‹ La rente viagère (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

VJi LA RENTE VIAGÈRE.

Aii{:;usta, pleine de frayeur, appelle cl veut sonner : il l'arrête.

— rSon , je veux être seul Per-

sonne!...

En même temps il chancelle, il tombe anéanli clans un fauteuil; Augusta le presse douloureusement contre son cœur.

— Reviens à toi, Cypricn... Oh! je t'en conjure...

Mais Cyprien ne Tenlend pas ; il est pâle, hagard; il la repousse; sa figure exprime un farouche délire.

— Je t''aime I sVcriait Augusta désespérée. Oh! je t'aime, Cyprien!...

— Fuis! répond-il avec un sombre égarement, abandonne-moi, pauvre femme! ..

Oh! tu ne sais pas ce que j''ai fait!.... Je suis un misérable! Je suis un monstre!....

— C'est le délire! murmure-t-clle en sanglotant, cher ami, rcvi(îns à toi !...

— Je mérite la mort!... Oh! bi je ne te j)(T(lais pis en me peidanl... comme j'irais chercher le supplice!...

LA RENTE VIAGÈRE. iOo

— Tais-toi, malheureux! ta raison sPégare...

— C'est un fardeau trop lourd ! il me tue!... Mais non, je ne puis... Je t'entraînerais dans l'abime!... Heureusement que personne au monde ne peut savoir...

Il allait tout révéler peut-être, dans le désordre de son esprit ; mais tout à coup la raison lui revint.

— Je suis fou ! dit-il en haussant le'i épaules avec un air de profond découragement : je ne sais vraiment pas tout ce que je laisse échapper dans mon délire... Je dois te faire pitié?.,.

— Cyprien ! répondit-elle avec un mélange de reproche et de tristesse , c'est de ta faute aussi!... tu ne fais pascequ*'on t'ordonne... 11 faut te distraire, voyager... Nous sommes riches... Eh bien! satisfais larcjement ton goût de dépense!... ^épargne rien... Prolite de ton séjour à Rome : tu aimes les tableaux, les statues, les médailles... Eh bien! achète tout ce qui te fera plaisir : nous aurons bien toujours assez de fortune !...

iîK) LA BENTE VIAGÈRE.

— La fortune ! murmura-t-il avec un soupir qui semblait arraché du fond de son iime. La fortune!... Oh ! c*'est une montagne que j''ai sur hi poitrine et qui m''écrase!... Je voudrais être pauvre... Il me semble que je souffrirais moins... Tout cet or, je le hais!... je voudrais le jeter au fond de la mer .'...C'est lui qui a souillé mon âme!.,. Augusta, poursuivit-il d^une voix tremblante et basse, il faut une expiation... Cette fortune est coupable!...

— Quel étrange excès de délicatesse !

répondit Augusta, qui dut croire tout naturellement que Cyprien faisait allusion à Torigine de sa fortune, accfuise par une spéculafion que les gens scrupuleux ne trouvent pas honorable.

En efl'et, plusieurs fois Cyprien s''élait prononcé très énergicjuernent contre ce genre cropérations aléatoires, qui ne peuvent réussir (pie par la mort de quchpiun: il avait toujours flétri dans ses paroles l'immoralité de la rente viagère.

— Augusta, poursuivit-il avec une intonation profonde, il faut beaucoup d''au-

LA BENTE VIAGÈRE. i97

mônes î... Ange de charité !,.. oh! donne, donne aux pauvres... afin que Dieu puisse me pardonner!... Mais dis, as-tu bien exactement rempU mes intentions? Ces quatre mille francs que je t''ai donnés l'autre jour, les as-tu fait déjà distribuer aux malheureux orphelins?...

— Oui, répondit-elle avec un sourire céleste. Va, tu es bon... et je tâcherai de l'être aussi : tu peux t''en rapporter à moi pour les aumônes...

— iMerci, merci, chère Augusta! s'écriat-il dans un élan de reconnaissance.

Et Cyprien ouvrit à Pinstant un secrétaire, et remit à sa femme une bourse pleine d'or qui devait contenir une somme assez considérable. Elle le regardait avec un mélange de surprise et d'amour : elle savait depuis long-temps que Cyprien était le plus généreux des hommes; mais cette prodigalité inconcevable la frappait d^étonncment; elle n'y pouvait rien comprendre. C'était folie sans doute, pensait-elle... Oui, mais une si belle et si admirable folie î Personne au moins ne pouvait s'en plain.

198 LA RENTE viagèhe.

dre, et les pauvres y gagnaient. i\Iais soudain une idée affreuse et poignante lui traversa Tesprit comme un éclair : cette libéralité, d'où pouvait-elle provenir? Cyprien avait-il bien la conscience tranquille? Donnait il pour soulager la misère?... ou bien n'était-ce que pour soulager son cœur? N'avait-il rien lui-même à se faire pardonner? Voilà ce qu''elle se disait dans le fond de son àme avec épouvante. Alors elle tremblait que Gaétan n*'eût pas menti! EtTinfortunée Augusta flottait dans une anxiété bien douloureuse.

Cependant, elle ne pouvait croire encore nue Cyprien fut coupable : elle connaissait trop bien la noblesse et la grandeur de cette âme, où jamais un élan sordide n'avait dû s''élever ! Ce cœur, toujours si plein de franchise et de pureté, ne pouvait pas contenir un crime. Non, c''était chose impossible! et pourtant la pauvre femme demeurait en proie à de vagues et profondes terreurs : elle sentait bicncpie dansée doute horrible, il fallait ménager Gaétan, le ménager à tout priX; ne fùt-il qu'un lâche calomniateur;

car enfin, s'il ne mentait pas, et s^W parlait... alors Cyprien serait perdu! 11 fallait donc fermer la bouche à ce misérable, employer tour à tour Tadresse et les prières, tout... jus(ju*'à la flatterie..., puisqu*'il tenait à la fois dans ses mains l'honneur et l'existence de son ennemi !

Cyprien était harassé de fatii:;ue; il avait besoin de repos : madame de Rochepontse retira dans sa chambre à coucher. Sa résolution était prise ; elle écrivit aussitôt à Gaétan. Dans cette lettre, elle le conjurait de se taire; elle oubherait tout ce qui s'était passé la veille: non pas qu'acné eût peur, et qu'elle pût croire un moment Cypiien capaljle (Pune action infâme; elle n''en doutait pas, l'innocence d''un homme tel que Cyprien ne serait point dillicile à prouver. Mais, dans Fétat de faiblesse et de souffrance ou il était encore, le soupçon d'un pareil crime, en tombant sur lui, suflirait pour le tuer.

Enfin, cette lettre d*'Au£»usta, sans être encourageante et flatteuse, était pleine de ménagemcns adroits et de paroles bienveil-

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lantcs, que Gaétan pouvait sans peine interpréter dans le sens le plus favorable à ses désirs.

Il se garda bien de répondre à cette lettre par une autre; mais il vint immédiatement : les choses lui semblaient prendre une excellente tournure. Lorsqu''il entra dans la chambre de madame de Rochepont, il la salua d'une manière toute dégagée et sans le moindre embarras; et, lui prenant une main comme de coutume, il la porta galamment à ses lèvres : cette main frissonnait dans celle de Gaétan; Augusta n''avait point le courage de la retirer. Elle baissait les yeux; elle n'osait regarder Gaétan : cet homme lui faisait horreur et la glaçait de crainte. Elle ne savait de quelle manière entamer la conversation.

Quant àChauIieu, il parlait de choses et d''autres, et ne paraissait pas gêné le moins du monde; il s'extasiait sur le clair de lune admirable (ju'ils avaient eu la veille pour leur promenade, et sur les beaux effets de lumière qu'ils avaient observés au milieu dps ruines. Mais Augusta ne Técoutail

point, et restait concentrée dans une idée fixe. Enfin, elle crut devoir aborder un sujet que Chaulieu senriblait avoir Tintention d'éviter.

— M. Gaétan, dit-elle avec un tremblement dans la voix, je veux croire que tout ce que vous m'avez dit hier n'était qu^m jeu, bien cruel sans doute, mais sans portée sérieuse... C'était pour m'efTrayer, je suppose... Vous concevez parfaitement que je n'attache point à vos paroles plus d*'importancc qu''elles n'en doivent avoir. IMais, je vous en conjure, ne répétez jamais cela â personne... Vous seriez capable de faire venir une pareille idée à des i^ens qui ne peuvent connaître Cyprien comme nous le connaissons tous deux... Certes, la réputation de mon mari est trop solide, pour qu'aune insinuation de cette nature pût lui porter atteinte; mais il y a tant de gens envieux dans le monde ! tant de méchans î...

— Qu'ion pourrait très-bien croire ce que j'avance? n'est-ce pas, madame.^ interrompit Gaétan, avec un sourire écpji- Yoquç. Et ces envieux, ces méchans.,., se*

202 LA BENTE VIAGÈRE.

Ion VOUS, j'*en fais partie, je suppose?... C'est une allusion fort obligeante dont je vous remercie...

— Oh ! ne le croyez pas, monsieur! répartit vivement Aut^usta. Vous donnez à mes j)aroles un sens qu'elles n''ont point... Je me garderais bien de vous ollenser!...

— Bah ! que m'importe! je ne suis pas susceptible... Dites que je suis envieux, méchant... c'est très- possible. Que voulez-vous, (juand on n'est pas heureux, quand on ne Ta jamais été... IMais, parbleu! je vous demande pourquoi les autres seraient plus heureux que moi !... 11 faut que tout soit réparti dans ce monde : bonheui- et malheur, joie et soudVance !...Cyprien acu son tour, à moi ihain tenant !

Dans ces paroles, il y avait une inconcevable amertume. Augusta gardait le silence et tressaillait.

— Croyez-moi, reprit Gaétan en secouant la tète d'un air sardonicpie, ne nous brouillons pas, restons amis et bons amis!...

D'abord c'est dans votre intérêt... Uîoi , je n'ai rien à ciaindrc et rien à perdre... tan-

LA BENTE VIAGÈRE. 205

dis que vous, madame, vous êtes riche, vous avez un beau nom, des litres... vous avez un mari qui vous aimie , ou du moins que vous aimez... Eh bien ! songez que d'un mot je puis vous enlever tout cela!.. Allons, dites, voulez -vous faire un arrangement ensemble ? c'est très peu de chose, ce que je vous demande... et vous pourrez être alors parfaitement tranquille... En vérité , vous auriez mauvaise grâce à refuser un ami...

— Mais enfin , que puis-je faire ? repartit craintivement Augusta , cpii tremblait de comprendre ce langage insolemment équivo([uc. Gai'tan , vous êtes un ingrat!... ne vous avais-je pas donné toute mon affection ? n''étais-je pas pour vous comme une sœur?...

Gaétan fit entendre un ricanement dédaicjneux.

— Comme une sœur! dit-il. C'est très j)astoral !... mais je n'ai pas besoin de sœur: Tamilié sans doute, est une fort belle chose, j'en fais grand cas... mais ea ne suflit point. Augusta, poursuivit-il avec délire,

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je VOUS aime... il me faut de l'amour!... il mVii faut du moins Tappaienee î... Ah ! vous me eroyez donc, madame, d''une bien chétive et misérable nature; vous me croyez donc un de ces êtres nuls, qui ne sentent rien, qui ne veulent rien, et qu''on foule aux pieds parce qu'ils se couchent à plat-ventre ! ... Non madame , je ne suis pas de cette trempe-là! j'^aime, et je hais! Je suis méchant, soit! je n'en disconviens pas... 11 vaut encore mieux être méchantquc faible et niais! ... Est-ce que vous pensez qu'il en coûte beaucoup plus })our être bon.'^... Il suflit d'hêtre heureux, madame! Heureux!., pour moi, je ne l'ai jamais été, vous disje... je n''ai reçu depuis ma naissance que de mauvais traitcmens... et j'ai toujours vu les autres fêtés, caressés , flattés! Moi, on me regardait à peine... on ne m''épargnait aucune douleur, aucune humiliation!... on m'écrasait à plaisir sous le mépris!... Les fcnnnes suitout, les femmes... et c''est d'elles toutes ensemble, que je veux me ven-

ger!

Et de temps ù autre il grinçait les dents ;

Madame de Rochepont était pâle comme la mort.

— Je vous le répète, Augusta, je puis vous perdre vous et votre mari... Je ne vous mens pas; c''est bien lui qui a tué mon oncle î et toute cette fortune qu'il dévore maintenant, toute cette fortune qui devait m'*appartenir, c''est le prix d'un assassinat!

— Non, c''est impossible ! s''écria-t-elle avec l'énergie de l'indignation. Vous avez beau dire, monsieur,., vous mentez!

— Ah! je mens!... répliqua-t-il, les lèvi^s serrées et frémissantes. INIais puisque j'ai vu!... J*'étaislà, vous dis-je!.,. J'ai reçu le dernier soupir de mon pauvre oncle mourant... 11 m''a tout dit!... Et d'ailleurs, si vous ne me croyez pas , j'ai la preuve de ce que j'avance , une preuve écrite, madame !... éciitc par la main défaillante du vieillard...

En même temps il tira de sa poche un portefeuille (ui'il ouvrit brusquement. Augusta n\ivait point reconnu ce portefeuille; sa vue était couverte d'un nuaire.

— Lise/, madame poursuivit-il eu

^6 LA RENTE VIAOÈRE.

mettant le iloigt sur une pai^e où se trouvaient quelques lignes dV^criture presque illisible et sans orthographe. Ces lignes, eh bien! c'est une sentence de mort! c'est l'arrêt de Cyprien!... Je n''ai qu'un mot à dire, je n"'ai qu''à montrer cette page... et Cy[)rien est perdu !

— Cestunc machinalion infâme! s'écriat-elle en jetant un coup-d''œil sur la page. Vous avez contrefait récriture de votre oncle...

— Fort bien , madame, répliqua- t-il amèrement. Vous me supposez là beaucoup d'habileté, merci!... Par malheur, il y a des experts qui s'y connaissent... D\iilleurs, voici une lettre do mon oncle , conlinua-t-il en tirant un papier de sa poche, vous pouvez comparer les deux écritures... Lisez, lisez donc, madame... Cest pénible à déchiffrer sans doute, car c''est la main d'un homme à Tagonie qui a tracé ces lignes! Au surplus , ce ri''est pas long, écoutez :

u Je meurs ^iSôU^siné... par Cyprien de

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a Rochepont... Il me tue pour avoir mes « biens... pour ne plus me payer ma rente « viagère... Qu''on me venge!... »

Augusta était foudroyée.

— Eh bien ! qu''en dites-vous, madame?

Nierez-vous encore .\. Ce témoignage écrit, c'est moi qui Tai reçu des mains de ce malheureux vieillard... Avant de rendre le dernier soupir, il avait eu la force encore de tracer quelques mots pour signaler son assassin... Mais ce n'est pas tout, madame : il y a une autre preuve bien plus accablante... Cette accusation terrible, elle est écrite sni' le portefeuille même du coupable!.. Dans son trouble il Pavait oubhc auprès de la victime... regardez, ce portefeuille est celui de Cypiicnî..

Augusta le reconnaitau chilï're, elle voit le nom de Cyprien en lettres (Por : !^ur la page même où se trouve la déeiaratioii (hi mourant , Cyprien avait noté quelt^ues adresses dont elle ne peut méconnaître l'écrituic. Augusta pousse un cri cPangoisse et demeure pétrifiée.

— Mais il faut tout vous dire, continue Gaétan avec un air de triomphe cruel, il faut vous donner quelques explications!

Voici donc comme les choses se sont passées : Cyprien est allé chez mon oncle, un soir; il Ta prié instamment de résilier un contrat de rente viagère que feu M. de Rochepont avait fait avec le vieillard : mon pauvre oncle, qui était d'une avarice extrême, hien qu'ail fut le meilleur des hommes, n'a pas voulu faire la moindre coiicession ; le vieillard é(ait faible, le jeune homme était ibrt!... et Cyprien a trouvé l'occasion excellente pour s'alTranchir à la fois d'une rente viagère qui le ruinait, et se mettre violemment en possession des biens d''un homme qui ne voulait pas mourir : il Ta donc tué!... Puis il a tué de même la vieille INIarthe, afin qu*'on ne pût savoir (pfil était venu dans la soirée : Voilà!

— Non, ce n'est pas... Je le jure devant Dieu !

— Bien! vous devez tenir ce langage, c\'st votre mari... C'est l'homme que vous

aimez! ajouta-t-il d'un accent haineux.

Mais les tribunaux, madame, pourront juger différemment la chose : Ils n'*ont pas vos yeux... ils n'ont pas votre bouche... ils verront et parleront autrement! Songez-y donc, madame, je n''ai qu''à vouloir, et c''est fait de lui.

— Oh ! oh ! c'est horrible ! Non, vous ne voulez pas le perdre!.. c''est votre ami !..

— Mon ami!.. Je le hais, je le hais plus que je ne peux vous le dire!.. Vous ne savez donc pas que cette amitié que j'affecte est un masque étouffant, que j'ai hâte de briser!.. Mon ami! Cyprien!.. Vous raillez, Augusta?,. Je Tabhorre ! voilà plus de quinze ans ([uc je l'abhorre !.. C'est une haine tenace et profonde qui a grandi avec moi, qui sV^st envenimée dans mon àme avec rage, et qui n'en sortira qu*'avec mon dernier souHleî.. Apprenez tout le mal ([u il m'a fait... et vous comprendrez que je dois le haïr : Au collège, il n'*y a pas d'humiliation ([u^il m\ait épargnée , pas de blessure qu'il n'ait faite à mon amourpropre!... Il était plus fort que moi... il me

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