II
210 LA RENTE VIAOtllE.
battait! On Taimait, lui, et tout le monde avait de Tavcision pour moi! Oh! tout ce que j''ai souffert de plus affreux dans mon existence , tout cela vient de cet liomme ! Nous étions ennemis dès Tenfance; ma poitrine porte encore la marque d'un coup de fleuret qu'ail ma donné un joui-, dans notre premier duel... Mais c'est le cœur surtout qu"'il a blessé! et cette blessure-là ne se fermera jamais ! Ce n'*est pas tout!... après notre sortie du collège, je l'ai trouvé encore sur mon chemin... On aurait dit qu''il hifaisaitexprès. Oui !.. moi, j'étais pauvre, j*'avais à peine de quoi manger, de quoi me vêtir.. . et lui il était riche. Je le rencontrais toujours sortant fièrement du café de Paris, le chapeau sur l'oreille, en toilette élégante, avec des jeunes gens à la mode; il avait tant de bonheur et de joie sur la figure... et moi j'^avais la rage et le désespoir dans l'àmeî.. Au spectacle, toujours lui , en premières loges, avec des femmes éblouissantes de fleurs et de diamans, avec de belles enchanteresses qui p^avaient de sourire et d'amour (pie pour
LA RENTE VIAGÈRE. i2ll
lui... Moi, j'étais honteusement perdu dans la foule du parterre, et je grinçais des dents comme un damné !..0u bien, souvent je le voyais passer comme Téclairdans une brillante calèche... tandis que j'étais à pied, dans la bouc, et qu'ail me regardait avec mépris, comme un mendiant!.. Oh! voilà ce qui vous mord le cœur ! voilà ce qui vous torture î voilà ce qui vous humiHe, et vous met au niveau du ver de terre!., mais le ver de terre devient un serpentquelqucfois: il a du venin !.. Je le hais, madame, je le hais !!
— Vous me faites frémir ! oh ! pi lié !..
--' Mais ce n''est pas encore tout ; je ne vous ai pas dit mes plus atroces douleurs, mes plus cruelles humiliations!., si par hasard il m'arrivait de faire une de ces liaisons banales, auxquelles on ne tient guère lorsqu''on a joui des plaisirs du monde, mais qui pourtant sont le bonheur et le paradis pour un pauvre jeune homme altéré d'amour, pour un pauvre jeune homme qui n^l pas trouvé encore une àme où verser le trop plein de la sienne : Eh bien ;
''212 LA RENTE VIAGÈIIE.
je le roiicontiais toujours sur mon passage, il clail mon rival! 11 le faisait exprès, vous dis-je... il n'avait qu'à paraître et j'étais supplanté!.. Oh ! je n'^oublicrai cela de ma vie : Un jour... écoutez, madame, une belle et voluptueuse créature, une femme pres- (juc aussi charmante que vous, Augusta, mais elle n'avait point rinnocence... N'importe ! je Taimais... j'hélais aimé, enfin! Je touchais au bonheur, peut-être... Eh bien ! voilà qu'il parait, cet homme : et tout de suite il est aimé! on me dédaigne, on me lepousse... et toutes ces joies inelTables (pie j'avais rêvées si long-temps dans mes nuits brûlantes, tout cela mYchappe et devient son partage en quehjucs lieures !.. Et de (pielle manière elle m^i chassé, la misérable femme ! quellevicloire pour lui, etpourmoiquelopprobe!..!\lais ce n'est rien encoreau moins cette fois!., ce n''é(ai( ([u'unc malluMireuse courtisane (pii ne méiitait pas un regret, pas un soupir... Je Pai bien vite oubliée. Mais vous, sé''cria-t-il avec une ardente véhémence , vous, Augusta... vous si belle et si rayonnante! vous qui
pouvez avec un regard nous faire bons ou méchans !.. Oh î voilà ce que je n'oublierai jamais!.. Eh bien! je vous rencontre un jour,., rappelez-vous ce jour... Oui, je vous sauve... Vous mY'blouissez les veux et le C(cur... dès ce moment, je vous aime .. Et tout à coup, je vois Cyprien!.. Toujours hii ! Oh ! ([uel orgueii dans son visage! il arrivait au galop sur un cheval magnifique, dans un costume plein d''élégance... et moi, j'étais couvei't de poussière, j'avais un affreux cheval de manège! je compris alors toute mon infériorité; vni coup d'œil me suffit pour lire dans votre ànie et dans la sienne!.. Oh ! vous autres femmes, c'est que vous êtes frivoles... et vous donnez votre amour au fut rjui a le plus d'insolence et de luxe! Vous Taimiez parce qu'il était beau, parce ([u'il était riche! et je sentis redoubler ma haine pour cet homme...
Depuis ce jour, madame, non, vous ne pouvez imaginer tout ce que j''ai soulVert... Je vous le répète, cY^st le malheur qui m'a rendu méchant : aimé de vous, j'aurais été bon! toute ma haine alors, toute cette
haine que je porte à Cyprien, elle aurait pu se foudre aux rayons de voire amour! j'aurais eu de la pilié pour cet homme... je l'aurais plaint de n'élre pas aimé ! Mais vous l'aimiez, lui., je ne vous inspirais que de rhorrcur ! Pourtant, vous le savez, Augusta, je pouvais espérer, j'avais la promesse de votre père, c''cst moi qu''il voulait pour gendre, et je devais être riche... Mais, non, le sort me trompait, il se jouait de moi : toutes ces belles espérances, c''était pour mieux me désespérer! Du ciel, je suis retombé dans Tenfer!.. Oh! malheureux ! je me croyais au comble de la félicité humaine... Non!... j''avais bien la parole d''un père, mais je n'avais pas votre cœur, il appartenait à Cyprien! Et lui, qu**avait-il fait pour tant de bonheur?.. Est-ce qu'il vous aimait comme je vous aime!.. IMoi, je serais mort avec ivresse pour un seul mot d'amour tombé de votre bouche!.. Oh! si je l'entendais, ce mot, Augusta, continuat-il avec exaltation, quel torrent de joie coulerait dans mon âme!.. j''ou])lierais tout, je n\iurais plus la force de haïr... Dites
que vous m'aimerez peut-être un jour, oh! dites-moi cela... et j'attendrai...
— Je vous Tai dit, monsieur, interrompitelle d'un air triste et digne, je ne vous aimerai jamais, c'est impossible... L'*amour ne dépend pas de nous.
— Non, et la haine non plus! répliquat-il sourdement. Prenez garde , madame , j'ai soif d'*amour et de vengeance!... Je suis trop malheureux, je le suis depuis trop long-temps ! Tous mes jours ne sont que de longues souflVances !... Et si je vous contais mes nuits, Augusta... je brûle, je crie, je me tords les bras , je grince les dents avec rage, je m'arrache les cheveux... et tout cela, parce ([u'il y a sur la terre une femme que j'aime et qui ne m''aime pas ! Oh ! cVst folie! misérable délire!... mais enfin cette folie est plus forte que moi ! Si vous avez jamais aimé, madame, un seul instant, mettez-vous à ma place... et vous comprendrez peut-être une partie de ce que je souffre! vous comprendrez du moins tout ce que j'aide haine dans l'àmepour cet homme!...
Augusta était blanche de terreur.
— [Mais VOUS l'avez (lil, Gactan, murmurait-clic d'iuic voix presque clcintc, vous lui devez quelque reconnaissance... rappelez-vous ce duel : avec moins de générosité dans le cœur, il aurait pu vous ôter la vie !..
— EtcerteSjil aurait bien fait! réponditil amèrement. Il était dans son droit, et c'est un imprudent de m'avoir épargné... car je ne Taurais pas épargné, moi, je vous jure! Et vous dites que je lui dois de la reconnaissance!... Non, je lui dois la vie... et voilà pourquoi je le hais encore plus... c''cst un lourd fardeau que la reconnaissance, quand on veut haïr !... J'ai des passions vio-
. lentes, Augusla!.. C'est du feu qui brûle dans mes veines... il faut que j"'aime ou bien que je haïsse! Vous deviez être àmoi, vous disje, votre père le voulait... Eh bien! non... cette fortune ([ui seule pouvait melever juscju^i vous, cette fortune qui était celle de ma famille, qui devait être mon patrimoine, elle mY'chappe... et c''cst à l'assassin de mon ont le ([u'elle pasiC tout entière! Il a tout, lui, fortune et bonheur... et moi, rien que le désespoir et les larmes! Mais
non, je remercie Tenfcr, je pouvais cire encore plus à plaindre... si je n'avais pas eu le mo\en de me venger! INIais je Tai, ce moyen ... Quel bonheur! je suis venu à temps. Oh ! c*'était comme une voix secrète, comme un pressentiment fatal qui me poussait chez mon oncle à cette heure de nuit : j'entends des cris plaintifs, j'entre... et je le trouve luttant contre la mort, dans une alTreuse agonie... Il avait eu pourtant la force d'écrire cela, madame... il a pu désigner l'assassin !...
— Non, ce n'est pas! s'écrie-t-elle avec toute l'énergie de la conviction. Cette écri- . ture est fausse, je vous le répète... Et d''ailleurs, il suffit de réfléchir un instant pour être persuadé d''un tel mensonge : cette page accusatrice, vous l'aviez sans doute quand les soupçons du meurtre ont plané sur vous... pourcjuoi donc alors n'avoir pas montré celte preuve si accablante, pour vous disculper victorieusement et i)crdie votre ennemi?... Si vous ne Favcz pas fait, c'est que vous lie pouviez pas le faire...
— Ccstquc je ne voulais pas... réplique-
t-il, les dents gi inçanles. Il me fallait une vengeance plus complète! Alors j'aurais bien fait tomber la tète de Cyprien... mais j'aurais eu entre vous et moi comme un fleuve de sang ! entre nous deux j'*aurais mis un cadavre... et vous n'auriez pu jamais m''appartenir! Il me fallait votre amour, ou du moins, Augusta, votre possession !...
— Horreur !
— Voilà pourquoi j'^ai mieux aimé souffrir encore, voilà pouri[uoi je me suis tu!... J'avais Pair d*'ètre la victime, n''est-ce pas?.. etj''aurais été le bourreau si j'eusse voulu ! Vous avez peine à comprendre ma patience..c'était bizarre en eifet: moi qui songeais à me défendre, au lieu d''accuser, et qui donnais des raisons très logiques à ces bonsjuges pour faire éclater mon innocence, ([uand je n'avais qu'un mot à dire, quand jen\ivais qu'à montrer ce portefeuille! Je ne Tai pas fait pourtant...
— Et vous ne le ferez pas!... s''écria-tclle d'une voix suppliante. Ce serait infâme!...
— Et ce (ju'il a fait, lui, n'cist-cc donc
pas infâme?... Mais ne discutons pas là-dessus : je suis peu sermonneur, et je laisse à messieurs les procureurs du roi le soin des réquisitoires; je ne prétends pas du tout me faire le champion de la morale. Écoutez, Augusta : nous allons nous arranger le
mieux du monde ; voilà mes conditions
bien entendu que je vous rends ce portefeuille, ou je l'anéantis devant vous...
— Oh! merci! merci! dit-elle dans un élan de reconnaissance. Brûlons ce portefeuille, et vous serez notre ami, Gaétan, notre sauveur... Donnez, donnez!...
lu elle tendait les mains.
— Un instant, chère belle... il faut d'abord signer nos conventions : je vous donne ce portefeuille, très bien; mais vous, Augusta, que me donnerez-vous en retour?...
— Oh! toute ma reconnaissance, ets*'illc faut, ma vie !...
— Je n'en demande pas tant, pauvre ange, répli([ua-t-il avec un sourire significatif et plein (rinsolcnce. Seulement, un peu d'amour
— Infâme ! sYciia-t-cllc cii le repoussant.
Et son beau vi5a£i;o, tout-à-rhcuie pale comme Talbàtre, devint tout à coup rouge et brillant crindii^nation.
— Infâme ! infâme !...
— Allons, pas de pbrases!... je vous adore, et tout ce que vous pouvez dire, madame, tout votre courroux, toutes vos injures, ne feront qu'irriter mon désir!... Croyez-moi, faites ce que je vous demande, ou je £;arde ce portefeuille...
— Je vous en conjure, Gaétan, laissezvous flécliir !...
— Non... j'ai tout pesé, ma résolution et^t prise, elle est inébranlable. Dussé-je périr, Augusta, dussé-je faire deux cadavres, Cyprien et moi... dussé-je vous tuer vousmême, n'importe! il faut que je vous possède, ne fiit-ce qu'un moment!...
— Mais c'est Iiorrible !
— T) accord ; c'est un marché que je vous propose : acceptez, ou refusez...
Elle sanglote, elle pleure, elle supplie : Gaétan demeure insensible.
LA RENTE VIAGÈnE. 221
— Cest à vous de bien voir , madame, si vous tenez à Thonneur et à la vie de Cvprien. Accordez-moi ce que j'implore, et personne au monde ne se doutera jamais de la moindre chose ; je vous rends ce portefeuille, vous le jetez au feu... et vousn''avez plus rien à craindre absolument. Si par hasard vous n*'étie/- pas sûre de ma discrétion, de mon silence, qu''importc! puisque je n''aurai plus de preuves : alors vous pourriez me jeter à la face le nom de calomniateui-, et je n'aurais pas un mot à dire. Il mesemble([ue tout cela mérite quelque réflexion... et vous réfléchirez... l)''ailleurs,je vous donne le temps de rélléchir : j'aime beaucoup mieux attendre, pour obtenir de Tamour ou de la raison ce que je pourrais arracher à la peur. C'est un tiésor inestimable, sans doute, que j'ambitionne, mais il n'aura de prix à mes }eux ((ue s''il m'est accordé sans trop de répugnance. Cependant j''espère, madame, que vous serez prudente, et que vous ne laisse r^^zdeviner à personne ce qui se passe entre nous deux : vous comprenez qu''il est fort iniportant ([uc vous
soyez toujours la même pour moi... aux yeux du monde, surtout!... Je serai donc, comme par le passé, votre ami intime, c''està-dire, Tami de la maison , et je viendrai, comme à l'ordinaire, à toute heure, dans la journée, le soir, enfin que vous soyez seule ou non...
— Oli! maintenant;, c''est impossible!
— Je vous demande pardon, répliqua-t il avec une fausse douceur pleine de menace, cela doit être ainsi. D''aillcurs, soyez tranquille, oh! parfaitement tranquille... Sur rhonneur! je ne prendrai rien de force... c'est par trop ridicule, c''est pitoyable... Je veux de la bonne volonté : n*ayez aucune espèce de crainte. Et puis, je compte beaucoup sur le portefeuille en question, il vous donnera de bons conseils, lui : il vous dira que dans cette vie on doit se plier aux circonstances. La vertu, sans doute, est une fort jolie chose; mais parfois, il faut savoir faire de nécessité vertu... Je me contiendrai, je vous le jure : tachez donc aussi de vous contenir. Je serai très calme, très aimable, je ferai bonne mine à Cypricn... et
tout ce que j'ai de haine au fond du cœur, je le refoulerai, madame... poursuiviL-il d'un air sombre.
ÎMais presqu''aussitôt sa figure s'illumina d'un sourire étrange et satanique.
— Tenez, dit-il, avec une apparence de bonliomraie cruelle, ce n'est pas tiop d'exigence : je vous donne trois mois pour vous décider...
Elle fondait en larmes.
— Au nom du Ciel ! rendez-moi ce portefeuille !...
11 se leva brusquement et fit quelques pas vers la porte.
— Vous savez ce que vous avez à faire, madame... il est à vous, quand vous voudrez...
— Oh ! vous êtes impitoyable î vous avez un cceur de bronze!. .
— C'est très possible ; mais il ne faut qu^ine [îarole d''amoui', un doux regard, pour l'échauffer, madame, et Pamollir, ce cœur si dur (jni pourrait fondre aux rayons de vos yeux!... Vous êtes belle, Augusta, vous êtes belle.., mais sovez raisonnable et
22i LA RENTE VIAGÈRE.
sage... Adieu! je vous laisse réfléehir... A ce soir !...
Puis, se pencliant vers elle, il lui prit une main qu'il porta galamment à ses lèvres : mais elle la relira vivement avee un geste d'horreur.
— Oh! vous êtes imprudente! ee n*'est pas ainsi qu'il faut se quitter! entre amis intimes !... il faut avoir un peu plus d'empire sur soi-même. Heureusement que la faute n''est pas grave, nous sommes seuls; mais s''il y avait ici du monde, ([ue diraiton? que i)enserait-on ?... Au surplus, songez-y hien, si vous m'infligiez une pareille avanie devant témoins, je n'aurais pas grand''peine à me justifier... j'ai pris toutes mes mesures; n''ouhliez pas, madame^ que j^ii toujours sur moi le portefeuille!...
— Oh! dit-elle, vous êtes un démon!
— Et vous, un ange! ré[)li(iua-t-il avec un mélange de galanterie et de sarcasme.
Et, en parlant de la sorte, il lui prit une main (ju'il appuya contre ses lèvres hriîlanles; et cette fois, elle ne fit aucun cllort pour la retirer.
LA FxENTE VIAGÔIVE. 225
II partit.
Madame de Rochcpont demeura seule, immobile et pl(3ngée dans un sombre desespoir.
Des affaires d'intérêt rappelèrent bien-* tôt à Paris M. et madame de Rochepont; Gaétan Chaulieu était retourné en France quelque temps auparavant. Pendant Tabsence de Cbaulieu, la pauvre Augusta avait respiré enfin, libre des continuelles obsessions de ce farouche adorateur, qui lui
ti-2H LA r.EKTE VIAGÈr.E.
|iail;'.il (r;;n)Oiir avec un lant'^n^c plein de nieiiacc. Ce (ut donc pour elle un giand soulagement de ne plus voir un être qui lui faisait lioncur; mais bientôt de vagues in- (piiétudcs l'agitèrent, et elle fut en proie à de plus cruelles angoisses : elle tremblait toujours que, dans un mouvement de fureur vindicative, Gaétan ne remit entre les mains de la police le portefeuille accusateur. Cette crainte devint même si forte et si poignante, que madame de Rochepont se mit à regretter le départ de Chaulieu, et ne fut pas fâchée de revenir à Paris. Elle espérait encore, au fond de son âme, qu'à force de larmes et d'instances suppliantes, elle parviendrait à fléchir Gaétan, à retirer de ses mains ce témoignage terrible qui, d''un moment à l'autre, pouvait s''élever contre Cypricn.
Dei)uis quelques semaines M. de Piochepoiit était plus calme et moins sombre; il avait un sonuueil moins agité, mais des rêves sinistres paraissaient le tourmenter encore : quand il dormait, sa respiration était haletante, ses mouvemens convulsifs;
LA BENTE VIAGÈRE. 2^20
et, la nuit de même que le jour, son visage élait pâle et décomposé. Comme on ne pouvait savoir tout ce qu'il souiïrait moralement, on croyaitCyprien attaqué d'une maladie mortelle, et tout le monde le plaignait sincèrement ; car il suflisait de le connaître pour Taimer; et Ton murmurait à voix basse en le vovant : Pauvre carcon 1 hélas! mourir si jeune! lui, riche et beau, spirituel, aimable, qui pouvait être si heureux avec une femme comme Augusla! Et Ton ajoutait : Pauvre iYugusta, mariée à peine, et déjà veuve!
Chaulieu était comme autrefois très assidu dans ses visites au jeune ménage : il semblait aimer prodigieusement Cyprien, il Taccablait de soins extraordinaires, des plus charmantes prévenances; il s''e(ror(ait continuellement de le distraire, il faisait tout son possible pour lui procurer quelques plaisirs; et Cyprien qui, malgré toute sa reconnaissance, éprouvait un fiisson involontaire cha(iue fois qu'il apercevait Gaétan, Cyprien lui, s'accusait d''ingratiludc : il aurait voulu l'aimer davantage; il
230 LA BENTE VIAOtRE.
trouvait son amitié froide auprès de celle de Gaétan. Mais celui-ci était pour Cyprien comme un remord éternel et vivant : le neveu apparaissait devant les yeux du coupable comme le spectre de Toncle!.. il y avait, d''ailleurs, une vague ressemblance entre Gaétan et le père Chaulieu ; sans la différence d'âge même, elle eût été frappante : c''est au point qu''avec la moindre imagination, on aurait pu très bien croire que le sombre Gaétan était le fruit des amours de ITIarpagon, sans doute avec quelque nymphe ou déesse mythologique, comme Achille était fils de Pelée et de Thétys, Énée , fils de Vénus et d''Anchyse. Tout cela vraiment était fort possible ; mais c'est un mystère , d'ailleurs peu important, qui n'a jamais été parfaitement éclairci.
Chaulieu observait, à Tégard d''Augusta, des manières pleines de réserve et de conve" nance, lorsqu''il y avait du monde avec eux ; tou3 ses regards, toutes ses paroles, ne contenaient rien que l'expression d'une galanterii; tort aimable, mais innocente et
permise, sous laquelle on n''aurait jamais deviné tout ce qu^il y avait d'^amour et de haine, de rage et de concupiscence au fond de cette âme téûébreuse. Alors Augusta s'^efforçait de répondre à la feinte courtoisie de Gaétan, par un sourire qu'elle s''étudiait à rendre doux et affectueux, plein de grâce et de bienveillance; parfois même elle employait une espèce de flatterie : elle adressait à Chaulieu des paroles mielleuses, des complimens timides, qui le gonflaient de joie et d''orgueil; chose étrange, elle lui faisait pour ainsi dire la cour. Mais, du moment qu'ils se retrouvaient seuls , les rôles changeaient tout à coup : elle devenait pâle et tremblante; elle voulait s''enfuir, et Gaétan la retenait d'un mot!., il la suj)pliait de rester; mais c''était moins une prière qu*'une menace. Il lui pressait la main avec transport; et son langage, tout à riieure modeste et réservé, prenait quelque chose d''étrange et de hardi; ses yeux brillaient comme deux flammes ; les muscles de son visage s''agitaient convulsive-
ment; et, d'une voix pleine de luxure et d''efTronterie, il murmurait:
— Augusta, je meurs d''amour... C'est une passion profonde et incurable, une ardente soif de bonheur, qui ne pourra s'éteindre que dans vos bras!...
Puis, se rapprochant de la malheureuse femme toute frémissante, il lui prenait encore les mains; il les brûlait de baisers: alors elle n'^avait plus la force de contenir sa colère indignée ; et les expressions les plus amères, les plus flétrissantes, s'échappaient de ses lèvres comme un torrent.
Chaulieu demeurait immobile et froid ; puis, quand elle avait parlé, il répondait avec une méchanceté glaciale, en tirant de sa poche le portefeuille de Cyprien :
— Songez-y bien , madame î je vous avais donné trois mois ; il n'y a plus que six semaines...
Augusta, tout en larmes, le conjurait, les mains jointes, d'*avoir pitié d'elle; elle tombait à genoux; mais lui, souriant d''une manière infernale, remettait le portefeuille dans sa poche en disant:
— Il n'y a plus que six semaines ! . . .
Tandis que cet homme cruel torturait ainsi Tinfortunée Augusla, en la menaçant toujours de ruiner son bonheur, de la perdre avec son époux, lui non plus, il n''était pas tranquille, il n'hélait pas heureux : on le tourmentait cruellement aussi. Un personnage, qu'il aurait bien voulu savoir au fond de la mer, Tassiégeait d'importunilés continuelles : c''étaient lettres sur lettres, plus impérieuses, plus exigeantes les unes que les autres; et, quand Chaulieu nes^mprcssait pas de satisfaire aux demandes d'argent, une autre lettre survenait bien vite, effrayante et laconique. — Arrangez-vous, écrivait-on; c"'est votre affaire, et non la mienne. Moi d''abord, tu sais, Gaëtan, je n'ai rien à perdre...
Quckjuefois Gaétan roulait dVtranges idées; c'était, dans sa noire cervelle, un bouillonnement de projets contradictoires; il se demandait bien souvent s'il ne ferait pas mieux d'acheter la fortune au pi ix de ce portefeuille; car, il ne pouvait espérer!.. Augusta ne lui céderait jamais de bonne
grâce; elle céderait bien certainement un jour ou Tautre, mais avec horreur, avec épouvante ! Il n'aurait donc qu^ine statue insensible et froide entre ses bras : beau triomphe ! Ne vaudrait-il pas mieux se venger de Forgueilleusc, la réduire à la misère ! Il n''avait pour cela qu'une parole à dire, sans doute : et Cyprien achèterait le silence avec toutes ses richesses; il donnerait toute sa fortune pour ce portefeuille. Mais non, ce n'est point assez pour Gaétan: il veut Augusta, elle seule au monde! Tout ce qu''il y a d''or sur la terre ne le ferait pas renoncer à la possession de cet ange!
Chaque jour cette passion devenait plus dévorante : c''était dans sa poitrine une flamme inextinguible, un charbon dVnfer qui le rongeait sourdement : son visage avait pris une teinte sombre et terreuse ; ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, lançaient de plus sinistres éclairs; on remarquait dans toute sa personne un rapide et singulier dépérissement; et, quand il s'approchait d'Augusta, quand il entendait le frôlement de sa robe , quand
il touchait cette main blanche et délicate, alors ses artères battaient avec une force inconcevable , et son cœur bondissait à rompre ses cotes, comme sous les déchiremens d''un anévrisme. Certes, un pareil amour dans une au Ire âme aurait bien mérité quelque pitié; car c'était un vautour attaché à ses entrailles ; c''était comme cette robe empoisonnée de Déjanire, qu^on ne pouvait plus arracher du corps qu''avec des lambeaux de chair et la vie! L''organisation decejeune homme était forte et puissante, et c''est avec rage, avec délire , qu'ail désirait la possession d'Augusta. Tout souffrait horriblement dans ce malheureux : Timagination, le cœur et les sens.
Il redoubla d'instai.ce auprès d'elle ; mais, à mesure qu'il Faimait davantage, il était moins menaçant : alors elle savait prendre sur lui un certain empire, un immense avantage, au moyen d'une conduite habile et presque diplomatique, qui pourtant n'excluait pas la franchise et la dignité. Elle si chaste et si pure , si noblement cxpansive, elle possédait^ comme toutes
les femmes , ce merveilleux instinct de fine et adroite coquetterie qui (ne promet rien, et ne décourage pas néanmoins, quelquefois par bienveillance et délicatesse, mais plus souvent par calcul et pour ne pas faire un ennemi d'un ami.
Cependant le terme Aital approchait, et Gaétan ne se trouvait guère plus avancé* Alors ses fureurs recommencent; il menace. Un jour même il entra chez Cyprien avec un bouillonnement de haine et de vengeance, qu'il avait peine à contenir; sa physionomie exprimait un mélange indéfinissable d'ironie , de soufiVance et de méchanceté. Cyprien , toujours malade , était avec sa femme, son beau-père et M. Calvisart. La conversation ne semblait guèreanimée ; on causait de choses et d'autres passablement insignifiantes. Mais, après quelques paroles anèctucuses échangées entre les deux camarades, Gaétan, sans ménager beaucoup la transition, fit brusquement tomber l'entretien sur les originalités du père Chaulieu : c'était d'ailleurs son texte (avori , quand il voulait enfoncer le poignard jus-
LA TENTE VIAGÈHE. 257
qu'au manclie dans le cœur de Cypiicn. Il se mit donc à fîiiie , comme de coutume, réloge de son oncle , qui , disait-il , avait deux passions très fortes : l'argent et la îuvtholo^ie.
— Du reste, continuait Gaétan avec un léger soupir, je l'aimais de toute mon àme, le pauvre homme ! A tout prendre, c'était un excellent oncle, malgré son avarice. Certes, il y a beaucoup de neveux , à ma place , qui lui auraient gardé rancune; car enfin, vous m'avouerez que c'est un peu dur : on n'a qu'un oncle, un oncle millionnaire encore, et l'original place tous ses biens en viager! ÎMais bah! je m'en console; Dieu merci! je ne suis pas intéressé; et à quelque chose malheur est bon!., je n'ai point hérité, c'est vrai; mais au moins j'ai eu la consolation de voir les écus du pauvre oncle passer dans le coffre fort de ce clier Cyprien.
Cyprien frissonne. Augusta l'a senti frémir. Elle se penche vivement vcrsChaulieu, et lui dit à l'oreille d''une voix émue : #— Je vous en prie... ne parlez pas de
votre oncle... Cherchez un autre sujet de conversation...
Mais Gaétan n'a pas Tair de Tentendre; il feuillette avec indifférence un album qu'ail vient d''apporter, et dit en se rapprochant de Cyprien :
— Ce malheureux oncle! Je pense à lui bien souvent je vous jure; il a fini si misérablement! J'étais désolé de n'avoir pas son portrait : j'avais bien cette affreuse miniature, vous savez, Cyprien?.. mais elle ne lui ressemblait pas le moins du monde. Enfin pourtant, à l'aide de cette détestable caricature, et à force de souvenirs, voilà ce que j''ai dessiné : hein I qu'yen ditesvous?...
En même temps il présentait Talbum ouvert à Cyprien.
Celui-ci pousse un cri terrible, et, se levant avec une fureur inexprimable, il est prêt à s'élancer contre Gaétan : Chaulieu recule, mais sans frayeur, sa physionomie est calme; seulement, elle exprime un mélange de surprise et de pitié affectueuse.
Et Cyprien disait avec épouvante eu marchant à grands pas dans la chambre :
— Cest lui ! c''est lui ! je ne veux pas le voir!...
— Mon Dieu, qu'est-ce donc? dit M.
Calvisart d''un accent ému.
— Mon ami ! mon gendre ! ajoute le baron.
Et Cyprien continuait à marcher avec des mouvemens convulsifs; il poussait des cris lamentables; il se tordait les mains.
— Mon gendre est fou! pensa le baron.
— Ah ! mon Dieu , qu''avez-vous fait I dit madame de Rochepont en regardant Chaulieu avec une douloureuse amertume.
Celui-ci demeurait calme et presque impassible; il n'avait pas l'air de comprendre que tout ce délire était son ouvrage : il n''avait pas même fermé son album. Ce dessin représentait le malheureux vieillard sur son lit de mort : la ressemblance était frappante! C'était bien la chambre, Talcôve noire et profonde, et ce chaos d'affreuses bardes, de redingotes fourrées, de hou|)peIandes; ces vieilleries de tout genre
{rnînnnt sur les meubles, encombrant les sièges, pendues au mur comme des haillons ou dos toiles d*araignéc : on voyait le père Chaulieu immobile et couché sur le dos, les yeux sortis de la tète, la langue aflVeusement tiiée et bleuâtre, le visage livide et contracté, les mains raidies et crochues comme des griffes; on remarquait aussi la fenêtre ouverte, cette fenêtre par laquelle Cyprien s*'était brusquement sauvé lorsqu'il avait entendu quelque bruit.
Et les veux de Cvprien revenaient tonjours se fixer malgré lui sur l'épouvantable image; il était pâle, effaré, hagard.
— Cachez cela I... Je vous en conjure... dit madame de Uochepont en voulant fermci* Talbum.
Gaétan ne lit aucune résistance ; il abandonna Talbum aux mains d'Augusta : son élonnement parut au comble; et, secouant la tête d'un air mélancoli([ue, il murmura:
— Pauvre Cyprien !
M. Calvisart et le baron de IVanqueberg, s'étaient d''abord élancés vers Cyprien avec dcsparoles consolantes c( pleines d'in*
LA RENTE VIAGÈHE. 241
térét ; mais il s*'écriait en les repoussant Tun et l'autre :
— I^aissez-moi ! laissez-moi!... je veux
mourir!...
Augusla sanglotait; on ne peut imaginer une scène plus douloureuse. M. Calvisart sonna violemment : un domestique parut.
— Vite le médecin! dit M. Calvisart.
Et les transports de Cyprien devenaient
plus terribles : c'était un mélange de cris ])lainîifs et furieux, des larmes , des sanglots , des soupirs ! . . Enfin il tomba comme anéanti dans un fauteuil. Gaétan, silencieux, les bras croisés sur la poitrine, avait l'air profondément désolé.
— Ah! mon Dieu, qu''ai-je fait! balbutia-t-il. Et c'est moi qui suis cause... Qui jamais aurait pu prévoir que ce dessin...
— Il n'en fallait pas davantage, ajouta ]M. Calvisart : tout le système nerveux est chez lui dans une irritation singulière, et les moindres chocs le désorganisent.
Le médecin arriva bientôt; il fit éloigner tout le monde, excepté madame de Hochepont. Mais avant de sortir, Chaulieu avait
242 LA AENTE VIAGÈRE.
dit quelques mots à roreille cPAugusta, qui rayaient fait tressaillir.
Cyprien demeura plusieurs jours alité.
Cette dernière crise avait eu plus de force et de gravité que les précédentes ; et, depuis ce jour-là , il sentit renaître tonte son ancienne antipathie pour Gaétan. Néanmoins, il s'^appelait ingrat dans le fond de son cœur, il s'*adressait de vifs reproches ; car jamais Gaétan n''avait semblé meilleur et plus dévoué, jamais plus tendre et plus affectueux ; mais Cyprien, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, ne parvenait pas à vaincre cette répugnance , et la vue seule de Gaétan sufiisait pourle jeter dans une sorte d*'épilepsie.
Enfin, répoque décisive arriva. Gaétan vint un soir chez madame de llochepont qu'il ti'ouva seule : après une journée de soudrance et de fatigue, Cyprien reposait. L'occasion paraissait favorable à Gaétan ; il employa tour-à-tour la prière et la menace; mais, n'obienant rien, il se dirigea brusquement vers la porte, et dit qu'^avant une heure il serait chez le procureur du roi. I
Madame de Piochepont courut à lui pour le retenir; elle le supplia tout en larmes, d'attendre encore. Elle était folle de désespoir, folle d''épouvante, et, dans son délire, elle pressait les mains de Gaétan ; elle ne faisait aucune promesse , mais un jour peutêtre, un jour il serait moins cruel!..
Gaétan ne voulait rien changer à ses conditions.
— Oh! quelque temps encore!... s'écriait Augusta. C'est une idée affreuse... laissezmoi réfléchir!... Mais non, c'est impossible!... jamais! jamais !...
Et Gaétan voulait sortir.
— Arrêtez î... arrêtez !... non, vous n'avez pas un cœur de roche !... vous êtes un homme!... Ce que je vous demande, c'est un délai... j''en suis bien sûre , je parviendrait vous fléchir... Oh ! vous auriez ma reconnaissance, ma reconnaissance éternelle!
Mais à ce mot de reconnaissance , Gaétan frappait du pied et murmurait d''une voix sourde :
— jNon , non, pas de milieu! votre amour, ou votre haine, voilà ce que je veux!
24 i LA RENTE VIAGÈRE.
Mais je vous en conjure, poursuivit-il avec une inflexion plus douce, laissez-vous attendrir, Augustal... Je vous aime... je vous adore!... c'est une passion qui me tueî... c'est du feu !...
Il se jetait à genoux en sanglotant.
— Non, je ne veux pas vous faire du mal, Augusta : je vous aime!... Ilélas ! hëlas ! voilà tout ce qui me rend méchant... Mais j'oublierai le passé, j'oublierai tout, oui tout... jusqu'à ma haine!., et vous n'aurez jamais eu d'ami plus dévoué que moi...
Il demeurait aux pieds d'Augusta pâle et frissonnante.
La malheureuse comprenait bien qu'il fallait plier, qu'il fallait refouler au fond de sa poitrine tout son courroux , tout son mépris. Alors elle laissait tomber sur Finfâme quelques doux regards, quelques douces paroles vagues et insinuantes , qui fascinaient ce misérable et comprimaient encore un peu son audace.
— Ilélas I hélas! disait-elle, vous le sa* vez-bicn, ce que vous demandez est impossible! Mon sang, ma vio, je vous les
donne... mais faire le sacrifice de mes devoirs, de ma réputation î...
— Augusta, Augusta, interrompait-il d''une voix haletante , personne au monde ne pourra le savoir...
— Personne? et moi ! répondait-elle mélancoliquement. Non, non, vous me m**aimcz pas, vous ne m''avez jamais aimée... vous ne seriez pas si cruel , vous ne m'imposeriez pas cet affreux marché!... Ce portefeuille, ohî rendez-le moi, je vous en supplie!... Gaétan, si vous aviez le moindre amour dans l'àme, oh ! voua auriez honte de recourir aux menaces, à la violence !...
— Eh bien ! Augusta , dites-moi seulement d"'espérer fixez vous-même un
terme... un an , dix ans, n'importe 1... Mais ditcsqu^in jour vous serez à moi!...
Augusta ne pouvait acheter le bonlicur et la vie de son époux au prix d'un si lâche mensonge! bien des femmes sans doute, en pareille circonstance , n'*auraient pas épargné des promesses arrachées par hi force ; mais elle avait trop de grandeur et de noblesse!.. L''infortunéc garda le silence;
un torrent de larmes fut son unique réponse.
Néanmoins, Chaulieu interpréta le silence de la pauvre femme très avantageusement pour lui-même; il crut seulement que Theure nVuait pas venue encore, mais qu'avec de la persévérance il obtiendrait la victoire. Il promit donc à madame de Rochepont de patienter encore , et sans fixer aucun terme cette fois, il dit que sa résolution était fixe, inébranlable : mourir ou posséder Augusta î
Quelques mois s'écoulèrent. Gaétan voyait chaque jour Augusta, et chaque jour il l'aimait davantage. Est-il donc possible que Tamour, ce feu sacré, brûle aussi dans le cœur d'un infâme! Gaétan n'était plus le même ; son langage était moins farouche, ses regards avaient moins d/'insolence , il était parfois doux et tendre, soumis et respectueux , auprès d'*Augusta : il avait réfléchi que les menaces et la colère ne valaient rien pour triompher d'une femme , et qu'un système , diamétralement opposé, serait sans doute plus efficace. Or, il se cou-
tentait la plupart du temps de soupirer avec amour en face d'Augusta, et de fois à autre, dans Tentraînement de son délire , il se hasardait à lui prendre une main ((u'il appuyait contre ses lèvres entlammées. Augusta ne retirait point toujours sa main , dans la crainte d'exaspérer Gaétan : elle aussi malgré toute sa profonde aversion, elle espérait qu''avec un peu d'indulgence et d''abandon qui ne rengageait à rien, elle obtiendrait beaucoup peut-être, en évitant de blesser Tamour-propre de cet homme.
Malheureuse femme! à force d''amour et de généreux dévouement, elle était parvenue à la dissimulation : mais qui aurait le courage de l'accuser! Elle voulait, elle voulait sauver l'honneur et la vie de riiomme qu''elle aimait !
Cependant, malgré tout son amour, bien qu*'clle eut doimé mille fois sa vie pour racheter celle de Cyprien, elle ne pouvait se défendre d'un certain eflVoi, d'aune vague épouvante, quand elle le voyait dans ses momens de délire, furieux, pâle, les yeux hagards, les poings serrés, et fuyant devant
2iS LA IVENTC VIAGÈRE.
un spectre imaginaire qui se dressait devant lui tout livide.
Car, elle n''en pouvait plus douter, Cyprien avait commis un meurtre ! Cyprien, ce cœur noble, cette ame haute, lui qu''ellc avait cru si grand, si généreux, eh bien ! il était [""assassin d'un faible vieillard ! il Pavait tué lâchement pour avoir ses dépouilles ! Oh ! c'était bien affreux, sans doute ! mais elle se disait amèrement dans le fond de son cœur, que , s'il ne Tavait point aimée, il n'aurait pas fait ce crime abominable; c'était Tamour, c''était le désespoir, qui l'avaient rendu meurtrier!.. Cyprien était bien coupable, et tout le monde devait le regarder avec horreur : elle seule devait le plaindre et Taimer davantage, peut-être, puisqu''il était si malheureux! Mais elle avait beau fiiirc, Augusta ne pouvait s''empécher de frémir, quand elle touchait cette main souillée d'un homicide; sa terreur même était parfois si profonde et si convulsive , (|ue Cyprien pouvait la remarquer : il crut s'apercevoir, en efl'et, qu''une métamorphose inconcevable venait
LA RENTE VIAGÈRE.' 2i9
de s'*opérer dans les manières dV\ugusta; elle semblait fair ses embrassemens. Une foiS; Cyprien, dans un accès de délire plein de souflrance, après une vision funèbre , s''était jeté tout à coup dans les bras de sa femme avec un torrent de pleurs : elle Pavait comblé de caresses douloureuses et tendres; mais dans ces caresses il v avait de répouvante.
Cyprien remarqua cette espèce de terreur, et, d'une voix creuse, l'œil fiT^c et sombre, il dit :
— Qu'as-tu donc? il semblerait que je te fais peur!...
— Toi! non. Quelle idée !
Et sa voix tremblait; sesjoues devenaient plus pâles.
— Mais, tiens, regarde, regarde-toi dans cette glace... ajouta vivement Cyprien. Tu es blanche comme une statue d''albatre!... Et ta main, elle est froide... Qi^as-tu donc?...
Elle balbutiait, tremblant toujours.
— Oh! si tu savais, Augusta, s'écrie- 1 -il comme dans un transport ^\(i fièvre, non, lu ne m\'iimerais plus.,.
— Quel désordre! mon Dieu, calmetoi!...
— C'est un mystère affreux!... N'importe ! c'est mon châtiment... il faut que tu saches...
11 allait parler.
— Non, je ne veux pas : je ne veux rien savoir, dit-elle en lui mettant une main sur la bouche.
— Je suis un misérable, Augusta! un infâme !
— Au nom du ciel, tais-toi! poursuivitelle d'aune voix presque éteinte. Allons, pas de folles idées!... Tu es en délire... Et tu veux cpic je ne tremble pas, que je ne sois pas effrayée... ô mon cher Cyprien, ([uand je te vois dans cette horrible agitation...
— Oh! ce n''cst rien encore que tout cela!... dit-il avec désespoir, en se posant une main sur la poitrine. C'est la, c''estlâ qu*'est tout le mal, toute la souffrance!... Oh! si tu pouvais savoir, Augusta, ce qu'ail y a d'horrible dans ce cœur !... Si tu voyais quelle souillure!... Elle est immonde, elle est sanglante ! Oh ! je te le dis, tu ne mjai-
merais plus !... N'importe ! c''est un poids qui rn''accable... il faut que je parle...
— Non, je t''en supplie...
— Augusta, tu feras bien de me haïr... Je suis un monstre !
— Tais-toi ! par tout ce qu'il y a de plus sacré, tais-toi! Si quelqu''un t'^entendait!... Mon Dieu, quelle démence!... Oh! tuas donc juré de me faire mourir! Cyprien, tu ne m'aimes donc plusî...
— Ne plus t'ai mer! s'écria-t-il en la serrant dans ses bras avec une tendresse convulsive , ne plus t'aimer! est-ce possible, Au^usta?... Pourrais-tu douter de mon amour?... Si tu savais ce qu'il me coûte!...
Et de grosses larmes ruisselaient le long de ses joues amaigries; il serrait plus ardemment Augusta contre sa poitrine : mais, dans ces chaudes étreintes , on aurait pu voir une douleur profonde, et la pauvre femme devait sentir battre et bondir contre son cœur, un autre cœur tout gonflé d'amertume et de sanglots. Augusta s'efforçait vainement de calmer Cyprien: elle le couvrait de pleurs et de baisers ; mais,
quand elle serrait ce malheureux entre ses bras, elle songeait en frissonnant au cadavre dont elle croyait sentir les mains glacées.
Heureusement Cypri«ii devint plus calme; la raison lui revint peu à peu : il comprit alors qu''il devait se taire, et que révéler ce noir secret à la candide et pure Augusta, c''était ruiner leur bonheur à tous deux.
— Non, pcnsait-il, qu*'elle n'apprenne jamais, l'infortunée, qu'elle estlafemme d'un assassin! Oh! que ne puis -je l'ignorer moimê e, ou Toublier !.. Hélas ! hélas!
Madame de Rochepont se retira dans sa chambre à coucher, bien triste, bien découragée au fond de l'âme; et toute la nuit elle put entendre marcher Cyprien , qui s'endormit de lassitude au point du jour.
Les médecins conseillaient vivement à madame de llochepont de faire tout son possible pour distraire Cyprien; n'importe quelle distraction : toutes étaient bonnes et salutaires pour Tarracher aux sombres pensées qui l'obsédaient. Apres une longue consultation des plus habiles docteurs, on
était généralement tombé d''accoid que cette maladie ne pouvait être qu'une espèce de spleen, d'humeur noire, àlaquelle il était difficile d'assigner une cause positive, et qui provenait uniquement peut-être d''une fâcheuse disposition à la misanthropie.
On engageait fortement Cyprien à fréquenter les spectacles et les concerts, à voir beaucoup de monde, à faire de longues promenades à cheval : ce dernier exercice était encore celui qui plaisait davantage à M. de Rochepont. Bien souvent, dans les belles matinées, il faisait seller une superbe jument anglaise, et s'enfonçait d''un galop furieux dans les plus sombres allées du bois de Boulogne : il allait comme le vent; et tous ceux qui le voyaient passer dans un nuage de poussière, le croyaient emporté par son clieval, ou le prenaient pour un fou.
Quant aux spectacles, ils n'étaient guère du goût de Cyprien; mais Augusta feignait d'*aimer toujours passionnément le théâtre, et son mari Ty conduisait pour lui complaire, riusieurs fois, voulant rester clicz
lui, il avait prié Gaétan d*'accompagner madame de Rochepont aux Bouffes, à l'Opéra, mais elle trouvait toujours un excellent prétexte pour rester à la maison, ou pour faire venir Cypricn avec elle.
Enfin, quatre ou cinq mois se passèrent sans amener de notables chance mens dans la position de Cyprien; il était, comme toujours, morne et farouche, fuyant le monde. I\ï. Calvisart était la seule personne qu**!! vit encore avec beaucoup de plaisir: quant à son beau-père, il le recevait avec une grande déférence , mais sans éprouver la moindic joie : il lui fournissait continuellement des sommes énormes, que celui-ci se gardait bien de lui rendre, et (jui donnaient au baron de Franqueberg un certain lustre dans cette haute aristocratie, qui maintenant s*'incruste à la finance. Cyprien faisait toujours le plus charmant accueil àGaclan; il s'^ellorçait de vaincre, ou de cacher au moins dans les replis de son cœur cette aversion injuste (ju'il se reprochait à Tégard de Chaulieu; il tâchait même de montrer plus de chaleureuse afleclion et de recon-
LA REKTE VIAGÈRE. 255
naissance à cet ami qu'il aurait voulu chérir davantage.
A l'entrée de Thiver, madame de Rochepont obtint de son mari qu'ils donneraient des bals et des concerts. Cyprien avait d'abord hésité long-temps: il avait en horreur tous ces plaisirs là, disait-il; mais sa femme lui fît observer qu'ail fallait bien accorder quelque chose aux convenances, et que, dans leur position de fortune et de rang, ils auraient mauvaise grâce à ne point donner (juelques bals : Cyprien avait donc consenti. Bientôt même Augusta parvint à prendre sur lui tant d'influence, (ju'il se laissa conduire presque tous les soirs dans le monde; et telle est la toute-puissance de la musique et du bal, que bien souvent Cyprien oubliait, au milieu de toute cette agitation vohiptueuse, le spectre hideux ({ui s'acharnait après lui. Kn outre, Augusta était si belle et si rayonnante ! elle était la reine de toutes les fotes, et Cyprien sentait parfois sa poitrine se gonfler de bonheur et d''orgueil; mais cet orgueil , ce bonheur, étaient courts et s'évanouissaient comme
un éclair. Cependant Augusta, poétique et légère comme une sylphide, se laissait emporter an tourbillon de la valse, et la malheureuse avait la mort dani Tàme ! A la voir ainsi tout insouciante, abandonnée à CCS frivoles plaisirs, on n^aurait jamais deviné, sans doute, qu'acné jouait un rôle bien douloureux dans un drame épouvantable.
Et Chauîieu, immobile et debout dans un coin du salon, la suivait dVn regard dévorant, comme le vautour qui cherche à fasciner la colombe; elle essayait, mais en vain, de fuir cet œil plein de flamme et de convoitise. Gaétan voyait avec une sombre colère tous ces jeunes gens nobles et beaux, qui remportaient sur lui de toutes les manières, s'empresser autour d'Augusta, qui dansait et valsait avec eux sans jamais refuser; et le démon de la jalousie torturait Gaétan : car il s'apercevait bien que cette déhcieuse créature était le point de mire et le centre de tous les hommages, de toutes les séductions, de tous les soupirs. Cyprien, lui-inc me ne pouvait triompher d'un certain dépit, (piand un jeune et brillant
valseur emportait dans son vol Augnsta, qui se livrait mollement à la cadence harmonieuse; et puis alors, il y avait tant de flamme et d'*amour dans les veux du valseur, tant de grâce et de voluptueuse innocence dans tous les mouvemens^ dans toutes les poses d'Augusta, et le bras qui s'arrondissait autour de sa taille svelte, paraissait tant frissonner de plaisir, que Cyprien détournait parfois la tête et sentait s'élever en lui desmouvcmens jaloux. Du reste, malgré toute sa générosité, toute sa noble confiance, il avait toujours eu, sans le savoir peut-être, beaucoup de penchant à la jalousie: jusqu'alors cette passion, qui n'^est à vrai dire, qu'une surabondance d'^amour, n'avait pas eu l'occasion de se développer dans le cœur de Cyprien; mais elle y était en germe et n'attendait qu^in souflle pour éclore. Néanmoins, il réunissait toutes ses forces pour étouffer un sentiment qu'il trouvait absurde, misérable et indigne de lui; il se prenait en pitié. D'ailleurs, il savait bien qu'ail n'*aurait qu'une parole à dire, et que sa femme renoncerait immédialemcnt à la valse, au
monde, à tout enfin, pour lui épargner une contrariété, un soupir; mais il aurait eu honte de faire une pareille demande; il se trouvait cruel et défiant, il se trouvait injuste, égoïste. — Elle est jeune, pensait-il, elle est femme, et son cœur est pur comme le ciel!., rien ne rempoche de goûter le plaisir; elle n''entend pas une voix mourante qui lui crie: Assassin! elle ne voit pas un cadavre à ses côtés ! Ah ! pourquoi la priverais-je de toutes ses joies innocentes !..,
On était alors dans le carnaval. Cyprien de Rochepont, cédant aux instances de sa femme , devait donner un grand bal masqué : elle espérait que tout cet éblouissement de lumières et de costumes, ce délire, cette ivresse d''une orgie de bonne société, parviendraient à distraire Cyprien et produiraient sur lui une heureuse diversion. On faisait de magnifiques préparatifs: les salons étaient richement décorés, le vestil)!ile , l'escalier, rantichambrc, étaient pleins de (leurs et de candélabres ; ce devait être qucl([ue chose de véritablement roval que cette fête.
LA RENTE VIAGÈRE. 2o9
Trois semaines à peu près avant ce bal , M. de Rochepont avait reçu une lettre anonyme qu'il avait dekhirée avec indignation. Cette lettre, il y pensait toujours malgré lui ; elle le torturait profondément! c'est une idée qu''il ne pouvait secouer. Cette lettre était conçue de la sorte :
(( On en veut à votre femme, c'est moi « qui vous le dis : surveillez-la, et surtout « ne la laisez jamais sortir seule. II y a quelce qu\in qui Taimc comme un possédé ; je' (( ne vous le nomme pas, vous connaissez (c le masque. Silence! ne parlez à qui que (( ce soit de Tavis charitable que je vous « donne; mais observez madame. »
Cette épître, d''ailleurs, était iVun style et d''une orthographe qui ne devaient pas lui faire accorder grande conliunce. Cyprien pensa d**abord que ce devait être Touvrage de ([uelque domestique renvoyé, et il n''y attacha point la moindre importance. En efl'et, une pareille snj)position
2G0 LA RENTE VIACtRE,
n'hélait guère invraisemblable; quelques jours auparavant, Cyprien avait mis à la porte un de ses gens, dont la mauvaise conduite avait exigé cette rigueur ; cet bomme était ivrogne et insolent; il avait quitté la maison en proférant des menaces épouvantables, et en murmurant qu"'il savait certaines choses, et qu''il pourrait bien les dire si on le poussait à bout. Ces dernières paroles avaient même produit sur M. de Rochepont un effet terrible : non pas qu''il y crût voir la moindre allusion à sa femme; mais lui, dans son affreuse position, avec sa conscience inquiète et troublée , il s''imaginait toujours qu'ion voulait parler de son crime, et que ce crime était connu de tout le monde!...
Néanmoins, cette lettre fut mise en pièces et jetée au feu par Cyprien , qui la recardait comme Tœuvrc (Fune basse et impuissante veni^eance; mais il ne pouvait Toublier, et, chaque fois qu''il allait au bal avecAugusta, il la suivait des yeux avec une douloureuse inquiétude, et des frcmissemcns de colère a£;itaient ses muscles,
quand on parlait trop long-temps à sa femme avec une certaine afrectation galante. Un soir même, hors de lui , il s'était penché vivement à Foreille d'Augusta, et lui avait dit d'une voix tremblante et sourde qu'ail voulait s'en aller. Justement la semaine suivante Gaétan fut plus assidu que jamais auprès d''Augusta; il restait des journées entières avec elle, et, las de ne rien obtenir encore , sa familiarité commençait à devenir insolente. Madame de Rochepont ne savait comment se débarrasser de lui : elle aurait bien voulu pouvoir le faire jeter dehors; mais cYtait chose impossible ; et, soit crainte, soit lassitude, elle repoussait moins vivement cet homme qui, malgré les larmes et les supplications d''Augusta, se précipitait à ses genoux et les couvrait de baisers : c'*était devenu même une faveur presque banale pour Gaétan qui voulait avoir davantage. Mais les jours, les semaines , les mois sY^coulaient, et Chaulieu voyait s''éloi^ner sans cesse un bonheur qu'il se croyait toujours au moment de saisir; etqu''il ne pouvait utlcindre.
LA BENTE VIAGÈRE. 1205
Enfin, il survint une circonstance presque indifférente qui Texaspéra : depuis plusieurs jours, Cyprien semblait avoir beaucoup de froideur pour sa femme; il lui avait à peine adressé la parole , il la re^^ardait à peine ; et pourtant madame de Rochepont ne Tavait jamais entouré de plus d'égards et de tendresse. Un nuage plus sombre enveloppait le front de Cyprien ; il demeurait enseveli plus profondément dans ses noires idées. Mais tout à coup, après un long silence morne et méditatif, il se retourne vers Augusta, il la voit qui pleure , leurs yeux se rencontrent; il pleurait aussi Et Cyprien, emporté d^in
élan magnétique, s'élance et tombe aux genoux d''Augusta, en s'écriant:
— Cher ange, oh ! que je suis injuste ! tu es malheureuse... Je ne suis pas digne de loi... Oh! pardon î pardon ! je souffre tant!...
Et toujours agenouillé , il l'inondait de larmes ; elle se jette convulsivement dans ses bras, et c'est un mélange de pleurs et de baisers , de sanglots et de soupirs, au milieu desquels jaillissaient par inlervallcâ
2r>i LA RENTE VIAGÈRE.
des mots entrecoupés : — Augusta! — Cher Cyprien ! Oh! je Taime!... — Non, tu méritais mieux, pauvre femme... — Que dis-tu, Cyprien? je n*'aurais jamais aimé que toi !...
A Pinstant même entre Chaulieu : il venait d'entendre les dernières paroles d''Augusta. Il les voit dans les bras Tun de l'autre, et son cœur se brise de rage etd''envie. — Elle Paime !... pense-t-il. Et moi!... jamais!... Oh! malheur à eux!...
11 parvient néanmoins à masquer d''un sourire toutes les tortures de son âme ; il presse avec effusion la main de Cyprien qu''il embrasse!.. Mais Gaétan est résolu de ne plus attendre; d'ailleurs, un autre motif, bien plus puissant, Toblige à se hâter: s^il tarde encore, le fruit de ses noirs complots lui échappe ; il n'est pas seul possesseur du fatal secret : ce portefeuille qui ne Tabandonne pas, une autre personne encore sait qu'ail existe, ainsi que la déclaration du vieillard mourant. Oh! si Gaétan pouvait le connaître seul, ce terrible mystère! Mais il V a dans le monde un liommc qui le
LA RENTE VIAGÈRE. 2Go
connaît aussi, et c''est par la faute de Gaétan !
Quelques semaines avant cette dernière scène, M. et madame de Rochepont allaient à rOpéra; Gaétan les accompagnait. Le brillant équipage de Cyprien venait de s''arrèter devant le péristyle, et Chaulieu descendait le premier : tout à coup il s'entend appeler par son nom; il se retourne avec surprise, et voit derrière lui un homme à figure basse et repoussante, qu'il reconnaît tout de suite. Cet homme s''approchait encore de Gaétan, il se disposait à lui parler avec une expression de familiarité singulière; mais Gaétan l'arrête d''un coup d^œil : il lui fait un signe presque imperceptible que l'étranger semble comprendre.
— A demain! murmure à demi-voix la personne au sale accoutrement.
Chaulieu fait un mouvement de tête aflirmatif.
M. de Rochepont avait bien remarqué cette espèce de mystérieux colloque , qui venait d'avoir lieu entre Gaétan et cet
homme; il crut tout naturellement que ce dernier était quelque pauvre honteux , un de ces mendians en habit noir, au collet sjras, qui vous abordent pour demander l'heure en tendant la main; et, tandis que Chaulieu montait les marches du péristyle avec madame de Rochepont, Cyprien s'approche de l'inconnu qui ne bouc;cait pas, et lui met une pièce d''or dans la main.
Celui-ci, toujours immobile, le considère avec une surprise hébétée, sans dire une parole , sans le moindre mot de remer* ciement; puis, quand M. de Rochepont se fut éloie;né , le faux mendiant ouvre la main, et regarde Taumone qu''on vient de lui donner.
— De Tor! murmure-t-il avec un étonnement plein de joie. Tiens, mille tonnerres! en voilà un qui est généreux! Ils sont tous comme ra quand on i>e leur demande rien... Mais nous verrons Tautre miiliflor! A demain, bon!
En eflet, de grand matin Chaulieu avait entendu carillonner à sa porte , et son domestique était venu lui dire qu'un monsieur
demandait à le voir; mais, ajoutait le domestique, ce monsieur est fort mal vêtu, ses bottes ne lui tiennent pas dans les pieds, on voit par le trou de ses coudes que sa chemise n'a pas été blanchie depuis longtemps, et j^iésite à Pintroduire?
— Demandez-lui son nom, dit Chaulieu.
— Cest un monsieur Turpin , à ce qu'il prétend.
— Bien! qu'il entre.
Et Turpin arrive brusquement dans la chambre de Gaétan. Son ignoble physionomie oflVe un mélange de hardiesse eflrontée et de crainte basse qu'ail cherche à couvrir sous un masque d*'impudente familiarité : il court, les bras étendus, vers Gaétan et veut lui sauter au cou; mais il n''embrasse que le vide : Chaulieu s''est vivement reculé.
— Vous ici! dit Gaétan d'un ton sévère.
— Eh bien ! oui, qu''cst-cc qu''il y a là d'étonnant! Il faut bien être quelque part.
— Mais partout ailleurs qu''ici , Turpin... réplique Chaulieu les dents serrées. Vous saviez nos conventions.
— Tiens, tiens! voilà maintenant qu'il ne me tutoie plus! répond sardoniquement Turpin en croisant les bras d''un air napoléonien. Ah! bon Dieu! comme les grandeurs nous changent! comme elles nous tournent la tête ! Ingrat!
— Tu Tes plus que moi, Turpin ! reprend Chaulieu d^un accent un peu radouci. C'est toi qui manques à ta promesse. Tu devrais être encore à Bruxelles...
— Allons, allons, est-ce que c''est comme çà, mille tonnerres ! qu'ion doit recevoir un ami?...
— Enfin, pourquoi viens-tu?
— Belle question, ma foi ! Que diantre ! tu dois bien savoir ce qui me ramène dans notre belle France ! ... Ccst le besoin d'argent, mon cher...
— - Ne pouvais-tu pas m'^écrire ?..
— Bah! les lettres, c''est comme si Ton chantait, poursuit Turpin avec un long soupir. D\'\bord, je n'aime pas la Belgique !
je ne pouvais pas y gagner mon pain : voilà pourquoi je quitte ce maudit pays! Cest la faim qui chasse le loup hors du bois, Gaétan. Tiens, parole d'honneur! j''ai l'estomac creux comme une bourse vide; je meurs d*'inanition.
Et son nez rouge et vineux, son haleine parfumée de liqueurs fortes et de tabac, attestaient victorieusement que, s'il n*'avait pas mangé depuis quinze jours, il venait de sacrifier très largement à Bacchus, comme aurait dit le père Chaulieu.
— Vrai, je n'ai pas d'argent, continua Turpin.
— Je t'ai donné ce qui devait te revenir, repartit Gaétan. Tu es un gouffre. Mais que diable ! tu sais que je ne suis pas riche, tu sais que tous les biens de mon oncle étaient placés en viager ?
— Oui, connu, connu, interrompt Turpin en fermant un œil et tirant la langue ; nous avons joué de malheur! Il faut avouer que ton scélérat d^oncle s''est ignoblement conduit avec toi! Oh! c'est mal ! très mal!... c''est une indélicatesse à nulle autre i)a-
reille!... Toi, le meilleur des neveux et doux comme un mouton!... Toi qui l'aimais avec une tendresse toute particulière, même que tu l'as serré si fort à la dernière embrassade, que tu Tas étouffé de caresses, le vieux fantôme !... Hi ! hi! hi!
Puis il se mit à rire hideusement, en se bourrant la mâchoire d''une énorme chique de tabac. Gaétan, muet et les poings fermés, le regardait en grinçant des dents.
— Allons ! drôle, tais-toi ! dit sourdement Chaulieu dont le visage, tout à l'heure pâle et blême, avait pris tout à coup une effroyable teinte de vert-de-gris. Pas de méchantes pointes, mauvais plaisant! songe qu'on pourrait t''enten(h'e...
— Eh bien! quand on nrentendraitl...
qu'est-ceque cela méfait!...
— Misérable î mais nous serions perdus !
— Bah! loi peut-être, Tami Chaulieu, parce que tu as quelque cliose à perdre... mais moi, c'est dillercnl ! Je te demande un peu ce que j''ai à crainche, moi qui suis pauvre et gueux comme le jour où ma respectable mère m'a rais au monde?.. Je n'ai
lien, mon brave, ni sou, ni maille : rien absolument, que cette grosse et vilaine tête qui ne fait pas très bien sur mes épaules. Ainsi, qu''on me la coupe, et je n'en serai pas trop défiguré. Ob ! ob! tu peux me croire, je ne tiens pas du tout à ma cbiennc de carcasse ; il n'y a qu'une chose dans mon individu qui me flatte assez, Ghaulieu : c'est Testomac, tout l'appareil gastrique ! Ob! pour Testomac, c'est un gaillard! il fait des siennes ! il vous digérerait père et mère, oncles et tantes, comme des petits pâtés! Et puis, tonnerre! il tient dix-buit bouteilles... Si tu veux, nous ferons l'expérience avec du Bourgogne première ([ualité... L''ami, tu paieras.
— Volontiers, ivrogne, répliqua Gaétan avec une inilexion de colère méprisante; tu boiras un lonncau de vin si tu veux. Mais prends garde à toi : si tu jases dans ton ivresse, tu pourrais bien ne pas te griser une seconde fois...
— D'abord, je ne me grise jamais; le Bourgogne, c*'est mon ami intime ! Il n'y a ([uc Teau qui me porte à la tète, et je ne m'avise
t27^ LA RENTE VIAGÈRE.
pas d'en boire , parce qu'alors je ne suis plus sûr de moi, je dis une foule de bêtises, je bavarde comme une pie; tout ce que j'ai dans le sac, je le vide ; et, sacrebleu ! si je babillais, çà pourrait avoir des inconvëniens pour toi... Ili ! bi ! bi !
— Allons! silence, cbat-tigre! avec tes menaces de poltron, tu me fais pitié! INe t'imagine pas au moins que tu me fais peur!... Quand tu parlerais, qu'importe ! tu aurais beau dire, mauvais drôle, on ne te croirait pas...
— ]N''en faisons pas Pessai, mon ange, répondit railleusement Turpin : car messieurs les incrédules, je pourrais leur mettre le doigt dans la plaie, comme à feu Saint-Thomas... Ili! hi ! hi! continua-t-il avec un ricanement diaboli([ue : Et la vieille IMartbe! quelle figure, bon Dieu! quelle grimace !...Et Poncle!... oh ! parole d''honncur, il était superbe, papa Chaulieu! superbe avec son bonnet de coton à longue mèche, à ruban vert, et sa grande langue toute bleue comme une coquille de moule! 11 aurait fait, parole d'honneur! un coup-
d''œil magnifique dans un cabinet de cire! il aurait pu très joliment figurer Notre- Seigneur à la Passion... Hi! hi ! hi ! c'était la scène du Calvaire toute crachée; rien n'y manquait, sur mon àme! pas même les deux larrons... car ils étaient là aussi, les deux larrons, n'est-ce pas, Gaétan?... Dismoi donc, est-ce que je suis le mauvais, moi.^je ne crois pas : c'est un premier rôle qui revient de droit au neveu...
— Impudent coquin ! dit Chaulieu frissonnant de colère. Tu fais le goguenard;^ avec ta voix de Robert-Macairc et tes allures d'histrion... Mais prend garde de t'en repentir!
— Le repentir vient après la faute, poursuivit Turpin avec un flegme désespérant, c'est tout juste. Mais, avant de faire pénitence, je voudrais bien commettre encore une foule de peccadilles que je mitonne. Vrai ! je suis aifamé de plaisir, et je veux à mon tour mener une existence voluptueuse et fashionable î Mais pour commencer en toutes choses, comme dit Tautrc, il faut un peu d'aide; pour faire sa pelotle, il faut
27i LA RENTE VIAGÈRE.
(l^iboicl une bobine : c''cst pourquoi, cbcr collaborateur, tu serais gentil comme un amour, de vouloir bien me compter une dixaine de mille francs...
— Dix mille francs ! interrompit Chaulieu.
— Oui, rien que ça, mon brave. Vois-tu, j''ai quelques dettes, mais criardes, oh ! très criardes : ca m''étourdit, ca me trouble dans mes opérations. Dix mille francs, ce n'est pas grand''chose pour toi, mylord... et tu vas me les octroyer tout de suite
— Misérable, est-ce que je les ai? sVcria Chaulieu. Dix mille francs ! c'est une somme exborbitante ! Je l'ai tiréeà peine de la vente des meubles : c'est toute ma part de la succession.
— Bah ! bah ! farceur, est-ce que nous ne savons pas très bien que l'autre!., ce beau monsieur, ton camarade de collège, t''a graissé joliment la patte, et qu'il t''a donné un fier morceau de la brioche?... Au surplus, seigneur, continua-t-il avec une emphase grotesque, un certain bruit est venu jusqu*'à moi : vous êtes riche, très riche;
VOUS êtes logé comme un prince, comme un héritier présomptif de la couronne ; et moi, seigneur, je suis dans un taudis, dans une vraie souricière, au septième au-dessus de Pentrcsol... ce qui n'est pas commode pour mes travaux journaliers. Et puis, en vérité, poursuivit-il d'un accent lamentable, centquatre-vingt dix marches, c'est beaucoup trop pour un infortuné qui est gravement atteint d''un anévrisme au cœur! Car tu ne sais pas, Gaétan, il parait que j''ai un anévrisme au cœur ! .. cVst, comme dit Esculape, Finévitable effet des passions. Allons , • collègue, fais-moi descendre au moins d'un étage, et donne-moi mes dix-mille francs...
— iNïais tu es fou, Turpin ! dit Chaulicu, sérieusement effrayé d\ine pareille insistance. Je n'*ai pas cette somme...
— Il me la faut pourtant. Que diable!
dix mille francs, ce n'est pas la mer à boire ! moi qui ne suis pas un mylord, j*'en ai promis cinq mille à ma maîtresse !
— Ta maîtresse! Tu veux (e moquer de moi, Turpin... est-ce que je ne connais pas
276 LA ÎIENTE VIAGÈRE.
tes habitudes : les femmes te rapportent, et ne te coûtent pas...
— J''ai changé de méthode, répliqua fièrement Turpin en rejetant son corps en arrière, et passant les deux mains sous les basques de son habit. Parole d'honneur ! je veux la mettre dans ses meubles. C'est un petit bijou que cette bayadère, c''est quelque chose d''incomparable !... une moustache noire, des yeux noirs comme deux pruneaux, une bouche, oh! c''est le trône de Tamour ! Enfin, je ne veux pas te faire démon épouse une fade peinture : je ne suis pas de ces gens qui vous détaillent une femme comme un inventaire; je te dirai seulement que c'est une Vénus de Médicis, ou je ne m''y connais pas!.. Oui, sur mon âme ! c''estune Jeanned'Arc pur-sang, à tous crins ! ycs^ mon ami, yes , tu peux m'en croire. Ainsi, comptemoi les dix mille francs; car voici le car- 1 naval, lo règne de la Folie... et tu irenten- " dras plus parler de ton collègue, avant le carnaval prochain. J''espère que je ne suis pas exigeant, et que je suis un gaillard discret, délicat
Gaétan Tavait laissé parler sans Tinterrompre ; il était exaspéré. Il fut sur le point de prendre Torateur à la gorge et dele jeter par la fenêtre; mais un esclandre pouvait être dangereux : il se contint.
— Je te jure, dit-il, que je n'ai pas la somme que tu me demandes.
— Eh bien! je suis bon enfant, je peux attendre jusqu''à demain.
Chaulieu réfléchit un moment; ses noirs sourcils froncés attestaient une violente colère, qui grondait sourdement dans son cœur. Enfin, après un silence méditatif, il parut faire un violent effort sur lui-mcme pour donner à sa voix une intonation calme, puis il dit :
— Turpin, j'y consens : tu auras cette somme, mais à une condition...
— Laquelle?
' — Tu vas quitter Paris àTinstant même...
— Impossible, mon cher ! physi([uement impossible : mes affaires m'enchahicnt ici. D''ailleurs, Léontine ne peut s'*exilcr de la ca])ilale. .
— Je m'embarrasse fort peu de Léontine.
Ce que je te propose est à prendre ou à laisser : il faut que tu partes demain au plus tard,
— Eh bien! c'est bon, Chaulieu, j''accepte ; donne toujours...
— Mais comme tu n*'es pas un homme de parole, Turpin, je veux prendre mes sûretés. Écoute, demain de très bonne heure tu auras d'abord cin(| mille francs...
— Et les autres cinq mille pour faire dix?...
— Les autres, poursuivit Chaulieu , tu les auras dans un an, à pareille époque, à pareil jour... si toutefois tu m'as tenu parole; c*'est-à-dirc si tu es resté à Londres ou dans toute autre ville (PAngleterre, à ton choix.
— Eh ! mille et un bons Dieux ! que veuxtu que je fasse en Angleterre? Je méprise les Anglais ; et puis je n\iime pas la bière, ni Taie, ni le grog. Il me faut du vin, tonnerre! et dubon !...
— Acceptes-tu ?...
— Degrand-cœui', mais pas à ces conditions.
— Alors tu n'auras rien, dit Gaétan.
— Cest ton dernier mot?
— Oui.
— Prends garde ! murmura Turpin avec une intonation pareille au grondement d'un bouledogue irrité.
— Je ne te crains pas 1
— Prends garde ! prends garde , seigneur Chaulieu !... Vous avez-Ià un ameublement superbe, une très jolie cbambre qui vaut mieux que celles de la Conciergerie.
— Je dois le savoir, misérable ! s'écria Chaulieu, l'écume à la bouche. Je connais les chambres dont tu parles.... INIais je n''y rentrerai plus. Est-ce que je n'ai pas subi tous les interrogatoires du monde? Estce que mon innocence n'a pas été claire comme le jour ?....
— Oui ; mais si je parle, elle pourra bien s'obscurcir, votre innocence !....
— Eh bien ! parle ! parle, vil coquin ! s''écria Gaétan hors de lui. Tu en seras pour tes frais d''éloquence ! Tu ne sais donc pas que j''ai un moyen de prouver que tu mens !....
Et quel moyen, s'il vous plait .\
demanda Tuipin d''un air incrédule et moqueur.
— Cest mon secret! Mais réfléchis, Turpin, ajouta-t-il avec une inflexion presque mielleuse : demain , à pareille heure, tu n''as qu'à venir; les cinq mille francs t''appartiennent à la condition que j'*y mets.
— Eh bien! adieu! Gaétan.
— Adieu !
— Mais tu vas avoir de mes nouvelles !.. reprit Turpin en secouant la tête d\me manière menaçante.
Et Turpin sortit brusquement. Il y avait tant de fureur et de résolution implacable dans la voix de cet homme, que Chaulieu frissonna jusqu''à la plante des pieds. Eu elTet, Turpin n\ivait rien à craindre, rien absolument à risquer; c'était un misérable abruti par la débauche, qui ne tenait plus à la vie que pour boire et pour faire le mal. Gaétan calcula dans une seconde tout ce qui pouvait résulter d'une pareille entrevue ; il en craiî^nit les suites, non pour lui-même, car il avait sans doute un moyen de sauver son existence, en perdant
LA RENTE VIAGÈRE. 28 i
son ennemi; mais il tremblait qu''une nouvelle enquête ne fit jaillir quelque lumière fatale, ou du moins ne rendit impossible Texécution d"'un projet si ténébreusement conçu dans Pabime de son cœur. Ce projet de Gaétan, c'était son rcve du jour et de la nuit, son vœu, son unique pensée !.. il y tenait plus qu''à la vie. Cyprien déshonoré, perdu, alors Augusla échappait sans retour à Gaétan î II fallait donc à tout prix fermer la bouche à ce Turpin.
Turpin venait de sortir. Chaulicu courut précipitamment sur les pas du drolc qui, pensant bien qu*'on allait le rappeler, traversait tout doucement Tantichambre ; mais lorsque Gaétan parut, l'autre pressa la marche et s'achemina plus rapidement vers l'escalier. Gar'tan courut à lui et, quand déjà le domesli([ue ouvrait la porte du corridor à Turpin, Gaétan saisit le bras de ce dernier et Fentiaina dans une pièce voisine, à la grande surprise du valet de chambre, qui entendit à travers la porte comme une violente altercation ; il crut d'abord cpie ce Turpin était un vo-
leur que M. Chanlieu venait de surprendre en flagrant délit. Le domestique écoutait toujours : enfin la dispute devint si violente, qu'il s'imagina qu''on en venait aux mains ; c'était un piétinement furieux, un bruit de chaises tombant par terre. Le domestique alors crut devoir porter mainforte à son maître : il essaya d'^ouvrir la porte; mais elle était fermée en dedans. 11 appela, il demanda par le trou de la serrure s'il fallait avertir la garde; mais Chaulieu répondit par un blasphème épouvantable, en lui ordonnant de se taire et de s'éloigner. Le domestique se retira dans le fond de Tantichambre, et les deux collègues, toujours enfermés dans le cabinet, continuèrent àparler très vivement, mais en baissant un peu la voix ; de temps à autre seulement, on entendait frapper du pied, et retentir comme des imprécations : enfin Forage parut s'^apaiser tout-à-fait. Ce mystérieux colloque dura près d'aune heure encore; et, ((uand la porte se rouvrit, Turpin était souple, respectueux, honnête, et promettait plus qu'ion ne demandait.
Quanta Chaulieu, il semblait avoirrepris son ascendant sur la nature basse et rampante de cet liomme, auquel il parlait avec hauteur et d"'un ton de supériorité. Il croyait n''avoir plus désormais rien à craindre de Turpin : dans un moment d''exaspération, il avait tiré de sa poche le portefeuille de Cyprien, pour faire bien voir au crapuleux personnage que tout ce qu'il pourrait dire, lui Turpin, serait parfaitement inutile, et passerait pour d"'infàmes calomnies. En outre il avait montré la page écrite par le vieillard expirant ; il avait raconté de quelle manière il s''était procuré tout cela. Turpin qui ne savait pas encore ces mystérieux détails, ouvrait de grands yeux stupéfiés, etrépétait sans cesse avec un ricanement plein de surprise et de joie :
— Quoi! lui ! ce richard qui est million-
naire ?...
— Lui-mcmc, répondit Gaétan, charmé d'avoir convaincu Turpin de son impuissance. Tu vois donc bien ([ue si tu parlais , mon cher, cV^st lui que tu perdrais, lui seul.... Ainsi je m'en lave les mains.
28 i LA KENTE VIAGLRE.
Alors un chaos d'idées avares et cupides avait bouillonné dans le crâne de Turpin.
— Un millionnaire! pensait-il. Bon! 11 nous donnera bien deux cent mille francs à chacun pour acheter notre silence....
— Mais dis-moi donc , Gaétan, reprit-il avec un air sournois et diplomatique, si tu l'as en horreur, comme tu dis, cet homme, pourquoi ne le dénonces-tu pas?... C^est très- facile; je t'appuierai...
Gaétan tressaillit: il avait eu Timprudenee de révélera Turpin tout le fond de sa pensée; il avait dit son plan, son projet infernal, son frénétique amour pour Aui^usta; il avait laissé comprendre à Turpin qu'elle n'aurait le portefeuille qu''après avoir cédé, qu''en échange de son honneur.
Turpin, avait d''abord fait semblant de trouver Tidée superbe; il avait crié: bravo! il s'était prosterné aux pieds de Chaulicu, en le [)roclamant son maître et seigneur; et celui-ci, encouragé par les applaudissemens, avait laissé voir clair au fond de son
âme. Ils se quittèrent donc les meilleurs amis du monde.
Turpin était dans le ravissement; il devait toucher cinqmille francs le lendemain, et ce qu'il venait d''apprendre lui semblait encore bien plus précieux. L'^infàme avait déjà combiné son projet; c'était quelque chose d'aussi diabolique que tout ce que pouvait imaginer Gaétan.
Il y avait un quart d''heure que Turpin était sorti, et déjà Gaétan, agité d'aune crainte vague, se repentait d'avoir fait une pareille confidence à un pareil homme.
— S'il allait me trahir ! pensait-il. Mais à quoi bon? dans quel but? il n'en veut pas à Cyprien, lui!...
Enfin, ses inquiétudes se calmèrent; il ne prévoyait pas ce que lui gardait Tavenir; et, plein de confiance, il ne songeait quW poursuivre son infernale entreprise, oubliant qu'il venait de fournir contre lui des armes terribles. Heureusement les i^céléruts ne pensent pas à tout !
C'est quelque temps après cette révélation imprudente, que Cyprien avait reçu le billet anonyme où on lui conseillait de veiller sur sa femme.
C'était le jour du bal de ÏNI. de Roclicpout. De brillans équipages encombraient la cour de l'botel; on entendait piall'er les cbevaux, et par momens les cris et les blasphèmes des cochers s'entrechoquaient avec un vacarme épouvantable. Mais, si dans la cour et les vestibules, il y avait un peu de ce piosaïsme inséparable de ces pompeuses cohues, en revanche, (jue de [)oésie et dVclat dans
t:S8 LA RENTE VIAGÈRE.
riiitéricur tics appai teinens ! Partout des torrens de lumière, des fleurs et des pierreries; partout de blanches épaules; et puis, des yeux noirs, des yeux bleus, qui relui^ saieut comme des étoiles! C'était quelque chose d'éblouissant et de féerique; c''était comme un rêve des mille et une nuits. Non certes, avec toute l'imagination possible, on n'aurait pu rien concevoir de plus étrangement splendide que tous ces riches costumes de velours et de soie, d'argent et d'or, de tous les pays, de tous les styles, de toutes les époques. On aurait cru voir la mise en scène des beaux romans de Walter Scott, la personnification vivante de ces nobles chevaliers, de ces douces jeunes fdles, — Rebecca, missVernon, — Ivanhoé, Quentin Durward, sir Edgard de Ravens- Mood : ils étaient là tous, jeunes et rayonnans, ces fantastiques héros d''un autre âge, comme si la baguette d'^un magicien les eût évoqués de la poussière pourries rendre un moment à la vie.
Mais ce qu'il y avait encore de plus merveilleux, de plus enchanteur, parmi toutes
ces merveilles, et tous ces enchantemens, c''ëtait la grâce et Tëclat des femmes, presque toutes belles de cette beauté élégante et choisie qu''on ne peut voir que dans un certain monde, dans cette brillante sphère aristocratique, au milieu des fleurs et des diamans , comme ces plantes rares qui ne peuvent croître et prospérer que sous Pinfluence d''un soleil plus ardent que le nôtre. Néanmoins, lacuriositédu regard n'était pas toujours pleinement satisfaite : car un grand nombre de ces femmes n'avaient pas le visage découvert, elles n'avaient pas toutes ôté leur masque; on pouvait le garder, c'était le privilège de cette fête originale : madame de Rochepont avait imaginé cette charmante bizarrerie pour donner à son bal plus de mystère et de singularité picjuante. Seulement, avant dVntrer dans les salons, on avait dû se faire reconnaître et se nommer à la porte du vestibule; alors, on pénétrait, le visage masqué, dans Tintérieur de Tappartement. Au furet à mesure que de nouvelles personnes survenaient dans le bal, la verve et la joie redoublaient; on fai-
ly
sait mille conjectures pour deviner les masques, et Tintrigue se nouait tout de suite, avec une facilité prodigieuse et bien plus gracieusement qu'eau bal de l'Opéra : les mots spirituels, les fines équivoques, les brillantes et vives reparties, s''entreclioquaient et pétillaient comme les étincelles dans un feu d''artifice. Toutes Jes saillies pourtant, tous les jeux de mots n'étaient pas également heureux et délicats : on aurait pu même hausser de temps en temps les épaules; car il y avait bien quinze ou vingt lourdspersonnages quisecroyaient délicieux et mordans , parce qu'ails étaient déguisés en Figaro, en bouftbn royal , en magicien. Dans toute cette foule resplendissante et joyeuse, il y avait beaucoup plus de verve et d''entraîncmeht, grâce à Tinviolabilité du masque qui, tout en cachant le visage, laisse bien mieux l'esprit se découvrir : les femmes au moins pouvaient dire et entendre les plus adorables choses, sans être obligées à tout moment de rougir par bienséance et de porler le mouchoir à leur l)ouche.
Et déjà le bal était dans toute son ardeur : la valse tournoyait, légère et capricieuse, comme une guirlande de fleurs et de pierreries ; le galop passait rapide comme l'ouragan , et il fuyait si vite, si vite, que Tceil ébloui ne pouvait distinguer, dans ce tourbillon de femmes et d'hommes, que les couleurs vives et tranchées qui formaient comme une ceinture de feu.
M. Calvisart et le baron de Franqueberg étaient costumés Tun et Tautre : M. Calvisart en Bartholo, M. de Franqueberg en François V ; et celui-ci, tout fier de sa magnifique enveloppe, se promenait gravement de long en large, comme s'il n'eut pas été autre cliose, en vérité, que le grand monarque dont il était le singe. Du reste, il était superbe, et chaque fois qu'il passait devant une glace, il ne pouvait s'empêcher de faire une pose académique pour s'admirer profondément. Par malheur, sa barbe rousse ne tenait guère, et la chaleur étouffante, qui régnait dans l'appartement, la détacha peu à peu, et le baron-monarque ne fut pas médiocrement surpris de voir
tout à coup son menton nu comme la main: Quant à Chaulieu, il avait pi is le costume du comte Ory, et les habits du galant chevalier nVmbellissaient guère ce personnage lourd et disgracieux; il n'avait pasgardëson masque, et peut-être avait-il eu tort : car sa physionomie avait quelque chose de farouche et de fauve qui ne convenait guère à la gentillesse de Taccoutrement. Madame de Rochepont avait choisi le costume attrayant d'AmyRobsart, tel que nous le dépeint Walter-Scott. Elle avait une guirlande de brillans sur les cheveux, avec un magnifique collier de perles moins blanches que ses blanches épaules; enfin elle était vêtue absolument comme la déhcieuse comtesse Amy, lorsqu'elle attend son Leicester. Et certes elle était bien aussi jolie, aussi adorable que riiéroïne du poète Écossais : seulement , comme à la véritable Amy Robsart, on aurait pu sans doute lui reprocher un peu de pâleur; mais cette pâleur mélancolique et douce donnait à son visage plus de charme, plus d'expression.
Cy[)ricn, lui; portait riiabilleincnt sévère
LA RENTE VIAGEHE. 295
(rHamlet; il étaitnoir des piedsà la tète, et ce funèbre costume était bien en harmonie avec le deuil de son âme : car, au fond de cette âme, il v avait comme un trésor de larmes et de douleur; Cypricn n''avait jamais été plus malheureux. Immobile et debout dans un coin du salon, il promenait sur toute cette foule dansante un regard morne et préoccupé : abîmé dans sa rêverie profonde, il ne voyait personne, et de temps à autre il cherchait quelqu'un cependant ; mais celui qu'il cherchait, comment le reconnaître parmi toutes ces figures masquées? à quel signe, àquel indicei'D'ailleurs, il n'aurait pu nommer celui qu'il cherchait ainsi : il ne le savait pas.
Et, quand on venait le complimenter sur la splendeur du bal , le bon goût des tentures, la richesse et Téclat des toilettes, Cypricn répondait à peine, d'un air sombre et distrait; on aurait dit qu''il ne comprenait pas. Sa physionomie triste et silencieuse, ses manières bizarres exerçaient bien un peu les commentaires; mais, comme on savait généralement qu'il était malade
294 LA RENTE VIAOÈHE.
encore et d^in caractère assez mélancolique, cette humeur singulière n''ofl'ensait personne; d''ailleurs, une semblable préoccupation n''avait rien dYtrange, au milieu des soins et des embarras toujours inséparables d'une grande fête. Toutes ces félicitations banales importunaientCyprien ; mais Chaulieu surtout le contrariait singulièrement. Ce Cbaulicu sYtait comme attaché à lui, et continuellement il poussait des exclamations admiratives en parlant d'Augusta ; il l)Ourdonnait sans relâche aux oreilles de Cyprien le pompeux éloge de la comtesse Amy, qu''il proclamait divine ; il s''extasiait avec une emphase extraordinaire sur la coupe élégante du costume, sur la grâce ineffable des mouvemens, sur la beauté rêveuse et la poétique désinvolture d'Augusta: et ce mot dés involnire, qui tombait à chaque minute de la bouche de Gaétan, mettait Cyprien au supplice et faisait bouillir le sang dans ses veines. Gaétan avaitrelusans doute, tout exprès pour la soirée, quelques pages de Kenilwortlr, car il citait des phrases entières de Wal ter-Scott, il disait que le beau
comte de Leicester était, ma foi! bien heureux d'être l'amant d'une femme semblable, et que Leyceister avait bien raison de préférer sa jolie comtesse à toutes les vierges du monde, fût-ce la reine Elisabeth. Cyprien alors s'^efforçait de sourire; il répondait à toutes ces fades plaisanteries avec douceur et bienveillance, et dans le fond de son cœur il vouait Gaétan à tous les démons de l'enfer.
Les danses continuaient toujours, plus folles et plus ardentes; déjà plusieurs personnes avaient détaché leur masque à cause de la chaleur, et tous ces charmans visages se révélaient enfin.
Depuis quelques minutes, Chaulieu n'*étourdissait plus Cyprien. Celui-ci, délivré d'un babillage incommode, sVtait replongé tout à Taise dans ses rêveries : de temps à autre pourtant, madame de Rochepont volait à lui toute haletante et le sourire sur la bouche ; puis, le voyant triste et morose, elle l'interrogeait doucement avec une sollicitude pleine d'amour. C'est au point qu^il ne pouvait comprendi e tant de soins
296 LA BENTE VIAGÈRE.
extraordinaires, toutes ces fines et délicates prévenances d'une tendresse inquiète; il voulait absolument y voir une arrière-pensée. Cyprien savait, comme nous savons tous, quVine femme n''a jamais de plus douces paroles, de plus doux regards pour son mari ou son amant, que lorsqu'elle médite une trahison : c'est quand elle vient de les tromper, ou'quand elle songe à le faire, c''est alors qu'acné réunit dans un sourire tout ce qu'elle a de prestige et de séduction. Chose étrange, lui Cyprien, cette âme grande et haute, il fit cette amère et cruelle réflexion, à Theure même où cette pure et chaste femme songeait à le sauver, et méditait un dévouement sublime au lieu d'aune trahison !
Mais Cyprien, hélas ! était bien excusable ; il avait reçu, la veille encore, une lettre anonyme qui lui faisait souffrir mille tourmens. Dans cette lettre, qui était de récriture et du style de la précédente, on lui disait plus énergicjucment encore de surveillermadamedeRochepont : quelqu\in avait juré de la séduire; un véritable démon
l'entourait de pièges, et ce démon avait de quoi la tenter. Il avait un moyen irrésistible et sûr; et, d^in moment à l'autre, la malheureuse victime allait céder, si toutefois la chose n'était pas déjà faite. On invitait donc son mari à ne point la perdre un instant de vue.
Cette lettre, d'ailleurs, ne méritait guère plus de confiance que toutes les lettres anonymes, mais elle renfermait des détails nn peu moins vagues que la première, et tout cela devait tourmenter Cyprien : entr'autres, on lui disait qu'ail avait bien dii s''apercevoir que, depuis quelque temps déjà, sa femme notait plus la même pour lui ; on lui disait aussi que le personnage en question serait au bal masqué, et que bien certainement il ne la quitterait pas; ainsi donc, c''étaitrafl'aire dumari!..()nren^a2;eait fort à prendre ses précautions; mais à se bien garder surtout de faire un esclandre, qui pourrait lui coûter cher et divulguer certaines choses que M. de Ilochepont ferait très bien de laisser enfouies au sein de la terre.
Cette dernière phrase était soulignée.
Depuis la réception de ce mystérieux billet, Cyprien n'avait pas eu un moment de repos: il n''avait pas fermé Toeil; et, toute la nuit, les plus douloureuses pensées, les plus poignantes, lui avaient torturé le cœur. Il relisait continuellement cette lettre, et se tordait les mains; mais il avait honte pourtant de croire une si lâche accusation qui se cachait dans Tombre ; il s''eflbrçait plutôt de croire à l'amour d''Augusta! Elle si pure et si candide, et qu'il aimait tant, l'avoir trahi ! c'était chose impossible! Rien ne pouvait excuser un pareil soupçon; d'ailleurs, sur quoi le fonder? Pourquoi cette défiance? Paice que la pauvre Augusta semblait un peu le craindre? Parce (ju'*elle était, depuis quelque temps, moins libre et moins expansive avec lui? Mais hélas ! quoi d''étrange dans cette métamorphose? N''était-ce pas, au contraire, tout naturel? Son caractère, «à lui, était bien plus changé encore! Toujours sombre et taciturne, que pouvait-il avoir d'*aimablc et d''encourageant pour une pauvre
LA BENTE VIAGÈRE. 299
jeune femme timide, qu'il épouvantait sans cesse avec un furieux délire et d'effrayantes épilepsies?
Et c''était, dans son âme, un orageux conflit d'idées contradictoires, qui le plongeaient dans un abîme de doute et d'an-
KJ
xiété. Mais d'où peut venir cette lettre? pensait-il. Pourquoi m'^écrit-on cela? Il est impossible qu'un homme, même le plus méchant, veuille empoisonner mon bonheur, pour le seul plaisir de faire le mal! D''ailleurs, je n'ai pas un ennemi dansle monde... Mais non, mais non, c*'est impossible!.. Tout cela est une calomnie infâme... ou plutôt ce n'est qu'aune misérable et sotte mystification, et je suis fonde la discuter un moment comme une chose sérieuse ! .. Augusta est pure, Augusta est un ange entre toutes les femmes !...
Mais il avait beau dire, il avait beau faire, le soupron avait pénétié juscp^à lame; c'était la piqûre empoisonnée du serpent qui laisse un peu de venin dans la blessure, venin mortel et subtil, qui liitre toujours plus avant et monte de veine en
veine jusqu'au cœur. Cependant l'infortuné se trouvait lâche et infiimc de ne pas croire à Tinnocence d'Augusta comme à la clarté du jour; ce doute injurieux le déchirait comme un remords, et des idées de suicide lui traversaient Pesprit.
Le bal ne touchait pas encore à sa fin. Augusta, bien que très fatiguée, dansait toujours pour faire les honneurs de la fête; elle n''avait pas un moment de repos : mais tout à coup voilà qu''elle se plaint d'aune étrange lassitude, d''un étourdissement subit, et refuse toutes les invitations de valse et de contredanse. Il y avait déjà plus d''un quart-d'heure qu'elle demeurait assise, la tête mélancoliquement penchée sur une épaule, et le visage à demi caché sous son éventail : un personnage, qu\:)n n''avait pas remarqué encore, venait de s''asseoir à coté d''elle, et lui parlait vivement à l'oreille. Ce personnage, dont la figure était masquée, portait un simple domino noir, qui faisait comme une tache d''encre au milieu de toutes ces couleurs éblouissantes et variées.
Pendant cette longue conversation, Cyprien , impatienté, semblait compter les minutes.
— Gaétan, demande-t-il à demi-voix, sans détourner ses yeux de Pobjetqui Fabsorbe, sais-tu quel est ce domino, qui parle à ma femme?
11 ne reçoit aucune réponse; il se retourne. Gaétan avait disparu. Cyprien reporte ses yeux sur Augusta et son interlocuteur : ils causent toujours ensemble d''une manière animée, et les traits de madame de Rocbepont expriment une agitation singulière.
De temps à autre pourtant, leur entretien s''interrompait, et madame de Rochepont regardait à droite et à gauche avec une sorte d'inquiétude, comme si elle avait eu peur qu''on ne les observât : mais bientôt cette conversation à voix basse recommençait plus vive et plus mystérieuse; elle avait duré déjà près de trois quarts d'heure. Enfin, ]M. de Rochepont n''y lient plus; il traverse la foule, et s^ipproche dWugusta: croit voir qu'elle est embarrassée et tremblante; le domino qui lui parlait tout à
l'heure notait plus là , il s'hélait perdu au milieu des autres masques.
— Augusta, lui demande-t-il d'un accent ému, quelle est donc la personne qui t'a parlé si long-temps ?
Augusta devient pâle et garde le silence. Cyprien alors réitère sa question.
— Ah! cette personne,... dit elle, qui était assise à côté de moi?...
Et le tremblement de sa voix démentait Tair d''insouciance qu''elle s'*elTorçait de prendre.
— Oui, le domino noir, reprit vivement M. de Rochepont. Quel est-il?
— Je ne sais pas, mon ami , répond-elle avec une certaine hésitation.
— Ah ! c^est singulier! INIais enfin de quoi te parlait-il ?
— Oh! de choses et d'autres... je ne sais vraiment pas...
— Mais encore ? insista Cyprien.
— Oh î la chaleur... la danse... les costumes... une foule de banalités semblables. . qui, je t\issure , me fatiguaient beaucoup.
— Je ne l'aurais pas cru... votre conver-
LA IlENTC VIAGÈRE. 305
sation n'avait pas Fair de languir... Tu semblais même la trouver assez intéressante...
— Moi? pas dutout, balbutia-t-elle en perdant contenance.
— Je voudrais pourtant bien savoir quel est ce monsieur! reprit sourdement Cyprien.
Puis , sans ajouter une parole , il s''éloigne .'Madame de Rocbepont veut le rappeler... Mais des groupes démasques les séparèrent; elle le perdit de vue.
Et c*'étaient continuellement de nouvelles invitations qui venaient assiéger Augusta; elle refusait toujours, prétextant beaucoup de fatigue, et disant qu^dle ne danserait plus qu'une seule fois de la soirée , avec une personne qui, depuis le commencement du bal, avait la promesse d^iue contredanse ou dune valse. Enfin, les danseurs découiagés se retirèrent : les supplications étaient vaincs; madame de Uocliepont s''obstinait à garder son siège , et pendant un quai l -d'heure elle lut moins assaillie.
Tout-à-coup l'orchestre éclate en plus
joyeuses fanfares; c'*est une musique vive et pressée qui fait bondir le cœur et vous enlève de terre : c'est le galop ! Et le voilà qui s'agite et tourbillonne, souple, étincelant, voluptueux, comme un serpent qui se tord d'amour.
Cyprien avait détourné la tête un moment, pour répondre à M. de Franqueberg qui lui faisait diflcrentes questions au sujet des personnes qui se trouvaient là ; tout-àcoup Cyprien lève les yeux , et voit, dans cette cbaîne vivante et rapide, Augusta , qui passe comme Téclair avec ce même domino noir, dont Cyprien n'a pu savoir le nom.
— C'est lui î murmure-t-il.
Cette vue Ta fait tressaillir; il serre les poings : dans sa fureur jalouse, il lui semble ([ue cet homme presse étrangement Augusta, qu'il se penche avec ardeur sur elle, et lui parle tout bas et sans relâche; à travers les trous du masque, il croit apercevoir comme deux charbons ardcns qui le regardent avec un pétillement de méchanceté sardoniquc!..Un nuage lui passe sur Fcsprit
et sur la vue; le sang bourdonne à ses oreilles; agité, frissonnant, il est tout près de s'élancer sur cet homme pour lui arracher son masque : mais il se contient; il conserve encore assez d''empire sur luimême pour ne pas faire un pareil scandale. Que dirait-on? Et d''ailleurs, où est le crime? en quoi cet homme est-il coupable? 11 danse comme tout le monde avec Augusta : est-il donc le premier? non sans doute. Alors pourquoi celte jalousie ridicule? pourquoi le craindre , lui plus qu'un autre ? Cet homme, au contraire , a quelque chose de lourd et de gauche dans tous ses mouvemens , qui n''annonce pas un Lovelacebien redoutable ; son pied est gros et sans élégance ; ses mains épaisses : oh! sans doute, c'est quelque stupide agent de change, quelque énorme Faublas de la finance, qui tranche du séducteur et (jui s'^irnagine maintenant, que pour enlever une femme à son mari , il sufiit de se pavaner et de faire la roue comme un paon de basse-cour. Voilà tout ce que se disait M. de Rochci)ont; il essayait de sourire avec mépris; mais c*é-
Jl. i20
tait le sourire nerveux de la souffrance , et ses dents £^rinçaient toujours malgré lui.
Enfin, le galop s'arrête : Cyprien se précipite tout pale vers sa femme, il veut savoir à toute force quel est cet homme; mais il ne peut la joindre; un flot de masques s'élance et roule entre elle et Cyprien: Au- "usta même a disparu. Cyprien s''obstine à la poursuivre ; il ne la voit plus , et la cherche toujours avec des regards effarés. Enfin, il a cru Tapercevoir tout au bout d'une longue galerie, et toujours accompagnée du domino noir. Il n'est pas sûr pourtant d'avoir bien vu : ses yeux sont troublés ; il craint encore de s'être abusé. Néanmoins, il s'élance dans la galerie , il heurte tout le monde en passaut , il a comme des vertiges, par momens ses jambes faiblissent; il rencontre M.Calvisart, et lui demande où est Augusta : il voudrait lui parler, il la cherche. M. Calvisart lui dit que justement il vient de Tentrevoir, toujours belle et rayonnante , à travers un flot d'adorateurs qui s'est brus(piement refermé sur elle, de sorte qu'elle était presque inabordable; il doutait
fort, ajoutait le brave homme avec un sourire plein d'une malice bienveillante, il doutait fort que le mari lui-même, malgré ses privilèges, pût fendre cette épaisse muraille de galans chevaliers qui défendait la ravissante comtesse Amy contre de nouveaux hommages.
M. Calvisart était ravi de sa phrase, mais elle entra comme un fer rouge dans le cœur de Cyprien : ce flot d''adorateurs, ces galans chevaliers, ces hommages le torturaient comme une espèce d'ironie acre et poignante ; une sueur glacée inondait ses tempes, des frissons convulsifs agilaicnl son corps . il parvint néanmoins à contenir au fond de sa poitrine cet orage qui grondait en lui. INI. Calvisart allait sVloigner : Cyprien Tarrète par le bras et le prie, (Pu ne voix assez calme, de lui indiquer à peu près l'endroit où se trouve madame de Rochepont, car dans cette foule énorme on se perd. M. Calvisart fait quchjucs \yas avec lui.
— Tenez, là-bas, dit-il, en désignant luie galerie située au bout de plusieurs salons. Allez, mon chci ; vou6 serez bien
508 LA EVENTE VIAGÈRE.
heureux, ma foi! si vous arrivez jusqu^à elle...
Déjà Cyprien s'est élancé vers la galerie; ses lèvres sont blanches et frémissantes, sa fi£:;ure décomposée. On ne fait guère attention à sa pâleur, à Tégarement de ses traits, à sa démarche folle et désordonnée, parce que tout le monde s*'amuse, et que dans celte grande foule chaciiP est occupé de son propre plaisir. A ce momeni: la fête est dans toute sa verve, dans toute sa frénésie joyeuse: c'est alors qu'on aspire à pleine poitrine cet arôme indéfinissable et ce parfum de volupté exhalé des femmes et des fleurs ; les tètes s'échaufient, les yeux flaniboycnt, les cœurs bondissent, le galop tourne avec plus de fureur, rorchcstre s^inime encore! c'est un délire, c''cst inic ivresse,
Cyprien est dans la galerie; il cherche <1e tous cotés, il questionne, il demande ou est Augus(a : on ne peut lui répondie. Un quart-d'heure enviion se passe.
Mais, pendant cette vaine et douloureuse recherche, Augusta, elle aussi, éprouve de
LA ri:ntk viagère. ÔOD
cruelles angoisses ; elle soufîVc encore plus que Cyprien. Le domino noir ne l'a point quittée : après le galop, ils ont rapidement traversé la foule ensemble; l'un et l'autre ils ont besoin d''échapper aux yeux qui les observent; ils veulent se parler seul à seul; tout ce monde les gène ; Tun et l'autre ils ont leur motif pour le fuir, l'un et l'autre, ils ont leur projet.
Ce personnage était Gaétan : au milieu du bal , il s'était brusquement éclipsé pour revêtir un domino noir, et personne, excepté Augusta, ne pouvait le reconnaître. Le soir même il avait promis à madame de Rochepont de lui rendre le portefeuille de Cyprien, mais à condition pourtant qu'elle ne serait pas ingrate, etqu''elle lui accorderait une faveur toute spéciale; et, par une équivoque fort innocente quVlle avait amenée elle-même dans la conversation, Aucusta semblait avoir accordé cette faveur à Cbaulieu en dansant le galop avec lui , tandis qu'elle avait impitoyablement refusé les plus cbarmans valseurs. C'était bien là, sans doute, une laveur toute s[)éciale,
une faveur à faire mille jaloux, mais c''était peu encore pour Gaétan. Son imaginalion bouillonnait; la musique et le brnit, l'éclat des lumières et des costumes, toute celte éblouissante agitation d'aune fête Pavait comme enivré: il voulait enfin arracher la victoire, l'arracher à tout prix, suivant Fexpression vulgaire il voulait jouer le tout pour le tout. Néanmoins cette faveur du galop, réservée à lui seul, l'avait gonflé d''orgueil et d'espérance : cette faveur en présageait une autre ; et Gaétan , les yeux enflammés de luxure, plus hardi sous le masque et dans ce tumulte qui couvrait sa voix, avait osé murmurer, aux chastes oreilles de cet ange , plusieurs phrases désordonnées et licencieuses, qui la faisaient rougir de honte, en épanouissant le cœur de Tinfàme.
Mais Augusta était résolue à souffrir : il fallait se dévouer ; il fallait sauver la vie et l'honneur d^in homme qu''elle adorait: elle eut le courage d'être fausse et presque coquette. Après ce galop qui Uvait encore mis piu6 de ilamme daub le6 vcincb de GaëtaU;
il presse avec ardeur la main d''Augusta ; un pareil oubli de toutes les convenances pouvait la compromettre aux yeux des personnes qui Fentouraient ; elle se contraint, la malheureuse! elle étoulTe sa colère, elle s^'efTorce de sourire, et dit à Gactan d'une voix enchanteresse et doucement émue :
— Eh bien ! voyez, Gaétan, j'ai fait ce que vous demandi ez; j'ai refusé cruellement toutes les invitations: depuis une grande heure vous êtes la seule personne que j''aie acceptée. 11 est certain que je vais me brouiller avec tout le monde, et cela pour vous, pour vous seul! Maintenant, allons! soyez reconnaissant, et faites, à votre tour, quelque chose pour moi...
— Oui, répondit-il tout frémissant d''espérance, je ne demande pas mieux ; je suis tout prêt.
— Eh bien! rendez-moi ce portefeuille...
— Très volontiers : je vais le brûler devant vous,
— Alors donnez-le moi, je vais passer dans une chambre voisine : je le brûlerai tout de suite*
512 LA BENTE VIAGÈRE.
— Oh ! non , répond-il en souriant d'une manière étrange, je veux être présent à l'auto-da-fé.
— Mais tenez, mon Dieu! on nous regarde! dit-elle d'une voix tremblante. Mon mari nous épiait tout à riieure... Oh! je vous en conjure, ce portefeuille!...
— Je suis tout disposé, mon adorable : je vous Tai promis, et vous Taurez dans une seconde; mais pas ici... Oh! ce serait de la dernière imprudence ! Cyprien n''aurait quW voir son portefeuille entre vos mains...
— Eh bien! allons autre part.... dit-elle vivement. Suivez-moi...
Et Gaétan Tavait suivi comme l'ombre suit le corps. Personne ne les observait; ils tiaversèrent d'un pas rapide plusieurs grandes pièces communiquant les unes aux autres, dont la dernière conduisait à la chambre à coucher (PAugusta: après cette chambre, se ti ouvait une espèce de boudoir qui servait de cabinet de toilette. En quelques secondes ils furent dans ce boudoir: un feu clair et brillant brTdyit dans la che-
minée; ils étaient seuls, on ne pouvait les entendre.
Augusla n''avaic point tourné la tète encore vers Gaétan. A peine entrée, elle jette les yeux sur lui, et frissonne jusqu''au fond du cœur: il y avait dans le regard de cet homme tant de frénésie et d'insolente espérance, qu'elle se repentit un moment d''une pareille démarche. IMais il n'était plus temps; il fallait poursuivre, il fallait accomplir jusqu^ui bout le sacrifice : elle tache seulement de dissimuler sa frayeur et d''aft*ecter un calme que dément Tagitation de son visage et de sa voix.
— Monsieur, dit-elle, nous sommes seuls: profitons du moment...
— Oui, profitons du moment! interrompt-il avec un éclair diabolique dans les yeux.
Alors il veut la prendre daiis ses bras; mais elle échappe et tache de s''enfuir : il Tarréte, il rempcche de franchir le seuil , il pousse fortement la porte et met le verrou.
Et si (juel([u''un avait passé près de ce
511 LA BENTE VIAGÈRE.
boudoir, il aurait pu entendre dans Tintérieur un bruit sourd et indéfinissable, comme une espèce de lutte : un remuement, et par instant des cris étoufl'és. Mais il n^' avait personne alors qui pût entendre ce bruit : une grande chambre à coucher séparait ce boudoir des salons; et, d'*ailleurs, la musique et la danse, qui retentissaient par toute la maison, auraient sufli pour couvrir des cris mieux articulés.
Il n'y avait guère plus de cinq minutes que madame de Kochepont et Gaétan se trouvaient enfermés ensemble, quand Cyprien, pâle et hagard , se précipite dans la chambre à coucher. Il appelle Augusta : point de réponse. Tout son visage est bouleversé ; ses traits expriment la fureur et le délire; il appelle encore : aucune voix ne répond à la sienne. Mais soudain il a cru entendre comme un gémissement; il prête Toreille ; ce bruit vient du boudoir, il écoute encore : on dirait deux voix haletantes qui se confondent; puis un silence, interrompu seulement par deux respirations agitées. Il court vers le boudoir^ il veut ouvrir : la porte résilie.
— Augusta, dit-il d^une voix presque éteinte, ouvre...
Il ne reçoit aucune réponse. Il prête un instant Toreille : il entend toujours ces deux respirations qui se mêlent.
— Elle est bien là! murmure -t-il en ébranlant la porte. Ouvre, ouvre donc, Augusta î...
Une voix faible enfin lui répond, j)uis une voix se fait entendre qu''il ne peut reconnaître.
11 se fait dans le boudoir un grand silence.
— Oli ! veux-tu bien ouvrir!... Je brise la porte!...
— Un moment... répond une voix altérée. Cyprien, je suis à ma toilette... Attends... Je vais ouvrir...
EtCypric!), (jui appuie son oreille contre la porte, entend bien distictement parler bas dans le boudoir, et cette voix n'est point celle de sa femme! Il reconnaît aussi le pas d^in bomme.
— Ouvres-tu! sY'crie-t-il avec une rage indicible, en faisant ployer la porte sou» l'cilort do son genou.
— Au nom du ciel! Cypricn , un peu de patience... Je viens...
Elle ouvre. Cyprien la repousse et s'élance au milieu du boudoir, il promène un coup d''œil rapide autour de lui : rien.
— Tu nY'tais pas seule , Augusta?...
Elle balbutie, elle est blanche et froide
comme le marbre, sa coilTure est en désordre, sa robe est froissée, les dentelles de son corsage sont déchirées et pendantes.
— Me diras-tu quel était cet homme!...
sY*crie-t il en lui saisissant le bras.
— Que veux-tu dire , Cypiien.f*
— Quel était cet homme?
— Quel homme 1 répond-elle en affectant une assurance qui ne fait que mieux voir son trouble. Je ne le comprends pas...
— Tune me comprends pas, malheureuse! Que faisais-tu dans cette chambre?..
— JYtais souflVante j*'avais besoin
d'air... la chaleur m'avait incommodée...
Et elleTrissonnait.*
— Et pourquoi ces vêtcmcns en désordre.^...
LA RENTE VIAGÈRE. O i7
— En désordre ! balbiUie Augusta en jetant sur elle un coup d'œil efTaré. Ah ! c'est vrai... je suis tombée, là, dans ce fauteuil... j'étais faible!...
— Allons! pas de mensonge!... Augusta, où est-il?...
— Qui?...
— C'est moi qui te le demande, c''est moi qui veux le savoir... Quel est cet homme qui était là, dans cette chambre, avec toi?..
— Personne, oh ! je te jure...
Et, en prononçant ce derniermot, sa voix s'éteignit tout-à-fait.
— Ah! tu le jures , Augusta!... ta pâleur jure le contraire Î...Ta voix n'a pas la force de mentir... elle n'est pas faite encore à ce métier...
Augusta baisse la tète etsanglotte.
— Mais ne vas pas croire que je me laisse impunément outrager! contiiiue-t-il en lui serrant le bras avec rage. 11 me faut le nom de rinfàme... je savais tout déjà^ oui, je savais ton crime...
— Que dis-tu, Cypricn ! tu peux croire !... . — Non, je ne voulais pasle croire î mur-
miire-til sourdement en se tordant les mains. Mais il le faut bien, malheureuse!... Jusqu'à présent tout ce qu'on avait pu me dire, je Tappelais calomnie!... toutes ces pensées horribles qui me déchirent depuis bien des jours, je les repoussais comme de noires suggestions de l'enfer!... Dieu m'est témoin que je n'aurais cru jamais, si mes
yeux jNIais il faut bien céder à Févi-
dence!... Dis, ne t'ai-je pas vu disparaître de toute cette foule et t''échapper avec cet homme, pour venir l'enfermer ici?... Et tout-à-l'heure n*'ai-je pas entendu ta voix, la sienne?... Oh! je veux le connaître à Tinstant!... Parle! parle!... je ne réponds plus de moi, la fureur mVgare !...
— Oh! Cyprien, s'écrie-t-elle avec une inflexion déchirante, tues bien cruel! Estil possible! toi m''accuser de mensonge!...
— Mais parle!... allons, parle, excusetoi... INIais comment puis-je te croire (piand tu me soutiens que tu étais seule ici...
— Eh bien! non... s'écric-t-ellecn tombant à genoux, le visage dans les mains. C'e.-t vrai, jVtais avec quel({u^un...
— Ah! tu Tavoucs donc!...
— Oui... mais je suis innocente! sY^criet-elle en se relevant tout à coup avec cette noble énergie que donne une conscience tranquille.
— Innocente î oses-tu bien le dire!... et tu notais pas seule... un homme était avec toi!... Quel est-il?... je veux le connaître... Il faut que je le trouve... il faut que je Té-
crase sous mes pieds, que je lui ariache le cœur!...
Et ses dents grinoaienl, sa voix était rauque et haletante, ses lèvres se couvraient dYcume,
— Plus bas! plus bas ! je t'en conjure, Cyprien.., on peut venir. Oli ! Cypricn , épargne-moi... jesuisbienàplaindreaussi !.. pitié! pitié!... iNIais tu poux niecioirc, je suis toujours digne de toi 1
Cyi>rien venait de tomber sans force dans un fauteuil.
— Digne de moi ! murmura-t-il sourdement en levant les niains au ciel. Oii ! mon Dieu, vous me punissez!... Mais non, sVcria-t-il en regardant AugUblaipii pkiirail à ses genoux, cY:.t impossible I avec lanl de
pureté dans le visage, avec ce regard d*'ange, on nVst pas une infâme !... Il y a dans tout ceci quelque chose que je ne puis com« prendre... mais non, tu n"'es pas coupable !.. Je t'en supplie, Augusta, ne cherche pas à te disculper, dis-moi seulement quel est le misérable qui t''aentraînée dans cette chambre !... car ce ne peut être que par la force!.. Oui, c''esl un piège, pauvre femme, un piège infernal que le monstre a tendu sous tes pas !... Nomme -le moi, pauvre enfant crédule... et je le tuerai ! Mais, je t''en conjure, nomme-le moi î...
— Je ne puis, dit-elle avec un soupir.
— Oh ! voilà qui passe toutes les bornes! quel excès d'impudence ! Augusta, malheureuse ! oh! tu m'as trompé, tu m''as lâchement trahi !... Et pour toi, pour t'avoir, oh! tu ne sais pas ce que j'ai fait!... Non, tu ne peux savoir ce ([ue tu m''as coûté!...
Elle le savait, la pauvre créature! Elle s'attache douloureusement aux genoux de Cyprien, elle les embrasse, elle les inonde de larmes; il la repousse en détournant la tète; il pleure et s'arrache les cheveux; elle
se relève pour tomber dans ses bras : il recule avec un geste d'horreur. Cependant sa voix est moins rude, elle paraît s'amollir; ses regards lancent moins de flamme; on voit que la douleur Tcmporte enfin sur la colère, au fond de ce cœur brisé; et, d^in accent qui révèle un profond désespoir, il
sYcrie :
— 0 mon Dieu, je l'ai mérité !
Augusta le conjure ù mains jointes de ne pas la condamner encore , et d''attendre qu''e!le puisse enfin révéler un secret terrible. Elle proteste de son innocence ; elle n^au rai t qu'Hun mot à dire: mais elle ne peut rompre encore le silence!., il y vadu repos, de riionneur, de la vie peut-être...
— Et tu penses m''éUlouir avec ces grands mots I interrompit Cypiien avec amertume. Tu me crois la dupe de toutes ces phrases !.. Non, madame... épargnez-vous des peines inutiles... Le repoS; dites-vousl le bonheur! il n'en est plus pour moi ! Quant à la vie, que Dieu me la reprenne! c'est un fardeau qui devient trop lourd... je n^ii plus rien à faire ici-bas, qu'à soullVir!... Ah ! malheu-
'ji
leuse! poursuivit-il en sanglotant, je ne tenais plus à la vie que par toi... Ton regard était si pur, c'était le ciel ! ta voix si douce était l'innocence î L'innocence, oh! j'en avais tant besoin!... Tu n'as pas voulu... c'en est fait!.. Adieu, Augusta!.. Adieu, madame! nous ne sommes plus rien désormais l'un pour l'autre, nous sommes deux étrangers dans cette maison. Seulement je vous promets de me contraindre: point de violence, point de scandale !... Je cacherai ma honte, c'est à dire la vôtre, à tous les yeux, même à ceux de votre père... Vous concevez pourquoi, madame?... Il faudrait une séparation éclatante, et je ne veux pas que le monde m'insulte avec sa pitié railleuse ! Il ne faut pas étaler sîl douleur, il faut couvrir ses blessures !..
Augusta gardait le silence et demeurait abîmée dans son désespoii*.
Cyprien fait (juclques pas vers la porte.
— Adieu, n)adanie! reprend-il d'une
voix brisée, en ouvrant la porte du boudoir
Nous avons chacun notre appartement;
voici le votre ! c'est la dernière fois que j'en
franchirai le seuil... Adieu î soyez heureuse et calme... si vous pouvez!
Il traversait déjà la chambre à coucher : Augusta le rappelle, elle s'élance après lui!.. Elle va tout révéler,., mais soudain elle songe aux terribles conséquences d'un pareil aveu: une lutte efijroyable, un combat à mort entre Cyprien et Gaétan, et Cyprien est déshonoré, perdu ! Il faut bien qu'acné se taise encore.
Cyprien, qui s'éloigne toujours, jette un dernier regard sur Augusta, et sort de la chambre avec un gémissement profond.
Le bal continuait toujours. Ils ne reparurent point dans les salons : on ne pouvait rien comprendre à ce brusque départ. Le baron de Franqueberg voulut pénétrer dans l'appartement de sa fille; mais il ne put la voir, elle sYtait mise au lit avec une fièvre ardente. INI. de Ilochepont venait de s'enfermer dans sa chambre: à peine y futil entré, qu'ail tomba dans un fauteuil, agité d\ine violente crise nerveuse.
Gaétan Chaulieu s''était échappé du boudoir [)ar une porte dérobée qui donîiail sur
0'2i LA RENTE VIAGÈRE.
un corridor : il ne se remontra point dans ]e bal; mais personne, dans toute cette foule, ue remarqua sa disparition.
Cyprien ne pouvait plus mettre en doute rinfidélité de sa femme; des lors plus un instant de calme, plus un éclair de joie ! les tourmens de Tenfer étaient dans son cœur. Avant ce jour fatal, il se croyait déjà parvenu au comble de la soullVance; mais il comprenait maintenant qu'on pouvait souffrir bien plus encore, avant, cY'tait le cri-
me tout seul qui lui torturait la conscience; et maintenant, avec le remords il avait le châtiment du crime. Idée amère et poignante! cette femme, qui était pour lui comme un ange et qu'il adorait à genoux, c''était une femme comme les autres, faible, hypocrite et frivole, et qui brisait l'honneur et l'existence d'un homme, ainsi qu''un hochet futile! Et pour cette femme, hélas! il avait tout sacrifié; tout jusqu'^au repos de l'àme! Pour cette femme il avait commis le phis lâche des assassinats ! Voilà cequ''il se répète incessamment dans son cœur désolé; mais il a beau faire, il aime toujours cette femme : depuis tant d''années ilIaimelCest un amour ne pour amsi dire avec lui, et qui fait partie de son être; c'est la seule passion véritable et profonde qu''il ait eue dans sa vie, car toutes les autres étaient banales et n'appartenaient quVi l'elfervescence de Ja jeunesse; et cette ciéature qu'il a seule aimée dans le monde;, c''est justementcellelà (jui le trompe et le déshonore!
Son humeur devient [)lus sombre encore et plus sauvage ; il [)assc des journées en-
LA BENTE VIAGÈRE. 327
tières seul dans son appartement, les volets et les rideaux fermés ; il ne veut plus voir personne, pas même Gaétan, pas même son beau-père; et, dans les ténèbres au milieu du jour, il se livre à tout son désespoir.
Cependant madame de Rochepont essaie de le fléchir; elle espère encore amener une réconciliation si elle parvient à lui parler; mais il refuse obstinément de la recevoir. Alors, cette pauvre femme désolée passe de longues heures à la porte de Cyprien; elie espère toujours cp^il sortira, et guette inutilement son passage : des jours, des semaines s'écoulent sans apporter aucun changement. Mais Cyprien cache à tous les yeux le secret de sa douleur; on ne peut comprendre son refroidissement bizarre pour Augusta; et, tout naturellement, on l'attribue à Teflet de la maladie et de la soullrance. Cependant ([uel(|ues personnes, pbis clairvoyantes, devinent bien, aux soupirs d'Augusta, à sa tristesse profonde, à son morne isolement , ([u'clle est très malheureuse. Le baron de Fran-
o2S LA RENTE VIAGÈRE.
queberg la presse de questions : il ne peut réussir à la faire parler; néanmoins, il soupçonne dans tout cela quelque brouille de ménage; et, courant trouver Cyprien, il lui reproche amèrement de faire le malheur de sa fille. Cyprien lui répond d'une manière assez dure; il lui déclare que tout ce qui se passe entre sa femme et lui, ne regarde que lui, lui seul : la discussion s''échaufl'e et finit par amener une rupture entre le gendre et le beau-père. Alors celui-ci parle de reprendre sa fille ; Cyprien dit que chacun est libre, qu'il n''est le tyran de personne, et qu''Augusta peut choisir entre son père et son mari. Le baron supplie Augusta de le suivre; mais elle refuse avec énergie : elle aime son père, mais elle n''abandonnera jamais Cyprien ; d'ailleurs, il n^i jamais eu le plus léger tort envers elle ; leur tendresse est la mêine qu'eau premier jour de leur mariage ; cette métamor|)hose étrange dans le caractère de Cyprien, cette humeur triste et morose, est ])ien involontaiic et i)rovient de la souffrance; il faut le plaindie, et non Taccu-
ser. M. Calvisart veut aussi Aiire quelques représentations amicales, mais elles ne sont pas moins infructueuses que celles du baron; la seule différence, c*'est qu'il est mieux reçu, et que son jeune ami l'embrasse avec effusion.
Les visites de Gaétan sont moins fréquentes : depuis la terrible scène du boudoir, il n'a plus vu Augusta qu'à de longs intervalles ; ses paroles sont* froides et menaçantes; un mot d'amour n''est pas sorti de sa bouche. Une seule fois pourtant, il a dità madame de Rochepont, en secouant la tête.
— Il en est temps : il faut vous décider!.. Je vous donne quinze jours encore : après cela, n*'accusez que vous, madame !.. vous aurez tué votre mari...
La pauvre femme était dans une angoisse inexprimable : il fallait sauver Cyprien de réchafaud, il le fallait à tout prix !
Mais Tàme de Cypi ien n''ap[)artenait pas tout entière à la douleur : il avait par momens des accès de rage indicible qu'il refoulait intérieurement ; il avait une soif
ardente de vengeance, mais ce n'est point d'Augusta qu**!! voulait se venger, il l'aimait trop encore; il avait tâché vainement de la haïr : sa haine, il Taccumulait toute sur un homme qu'il ne connaissait pas. Oh! comme il aurait donné bien vite tout ce qu'il avait d*'or et de sang pour connaître cet homme, pour le tenir un moment face à face, pour lui soulïleter le visage et le tuer! Mais il n'avait aucun indice ; il s''épuisait en conjectures, en suppositions, toutes plus folles les unes que les autres; il soupçonnait tout le monde, et il ne savait pas sur qui arrêter le soupçon. Cependant le chagrin qui le dévorait, joint aux fatigues des insomnies, l'avait jeté dans une espèce d''anéantissement : le mal semblait faire des progrès rapides; les médecins ne dissimulaient pas leurs inquiétudes et déclaraient la vie de Cyprien en danger. Vainemenl on l'exhortait à voir du monde pour se distraire, il ne voulait personne au- ])rès de son lit, [)as même de garde-malade, iù Cyprien , qui sentait d'heure en heure un besoin plus vil de revoir Augusta, se
roidissait contre lui-même, et, pour s''affermir, il se jurait continuellement de ne lui pardonner jamais, de ne plus la voir s'^il était possible; mais Cyprien ne pouvait s'habituer à cette amère privation : les jours se traînaient pour lui comme des années ! Par momens, il tendait tous les ressorts de son esprit pour se persuader quelle n''était point coupable : les apparences pouvaient ravoir trompé; et, dans son imagination malade, il entassait une foule d''excuses et d'explications invraisemblables; mais elles s'écroulaient toutes bientôt sous tant de preuves accablantes. Alors, il avait plus que jamais la conviction du crime, et il s''abandonnait à des transports de rage convulsive.
Enfin , son étaL prit un caractère si alarmant, SCS crises devinrent si terribles et si fréquerites, que les médecins conseillèrent de ne jamais le perdre de vue: on craignait ({u'il ne se tuai dans un moment de délire. Le malheureux , au soitir de ses accès, demeurait des heures entières, Tœil fixe et terne, sans reconnaître [)ersonne; ensuite
ÔÔ'l LA RENTC VIAGÈRE.
il lonibaiulans uneespècecratoiiie, dans une torpeur léthar£];i{[uc, et restait immobile et sans parole, les paupières fermées, eomme un homme ploni^é dans le sommeil. C'est à la laveur d^ine pareille crise, que madame de Kochepont se hasarda, tremblante encore, à pénétrer dans la chambre de son mari; il ne s"en aperçut point. Elle veillait des nuits entières au chevet du malade avec une tendre sollicitude , et, dès qu'il rouvrait les yeux, elle se cachait bien vite derrière les rideaux pour n'*ètre point remar(|uée.Une fois pourtant il s'^évcilla brusquement au milieu d''un soni:!;c, et il la prit pour un ani^e de hmiière : elle était penchée sur lui , les mains jointes , la tête inclinée sur une épaule, et elle considérait Cyprien dans une extase douloureuse. Il se lève vivement, il passe une main sur ses yeux, il reconnait Aui:;usta et jette un cri : mais il n''a ]>as le couia£;e de la repousser ; elle lui parle avec une voix si douce qu''il ne peut répon(he (Fune manière cruelle ; il laisse échapper seulement un profond sou-
LA BENTE VIAGÈRE. 333
pir, et lui fait signe avec la main qu'elle peut rester. Peu à peu il la soufTrit clans sa chambre :il feignait seulement de ne pas la voir, et se contentait de lui répondre quand elle lui adressait la parole ; mais il ne parlait jamais le premier. Ce n'était pas sans doute encore une réconciliation; mais Augusta pouvait au moins voir Cyprien, elle pouvait le soigner : voilà tout ce qu'elle demandait au ciel pour le moment.
Cyprien commençait à se rétablir un peu: il se levait déjà, et les médecins reprenaient quelque espoir; quand une nouvelle catastrophe, plus terrible que toutes les autres, vint fondre sur Pinfortuné. In jour madame de Rochepont reçut une lettre qui la frappa comme un coup de foudre : elle ne pouvait plus hésiter, il fallait obéir à Tinfcrnale sommation. Depuis plusieurs jours elle n'avait pas vu Gaétan; il n'était pas venu même s''informer de Pétat de Cyprien. C'était comme un parti pris: il avait juré de ne plus mettre les pieds dans la maison d'Augusta , mais il voulait (ju'clle vint ellemême le trouver dans un endroit qu'il in-
554 LA BENTE VIAGÈRE.
cliquait: il l'attendait le soir même avant minuit, et sa dernière phrase était si menaçante et si cruelle , qu'Augusta pouvait y lire clairement un arrêt de mort pour Cyprien , si, le soir même, à Theure dite, elle ne se trouvait pas au rendez-vous marqué.
Madame de Rochepont passa toute la journée dans une anxiété aO'reuse : elle ne savait que résoudre, elle n'avait pas la force de prendre une résolution , mais elle était décidée à mourir, s''il le fallait pour sauver Cyprien. Pendant qu''elle souffrait ainsi, la malheureuse, Gaëlan se livrait à des transports de joie diabolique : il ne doutait pas que son plan ne réussît ;c'*était bien Tœuvre d*'un démon ! Depuis vingt jours et ving^ nuits il y rêvait sans relâche, il calculait toutes les chances bonnes ou mauvaises , et sa tête bouillait d''espérance et de convoitise, car il était sûr ([u''Augusta viendrait au rendez-vous; pour y mancpier, elle aimait trop Cyprien.
Chaulicu trouvait la rédaction de sa lettre admirable, la dernière phrase surtout; il se frottait les mains en la déclamant.
Voici la phrase : « Si vous n'hèles pas ce « soir avant minuit, à Tendroit où je vous « attendrai et que je vous désigne, demain « avant sept heures du matin , le portece feuille et la page qu'il renferme, seront (( dans les mains du procureur du roi I j\ïa « patience est à bout, madame, songez-y u bien : ce soir je vous attendrai; mais c''est « la dernière fois que je veux attendre, je « vous le jure!... »
Cette effrayante péroraison devait produire son efl'et, elle était froide et impitoyable comme la hache du bourreau. Mais tandis que Ghaulieu s''applaudissait de l'imaginative, et comptait les momens avec une fiévreuse impatience, la porte s''ouvrit, et Turpin entra Tair sombre et mécontent.
Depuis déjà (juelques semaines, cet homme s''acharnait à Gaétan comme le remords; il devenait [)his hardi, plus exigeant, et lesuicnaccs de Chaulieu ne Fintimidaient plus: il avait aussi un plan , le misérable!., mais ce n'était pas la possession d'une femme qui échauli'ait sa convoitise, c'était Toi! il voulait (le Tor. Depuis (|ue son comphce
avait eu rimprudence de lui montrer le portefeuille de Cyprien, Turpin y songeait sans cesse, et calculait dans son âme sordide, ce qu''on pourraitleur donner d'or en échange de ce portefeuille. Cest une fortune! pensait-il. Et ce niais de Gaétan, qui donnerait cela pour un baiser!... mais je l'en empêcherai bien!... Oh! j'aurai ce portefeuille, je Faurai , dussé-je envoyer le neveu rejoindre Toncle!...
Et chaque jour Turpin revenait à la charge, il suppliait Gaétan de ne pas se dessaisir d''un pareil trésor pour une bagatelle; il avait même murmuré sourdement, (|ue si Chaulieu persévérait à vouloir faire une semblable sottise, lui Turpin ne le soufiVirait pas. C'est alors que Gaëlan se repentait avec amertume d'avoir fait une si dangereuse confidence , et il réfléchissait vaguement aux moyens de faire disparaître ce confident ([ui le gênait.
En apercevant Tuipiîi, Gactan ne put retenir un geste de colère et d impatience.
— Encore (oi? dit-il.
— Oui, pardieu! moi-même , répliqua
Turpin en fermant un œil suivant sa grotesque habitude de raillerie. Eh bien ! as-tu réfléchi, Gaétan ? décidément voilà qui est absurde ! il faut en finir...
— Il faut en finir : je suis de ton avis.
— Que diantre! la belle ne te cédera donc jamais ! Cette femme, mon cher, te fera droguer jusqu*'au jugement-dernier; et le mari peut nous échapper d'un moment à l'autre î II est très mal, ce brave homme : il peut s''en aller ad patres ^ et alors ton fameux portefeuille ne vaut pas six liards ! Il faut pourtant que ça nous serve à quelque chose ! Moi, d''abord, je t'avertis que je ne suis pas content de ma part : tant pour si peu! ça n'en valait pas la peine.
— Tu es bien difficile, Turpin ! Qu'estce que cela t''a coûté ?
— Ça coûte toujours, mille tonnerres!
surtout à moi qui suis faible et sensible comme un agneau. D''ailleur5 , c'était une brave créature, ([ue la vieille INIarthe ! et Fonde aussi, parole dlionneur î
— Allons, ne joue pas le sentiment, drôle î