|ui l'a enlevée de cette maison, Finfàme suborneur!...
— Trêve d'injures! monsieur le baron, réj)li(iua M. Calvisart avec une dignité offensée. Je vous proteste, moi, que Cyprien
LA rent:: viagère. ÎJ7
mon pupille est un noble cœur, (|ui est incapable d'une action mauvaise, et vous avez tort de le lîétrir avec toutes cer> qualifications haineuses ; il aime votre fdle, sans doute, mais d''un amour qui le? lionore tous les deux ! Il ne l'a pas corrompue, il ne Fa pas subornée, c''est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous le jure...
— Eh bien ! je vais le trouver de ce pas, dit le baron en s''élançant vers la porte ; il doitsavoiroiiest ma fille, je le comprends à vos discours. Oh ! je le forcerai bien à me la rendre ! Et si ma fille n*était plus digne de moi, oh ! malheur à lui !..
Le baron allait sortir, plein de rage et d''exaspëration : M. Calvisart le retint.
— Point d''esclandre, monsieur le baron, dit-il y demi-voix, pas de bruit, je vous en conjure; il est inutile de mettre tous vos gens dans la conlidence...
— Eh ! que m'importe! continua le baron hors de lui. Je veux que tout le monde facile que ce jeune homme est un infiime!
98 LA RENTE VlAfiÈRB.
Jl a déshonoré ma fille... mais il mourra, il mourra de ma main!..
— Silence! au nom du ciel, monsieur le baron.
— Oh! ne me retenez pas... laissez-moi, je vous dis que je vais le trouver...
— Mais vous ne le trouverez pas... Vous ferez inutilement du scandale : Cyprien n'est plus chez lui...
— Où est-il donc? demanda sourdement RI. de Franqueberg en frissonnant de tous ses membres.
— Je ne sais pas encore , répondit M. Calvisart dVme voix émue : il ne m''avait pas averti de son départ.
— Son départ! quoi! M. de Rochepont....
— il a quitté Paris avant le jour, dit M. Calvisart; une chaise de poste est venu le prendre, et ils sont partis, assure-t-on, avec une vitesse incroyable.
— 11 n'était pas seul?...
pt M. de Franqucberg était (Tune pâleur
livide , ses dents s'entreclioqiiaient.
M. Calvisart gardait le silence.
— Il n'était pas seul? reprit le baron.
— Une femme l'accompagnait...
—7 Une femme... ! Ah ! c''était ma fille..;.
— Je ne sais, répondit M. Calvisart, je ne puis vous affirmer cela, puisque je n'étais point à ce départ; mais j''ai interrogé les gens de la maison, et j''ai tout lieu de croire....
11 n'en dit point davantage; mais un geste expressif compléta le sens de la phrase, et M. de Franqueberg comprit que cette femme ne pouvait être que sa fille.
Alors il donna un libre cours à toute sa fureur : il se répandit en menaces et en imprécations contre celui qu'il nommait un indigne ravisseur; il voulait immédiatement aller se plaindre à la police, faire arrêter Cyprien , le faire jeter en prison. M. Calvisart le conjura de se calmer et de réfléchir mûrement avant de faire un pareil esclandre. Le brave homme commençait à se repentir d'une confidence impru-
iOO LA RENTE VIAGÈFE.
dente dont il ne pouvait trop prévoir le résultat; d'ailleurs, il sYtait lui-même beaucoup trop avancé peut-être dans ses conjectures : il n''avait pas encore la certitude complète que Cyprien eût enlevé mademoiselle de Franqueberg; ce notait pour I\I. Calvisart qu'une simple conviction morale, on pouvait Tavoir abusé par de faux rapports, il pouvait se tromper : peutêtre que cette femme, partie avec Cyprien, n'était point la douce et craintive Augusta,
> Enfin , à force de prières et d'éloquence , il parvint à modérer un peu les transports du baron, il réussit même à l'empêcher de sortir ; il lui fit comprendre que la violence ne pourrait avoir que des suites fâcheuses, et qu'il fallait, dans cette occasion, recourir à des moyens conciliateurs. Jusqu'alors, dans son débordement de faconde oratoire, l'honnête conseiller d''£tat avait négligé un des points les plus importans, une des raisons les plus convaincantes, et qui devait avoir le plus d'influence et d'énergie
sur ?>î. (le Frauquebcrg. Ciiosc clrangc ! il iravait pas encore dit au baron que maintenant Cypiien clait riche et pre5(iue niillioniiairc, depuis la inoit de ]M. Chaulieu.
A cette nouvelle, j\I. de Fran([uebeig s'apaisa tout à coup; sa colère tomba connne par cncbaritement, et, le cœur tout bondissant d'une esj)érance inquiète, il accabla Î\I. Cal visait de questions vives et pressantes. Alors M. Calvisart se mita dire les clioses telles quVUes étaient : ce bon Cyprien allait jouir d''une immense fortune; mais le pauvre garçon ignorait sans doute tout son bonheur en quittant Paris ; suivant toute probabilité, il ne savait pas encore le terrible événement qui le faisait riche, il avait dû même partir connue un homme au désespoir. iM. de Fran([ueberg fit tout son possible pour dissimuler une cerlaine joie secrète, qui s'élevait malgré lui dans le fond de son ame; une foule d'idées ambitieuses bouillonnaient déjà
dans sa tête : tout pouvait encore s'^arranger pour le mieux, et l'avenir était superbe.
Voici à peu près quel était le nionologue intérieur de M. de Franqucbcrg :
— Il faut de la diplomatie, il Tant de Tadresse ! M. Gaétan n''a plus grand** chose par le fait; il n^iura sans doute que les rognures de la succession, Targent comptant, quelques misères pareilles. Au surplus, ce Gaétan ne m'a jamais convenu pour gendre : c'était là une vraie mésalliance, ou plutôt c'était là simplement une afl'aire de position et de fortune. ÎMa pauvre Augusta, je la sacrifiais un peu.... 11 le fallait bien ; nous sommes dans un temps où les titres sont nuls sans la richesse ! Mais du moment qu'il n^a plus le sou, je me trouve parfaitement dégagé; et certes, je ne marierai j)as ma fille à ce rustre. Par ma foi 1 j''allais faire une terrible sottise!... 11 faut avouer cjuc le malheur est bon à quehiue chose, et, sans la mort tragique
LA RENTE VIAGÈnS. iOÔ
de ce vieil Harpagon, je donnais les yeux fermés dans le panneau comme un imbécie...
M. de Franquebcrg iU toutes ces reflexions; mais il se garda bien de les communi(|uer à M. Calvisart ; l'ancien diplomate avait trop d''adresse et de savoir-vivre, pour laisser croire qu''en cette circonstance il ne cédait qu'à une considération intéressée. Au contraire, il s''apito\a vivement sur le so!t de Gaétan Chaulicu; il soutint ([ue ce jeune homme valait beaucoup mieux que sa réputation, et que la calomnie seule avait pu faire planer sur lui des soupçons, soupçons infamans, qui s^évanouiraient bien vite aux clartés d'une enquête. Puis, quand il eut bien fait Téloge de Gaétan , quand il Peut déclaré le plus innocent des hommes, il revint, par un détour assez habile, à Cypricn de Rochepont; il parla, les larmes aux yeux, de sa chère Augusta; il supplia M. Calvisart de lui dire toute la vérité, de ne rien lui cacher de ce qu''il
i04 LA TvEKTE VIAGÈRE.
|»ouvait savoir. M, (lcFran(|ncbcr£;lc conjurait à mains jointes, en répétant :
— Oh î vous ne dites pas tout : il est impossible que vous ii^noriez, monsieur, de quel cote Cyprien a diricjé sa fuite.
Mais, en vérité, M. Calvisart ne le savait pas : la veille encore il avait passé une partie de la journée auprès du lit de Cyprien, qui était plus triste et plus souflVant (|ue jamais. Le médecin même n''avait pas caché ses inquiétudes à M. Calvisai t ; il craigiîait pour le malade un transport au cerveau, un accès de fièvre chaude : les svmplômes devenaient alarmans. Cyprien déraisonnait comme un homme en délire, il [)oussait tour à tour des cris furieux et lamenlahles ; il s''éehappait convulsivement lie son lit, malgré les efforts qu'ion faisait pour l'y retenir, et, s''élançant vers les fenélr(!s, il voulait se précipiter sur le pavé. UàiC fois même il était parvenu, dans cette folie adVeuse, à s'empaicr d'un magnificpae
LA RENTE VIAGÈRE. lO.S
poignard cr^pagnol [)cndu à la iniiraillr, et, sans la vigueur du médecin, qui Tavait écarté violemment de cette arme, Cyprieu raurait saisie pour se la plonger dans la poitrine. IMais cette elTrayante agitation n'*avait pas duré long-temps : après quelques heures de fièvre ardente, le délire sYtait calmé tout à coup; Cyprien avait dormi d'un sommeil piofond, (Fun sommeil presque léthargique, et le médecin avait déclaré que Tétat du malade était hcaucoup plus rassurant. C'est vers le soir seulement que IM. Calvisart, délivré d'inquiétude, avait quitté lachamhje de son cher pupille : celui-ci n''élait pas éveillé encore, et tout faisait présumer qu'il passerait une nuit honne et paisihlc. Mais un (piart-d'heure après la sortie de M. Calvisart, une femme, enveloppée d'une pelisse noire, avait demandé (fune voix tremhlante M. Cyprien de Rochepont. D^ihord, la garde-malade ne voulait point (pie cette femme entrât dans l'appartement; mais
lOG LA RENTE VIAGÈRE.
l'étrangère qui refusait de dire son nom, Tavait supplice avec tant d'instance, sa voix était si douce et si profondément désolée, qu''on aurait pu croire que celte femme était la mère ou la sœur du malade. Le domestique de Cyprien avait beau répondre à l'inconnue que M. de Rochepont reposait: celle-ci demandait la grâce de le voir un moment, sans prononcer une parole; elle marcherait, disait-elle, avec tant de précaution ! elle retiendrait son haleine... il ne fallait pas craindre qu'elle voulût troubler le sommeil de ce pauvre jeune homme. .4 Et, tout en parlant, cette femme baissait la tète et sanglotait. Le domestique avait cru la reconnaître, et la ressemblance de cette personne avec Augusta de Franqueberg l'avait singulièrement frappé, mais il avait repoussé bien vite une idée pareille : cette démarche était quelque chose de si étrange de la [)art d''unc jeune fdle ! Le domcsti(pie cheichait donc à distinguer les traits dccettc femme;
mais clic avait la figure couverte d'un voile, et sa tète demeurait constamment penchée.
Tout à coup une voix douloureuse et profonde se fait entendre : c''était la voix de Cyprien.
— Cyprien! Cyprien! s'écrie plaintivement Té tran gère.
— Oh!... cVst elle !... Je reconnais sa voix...
Et soudain cette femme tout en pleurs se précipite dans la chambre de Cyprien ; on veut la retenir, mais c''est impossible : elle s'est élancée dans les bras du malade qu''elle couvre de larmes et de baisers.
Alors plus de doute : le domestique devait parfaitement savoir quelle était cette femme; et INI. Calvisartne l'aurait pas questionné infructueusement, mais, par malheur, cet homme avait accompagné son maître, il avait suivi les deux vova^eurs en chaise de poste, et INI. Calvisart n''avait pu interroger que la garde-malade, (jui ne
savait pas \c, nom do cette femme. Seulemer» t M. Calvisiirt avait appris ([iie, cinq ou six heures après cette scène, une chaise de poste se tiouvait dans la cour, et ([u'elle clait partie au grand galop.
Enfin, M. de Francpieberg ne put obtenir aucun renseignement positif. Il était dans une angoisse indéfinissable, il se perdait en conjectures, en projets de toutes sortes qui se détruisaient les uns les autres. Quelques jours se passèrent sans qu''il entendit parler de sa (iile. Quant à M. Calvisart, il avait reçu un billet de Cyprien ; ce billet n'enfermait (pie sept ou huit lignes, pleines de tendresse et fort laconiques : il priait M. Calvisart de ne pas s''inquiétor, il lui ferait connaître bientôt sa retraite, lebut de son voyage, mais certaines considéialions le forçaient encore à carder le silence. i\I. Calvisart ne savait qu'imaginer. Cette lettre de Cyprien portait le timbre de Paris: sans doute, avant de partir, Cyprien l'avait remise à ([uel([ue ami qui devait la
jeter à la poste, pour dérouter quelque temps encore les conjectures et les poursuites.
Cependant on avait fait une enquête sut l'assassinat de M. Chaulieu; Gaétan avait subi plusieurs interrogatoires; mais ilsn''avaient amené aucun résultat fâcheux pour ce jeune homme. Il avait prouvé sans peine qu'eau moment du crime il se trouvait dans une maison de jeu, qu''il n''avait pas quittée avant quatre heures du matin :
quelques personnes attestaient même Tavoir vu perdre beaucoup cette nuit-là. En effet, coupable ou non, toutes les apparences étaient pour Gaétan , et son alibi semblait parfaitement constaté. En outre , Gaëtan, qui d'abord s''était un peu troublé, n''avait point tardé à reprendre toute sa présence d'^esprit, tout son aplomb imperturbable. On n'avait donc plus aucun motif ])our retenir Gaëtan prisonnier; une huitaine de jours après il était libre. D\ail- Icurs , si Ton avait pu douter encore de son
110 LA HENTE VIAGERE.
innocence, tous les soupçons auraient dû s'évanouir, quand on examina les papiers du défunt : M. Chaulicu avait placé toute sa fortune en viager ; Gaétan devait le savoir, et franchement, quelque dépravé qu'on pût croire ce jeune homme, il n''avait point assez d''intérét à commettre un semblahle crime.
Avant son arrestation , Gaétan avait jeté les yeux sur un porte-feuille de son oncle, qui Pavait mis au courant de toutes les affaires; de sorte qu''à toutes les charges les plus accablantes , il n'avait qu'*à répondre : — Qu''on me suppose infâme et capable d''un meurtre, c'est bien; mais niais et imbécile , non ! Je savais parfaitement que je n'avais qu'à perdre à la mort de mon oncle : vous sentez bien qu'on ne tue pas un homme, un parent, presque un père, pour avoir sept ou huit vieux fauleuils et quehpies mauvais bahuts, qui ne valent pas une centaine de francs.
Ainsi donc Gaétan prouva son innocence
(l'une manière très satisfaisante; il eut même Tadresse de se poser en personnage intéressant, en victime; il pleura beaucoup son pauvre oncle , il ne parla plus du respectable vieillard qu'avec une voix pleine de larmes et de soupirs, et tous ceux qui avaient d'abord signalé Gaétan comme Tauteur ou le complice de ce meurtre abominable, se repentirent amèrement de leur injustice, et le plaignirent du fond de rame , lui qu*'on avait osé charger d\in si horrible assassinat, et qui se voyait dépouillé d'une immense fortune qui aurait dû lui revenir !
En effet , le pauvre diable n'héritait que de l'argent comptant et des meubles : les meubles, presque tous vieux et démantibulés, ne devaient guère dépasser restimalion appioximative qu'ail en faisait lui-même; seulement, selon toute apparence, ils contenaient d'assez jolies sommes, d'assez jolis magots, les fauteuils surtout dans leurs entrailles de crin et de colon. Ouant aux
1i2 LA IIEÎJTE VIAGÈr.E.
liclics propiiétés du vieillard, elles allaient sV|)arpillcr eiUre plusieurs personnes qui, de même que Cyprien, avaient servi au père Cliauîieu une rente viagèie plus ou moins considérable.
iNI. de Franqueberg trouva politique et sa^e de faire bonne mine à Gaétan : il lui témoigna beaucoup d''a(reclion etd''intérêt; mais le jeune bomme comprit fort bien que son étoile avait pâli , que toutes les protestations amicales de M. de Franqueberg nVtaient plus qu'une afl'aire de politesse et de forme, et que lui, Gaétan, serait insensé de j)rétendre encore à la main d''Augusta. Il se résigna donc avec assez de courage et d'énergie; mais il conçut dès-lors un projet diabolique, une macbination sourde et ténébreuse , qu''il accomplit jusqu'au bout avec une incroyable persévérance de malice et d'bypocrisie.
Sur ces entrefaites, M, de Franqueberg reçut une lettre de sa fille ; cette lettre venait de Londres :Augusta demandait pardon
LA RENTE VIAGERE. i\Z
à son père, elle s'^acciisait amèrement, elle avouait que sa faute était bien grande; mais la voix de Famour avait parlé plus haut dans son cœur que celle du devoir. Elle disait, avec toute celte chaleureuse éloquence qui vient de Tàme, elle disait qu*'elle était bien coupable, et qu'elle voudrait se repentir plus encore; mais elle n'en avait pas la force : son amour était quelque chose d''invincible. Que pouvaitelle faire, la pauvre enfant? Son père n''avait pas voulu se laisser fléchir, et d''un jour à Tautre elle allait devenir Tépouse d''un homme abhorré... Gyprien élait perdu pour elle à tout jamais, et l'infortuné sans doute n'aurait pu survivre à son désespoir.... 11 avait déjà voulu mourii-, il avait déjà voulu attenter à ses jours, et d'un moment à Tautre , il aurait pu accomplir un projet sinistre, dont la miséricorde divine avait seule empêché Pexécution. Dans cette lettre Augusta jurait à son père que leur fuite n'avait pas été préméditée. Elle
i\\ LA RENTE VIAO^RE.
prenait le ciel à témoin que rien n'aurait pu jamais la décider à quitter la maison paternelle, si elle n*'avait craint qu'on la forçât d'épouser Gaétan. Elle aurait bien renoncé au nonheur d'être à Cyprien, si elle n'avait pas du appartenir à un autre, mais voyant son père inébranlable, inflexible, mais sachant que le malheureux Cyprien, en proie au délire, au désespoir, était couché peut-être sur un lit de mort, elle n'avait pu résister au mouvement de son àme, à une force étrange et magnétique qui Tentrainait vers lui. Alors elle s'était échappée pour le voir une dernière fois avant d'en être à jamais séparée ; elle avait couru pour lui dire : Cyprien , c'est vous que j'aime.... ie ne serai jamais à un autre... Et Cyprien, ivre de joie et de bonheur. Pavait prise d'abord pour un ange!... Cette apparition avait rendu la vie et la force au malade ; mais bientôt, quand il avait appris que sa bien-aimée allait devenir la femme de Gaétan, il avait dit plein de fureur et de
LA RENTE VIAGCAE. 115
souffrance : — Augusta, fuyons! — Elle avait refusé long-temps; mais Cyprien voulait mourir... Alors vaincue par son amour, elle avait consenti à tout!... Mais elle était pure, Cyprien l'avait respectée... Elle était calme et confiante sous la sauve-garde de Tamour, comme dans les bras d'un père... Cette lettre enchanta M. de Franqueberg, il se voyait au comble de ses vœux: rien désormais ne devait plus s''opposer à cette union que Tamour et la fortune avaient si bien assortie. Il fit part de ses intentions à INI. Calvisart, qui , le jour même, avait reçu une lettre de Cyprien. Ce jeune homme demandait pardon à Texcellcnt tuteur de ne l'avoir pas consulté avant de prendre une résolution de cette nature, et de s''être éloigné sans lui faire ses adieux ; mais cette fuite n'avait pas été préparée. Il indiquait sa demeure à M. Calvisart; toutefois il le priait de ne point la faire connaître à M. de Franqueberg, tant que le baron ne voudrait pai conijcntir
ilG LA BENTE VIAGÈRE'
lin mariage, que la réputation et le bonlicur de sa 1111e rendaient maintenant indisj)ensable. Il su[)pliait M. Calvisart de ne rien négliger pour fléchir M. de Franqueberg; il peignait son amour en traits de flamme; enfin, chaque phrase révélait une jiassion profonde, inextinguible.
M. Calvisart, plein de joie et d'espérance, courut bien vite montrer celte lettre à M. de IVanqueberg. Celui-ci, avant de consentir à cette union qu''il désirait prcs- (jue aussi vivement que Cyprien, parut hésiter quelque temps encore, mais seulement pour la forme, et pour ne pas laisser croire qu''il vacillait et tournait comme une girouette à tous les vents de la fortune; il jugea même à propos de s'envelopper d''héroïsme et de générosilé, et dit à M. Calvisart d'aune voix grave et solennelle que, après s''être engagé en (juclque sorte à regard de M. (jactan, il ne j)ouvait pas disposer encore réellement de sa fille, avant que ce jeune homme ne Teùt; pour ainsi dire,
relevé d\in serment, dont lui, M. de Franqiicberg, ne se croyait point assez affranchi : mais^ ajoutait le baron avec chaleur, ]\i. Gaétan Cbaulieu est un excellent garçon! je vous assure qu**!! est plein de qualités, et j'ai la certitude qu''il abandonnera bien vite ses prétentions quand il saura que ma fille ne l'aime pas, qu'acné en aime un autre, et que d''ailleurs il n''a point assez de fortune, lui, pour la rendre heureuse.
En effet, le soir même, ^I. de Franqucberg vit Gaétan Cbaulieu et tâcha do lui prouver, à force d*'éloquence et de rouerie diplomatique, qu'ail aurait bien toit de vouloir épouser une jeune fille malgré elle; en même temps, il essaya de le prendre par les sentimens et la délicatesse : Gaétan serait noble et généreux de lui rendre sa parole, etc., etc. Le pauvre jeune homme laissa échapper un gros soupir, mais il consentit facilement à ce (|u''on lui demandait; il se drapa comme un héros de théâtre dans
sa résignation chevaleresque; il dit que jamais femme n'avait été plus aimée, que c'était son premier amour à lui, Gaétan; que jamais il n'aimerait une autre femme; mais, qu'avant toute chose, il voulait qu'Augusta iùl heureuse!., il auraitla force de souffrir, de souffrir seul...
D'ailleurs, il avait Théroïsme d'avouer ses torts et ses préventions injustes envers Cyprien : c'étaient de vieilles rancunes, de vieilles inimitiés de colléce dont il voulait absolument se dépouiller : — Cyprien, disait-il, est un brave aarcon, malgré sa pétulance et son orgueil, et je ne dois pas oublier que dernièrement, dans un duel, il était maître de ma vie, et n'a pas voulu profiter de son avantage. Au reste, je ne sens plus la moindre animosité contre Cyprien ; je suis tout prêt à lui tendre la main et à lui demander son amitié.
Justement, INI. Calvisait vint au milieu de cet entretien , et l'excellent homme, at-
tendri jusqu'aux larmes, trouva cette abnégation magnifique ; il embrassa Gaétan dans un transport d'^cnthousiasme, et se repentit au fond du cœur d'avoir été luimême injuste et cruel à l'égard de ce brave jeune bomme , qui cacbait un si bon cœur sous une écorce rude et peu séduisante.
Une beure après, M, Calvi^art écrivit à Cyprien ;
« Revenez, cberami, revenez, cber enfant prodigue ! voire pèie vous tend les bras !.. Tout le monde vous aime, moi d'abord, et vous n''en doutez point, j"espère; mais je ne suis pas le seul , et M. de Franqueberg vous appelle à grands cris ; il vous conjure de lui ramener bien vite sa fille adorée, son Augusta! Kt n'ayez aucune frayeur, cber ami, s'*il vous la redemande : ce n'est pas du tout pour vous la reprendre, au contraire, c'est pour vous la donner luimême de ses mains paternelles. Oui, bon
Cypricn, je l'ai fait consentira tout : il vous attend avec une inconcevable impatience , et ce mariage va se faire immédiatement. Oh ! vous êtes le plus heureux des hommes, vous dis-je... Mais vous ne savez pas tout, cher ami , et je vous gardais pour la fin quelque chose de fort agréable : vous êtes riche à présent! Plus d'^usurier à fléchir! plus de maudite rente viagère à payer, vous avez un million ! Cela veut dire que le père Chaulieu n'est plus de ce monde! Vous ne le croyez point encore, n''est-ce pas? et pourtant c''estbien positif; il est mort, ce pauvre vieux Harpagon, Dieu veuille avoir sonâme! Mais il C5tmortd''une horrible manière. Certes, il n''était guère intéressant, le malheureux! et la charité chrétienne n''était point son faible, mais je ne puis m'empèchcr de le plaindre : il aurait dû linir moins cruellement. Imaginez-vous , cher Cypricn , qu'ion Ta trouvé mort, assassiné dans son lit, le jour même de votre départ! On ne savait d^ibord où faire tomber les
soupçons, et Ton imputait ce meurtre, vous ne savez pas à qui? à ce pauvre Gaétan Cliaulieu. C'était là, moucher, une injustice abominable et criante; car enfin, si Gaétan n''est pas un ange, il n'est pas non plus un démon. Quanta moi, je Tai toujours cru incapable d'une action pareille. L'infortune jeune homme a passé, je vous jure , par de rudes épreuves : on l'a tenu plus de huit jours en prison ; on a fait en sa présence l'autopsie du cadavre. Sa douleur était pourtant bien visible , il regrettait véiitablement son oncle : enfin , grâce à Dieu, son innocence a paru claire comme le jour.
Jusqu''à présent toutes les recherches sont vaines ; on n''a pu découvrir les auteurs de ce meurtre infâme. Au fait c'est quelque chose de bien affreux, de bien épouvantable!., étrangler un pauvre vieillard faible et moribond , cpii n'avait pas même la force d''appelcr au secours ! Mais vous ne croiriez pas, mon ami, que j'ai peine à répiimer des mouvemens de joie (jui s*'élèvent involon-
lii LA RENTE VIAGÈRE.
laircment dans mon àme ! non, je n''ai point assezde pitié i)our ce malheureux vieillard ! Cestmal pourtant de se réjouir du malheur des autres ! mais que diable! il faut en convenir, c'estbien de safaule : cet homme a fait tout son possible pour étouilcr la commisération dans les cœurs qui voudraient le plaindre, il était si avare , si dur, si rapace ! En attendant , cher ami , je désire ardemment qu''on découvre le meur* trier et que justice se fasse; ce qui, néanmoins, ne m'empêche pas d'hêtre enchanté, ravi, (juc mon bon Cyprien soit millionnaire.
« Parbleu ! monsieur mon pupille, vous êtes maintenant dans une passe superbe ! Enfin, vous avez lassé votre mauvaise étoile, et celle du bonheur va resplendir. Venez, venez... Jamais présence ne fut [)lus désirée (pie la vôtre >;.
Cette lettre était beaucoup plus longue
encore, et pleine de protestations amicales, pleine de redites affectueuses; mais il faut un peu rélaguer pourentrer vivement dans le cœur de l'action , car voici maintenant le drame qui se noue et les évènemens qui se compliquent. Néanmoins il serait fort peu nécessaire de combiner à plaisir les péripéties et les coups de théâtre dans un récit véritable; d'ailleurs toutes ces choses viendront d'elles-mêmes et comme en dépit du narrateur , qui ne pourrait pas les éviter s'il le voulait! Je le répète, ce n'est point un roman que je raconte, c''est une histoire, une histoire malheureusement trop réelle.
Quelques jours après , cette lettre de INI. Calvisart é(ait dans ks mains de Cyprien ; il Tavait ouverte avec un tressaillement de crainte et d'espérance , et dès les piemières lignes, tout son cœur s''était épanoui de joie. Oh! ([ucl bonheur! M. de Franqueberg se laissait donc fléchir! il accordait sa fille à Cyprien! Dès lois plus
crobstacle à cette douce et bienheureuse
union!...
Cyprien s''al)an(lonnait à la plus folle ivresse.... mais il n'avait pas achevé toute la lettre. Tout à coup il pousse un cri terrible : ses veux venaient de lire un nom fatal... et ce nom se dressait devant lui comme un cadavre... Cyprien tombe à la renverse, en proie à d'^aiïrcuses convulsions
Augusta, toute en larmes, ne pouvait rien comprendre à cetteépouvantable crise : elle Tattribuait, dans sa candeur, à Tébranlement nerveux que la joie avait dû produire sur les organes affaiblis de Cyprien. Alors elle se mit à Taimer davantage, elle Pentoura d'une plus tendre sollicitude et de soins plus dévoués.
Au bout de quelques jours, quand Cyprien eut recouvré assez de forces pour supporter les fatigues du voyage, ils se mirent en route pour retourner en France.
Huit jours après, Cyprien était de retour à Paris avec Augusta. Il est très inutile de nous appesantir sur les scènes d''attendrissement et de réconciliation : ce fut un mélange de sanglots et de larmes, d''embrassemens et de caresses, qu'on peut très bien se figurer sans de grands frais
d'imagination. Tout cela se passa d''une manière sans doute beaucoup plus pathétique que je ne pourrais le dire.
Le baron de Franqueberg fut d''une bienveillance toute paternelle; il se garda bien de faire le moindre reproche, et voulut jeter un voile sur le passé. Augusta, belle et tout en pleurs, s'*était précipitée avec effusion dans les bras de son père ; elle serait même tombée à genoux pour lui demander pardon, si M. de Franqueberg ne Pavait pas retenue avec une force pleine d'amour, en Tappuyanl contre son cœur.
— Augusta, disait-il d'une voix profondément émue, oublions le passé, ne songeons plus qu\à l'avenir... Tu es toujours ma fille chérie, ma bien-aimée... Allons, allons, ne pleurons plus, cher ange... ou bien que nos larmes soient des larmes de
joie!...
Quant à Cyprien, M. de Franqueberg lui fit le plus ciiarmant accueil; ils se jetèrent dans les bras Pun de l'autre; et, quelques
minutes après, on n''aiiriit jamais pu croire que le moindre nuage avait passé un instant sur leur amitié. L*'excellent M. Calvisart, attendri jusqu''au fond du cœur, était dans une ivresse inconcevable. Enfin tout le monde était d'^accord ; on échangeait continuellement d'arfPectueuses poignées de main; on se faisait mille protestations de dévoûment,ettous, ils n''avaient plus qu''une pensée : le mariage de Cyprien et d''Aus^usta.
Rien ne pouvait retarder celte union; les arran^emens furent Ijientôt faits : Cvprien, brûlant d'amour et d''impatience, abandonnait dans le contrat toute sa fortune à mademoiselle de Franqueberg, s'il venait h. mourir avant elle; il était d'aune générosité folle et chevaleresque, et M. Calvisart, ([ui n\avait point comme lui un bandeau sur les yeux, le suppliait d'otre plus sace et moins royal dans ses largesses: mais Cypiien ne Fécoulait pas; ([ue lui faisait la fortune! Il ne songeait quVi Famour,
il ne songeait qu^iu bonheur crAugusta.
Cvprien était le plus heureux des hommes, et, dans sa joie délirante, il voulait que tout le monde fut heureux; il sV'tait misa plaindre Gaétan de toute son âme, à Faimer presque, à force de compassion, et, quand ce dernier vint lui tendre la main, il la saisit chaleureusement, etlcs deux ennemis furent bien vite réconciliés. Mais Cyprien ne crut pas encore avoir fait assez : il était riche, Gaétan était pauvre!... il supplia donc Chaulieu d''accepter une somme fort considérable, qui n''était cependant qu^ine très petite portion de la fortune de son oncle. Gaétan refusa cPabord avec une opiniâtreté singulière : l'orgueil et l'avarice luttaient violemment dans son cœur; mais Cyprien mit dans cette offre généreuse une obstination si pleine de grâce et de bonté , que le superbe Gacftan parut s'*attendrir et finit par accepter, sans trop de répugnance,
— Non, disait chaleureusement Cyprien,
LA RENTE VIAGÈIIE. 129
je ne veux pas avoir à moi seul tout le bonheur! cY^sl assez de l'amour!., pourquoi toute cette fortune? Et cFailleurs, qu''en ferais-je?... C'est trop pour moi... Je veux faire des heureux!
Mais ce noble partage, cette offre si bienveillante, ce n'était pas seulement générosité: un autre sentiment vibrait dans Tàme de Cyprien. Certes, il avait de grandes obligations à Gaétan, qui voulait bien, de la meilleure grâce du monde, renoncer à la main d^Vugusta; mais, je le répète, ce ii''élait point la reconnaissance qui jetait Cyprien dans cet excès de libéralité : non , c'était le remords, c*'était la voix de la conscience! Il se disait continuellementquc tout cet or où maintenant il pouvait puisera pleines mains, que cet or provenait du plus affreux des crimes, d'*un meurtre! et cette fortune anticipée lui pesait comme un vol! Voilà pouniuoi le malheureux jeune homme était si désintéressé; il croyait diminuer le fardeau de son crime et des remords, en
partai^cant avec un autre les dépouilles de la victime; et toujours il se rappelait avec une profonde épouvante ce vers de Crébillon :
Ali ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine !
Cyprien avait tué Toncle , il voulait au moins enrichir le neveu. Oh! pour rendre la vie à ce cadavre, comme il aurait donné toutes ses richesses ! Comme il aurait accepté de bon cœur la pauvreté, la misère, afin de n'avoir pas la conscience chargée d**un assassinat! Mais il n'avait pas à choisir, le mal était consommé.
Gaétan Chauheu n'était vraiment plus le même, il était devenu presque aimable : il ne savait de quelle manière témoigner sa reconnaissance à Cyprien qu'il nommait son ami, son généreux ami; il déployait dans toutes ses paioles un dévouement sans bornes , une tendresse de frère, pourson rival heureux. Enfin, au bout de quelques se-
maines, une liaison des plus intimes semblait régner entre ces deux jeunes gens , si long-temps divisés par la haine.
Le mariage se fit sous les meilleurs auspices : ce fut un bal splendide, une admirable fête qui pourrait fournir au moins trente pages à nos romanciers-commissaires-priseurs. Les salons étaient magnifiques, les toilettes magnifiques, le banquet royal ; mais comme toutes ces choses-là n''intéressent guère que les tapissiers, les marchandes de modes et les cuisinières, je pense qu''on fait très bien d''en parler le moins possible, et d*'abandonner aux amateurs toutes ces descriptions nauséabondes, qui traînent depuis si long-temps dans le domaine public. Je dirai seulement que M. de Franquebcrgse trouvait au comble de ses vœux : sa fille était l'épouse d^in homme riche et brillant qu'acné adorait; elle était la plus heureuse de toutes les femmes; et lui, M. de Franqueberg, il était plus heureux encore d''avoir pour gendre un brave jeune homme,
i52 LA RENTi3 VIAOÈRB.
prodigue et désintéressé, qui n'^enlendait absolument rien aux afï'aires d''intérct, et dont les cofTres-forts bien remplis seraient toujours sans doute à la disposition du beau-père. En effet le baron, fort peu délicat de sa nature, n'^eut que la peine de puiser à ce nouveau Pactole. Ce fut donc un grand luxe, un grand train de dépense dans la maison de M. de Franqueberg et dans celle de Cyprien : des chevaux superbes, de beaux équipages, une fastueuse livrée, des loges à TOpéra, des loges aux Bouffes. Ce n'est point là sans doute tout le bonheur, mais c'en est bien quelque chose !... et dans ce jeune ménage il y avait tant d''amour, qu'on l'aurait cru vraiment le plus fortuné de la terre; mais hélas î comme les apparences sont trompeuses!
Presque tous les jours Gaétan Chaulieu venait voir Cyprien ; il était ce (ju'on a|)pelle Pami de la maison , il avait sa place à table, sa place dans la voiture , sa place dans la loge. Enfin ce jeune homme, assez peu
LA RENTE VIAGÈRE. ioo
distingue de manières, et qui, jusqu'alors, n'^avait guère vécu dans la bonne compagnie, semblait avoir pris tout à coup les allures du beau monde, et comme un parfum d'élégance et d''aristocratie; il employait les plus habiles tailleurs, sa mise était des plus recherchées, et son langage même sY^tait enjolivé de certains agrémens fashionablcs, qui ne manquaient pas leur effet sur les imai^inations féminines. Ce n''est pas tout; pour se donner un vernis de science et de littérature, il se frottait aux gens instruits, dont la conversation déteignait sur la sienne; il causait très convenablement de musicjue et d'art; il parlait très bien moyen- âge, et pérorait tout comme un autre sur le classique et le romantique. En vérité, ce garçon-là n'était plus reconnaissablc.Gràccà la protection influente de M. de Franquebcrg, il avait obtenu sans peine une fort belle place au ministère de Tintérieur; et cette place, qui lui donnait de (pioi vivre honorablement, pouvait le
conduire à de plus hautes fonctions.
Pendant quelc^ucs mois les choses semblèrent aller à merveille ; Cyprien et sa chère Augusta s"'aiinaientavec adoration, et Gaétan paraissait jouir de leur bonheur, sans jalousie, sans arrière-pensée. Mais si Gaétan avait Tair joyeux et calme dans cette douce intimité, s'il recherchait avec ardeur la société de Cyprien, celui-ci, au contraire, seml^lait toujours éprouver une espèce de gène et de malaise en présence de Chaulieu, dont les regards le faisaient quelquefois frissonner; souvent même Cyprien devenait pale et tremblant, quand le nom du vieillard assassiné tombait dans la conversation. Et l'on aurait pu remarquer que le neveu du pauvre avare ne manquait jamais une occasion de parler de son oncle; alors il n'^épargnait ni les soupirs, ni les pleurs, ni les sanglots. Plusieurs fois madame de PiOchepont avait cru s'apercevoir (jue son mari se troublait en face de Gaétan; mais pourquoi ce trouble? Elle ne pouvait
le savoir; et sans doute, elle avait mal vu et se trompait : — Ou bien peut-être, se disaitelle, c'*est quel([ue reste d'antipathie et de vieille rancune, (|ui n'a pu encore s'évanouir. Pour Gaétan, il ne paraissait point remaïquer tout cela; et toujours affectueux avec Cypricn, il était pour Au£;usla d'aune piévenance charmante, pleine de politesse et de galanterie. Au spectacle, au musée, dans les promenades, cYtait lui qui bien souvent donnait le bras à madame de Roclicpont; et, malgré toute la franchise des causeries à deux, jamais encore un mot d''amour n'était sorti des lèvres de Gaétan; pas un regret, pas un soupir, pas une allusion au passé : ce n''était qu''un langage d"amitié fraternelle et de parfait dévo II m en t.
Mais, bon Dieu, comme on se trompe!
tandis que Cypricn était [)our tout le monde un type de bonheur, un objet d''envie, il soulTrail le martyre au fond de Tame. Il maigrissait et changeait à vue d''œil;hii,
autrefois si joyeux, frais et rose comme une jeune fille, il était pâle, sombre cl défait; ses yeux devenaient caves; à le voir, on Paurait pris certainement pour un homme atteint d''une maladie organique, d''une maladie incurable. Cette métamorphose étrange fut si rapide, qu''on n''avait pas eu le temps d'en suivre les progrès, et tout-àcoup on s'efiVaya des ravages que si peu de jours avaient produits sur les traits de ce jeune homme; on ne pouvait comprendre un pareil changement, on l'attribuait à une cause purement physique : c''était rame, et non le corps qui souffrait. Une tristesse profonde s*'était emparée de Cyprien; il notait plus le même, et ses amis commençaient à concevoir de sérieuses inquiétudes. Plus que tout autre, madame de Rochepoiit ressentait de vives alarmes; plus que tout autre, elle s'é[)ouvantait : car mieux que personne, elle pouvait coujprendre toute la gravité du mal, et tout ce qu'il y avait de periurbalion
LA BENTE VIAGÈRE. iT)7
dans Tesprit cl dans rame de Cypricn.
Pendant la nnit, en dormant, il poussait des cris plaintifs, il faisait des songes horribles; et, quand Augusta, réveillée en sursaut par les gémissemens, s'approchait de lui et le considérait à la clarté tremblante de la veilleuse, elle voyait sa figure pâle, aiFreusement contractée, sa poitrine oppressée, haletante, ses membres agitésd'un frisson convulsif; ses poings roidis. Alors elle rappelait dVme voix douce et craintive : et soudain il se dressait tout effaré, en promenant autour de lui des yeu\ hagards comme un insensé (pii croit voir un spectre.
Cest que maintenant Cypricn ne pouvait plus avoir un moment de repos; le remord était dans son cœur, le vautour dans ses entrailles; il se croyait le meurtrier iVun vieillard, et tout prenait une voix poui' lui reprocher son crime : cette richesse, ce luxe, Augusta même, tout ce bonheur coupable était le [)rix du sang ! Dans toutes ce»
fctes éblouissantes de femmes et de lumières, aux Boudes, à TOpéra, parmi ces flots de mélodie enchanteresse, il croyait toujours entendre des lamentations, des cris, des plaintes douloureuses, qui lui figeaient le sang dans les veines et la moelle dans les os : ces cris, ces gémissemens, c'était le raie du vieillard ! A chaque heure du jour et de la nuit, il le voyait se débattre tout livide; il ressemblait au malheureux Ilamlet, qui voit le spectre de son père, et dont les cheveux se lèvent d''horreur comme les dards d'un hérisson, dont les yeux effarés ont l'air de vouloir quitter leurs orbites comme deux étoiles vagabondes; enfin tout ce que dit Shakespeare de Tinforluné prince deDancniarck, aurait pu s'a[)pliquer merveilleusement à Cyprien. Chaque fois qu'une porte s'ouvrait violemment, il poussait un cri (lV[)ouvante; les nuits surtout, les nuits d*'hiver, ([unnd la pluie fouette les vitres, quand le vent soulïleet se j)laint dans les cheminées, dans les corridors, (juand la
cime des arbres frémit sous l'ouragan, oh ! alors, le malheureux tressaillait dans une horreur profonde; ses dents s''entrechoquaient, et, jusqu'aux premières lueurs de Taurore, il se promenait à grands pas dan* sa chambre, comme un homme en délire ou dans un accès de fièvre cérébrale.
Augusta, tout en larmes, avait beau l'entourer de soins et d''amour; rien ne pouvait calmer ses noires insomnies. La pauvre femme était désespérée; car tous les cflbrts de sa tendresse demeuraient infructueux. Cei)endant elle ne pouvait mettre en doute Tamour de Cyprien, c''était quelque chose d'ardent et de profond; elle était sûre de lui comme d'elle-même : d'où provenait donc ce morne abattement, cette agitation terrible et frénétique?
Augusta, ne sachant que penser, confia sa douleur et ses larmes à son père; mais ni M. de Fiancpicberg, lii M. Calvisait, ne pouvaient rien comprendre à l'état du malade. Les plus habiles médecins furent con-
liO LA RENTE VIAGÈRE.
suites : ils dii'cnt ([ue ce grand trouble intellectuel et physique provenait d'une secousse ()ioronde, d^ine violente frayeur ou d''un violent chagrin, causés par quelque événement sinistre; et, quand ils surent tout ce que Cyprien avait souffert moralement, son affreux désespoir lorsqu'il n''espérait plus obtenir Augusta, quand ils surent enfin sa tentative de suicide, son accès de fièvre chaude, ils donnèrent à cette bizarre maladie une explication toute naturelle, et déclarèrent qu''elle était la suite infaillible de ces deux malheureuses cata5trO|)hcs.
Cependant Chaulicu semblait redoubler craffcction et d'assiduité pour Cyprien. Depuis une semaine (pie celui-ci demeurait alité, Gaétan ne quittait presque plus la maison; et ces visites continuelles pesaient à Cyprien, (pii faisait néanmoins tout son possible pour le remercier de bon cœur et le [)l«is gracieusement du monde. Il avait recommandé surtout à sa femme de ne lais-
ser entrer personne pendant qu'il dormait, personne... pas même Gaétan. Mais comment motiver un semblable refus?.. il fallait une grande délicatesse pour ne pas offenser un ami, il fallait beaucoup de tact et de ménagement. D'abord Au2;usta avait trouvé d''excellentes excuses : Cyprien était faible, on lui défendait de parler, de recevoir du monde, il avait besoin quelques jours encore du repos le plus complet; mais bientôt Cyprien fut moins souffrant : il entrait en convalescence, et, comme il restait des heures entières plongé dans une espèce d''engourdissement, qui n''était pas un véritable besoin de sommeil et qu''il fallait combattre, Au"usta craignait de faire du cba^rin à Cliaulieu en le privant, des journées entières, de la vue d*'un ami.
Un soir donc il se trouvait dans la chambre de Cyprien, qui semblait reposer, tandis qu'Augusta veillait auprès du lit. GaèUui fut témoin d'une scène terrible.
Un calme profond régnait dans la cham-
bre, interrompu seulement de temps à autre, par un soupir étoufle du malade. Depuis un (juart-d'heure à peu près, Gaétan et madame de Rochepont gardaient le silence. Celle-ci, qui n'était pas bien sûre encore que Cyprien fut endormi, aurait pourtant voulu voir Gaétan s''éloigner; mais il ne bougeait pas; et ses yeux demeuraient invariablement fixés sur elle avec une expression étrange et qu''ils n''avaient pas eue * depuis long-temps. Soudain Augusta se lève, pleine de trouble et d''inquiétude; elle se pencbesur le visage de son mari, elle écoute et suit la respiration : Cyprien dormait profondément. Alors elle fait signe à Gaétan que Cyprien repose, et d'un geste amical elle lui dit adieu. Gaétan quitte sa cbaise, il s'*approche du lit arec précaution, et supplie Augusta de ne pas le renvoyer encore • Augusta, foit contrariée, vas''asseoir; Gaétan se place auprès d'elle, lui prend la main et la serre avec transport.
— Augusta, murmure-t-il d'aune voix
frémissante, oh! vous êtes un ange!
Un cri plaintif et sourd part de Talcove. Augusta frissonne; elle court vers le lit: Cyprien était pâle; une agitation convulsive se manifestait dans son visage; sa bouche se contractait ; ses mains crispées commençaient à se roidir.
— Monsieur Gaétan, je vous en prie, retirez-vous... dit Augusta d'une voix très émue. H souffre...
— Eh bien ! cVst une raison de plus pour que je reste... répond Gaétan avec une inflexion qui fait tressaillir Augusta.
— Mais il est tard... il va se rendormir...
— Ce pauvre ami ! murmure Gaétan qui secoue la tète d''un air triste et désolé.
Puis il se met à faire Téloge de Cyprien, à le plaindre de toute son âme.
— Quelle étrange maladie! c''est inexplicable ! dirait-il en soupirant.
Augubta, pL'ine d'angoisse, regardait avec une profonde anxiété Cyprien endormi, dont la respiration devenait à cha-
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(}iie instant plus raii([iîc et plus siiïlante. Elle suppliait Gaëlan dose retirer, car elle vovaif, à la physionomie bouleversée du malade, qu\ine nouvelle crise était imminente; et la malheureuse était dévorée de poignantes inquiétudes; elle tremblait qu'un mot échappé dans le délire, un nom prononcé dans le sommeil ne fit croire, peut-être, à quelque chose (FalTreux cl (Fimpossible : c'est (jue parfois elle avait entendu de si étranges exclamations s'échapper des lèvres de Cyprien endormi !... Elle frissonnait rien qu'en y songeant, elle frissonnait qu'un autre pût aussi les entendre...
Mais Gaétan ne s'éloignait pas; il faisait valoir des raisons pleines de bienveillance et de tendresse, et vraiment Augusta n'avait point la force de le congédier.
Chaulieu demeurait immobile et debout, à (piehpie distance du lit, les deux bras croisés sur la poitrine, quand un nouveau crise lait entendre, plus douloureux, plus
LA FENTE VIAGÈRE. i 45
horrible... Les rideaux des fenêtres étaient fermés à demi ; la faible lumière d'une veilleuse éclairait seule une partie de la chambre, Tautre était plongée dans Tombre; mais on pouvait distinguer encore, au milieu du crépuscule, toutes les altérations rapides et successives qui s''opéraient sur la physionomie de Cyprien.
— Va-t''en... oh! va-t'^en!... s^écrie Cyprien d'une voix étranglée et sourde comme dans un cauchemar.
En même temps il avait l'air de vouloir écarter un objet d*'épouvante avec ses mains tremblantes et convulsives; une sueur abondante inondait ses tempes; sa respiiation était plus forte et plus saccadée; mais ses yeux demeuraient fermés toujours, il ne sY'veillait pas.
Augusta frémissait juscpiVi la racine des cheveux; elle était muette, ellarée.
— Lui! toujours lui!... continuait Cyprien avec une inflexion déchirante.
Puis, après (juelqucs instans d'un silence