il
ii)'2 LA RENTE VIAGERE.
INIadame de Rochepont espéra d'abord que cette nouvelle crise serait courte et passagère; mais chaque jour le mal semblait faire des progrès. La pauvre femme conjurait son mari de ne pas rester seul : la solitude ne pouvait que nourrir les idées sombres qui le dévoraient; il fallait au contraire voir du monde, et chercher la distraction, le mouvement, aller au spectacle, faire de longues promenades, et fatiguer le corps pour donner du repos à l'esprit. Mais ses prières, ses larmes, tout demeurait inutile, et Cyprien lui répondait d'une voix douce et mélancolicjue, en la pressant douloureusement contre son cœur:
— Pauvre amie, tu es un ange!... mais tu n'y peux rien , vois-tu... je souffre! oh ! je souffre !...
— Eh bien! disait-elle avec une intonation supphante, puiscjue tu souffres, laissemoi pleurer ici, près de toi !.. voilà tout ce (jue je te demande... Ne me renvoie pas!...
— Allons! reste... reste, puis(|uc tu le
veux... mais tu me désoles... Augusta, je voudrais être seul...
Alors elle se jetait tout en larmes dans les bras de Cyprien, et sMloignait sans dire une parole,
Augusta ne sortait plus de la maison ; elle changeait à vue d''œil; son teint devenait plombé; elle aussi, une tristesse poignante la rongeait sourdement! Cyprien, malgré ses préoccupations profondes, re-* marqua la pâleur et le dépérissement d'Au* gusta. A son tour, il la conjura de sortir pour changer d''air et renouveler ses idées ; il voulait absolument qu'elle allât au spectacle, aux concerts, avec Gaétan qui ne demandait pas mieux que de raccompagner partout , à la promenade et au théâtre. Madame de Rochepont refusa d'abord d'une manière positive; mais Cyprien lui dit avec une voix si douce et si pleine de souflVance :
— Augusta, je t'en supplie...
11 la serra contre son cœur dans une si
IGi LA RENTE VIAGERE.
douloureuse étreinte, qu*Augusta n''eut point le courage de persévérer dans son refus, et lui promit de faire tout ce qu'il voudrait.
Alors on peut s'imaginer tout ce qu'il y eut de joie délirante dans l'âme de Gaétan : il redoubla d'attention et de galanterie pour Augusta; il était pour elle aux petits soins ; toutes ses paroles étaient brûlantes et passionnées , bien qu'acnés n''eussent point franchi encore les bornes du respect. Mais, lor5qu*'il était seul avec elle, il la contemplait avec des yeux pleins de flamme ; sa main fiissonnait et brûlait tour à tour; par momens, sa voix s'altérait; un feu dévorant courait dans ses veines; et, quand madame de Rochepont levait tout à coup la tête et regardait Gaétan, elle ne pouvait s'empêcher de fiémir : Texpression de ce visage Pépouvantait. Bien quVlle trouvâtsa crainte puérile et frivole, elle évitait néanmoins de rester long-temps seule avec lui; car les discours étranges de Gaétan commençaient
àrembarrasser : il faisait continuellement tomber la conversation sur Tamour, et se plaisait à soutenir d'insoutenables paradoxes : il prétendait que Tamour ne peut exister dans le mariage, et qu'*une fois mariés on ne s^iime plus. Selon Gaétan, il n'y avait de bonbeur et de véritable amour que dans ces liaisons mystérieuses où rœil du monde ne pénètre pas : coupable ou non, qu'importe! on est beurcux alors ; il y a deux cœurs passionnés qui s'entendent, ils sont tout Tun pour Tautrc, et Tunivers entier n''en sait rien; personne au moins n'est dans la confidence, tout cet amour est un secret, un secret à deux, une félicité à deux...
— Quant il moi, disait- il avec une ardeur étrange, je n''ai qu'un désir, une ambition... trouver une femme qui me comprenne, et qui m''aime assez pour me faire le sacrifice de tous ces misérables préjugés que l'*esclavagc social impose, et qui ont substitué le mariage à l'amour... Ob ! si je pou-
iGC LA RENTE VIAGÈRE.
vais la trouver cette femme, cet ange que je n'ai vu encore , hélas ! que dans mes rêves de jeune homme, quel bonheur! quel torrent de voluptés... Mais non, jamais... il me faudra mourir sans la connaître... Oh! mourir sans avoir été heureux!...
Augusta, effrayée d'un pareil langage, essayait de le combattre avec toute sa candeur et son innocence; mais Gaétan souriait avec amertume, et murmurait d'aune voix sourde :
— Oh non ! je ne mourrai pas sans avoir été heureux!...
Un soir que Cyprien s'hélait enfermé dans sa chambre , plus morne et plus désolé que de coutume, Gaétan Ghaulieu sortit avec madame de Rochepont, afin de respirer Pair tiède et parfumé du printemps. C'était une de ces belles soirées si lumineuses dans les climats méridionaux; la lune montait large et resplendissante dans le ciel bleu et limpide. Ils dirigèrent leur promenade
vers le Colysée, et bientôt ces prodigieuses ruines apparurent comme une vaste montagne percée à jour : toutes ces arcades se découpaient sur Fazur foncé du ciel, et se détachaient rayonnantes sur la masse énorme de rédifice , qui d''un côté restait noir et plongé dans Fombre, tandis que l'autre partie du monument étincelait comme une fournaise aux réverbérations de la lune. L'âme d'Augusta ne pouvait rester insensible à ce magnifi((ue spectacle, si plein de grandeur et de mélancolie; elle s'arrêta silencieusement pour le contempler, et quelques larmes descendirent silencieusement le long de ses joues.
L'^occasion était superbe pour faire de la poésie : Chaulieu b''empressa de la saisir par les cheveux, non la poésie, mais l'occasion, et grâce â une assez bonne mémoire, passablement fournie de vers romantiques, il se mit à déclamer des strophes qu^il estropiait de temps à autre ; puis, il fit une véritable amplification de 1 hétoriquc sur la vieille Rome,
celte reine des nations! il Iiasarda quelques lambeaux de Virgile, quehjucs vers mutilés d'Horace; puis enfin, s\iccusant de pédantisnie et demandant pardon à sa charmante compa£:;ne, il lui dit en joignant les mains avec un air d''admiration profonde :
— Oh! mon Dieu, que vous êtes belle ainsi, douce et rêveuse AuG;usta! Comme vous regardez le ciel! il est bien heureux.!... Augusla, chère et bonne Augusta, il me semble (pie vous êtes Corinne...
Peut-être Gaétan espcrait-il qu'Augusla, flaltée de la comparaison, répondrait à cède giacieuseté par une autre, et lui dirait :
— Puisque je suis Corinne, vous êtes donc Oswald...
INlais il fut trompé dans son espérance, et madame de liochepont demeuia silencieuse, elle n'avait pas Paii- de Tavoir entendu : sa poitrine semblait oppressée de sauj^lolb; elle soupirait, et ses yeux, toujours
levés au ciel, avaient une expression douloureuse et suppliante.
— Ah î quel bonheur, reprit Gaétan d'une voix tremblante et passionnée, (jnel bonheur d''ètre seul avec une personne aimée, quand la nuit est si douce, quand la brise est si tiède!... Oh! quelle ivresse!... Et si deux cœurs pouvaient se connprendre, comme ils battraient Tun sur Tautre!... Mais non, pas de rêves ambitieux... le bonheur du ciel n'est pas fiiit pour moi . . . Vous , Augusta, vous cîes heureuse?...
— Ileurcuscî... dit-elle en secouant la tête, vous ne le croyez pas... Je suis bien à plaindre !...
— Vous .^ et pourquoi?...
— Vous le demandez, Gaétan!...
Et il y avait des larmes dans sa voix.
• — Ah! oui, Cyprien... dit-il avec un accent qu''on ne pourrait définir. Mais, que vois-je, Augusta, vous pleurez.'*..
— Et j'ai raison ! réi>ondit'ellc en sanglotant.
i70 LA RENTE VIAGÈIVE.
— Oui, j''en conviens, c'est bien triste à son âge... le pauvre garçon!.. Au moins, continua-t-il d'un air triste, si Ton avait Tespoirde le guérir...
— Que dites- vous? Tespoir? INIais on a plus... on a la certitude.. On le guérira.
— Dieu le veuille ! et c*'est du meilleur de mon âme que je le désire... D'ailleurs à son âge, il y a de la ressource encore... Pauvre Cyprien, il est bien à plaindre!,, mais ce n'est pas lui seulement que je plains, Augusta, c''est vous...
— Moi ! répli([ua-t-ellc avec étonnement.
— Oui , ([uclle déploi able existence, mariée sans l'être !.. car enfin, le malheureux, il n''a plus sa raison... Ainsi, plus d''amour, plus de ces doux épanchemens où le cœur est double... Ah ! quelle fatalité! pauvre Augusta! vous niéritiez pourtant d*'étre heureuse...
— Kt (jui vous dit, monsieur...
— Non, vous n'^ètes pas heureuse ! interrompit-il avec lorce.
LA RENTE VIAGÈRE. I7l
— Hélas ! pourrais-je Tétre, rëpliqua-t-elle en soupirant, quand je le vois souffrir !...
— Cest bien, vous devez répondre ainsi. Je conçois, la pudeur, les convenances... mais enfin, dites, madame, ce mariage, s'*il n'était pas fait, le feriez-vous?..
— La question est singulière.
— Dites, le feriez-vous, Augusta?.. reprit Gaétan d'une voix tremblante.
— Quoi! vous en doutez, monsieur?., vous notre ami !..
— Oui, j'en doute, pouisuivit-il sourdement : car il est impossible que vous aimiez cet homme, lui qui ne vous aime pas.
— 11 ne m'^aime pas ! Oh ! monsieur...
— Non, vous dis-je, il ne vous aime pas... Il n''a plus qu'aune idée fixe... une effroyable pensée Tabsorbe... Vous pouvez me croire, il ne vous aime pas... car, s'il vousaimait, comme je sens l'amour, moi !.. est-ce qu''il n'oublierait pas tout pour vous
i72 LA REWTE VIAGÈRE.
adorer?., oui, tout, uiadanic, le chagrin, le roinoids, le crime nicnie!..
— Le crinic.^ Que vi.ulez-vous dire?.,
— Oh î je nîVntends... lépondit-il avec un sourire amer. Mais, vous, madame, il est impossible ([ue vous l'aimiez...
• — Je l'aime^ monsieur, de toute mon âme... et dans le monde entier, c''est lui, lui seul, que je choisirais encore si j'avais à le faire î
— Ah! c'est vrai, madame, il est riche! repaitit Gaétan d^ine voix douloureusement vibrante, il est riche, Augusta... et toulc cette fortune que je devais avoir, les biens de mon oncle, il les possède.. Il vous possède aussi, madame... Eh bien! je ne changerais pas avec lui, peut-être...
— De quel air me dites-vous cela?
— Ah! vous m'^avez sacrifié, vous Pavez préféié, lui, parce qu'ail est riche«.. Ce* pendant il ne vous aimait pas comme je vous aimais... comme je vous aime!... Oh! non, ce nY'Iait rien (prun amour banal...
Il avait éparpillé déjà, parmi tontes les femmes de plaisir, ce qu*'il avait de passion dans rame : et moi, madame, j"'avais un cœur vierge et plein de flamme, j''avais toute ma puissance d''amour... Et vous n'avez pas voulu de moi!.. Pourtant je serais mort, oli ! mort avec bien du bonheur î pour un baiser de vous !..
— Monsieur î dit-elle en reculant avec épouvante.
— Pardon!.. Je vous offense, Augusta, reprit-il d\uie voix plus calme ; mais enfin, je ne puis avoir oublié (pie ce bonheur, je pouvais en jouir; que vous m'étiez destinée, madame, que j'avais le consentement de votre père, et que sans la mortalTreusc de mon oncle... vous seriez à moi maintenant!
— Non, jamais! oh! vous pouvez me croire... sVcria-t-elIe avec une inflexion partie de lame, je serais morte plutôt... Je ne pouvais appartenir (prà Cyprien...
— Et moi, j'ai tout perdu en même
i74 LA RENTE VIAGÈRE.
temps, tout, fortune et bonheur î Tespérance même... Ah! madame, avouez du moins que je suis bien à plaindre!...
£t il sanglotait.
— Pauvre ami! dit Augusta émue d'un si profond désespoir. Allons, soyez homme ! et du courage !.. Vous en avez eu jusqu'à présent. Mon Dieu ! je ne suis pas la seule femme dans le monde, vous en trouverez une autre, ô Gaétan, qui vous rendra plus heureuse, qui vous aimera comme vous le méritez...
— Oh ! non... répliqua-t-il avec une expression pleine de souffrance. Quand on n'^a pas de fortune, on n''est jamais aimé î A la bonne lieure quand on est riche !...
— Et vous croyez, Gaétan, que j''ai pu céder à une considération de fortune?.,.
— Non , pas vous , mais votre père. Au surplus , je ne vous fais pas de reproches : c'cstla fatalité!., mais jesuis à plaindre.. Et vous l'êtes aussi , peut-être... car, j''en suis bien sûr, Augusta, votre existence est trou-
blée : plus d'^avenir pour vous avec cet homme qui ne peut vous comprendre!...
Oh! Qu'est le malheur!., vous l'avez voulu! Cet homme n'*était pas digne de vous...
— Monsieur! répondit-elle d*'un ton sévère et méprisant, vous parlez d'*un ami... Oh ! c''est mal !...
— Je l'aime, Augusta!.. mais je vous aime plus encore...
— Comme une sœur, j''e3père ?.,.
— Oh! plus qu'une sœur!...
— Est-il possible! dit vivement Augusta. Mais si je le croyais, grand Dieu ! je ne pourrais plus vous voir...
— Et vous auriez cette barbarie?. ..Dites, madame, n'ai-je donc point assez souffert .\.. voilà plus d'un an que je me contiens, que j'étoulFe !... Ah! si vous saviez tout ce qu''il y a dans ce cœur, poursuivitil en se frappant la poitrine, c'est l'enfer!...
— Monsieur, je ne puis vous entendre davantage...
176 LA RENTE VIACèRE.
— Vous clcs cruelle, vous dis-je... Si vous saviez tout ce que j'ai fait pour vous... quel sacrifice!... Et lui, je vous le demande, (ju'a-t-il fait, qu'a-t-il fait pour être aimé?...
— C'est horrible! M. Gaétan... Quoi !
vous abuseriez de la confiance d'un ami malade !... Et parce qu'ail vous aime... parce qu'il compte sur vous comme sur un frère, vous en profitez pour le trahir... Vous parlez d'*amour à sa femme !...
— Et vous ne me plaignez pas, non !... Vous ne savez point ce que cVst , madame, ce (jue c'est que Tamour d'un pauvre jeune homme qui souffre et qui se tord à vos pieds!... Oh! (juand on nV'st pas aimé, comment voulez-vous qu''on ne soit pas méchant!...
— Mais vous perdez la tête; en vérité...
— Non! j'ai toute ma raison, reprit-il convulsivement. CY'st lui qui ne Ta plus! lui qui ne Taura jamais... Je vous le dis , madauiC; et vous pouvez me croire : j''ai
consulte les médecins, il est impossible ({iieCypiien guérisse... Mais je ne suis pas docteur, moi, je n''entends rien à toutes ces fadaises... et pourtant je puis vous dire, je puis vous jurer que son mal est incurable... Ce mal est ici, madame, auPIus profond du cœur!... plus de calme pour lui ; plus de repos, plus de bonheur... et s^il en trouve encore dans vos bras, madame, oh! prenez garde... un cadavre viendra se placer entre vous et lui !...
— Ah! vous me faites frémir!...
— Je le voudrais bien... mais d'^amour ! dit il avec un incroyable mélange de passion délirante et d'insolence.
En même temps il lui prit une main dans les siennes, et la porta toute frissonnante à ses lèvres qui la brûlèrent d^m baiser.
— Monsieur, murmura-t-elle d''une voix altérée, vous aliusez de ma position... Nous sommes seuls... mais c'^est la dernière fois que je m'expose à subir un semblable outrage!... Adieu, monsieur! vous pouvez me
ji.
iti
478 LA BENTE VIAGÈRE.
laisser... je trouverai bien mon chemin toute seule...
— Y pensez-vous , madame ! il est tard, ce serait de la dernière imprudence... je vous accompagnerai...
En parlant de la sorte, il offrit le bras à madame de Rochcpont; et ils s'acheminèrent silencieusement vers l'hôtel. Les rues étaient déjà sombres et désertes: on ne rencontrait plus, de loin en loin, que quelques passans attardés qui tournaient la tête avec inquiétude en entendant marcher derrière eux; et [)uis, de temps à autre, les aboiemcns d'un chien retentissaient, et le roulement sourd d^ine voiture bruissait dans l'ombre. Gaétan et sa compagne ne se parlaient pas en marchant, et leur respiration était pressée, haletante ; le sentiment qui les agitait l'un et Tautre, n'était pourtant pas le même.
Quand ils approchèrent de la maison, Gaétan dit à Augusta;
— Tout ceci est un secret, madame : vous ne Toublierezpas, j "'espère...
— Ne craignez rien, monsieur, réponditelle sèchement.
Us rentrèrent.
Madame de Rochepont questionna vivement la femme de chambre sur l'état de Cyprien: il n'avait appelé personne, il voulait être seul, il reposait. Alors, Augusta, qui ne voulait point mettre les domestiques dans la confidence de ce qui s'était passé tout-à-riieure entre elle et Gaétan, Augusta dit bonsoir à Chaulieu, le plus gracieusement du monde, et celui-ci, qui était d'une audace rare, la suivit dans l'appartement sans perdre contenance. Il faisait sombre. Us passèrent dans un petit salon attenant à la chambre à coucher d''Augusta;un domestique apporta des (lambeaux et se retira promptement.
Une pareille hardiesse avait pétrifié madame de Rochepont; mais elle ne voulait point faire d''esclandre : elle se résigna.
— Monsieur, dit-elle avec une politesse glaciale, quand ils furent seuls, veuillez in''excuser, je vous prie : je me sens trèsfatiguée, je vais passer dans ma chambre...
— Oh! votre parole est de glace, Augusta..., s'*ëcria-t-il d'un accent passionne. Je vous en conjure, pas de rancune... Pardonnez-moi... Est-ce ma faute, hélas ! si je vous aime!...
— Mais vous savez bien que je ne vous aimerai jamais !...
— Oh ! ne me dites pas cela... poursuivitil d'un air sombre. Un mot d'espoir seulement! un mot!...
— Non, jamais... répliqua-t-elle avec énergie. Je vous Pai dit, l'amour ne se commande pas.
— Ah! voilà comme elles disent toutes!
s'écria-t-il amèrement. Voilà comme on est foulé aux pieds quand on aime!... Tout votre amour est pour ceux qui ne vous aiment pas... Oh! les femmes! les femmes!...
— Crovez-moi, dit-elle avec indiiTérence, n'entamons pas encore -une discussion sur les femmes: elle serait longue... et il est tard... Adieu, monsieur Gaétan, continuat-elleen le saluant d'aune manière gracieuse, mais pleine de dignité, et se dirigeant vers ia porte de sa chambre.
— Oh! ne vous en allez pas... Je vous en conjure, encore un instant...
— Non, je ne puis..,.
Elle venait d'^ouvrir la porte de sa clmmbre; Gaétan la retint par le bras.
— Monsieur, quelle audace!
— Oh ! je vous aime '.... dit-il en proie au plus violent délire, en se jetant à genoux. Je suis trop malheureux... Il faut en finir... Un peu d''amour!... ou tuez-moi!...
Et tout en parlant, il lui tenait toujours le bras d'une main convulsive: elle cherche à se dégager; elle y parvient un instant, et court dans sa chambre à coucher; mais il la suit à genoux.
— Monsieur, j'appelle...
i82 LA RENTE VIAGÈRE.
— N'^appelez pas!... oh! ne me réduisez pas au désespoir !... Vous vous repentiriez... vous ne savez pas ce que je puis faire!...
— Vous êtes un homme atroce ! mais je ne vous crains pas... Je veux qu'on sache ce dont vous êtes capable... Oh ! j''étais aveugle, moi qui croyais à votre amitié, à Tamitié d''un homme tel que vous!... Pourquoi n"'ai-je pas cru plutôt ma première antipathie ! J'*aurais dû savoir que votre cœur ne pouvait rien contenir que de vil, qu''ii n''enfermait pas un seul bon sentiment!...
— Allons, pas de bruit ! pasde phrases, madame,murmura-t-il, les dents serrées. Vous êtes imprudente... Est-ce que vous ne savez pas encore que Tamour dédaigné n'est plus que de la haine!... Prenez garde! ce cœur vil, comme vous dites!... il est gonflé de rage, de vengeance... J''ai souftert, madame, j'ai soufl'ert horriblement, mais je veux une compensation... Je 1 aurai ! poursuivit-il en secouant la tète d'un air de menace. Vous aimez Cyprien, n'est-ce
pas? VOUS n\iimez que lui... Eh bien! eh bien! j'aurais pu le perdre, le deshonorer, le faire monter sur Péchafaud !... Ce que j''ai pu, madame, je le peux toujours!... Tremblez, madame! tremblez!...
— Oui, vous voulez me faire peur!,., répliqua-t-elle avec un indicible mépris.
Et elle sY*lance vers la sonnette ; il Tempêche de la saisir. Alors une espèce de lutte s*'en^age entre eux : il l'étreint dans ses bras avec une rage pleine d'amour ; il rétouffe contre sa poitrine ; il la couvre de baisers frénétiques. Elle crie, elle essaie d''échapper aux bras nerveux qui Penlaccnt; elle y parvient, et, toute haletante, elle se précipite sur le cordon de la sonnette, et le tire avec tant de force qu''il se brise ; mais le bruit de la sonnette s'est fait entendre; on arrive, des pas retentissent dans les corridors.
Gaétan frisonne.
— Madame, madame, murmure-t-il les lèvres blanches d'épouvante, [)as un
i8i LA RENTE VIAGÈRE.
mot!... OU vous ctcs perdue!... Songez à Cyprien...
— Je dirai tout ; Je veuxqu''on vous connaisse...
Et les pas s'approchent : c'^est la femme de chambre qui accourt. Alors Gaétan se penche à Poreille d''Augusta, et lui dit quelques mots à voix basse : elle pousse un cri terrible.
— Maintenant, madame, dit-il avec un sourire cruel, parlez, si vous voulez...
— Non, non , je vous le jure... murmure-t-elle en joignant les mains. Mais vous, silence !...
Elle n''en dit pas davantage, et tombe évanouie.
La porte s'^ouvre au même instant.
— Vite! des sels! de Tcau fraîche!... dit Gaétan à la femme de chambre, madame de Uochcpont se trouve mal.
Quand Augusla rouvrit les yeux, clic était seule avec sa femme de cliambrc, qui lui prodiguait les soins les plus empressés. Toute frissonnante encore, elle cherchait partout Gaétan.
— Où est-il? demande madame de Rochcpont, le visage cflaré.
— Qui, madame?
— Lui! lui !...
— Monsieur Gaétan?
— Oui; lui-même...
— Il est sorti tout à Theure , avant que madame reprît connaissance.
— Il est sorti! Ah! grand Dieu!...
— Cest par discrétion, madame : il a craint sans doute que sa présence ne fut gênante dans un pareil moment.
— Ah ! courez tout de suite, s'écrie madame de Rochepont d''une voix altérée, qu*'on l'appelle !.. Il faut que je le voie!...
— Je cours, madame, répondit la femme de chambre avec étonnement. Mais je dois vous dire qu'il y a bien un quartd' heure que M. Gaétan n'est plus ici. Il est déjà rentré chez lui, sans doute... Cependant, madame est bien la maîtresse , et si elle veut absolument qu'on avertisse M. Chaulicu , je vais envoyer un domestique...
— Non, dit-elle, après un instant de silence.
Elle avait réfléchi qu''uiie démarche semblable à pareille heure ne manquerait pas d'éveiller la curiosité de ses gens, et pourrait servir de texte aux interprétations malveillantes.
— Non, continua-t-elle, il est tard, n''envoyez personne... c''est inutile... Je suis très fatiguée... je vais me mettre au lit...
Madame de Ilochepont se couchait ordinairement à une heure plus avancée; mais elle était souiïrante, elle venait d'*avoir un évanouissement : ce besoin de repos devait donc sembler tout naturel. La femme de chambre aida sa maîtresse à se déshabiller; elle voulait passer la nuit près de madame de Rochepont ; mais celle-ci refusa : la femme de chambre sortit.
A peine Augusta fut-elle seule, qu''clle se mit à fondre en larmes, puis , après un instant de silence, elle murmura douloureusement :
— Ah ! le voilà donc, cet afiVeux secret î. . . Mais non, cY'si impossible!... Janjais Cy-
8S1 LA nrWTE VIAGÈRE.
prien n'auraiL été capable!... C'est un mensonge infâme! Ces t une atroce calomnie!... et ce Gaëlan est un misérable !... il veut mVpouvanler... il veut me contraindre à quelque chose d''horrible par la frayeur et les menaces... Mais il ne sait rien, non... il ment, il invente à plaisir tout cela... et c'est parce qu'il a entendu un jour ce que Cyprien disait en rêve... Il en profite... Il a bâti là-dessus quelque histoire monstrueuse.... Oui, j''en suis bien sûre, il ment...
— Mais s'il ne mentait pas!... repritelle d'une voix sourde et agitée. Oh! Dieu! s''il était vrai !... je tremble...
Puis elle levait les mains vers le ciel en sanglotant.
11 y eut un moment de silence.
— Grâce, ô mon Dieu ! s*'écria-t-elle en tombant à genoux. Oh ! je vous en conjure... ne me faites pas douter de son innocence... ce serait trop affreux!... Mais il y a là-dedans quelque mystère infernal... oui, je ne
LA PENTE VIAGÈRE. i89
sais pourquoi, mais quand le nom de ce malheureux vieillard est prononcé devant Cyprien, il se trouble... il change de visage, il détourne la conversation!... Oh! si ce n'était pas un mensonge!... Nous serions perdus... Gaétan, ce monstre! n''a qu''un mot à dire, il s'en vante du moins... et s'il parlait!... Dieu ! je frissonne!... Et Tinfàme qui ose me parler de son amour!... Je suis bien forcée de me taire... oh! que c''est cruel... il faut pourtant ménager cet homme, il le faut à tout prix...
Et sa voix s'éteignit dans les larmes. Elle passa toute la nuit à gémir, à prier ; ses yeux ne se fermèrent pas un instant, et, jusqu'au matin, elle entendit le pas monotone et régulier de Cyprien, qui se promenait comme à l'ordinaire dans son appaitement.
Le lendemain de très bonne heure, elle alla frapper à la chambre de Cyprien. Celuici , brisé de lassitude, s'hélait jeté dans un fauteuil ; mais il ne dormait pas : il entendit la voix douce et suppliante d''Augusta
i90 LA DENTE VIAGÈRE.
qui le priait de la recevoir, et il ouvrit aussitôt la porte.
Son visage était bouleversé, ses joues d*iine pâleur mortelle ; ses yeux enfoncés dans leurs orbites paraissaient voilés d''un sombre chagrin.
Madame de Rochepont se laissa tomber tout en pleurs dans les bras de son mari, qu'elle inondait de larmes et de caresses; il pleurait aussi, et leur étreinte fut longue et douloureuse : ils ne pouvaient parler ni Tun ni Tautre. Enfin, quand les sanglots n'étoulYèrent plus sa voix, madame de Rochepont lui demanda tendrement de quelle manière il avait passé la nuit.
— Oh! mal, bien mal!... répondit-il en secouant la tête. Pauvre chère Au^usta! tu n'es pas heureuse!... Pourquoi, hélas ! as-tu associé ton sort à celui d'un homme qui n'*était pas digne de toi!... Pauvre enfant, lu méritais mieux!
— Que dis-tu ! s''écria-t-elle en le couvrant de baisers. Oh ! c'est mal de parler
ainsi!... tu sais bien que tu me désoles... Cher ami, cher Cyprien, tu n'as donc plus de confiance en moi? tu ne m'^aimes donc plus?...
— Toujours! toujours! murmura-t-il, la poitrine gonflée de sanglots.
— Eh bien î alors, si tu m''aimes , dis, pourquoi restes-tu seul , enfermé dans ta chambre?... Tu n*'éprouve6 donc pas le besoin de me voir?... Qu'est-ce que cela te fait pourtant que je reste ici, près de toi, bien tran([iiille, sans dire une parole... Cela ne peut te gêner... tu ne remarquerais seulement pas ma présence...
— Non, dit-il en l'embrassant avec efl'usion, je ne veux pas!... Je ne veux pas, pauvre femme, que tu sois témoin de cet allreux spectacle que je te donne depuis si long-tem[)s !... JesouflVe... je sonfTre liorriblement, vois-tu!... et par momens il me semble que la douleur me rend furieux, méchant, injuste... je ne me connais {ilus alors... Dans ces instans de crise, je suis
coininc un fon, et je t'épouvante... Oh! mon Dieu ! tu me prendrais en haine, en dégoût!... Voilà pourquoi je ne veux pas que tu restes... Et pourtant, continua-t-il d'une voix qui se mouillait de larmes, Dieu m'est témoin que je ne suis heureux que près de toi !... Oui, ta vue est mon seul bonheur et quand tu parles, alors c'est
comme un baume qui coule au fond de mon ame, et qui endort la blessure !...
Puis, il laissa échapper un profond soupir.
— Cyprien, reprit-elle avec une inflexion craintive et douce, il faut (jue je t''ouvre mon cœur, il faut que je te parle avec toute franchise... Eh bien! j'en suis sûre, tu as quelque chagrin... et tu ne me l'as pas confié encore!., c'estmal! Ce chagrin, j'en veux ma part, j''y ai droit comme à ton amour!..
— Oh ! oui, je t'aime!...
— Eh bien! alors, ne me cache rien...
Oui , tu me caches (pielcpie chose... tu as un secret qui t'éloull'e...
— Un secret! interrompit-il d'aune voix sourde en regardant sa femme avec une expression qui la fit tressaillir, un secret!... qui te Ta dit?
— Personne... balbutia-t-elle en détournant les yeux pour échapper à Tétrange regard de Cyprien. Non... personne... Mais, vois-tu, si tu avais quelque chagrin, ce serait bien cruel à toi de me le cacher ! . . .
— Tais-toi... tais-toi, pauvre ange... et ne m''interroge pas!... D''ailleurs, je n'ai pas de chagrin, pas de secret... Oh ! ne me fais plus jamais de pareilles questions... Laisse-moi rublier, s'il est possible!...
— Ainsi donc je ne me trompe pas... tu as quelque chose que j'ignore?...
— Non, rien... rien! Ne me fais pas dire ce (jue je ne dis pas... Oh ! je t'en conjure, laisse-moi... Je soulTie!... je sens venir une crise...
Tuis d'une voix délirante, il ajoute :
— Je suis tiop malheureux!... La mort!
la mortî...
Touie sa physionomie était décomposée.