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fiG LA RENTE VIAGÈHE.
fébrile ,il poursuit d'uu accent douloureux:
— Vieillard, oh! pardon!... Tue-moi!...
Tue-moi î...
— Que dit-il?... demande Gaétan avec une expression de curiosité inquiète, en se rapprochant de lui.
— Au nom du ciel! monsieur Gaétan, dit Augusta hors d'elle-même, retirez-vous... il va sY'veiller... et s''il vous trouve, oh! vous allez voir sa colère... Il m''avait défendu...
— Pardon! réplique Chaulieu d''un air grave et triste. ^lais je ne puis en vérité, madame , vous laisser dans un moment semblable... Oh î mon Dieu! voyez, quelle pâleur î... Sa bouche se tord! il écume!... Ah ! oui, sans doute, quelque songe horrible... Il faut réveiller.
— Non, gardez-vous-en bien... répond vivement Augusta en essayant de l'écarter du lit. Il va se calmer peut-être... Mais pour tout au monde, je ne voudrais pas (ju'il sût que vous êtes ici...
Cvprien s''agitait toujours en poussant des cris lamentables.
— Vieillard, oh! ranime-loi!... Je l'ai tué... Assassin!...
Gaétan Chaulieu tressaillit; il secouait la tête en attachant sur Augusta un œil fixe et profond qui la glaçait dans Tame. Elle était folle de terreur, égarée.
— Oui ! criait douloureusement Cyprien, c'est moi... Je suis un lâche... Je suis un monstre...
— Qu**cntends-je? reprit Gaétan. Ccst horrible! il faut décidément réveiller, ce pauvre garçon...
— Oh! nVn faites rien!...
Kt Ta^itation du malheureux augmente, les plaintes sourdes, les cris inarticulés, les contractions affreuses du visage.
— Olî ! oh ! oh ! qu'ai-je fait!... Fuyons...
— Monsieur, disait Augusta enjoignant les mains, retirez-vous, de grâce...
Gaétan ne fit aucune réponse, il ne remuait pas.
148 LA HENTE VIAGÈRE.
— Vieillaid, prends garde à toi!... reprenait Cy[)iien d une voix menaçante. Oh ! lu vois bien que c'est ta faute!... Tune veux pas?... Ce contrat infernal, ce n*'est pas moi cjuirai fait... Je veux rompre... Veux-tu.''... Non?... Une fois, deux fois, misérable, veux-tu?... Non, riOn... Eh bien! sois maudit!... Meurs!...
En prononçant ces derniers mots , il étreignit sa couverture avec une force pleine de rage.
— Grand Dieu! que disait-il? murmura Gaétan avec un geste d^horreur. Il parlait <run vieillard!... Il croyait le tuer !..
Madame de Rochepont laissa échapper un cri si déchirant, que (lyprien sYveilla en sursaut.
Alors il se lève d\ine main sur son séanl; il passe Fautre sur ses yeux, et promène autour de lui des regards eiïrayés ; il voit sa femme, il voit Gaétan; il le considère lin moment avec une expression de terreur j)infonde; <es joues sont livides; ses chc-
veux sont dressés sur sa tcte. Tout à coup il
s''écrie :
— JNoi), ce n'est pas moi!... Gaétan, ce n'est pas moi!...
— Allons, revenez à vous, cher ami... répond Gaëtan d'une voix douce et caressante.
— Ce n'^est pas moi , te dis-je !
— Vous ne me reconnaissez pas, mon pauvre ami!... je suis Gaëtan.
— Gaétan !... Oh ! qui a dit que c'^est moi?. . Ce vicillaid, je ne Pai pas tué... Je ne voulais pas...
— Cy[)rien, Cyprien, reviens à toi!... s'écriait Augusta les yeux remplis de larmes, en le serrant dans ses bras avec désespoir. Ce nV^st rien... c''est un rêve...
— Non, tout est réel... ajoutait Cyprien dans un alTreux désordre. Tiens, regarde, il est là, pâle, les lèvres bleues, les yeux sortis de la tête!... 11 respire encore, mais c''estun râle!... Oh! mon Dieu! mon Dieu! je lai tué!...
— Tais-toi!...
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Et la tremblante Aui^usta lui appuyait une main sur la bouche; mais Cyprien Técarte en IVissonnant.
— C'est vrai î... Je Tai tuéî... Mais que pouvais-je faire !... il était inflexible. Le misérable, je le suppliais à genoux, les mains jointes. .. J*'étais perdu, vous dis-je... ruiné... Je n'avais plus qu''à me l'aire sauter le crâne... Il l'a voulu, ce vieillard...
— Oh i Cyprien , reviens à toi , je t'en conjure...
Gactan demeurait silencieux et sombre; madame de Rochepont le regardait avec une épouvante indicible : mais soudain elle crut voir dans les traits de ce jeune homme (pielque chose de si infernal, qu'acné détourna la tête et se mit à presser avec plus de force contre son cœur le malhcuieux Cyi)rien , (iu''elle inondait de larmes et de baisers. Cyprien respirait toujours avec peine, mais ses cris avaient cessé. Tout à coup il se dresse à moitié hors du lit, il ^c frotte les paui)ières, il regarde
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à droite et à gauche; son œil est moins fixe, moins eiïaié : peu à peu l'intelligence lui revient.
— Oui, murmurc-t-il,je suis bien éveillé... Ce n'était qu^m songe... Augusta...
— Me voici... je suis près de toi...n''aie pas peu!'...
— Oh! je renais!... tu es seule, n'est-ce pas?... Il n'y avait personne?...
— Non, personne...
— Dieu! quel est cet homme!... sYcriet-il en frissonnant.
— C'est moi... répond Chaulieu d^mc voix afl'ectueusc, en lui tendant la main.
— Gaétan î...
— Oui, lui-même, votre ami Gaétan.
Cyprien pousse un cri terrible.
— Il était là!... pendant que je dormais !...
— Oui, mon [)auvie garçon, dit Gaétan d''un air désolé et i)lein de tendresse. Mon Dieu! quel rêve épouvantable!...
— Vous avez entendu?...
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— Hclasî oui.
— Ail ! c''est fait de moi !
Cypricn venait de perdre connaissance.
Lorsque Cypiicn revint à lui, il vit sa femme ai^enouillée, qui lui pressait douloureusement les mains clans les siennes, toute pale et la figure inondée de larmes. Cy-. pricn était calme,* mais il y avait toujours de réi^arcment datis sa physionomie ; il semblait avoir oul^Iié ce qui venait do^e
l^i LA RENTE VIAGÈRE.
passer tout à l'heure, et regardait machinalement autour de lui, sans prononcer une parole.
— Oh! monsieur Gaétan, murmurait à voix hasse Augusta, je vous le disais bien... Vous n'avez pas voulu me croire, et cVst vous qui êtes cause de tout... Il a souvent de ces agitations terribles pendant le sommeil, et il ne veut pas qu''on en soit témoin.
Gaétan répondait à demi-voix qu'il était vraiment désolé; que pour tout au monde, il n''aurait pas voulu voir une si déplorable scène; il supj)liait Augusta de lui [)ardonner une indiscrétion cpii avait Tamilié pour excuse ; et puis sans cesse il ré[)élait en secouant la léte d'un air mélancolique :
— Pauvre cher Cyprien I oh ! mon Dieu, qui jamaisaurailcru cela?... Quelle alTreuse maladie !...
Mais une heure après, quand Cyprien eut toulc i^a présence d'espril, et qu'il vintàrélléchir aux consé([uences lîitalcs que pou-
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valent avoir les révélations d'un sommeil plein de rêves, il sentit comme un frisson de glace circuler dans ses veines. Dès lors, il devint plus taciturne et plus sombre que jamais. Il restait seul des journées entières; il ne voulait plus voir personne : la présence même de sa femme paraissait le gêner. Cependant, lorsqu''après une nuit de fatigue et de cruelle insomnie , il s''endormait de lassitude dans un fauteuil, la pauvre Augusta, pleine de sollicitude et d''angoisse, entr*'ouvrait doucement la porte et venait sur la pointe du pied s'asseoir à ([uelque distance de son mari : elle demeurait immobile et retenant son baleine ; ses yeux ne quittaient pas Cyprien; et, quand il s'éveillait, elle se levait avec une extrême précaution et tacbait de sortir sans être aperçue, Eientot Cyprien voulut avoir un ap[)artement séparé : Augusta fit mille objections tendres et iiupiiètcs; elle essaya de combattre la résolution du malado; mais ce fut impossible, il fallut céder.
Ijj la rente viagère.
Le soir donc, une fois relire clans sa chambre, Cypiien fermait la porte à double tour, et sa malheureuse femme, qui ne pouvait goûter un moment de sommeil, restait de longues heures à la porte de Cyprien, et l'entendait toute la nuit se promener de long en large en parlant à voix haute.
Pourtant, lorsque Cyprien se trouvait en présence de plusieurs personnes, il s'eflbrrait de prendre une contenance qui pût en imposer, il causait de choses et d*autres, des aiïaires politiques avec les hommes d'état, de poésie et de littérature avec les gens de lettres; parfois même il tâchait de s'étourdir à force de plaisanteries, il aiguisait des [)ointes, prodiguait les jeux de mots et les calembouis , comme le plus aimable vaudevilliste; et tout le monde, excepté peut-être sa femme et Gaétan, tout le monde le croyait d^lne humeur très joviale. Mais cette gai té folle n''était qu^ni masque, un mensonge, une grimace dou-
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loiireiise et ainère , et souvent, an milieu de SCS éclats de rire convulsifs , il versait un torrent de larmes. Le baron de Franqueberg, ne pouvant rien comprendre à ces alternatives de joie et de pleurs, commençait à craindre sérieusement que son gendre n'*eût perdu la tête. jM. Calvisart était profondément afïligé aussi; il aimait Cyprien de toute son âme, et redoublait pour lui cbaquc jour de tendresse et d''intérêt,* le brave bonime, qui cbérissait Augusta comme un père, venait la voir bien souvent pour la consoler et lui faire reprendre courage : mais presque toujours il pleurait comme elle, et leurs sanglots se confondaient.
Les médecins, ne sachant plus ([uc dire, avaient ordonné au malade, comme ils font toujours en pareil cas, de voyager, de se distraire. Cyprien avait parcouru la Provence avec Augusta ; j)uis, il avait fait une excursion en Italie : enfin, après deux ou trois mois de courses vagabondes^ il était
revenu se li\er à Home. D'abord les distractions forcées du voyage, le mouvement, l'agitation, la fatigue, avaient produit un effet salutaire sur l'esprit de M. de Rochepont : il se portait beaucoup mieux; les couleurs de la vie et de lasantc renaissaient déjà sur son visage; ses yeux n'^étaient plus entourés d''un cercle bleuâtre. Augusta enchantée écrivait à son père que Cyprien était rétabli , et qu'^avant un mois ils retourneraient en France.
Cypiien, qui au collège avait fort négligé ses études classiques, s'était remis tout à coup à lire Virgile et Tite-Livc; il commençait même à renouer connaissance avec Cicéron : et la lecture de ces grands ouvrages sous le ciel même qui les avait inspirés, la vue de ces ruines magnifiques qui sont comme le prodigieux squelette du colosse Romain, toutes ces merveilles frappaient d'etonnement l'imagination vive et ardente de Cyprien. Augusta, qui prenait goût elle-même à toutes ces graves études
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(le Tantiquité, les cultivait avec plus cPamour et plus d''enthousiasme encore, pour animer Cyprien et l'engager à les poursuivre plus chaleureusement : c'était le meilleur moyen, pensait-elle, de guérir cette àme inquiète et souflVante, qu*'il fallait envelopper de calme el d'*oubli. Et chaque jour ils faisaient ensemble quelque promenade rêveuse et poétique, dans ce grand cimetière qu''on appelle Rome, au milieu de ces monumcns pompeux et mutilés qui sont comme un livre de pierre où revit Thistoirc d\in peuple géant. Déjà Tespoii" commençait à rentrer dans le cœur d'Augusta ; Tavenii' lui paraissait moins tris te; elle pouvait encore être heureuse...et Cyprien lui-même avait pres([ue oublié!... Lorsqu'un matin sa porte s''ouvre : on annonce Gaétan Chaulieu.Cyi)rien est comme fiappé de la foudre .* il élait si loin de s'attendre à une paieille visite! il tremble, il pâlit. Cependant il réussit (ant bien que mal à dissimuler un peu son embarras : il se jette avec eiVusion dans les
bras de Gai'tau, et lui fait un accueil des plus alVectueux ; puis, il le presse de questions j)leiues d'^iiitérèt et de tendresse ; il lui demande par quel miracle ils sont dans les bras Tun de Taulre.
— A quelle divinité propice dois-je ce bonheur, ô mon cher Gaétan?...
Puis, avec un sourire, il ajoute :
— Quis deus? allons, dis '.quo numine?,.,
— Parbleu! cher Cyprien, on voit bien que tu lis Virgile, répond Chaulieu en éclatant de rire. Mais si tu veux, nous allons parler fiançais, car je suis brouillé à mort avec le latin. J\iriive comme une bombe, iTest-ce pas.^ cela te surprend : mais voistu, cher Cyprien, je n'y tenais plus... j'étais vraiment trop malheureux loin de mes bons amis...
— Cher Gaétan I
— Oui, je voulais à toute force vous revoir-. CY'tait plus que le mal du pays : c était le mal de l'amitié! Tu mY'crivais bien de temps à autre, cette charmante et
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bonne Augusta suitout. . mais quand on aime comme je vous aime, il faut des poignées de mains, il faut le regard, il faut le son de la voix, et ce nVst point assez, qu''une lettre...
Madame de Rochepont fit aussi le plus aimable accueil à Gaétan ; mais, au fond du cœur, elle aurait bien mieux aimé rester seule avec son mari, sans avoir toujours un tiers dans leur ménage. En effet, Gaétan ne les quittait plus; ils faisaient ensemble toutes leurs promenades , toutes leurs excursions. Pendant quelques jours, Cyprien avait paru d'une gaîté merveilleuse, mais tout à coup il retomba dans sa morne et profonde tristesse; ses agitations nocturnes recommencèrent ; la pâleur couvrit de nouveau ses joues ; toute sa pliysionomie prit quelquechose de faroucbeetd'inquiet; il voulut encore être seul des journées entières; les nuits il pailait liant et marchait convulsivement, et de tempsà autre on l'entendait pousser des cris funèbres.