II. 2i
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— Je ne joue pas le sentiment, reprit Turpin en faisant crier sa tabatière de corne à la façon de Robert-Macaire, mais j''ose dire que tu es bête : cette femme-là ne vaut pas mieux qu'une autre, après tout! c''est toujours la même cliose; et je trouve stupide que tu préfères une heure de distraction avec ta sylphide, à une belle somme ronde, que nous pourrions toucher immédiatement...
— Chacun a son goût, Turpin : mêle-toi de tesalfaires.
— Cest bien ce que je fais... et ces affaires-là sont les miennes, ventrebleu! J'^ai droit à la moitié du portefeuille : d'après le jugement de Salomon. Je te demande un peu, mon cher ami , le beau plaisir que j''aurai, moi, quand tu auras goûté le parfait bonheur avec ta bayadère! Écoute, Gaétan; il n'y a pas une minute à perdre, il faut que nous aUions immédiatement chez M. de Rochepont, le portefeuille en main, réclamer nos salaires ; qi^il nous signe à chacun une légère traite de cent mille francs, payable à vue chez son ban([uier; nous lui
donnerons le portefeuille. Allons, viens... Et il veut entraîner Gaétan : celui-ci résiste.
— Non, pas encore, Turpin; c'est impossible...
— Impossible! bab ! Comme dit Napoléon, impossible n'est pas français. Mais tu remets toujours, toi. Allons, c''est arrangé; il le faut. Si tu ne viens pas, j'^y vais tout seul et je fais le marché.
— Malheureux! si tu osais!... dit Gaétan avec un air de sombre menace.
— Eh bien ! que ferais-tu? est-ce que tu m'en défies?...
Et, limant son chapeau râpé avec la manche encore plus râpée de son habit noir, Turpin fait quelques pas vers la porte.
— Comme ra, tn m'en défies?...
— 11 ne faut jamais défier un fou, répond Chaulicu en dévorant sa colère.
— Eh bien, viens donc! qu''attends-lu?... Quand je te dis que M. de Rochcpont va descendre lagarde d'une minute à Tautrcî et alors ton chiflon de papier ne sera plus bon qu'à allumer ma pipe. C'est toute une
fortune! je ne veux pas quelle m'*échappe... Comme dit l'autre, il faut saisir Toccasion par les cheveux; jusqu'à présent je Tai fait, mais la maligne portait perruque, et le toupet m'est resté dans la main. Cette fois, elle a de beaux et longs cheveux qui ne manqueront pas, j''espère...
— Turpin, je t'en supplie, pas encore aujourd'hui î... Plus tard...
— Pourquoi plus tard ? Tu diras plus tard la même chose, tu as toujours des raisons iJamboyantes, toi. Allons, viens-tu?.., ou je fais ta fortune malgré toi...
— JMais, misérable, interrompit Chaulieu en Tarrétant par la basque de l'habit, si tu dis un seul mot, tu me perds! Alors Cypricn saura que je le hais, que j^aime sa femme!.. et cette femme m''échaj)pera!...
— IJeau malheur! tu en auras mille autres à la place, qui te coûteront moins de peine et d'argent.
— Mais, je l'aime, Tm pin î je te dis que je l'aime! Vois-tu, pour l'avoir entre mes bras une heure seulonjcnt, je conscn-
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lirais à me brûler la ceivelle immédiatemeut après !...
— Bon ! voilà maintenant des phrases, du tragique... Connu, eonnu : j^ai joué le mélodrame au boulevard... Allons, viens-tu, Gaétan?... Parole d''honneur, je ne blague pas, si tu neveux pas venir, mon parti est pris, etje file...
— Non, pas aujourd'hui! répond Gaétan dans une cruelle angoisse. Attends au moins jusqu'à demain...
— Je ne sais pas s''il fera jour demain, nous sommes tous mortels : il faut, comme dit le sage, ne remettre jamais au lendemain ce qu'on peut faire le jour même ; c''est mon système, à moi, c''est mon hygiène ! Aussi je me pique d''ètre philosophe. Adieu, adieu, collègue... Tu recevras, sans doute la carte de ce monsieur, ou bien il te fera prier très poliment de passer chez lui pour toucher ta gratification.
Et Turpin se disposait à sortir.
— Tu ne quitteras pas celte chambie, dit Gaétan avec vivacité, je tVn empêcherai bien...
— Ah! si nous luttons, je ne demande pas mieux, dit Turpin avec un flegme plein d'insolence, en retroussant les manches de son habit. Dieu merci, je suis de taille...
En même temps il faisait tourbillonner autour de sa tête une énorme canne plombée, qui aurait assommé un bœuf.
— Sois tranquille, Turpin, je n''emploierai pas la violence, mais la prière, mais la persuasion.
— A la bonne heure! dit Turpin, j'écoute...
— Ce n'est pas une grande faveur que je te demande : demain, je te promets d''aller trouver M. de Rochepont; nous irons même ensemble tous les deux, et nous ferons l'afl'aire. Mais, j''ai besoin encore de cette soirée...
— Ah! dit Turpin en fermant un œil.
L\'inge t**a donné rendez-vous ?
— Non, balbutie Gaétan. Mais je la verrai...
~ Ail ! et si la dame est complaisante, tu vas te laisser escamoter le portefeuille?
— Non, sois tranquille : elle n'auia pas
LA BENTE VIAGÈRE. 543
le portefeuille... et je Taurai, elle ! J'ai imaginé un excellent moyen.
— Lequel?
— Tu verras, plus tard.
— Toujours du mystère avec les amis^ Gaétan !
— Non, je ne veux pas en avoir avec toi,' tu sauras tout; je t'^attends cette nuit chez moi, entre deux ou trois heures. Nous souperons, et je te conterai cela...
— Eh bien, c'est dit : j''attendrai encore! Tu vois que je suis un bon garçon de me laisser remettre aux calendes grecques.
Mais demain, je ne ris plus, il faut battre monnaie.
— Bien, c'est convenu ; nous discuterons cette nuit ce que nous avons à faire.
— Et comme ra, Chaulieu, tu me donneras un fameux souper?
— Sois tranquille, tu sais que je m'y entends.
— Yes , mon vieux, plus qu'à faire Taimable auprès des belles... Non, décidément, Chaulieu, tu n''es pas taillé en séducteur... tu dois trouver que les femmes
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sont dianlrement vertueuses P.. . Oh! sacreblen! c'est (|ue lu ifas pas du cœur au ventre, tonnerre! Tu nVmploies pas les grandes ressoufces. C'est honteux! un hercule comme toi !
— Il Y a temps pour tout, répond Chaulieu piqué jusqu^au vif dans son amourpropre. Ce soir je profiterai de ta leçon.
— Allons, bonne chance! mais dis-moi donc, tasidlane, est-ce qu'elle viendra ici? est-ce qu'elle est de notre souper?
— iSon, Turpin, elle ne viendra pas ici.
— Alors, tu la séduiras en ville? Où çà donc?
— Je te conterai tout cette nuit, Turpin.
Et ils se séparèrent.
Gaétan avait loué un appartement dans une maison meul^lée ; mais il avait pris un faux nom. Cet a[)partement se trouvait situé au troisième étage, dans le fond d'aune cour; pour y parvenir, il fallait traverser plusieurs longs corridors et monter des escaliers tortueux, où Ton pouvait se perdre comme dans un labyrinthe, quand on ne
savait pas les détours du sérail : ce corps de logis était sombre et isolé. Gaétan avait tout prévu; il ne doutait pas que madame de Hochepont ne vînt fidèlement à Theure du rendez-vous; néanmoins, pour en être encore plus sûr, il écrivit un nouveau billet qu'il envoya par son domestique. Il demandait une réponse catégorique. Augusta répondit qu'elle viendrait.
Le soir, vers huit heures, madame de Rochepont était dans la chambre de son mari ; elle frissonnait déjà de sa promesse, et sa poitrine était lourdement oppressée. Cette agitation singulière n*'avait pas échappé aux yeux de Cyprien; il la voyait continuellement regarder la pendule, et tressaillir à chaque retentissement du timbre- Il ne comprenait rien à cette bizarre anxiété , qui pourtant le préoccupait. Tout à coup le domestique entre : il dit qu'un monsieur d'une singulière tournure demande à parler à INI. de Rochepont.
— Comment se nomme-til? dit Cyj)rien.
— Il ne veut pas se nommer, monsieur.
— Je n^' suis pas.
ôiG LA BENTE VIAGÈRE.
Le domestique sort, et revient presque aussitôt dire que ce personnage insiste pour entrer, jurant qu'il a quelque chose de la dernière importance à communiquer au maître de la maison. Comme Cyprien faisait répondre encore qu'ail allait se mettre au lit et ne pouvait recevoir personne, le domestique entre de nouveau , et dit à INI. de Rochepont que rétranger venait tout exprès pour lui fournir quelques renseignemens précieux au sujet de deux lettres sans signature, que M. de Rochepont avait dû recevoir quelque temps auparavant,
— Ah! qu'il entre tout de suite! dit Cyprien avec une étrange vivacité.
Le domestique introduit une espèce de monsieur, dont le chapeau sans cordon, la chemise à jahotsale et chiiïonnée, les énormes hieloques de similor, forment un enscmhle de toilette assez peu fashionahle. M. de Rochepont prie Augusta de se retirer un instant dans sa chamhre : elle sort ; mais la manière dont cet affreux personnage la regarde, fait tressaillir Augusta : il
Jui jette un coup d''œil plein d'impudence etd*'efTronterie.
A peine Cyprien est-il seul avec cet homme, qu'il le presse de questions.
— Ces lettres, dit-il, ces lettres, vous savez qui les a écrites ?
— Certainement, répond Turpin, puisque c''est moi.
— Vous ?
— Moi-même, avec les cinq doigts et le pouce, que voici. Vous trouvez peut-être que le style n'^en était guère académique; mais vous avez dû le comprendre, il était clair. Eh bien ! avez-vous scrupuleusement veillé sur madame?
Il V avait tant d'^insolente raillerie dans cette dernière question, que Cyprien fut près de sauter à la gorge de cet homme,* mais il se contint.
— E\pli(juez-vous; je n'ai pas compris vos lettres, monsieur. Elles ont eu le sort quVdles méritaient ; je les ai jetées au feu, sans achever de les lire.
— Eh bien ! vous avez eu tort, mon cher monsieui* ; car elles contenaient un avis
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charitable. Votre femme vous en fera porter!
— [Misérable, osez-vous hiuiiî...
— Paix , ne nous fàclions pas : entre lioinmes, on j)arie sans périphrases, on appelle les choses par leur nom... Que diable ! vous n'êtes pas un enfant, ni moi non plus; nous savons bien tous deux comme'ils se font. Votre épouse , dis-je, est très jolie, comme je viens d''avoir Thonneur de m''en convaincre, en la lori^nant tout à Theure le plus respectueusement du monde : elle a donné dans Tœil à un gaillard qui la pourchasse vivement; je crois même que la chaste Suzanne y prend un peu goût...
— Drôle ! s'écria Cyprien en lui saisissant le bras avec colère.
— Tout beau, tout beau, mon cher monsieur î parlons froidement, ou je vous cède la place ; je n'^aime pas les violences, moi, et d'ailleurs, vous savez?
« Nous vivons sous un prince ennemi do la fraude ! »
— Eh bien! monsieur, ([ue voulez-vous dire .^ De pareilles insinuations, contre une femme coujmc la mienne, sont d'ignobles
et impuissantes calomnies ! elles ne peuvent Tatteindre.
— Prenez garde que mon gaillard ne l'atteigne, alors...
— Et de qui voulez-vous parler?...
— De Tautre! Le galant! le paladin! le Cupidon! celui dont le cœur brûle sur Tautel de madame!...
— Nommez-le, si vous pouvez!...
— Je le peux très bien, mais je ne veux pas, répondit Turpin en secouant la tête.
— Monsieur, dit Cypricn d''une voix altérée, une preuve! une seule! tout ce que vous demanderez, je vous le donne !..
— Bien î bien ! vous êtes généreux , je le savais déjà, répondit Turpin avec un gros rire : vous donnez même des louis d'or à ceux qui ne vous demandent pas Taumone,* çà vous sera rendu en monnaie dans les cieux...
Cyprien venait de reconnaître vaguement les traits de cet bomme; il se rappelait bien l'avoir vu (pielcpie j>art, mais il n'aurait pu dire en quel endroit.
— Pour le moment, continua Tur-
pin, c'est moi qui fais Paumoiie, et je vous donne gratis un avis salutaire ! Vous en ferez ce que vous voudrez; mais parole d^honneur ! ce que je vous dis est vrai, beaucoup plus vrai que TÉvangile : on fait la cour à votre femme. Je connais très intimement celui qui soupire.
Cyprien étouffait de honte et de colère. Quel pouvait être l'amant d'Augusta, s'il était Tami d''un pareil misérable qu'on aurait pris, en vérité, pour un forçat échappé du bagne! Mais Cyprien comprimait sa fureur : il voulait tout savoir.
— Mais parlez, monsieur, dit-il, qui vous amène chez moi? Vous avez un but, je le présume... car il est impossible que vous soyez venu pour m^insulter ?..
Eh! pas dutout!c''est pour empêcher,
au contraire, qu'ion ne vous insulte...
— Si vous savez (quelque chose, parlez, monsieur... Je vous répète que je méprise ces lâches mensonges : et je veux néanmoins leur imposer silence!.. Et, si vous connaissez en effet un homme qui se vante de m'avoir oiitragé, vous m'obligerez fort
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de le nommer à l'instant !.. c'est un service, monsieur, qui vous assure ma reconnaissance...
— Parole d'honneur ! je vous le nommerais bien, mais j''ai trop de délicatesse : c''est un ami, un de mes grands amis.
— Monsieur, oh î voilà qui est trop fort!
— Cest un peu fort, sans doute, reprit gravement Turpin. Le scélérat ne doute de rien, et il a juré de vaincre ou de mourir. Je pourrais vous dire pourquoi je m'*avisê de prendre un si vif intérêt à la veilu de madame; mais c''est inutile! je vous jure seulement que la chose m'^intéresse beaucoup. Imagiiiez-vous tout ce que vous voudrez : par exemple, que je suis un émissaire de la police, associé à Vidocq et compagnie, et payé sur les fonds secrets pour la conservation de la morale publique et l'entretien des bonnes mœurs. IMais, tenez, si je pouvais compter sur votre discrétion, jo vous dirais le plus beau de l'histoire; car vous ne savez pas encore tout , il t^'cn faut !
— Parlez, parlez, je vous en conjure?....
— Mais vous jouerez bien votre jeu ?.. il y va de ma lôte ! Vous me jurez de ne dire il personne que Tavis vient de moi?..
— Et comment pourrais-je le dire ! je ne vous connais pas, monsieur.
— Tas de nom , c'est vrai, mais de physique, répondit Turpin : et il n'en faut pas davantage ! On connait généralement mon physique, il a son cachet. Eh bien! monsieur, je vous dirai que votre femme a ce soir un rendez-vous avec son galant.
— Malheureux!
— Pas de colère , ou je deviens muet comme un poisson. Oui, monsieur, ce soir, à minuit, elle doit se trouver quelque part , je ne sais pas où , mais qu'importe ! Empêchez-la de sortir, je vous le conseille; c'est très facile : vous dormez sans doute avec madame ? Qu'elle ne vous quitte pas, ... sous aucun prétexte!
— Au nom du ciel! expliquez-vous!...
— Pardon, monsieur, dit Turpin avec une inclination profonde, je m'éloigne... on m'^attend aussi à un rendez-vous. Mais
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surtout pas d'esclandre! Parole d''honneur! je suis un bon enfant, je vous donne un excellent conseil : empêchez votre femme de bouger; car si elle met le pied dehors, elle ne rentrera pas comme elle est sortie, c"'est moi qui vous le jure!.. Mon gaillard est décidé à tout pour en venir à ses fins ! Mais surtout ne vous montrez pas, ne lui échauffez point les oreilles, car il pourrait vous jouer un mauvais tour, il pourrait vous faire faire connaissance avec un certain monsieur, dont Tancétre était renommé chez les Philistins pour abattre les colonnes... Le desccndantabat les têtes, lui ! et ce n'est pas avec une mâchoire d''âne! Adieu, monsieur de Kochepont : il est maintenant neuf heures ; encore trois heures, et vousverrez si je mens.
Cvprien avait tressailli de tout son corps: mais cette dernière phrase n'était sans doute qu'une l)rutalc équivoijue, un ignoble jeu de mot sans arrière-pensée, aucpiel il ne fallait pas attacher la moindre importance. D'ailleurs Cvprien avait un anirc
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sujet de préoccupation, qui devait Tabsorber bien davantage.
— Demain, entre neuf et dix heures du matin, poursuivit le Robert-Macaire, j'aurai rhonneur de me présenter chez vous, monsieur, avec un de mes bons amis qui a beaucoup phis que moi Tusage du grand monde: et nous vous dirons quelque chose de bien plus original. Ah! ah! mon cher monsieur, vous êtes dans de mauvais draps! mais rien n'est désespéré encore; et, si vous menez bien votre barque, on peut vous tirer de là...
— Il m''est impossible de vous comprendre, monsieur... je commence à croire que vous n'avez pas toute votre raison...
— Je suis fou, nVst-ce pas.^ voilà ce que vous voulez dire? Eh bien! si vous ne Têtes pas, vous, ne laissez point sortir madame...
Kt il quitta brusquement la chambre...
Cyprien veut le rappeler; mais il n'est plus temps, cet homme est déjà loin. Que l'aire? quel parti prendre* Cyprien demeure en proie à d'horribles perplexités. Enfin, il bonne et dit qu'on avertisse madame de
Rochepont: il est seul, elle peut revenir.
Augusta ne se fait pas attendre; mais elle est elle-même très-agitée. Cyprien la considère avec une étrange expression de regard.
— Mon Dieu! comme tu es pâle, Augusta!
On dirait qu'il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire...
— Je souffre beaucoup... murmure-t-elle.
Ohî Tinsupportable douleur de la tête!
Ils retombent l'un et l'autre dans une rêverie profonde et silencieuse. De temps en temps, Cyprien lui adresse encore dilTérentes (juestions, pleines d°'intérêt et de sollicitude , auxquelles Augusta répond d^me manière vague et distraite; et cependant, c'*était la première fois, depuis la scène du boudoir, que Cyprien lui parlait avec cette bienveillante douceur: un si heureux changement, (jui aurait du combfër tous les vœux d Augusta et passer même ses espélances, elle avait Taira peine de le remarquer. Cette i'roide insouciance, qui n'était point dans le caractère d'Augusta, ne pou-
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vait échapper à Cyprien et lui paraissait incompréhensible .
Dix heures sonnent: Augusta se lève; et, se penchant vers Cyprien, elle lui dit adieu d*'une voix émue. M. de Rochepont lui tend la main : elle la saisit avec transport , et la colle à ses lèvres.
— Comme ta main tremble^ Augustaî Comme tes lèvres sont brûlantes! Mon Dieu! Qu'as-tu donc?...
— Ce n'est rien, cher ami... répond-elle en balbutiant. Cest un peu de fièvre... un peu de fatigue... Mais, je l'espère, quelques heures de sommeil vont me remettre.
Cyprien se plaint aussi d'une grande lassitude, et dit (pi'il va s''endormir.
Augusla s''éloigne.
A peine est-elle sortie, qu'il se meta marcher de long en large dans son appartement, avec une agitation convulsive: il n'en doute point, Augusta lui cache ([ucl- (jue chose, elle couve un projet mystérieux. Une heure encore se passe; tout le monde est couché dans la maison. Cyprien ouvre
la porte de sa chambre avec le moins de bruit possible; et, marchant sans lumière, il va se blottir dans un cabinet voisin de Tappartementde sa femme. Là, retenant son haleine, agité d'une vague et douloureuse, inquiétude, il écoute, au milieu d'une obscurité profonde: Augusta n'était point couchée encore; il croit Tentendre sangloter.
Une demi-heure s'écoule de la sorte. Cyprien ne fait pas un mouvement; il ne quittera point cette place de toute la nuit, car il brûle d''éclaircir un mystère qui le plonge dans mille incertitudes, dans mille conjectures, toutes plus folles et plus désespérantes les unes que les autres. Enfm , il entend marcher avec précaution dans la chambre d^Augusta; puis, l'espagnolette d*'une fenêtre tourne et grince ; il prête l'oreille avec une attention pleine d''épouvante, et s'^appuie une main sur la poitrine, comme pour arrêter les bonds désordonnés de son cœur, qui pourraient trahir sa présence.
La fenêtre qui vient de s''ouvrir donne sur un balcon de pierre, ([ui conduitau jar-
din. II sVlance promptement du cabinet, court à une porte vitrée qui mène aussi au jardin, et il voit Augusta qui se dirige précipitamment vers une allée sombre, au bout de laquelle se trouve une petite porte ouvrant sur la rue. De temps à autre, elle tourne la têle, comme si elle avait peur d'être aperçue.
Cyprienest déjà dans le jardin; il se glisse à travers un massif d''arbres ; madame de Rochepont vient d''entendre quelque bruit, et sa marche est accélérée par la frayeur; elle arrive à la porte, l'ouvre brusquement, et disparaît comme une ombre avant que Cyprien ait pu la rejoindre. La porte se referme à Tinstant. Cyprien n'en a pas la clef : Augusta vient de l'emporter avec elle.
— Ohl malédiction! murmure Cyprien.
11 a juré pourtant de la suivre; et, faible encore, malgré son état de souffrance et de maladie, il escalade le mur du jardin et saute dans la rue.
A la lueur tremblante des réverbères, il croit voir une femme qui s'éloigne d'un pas
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rapide : elle est déjà presqu''au bout de la rue. Il s''élance sur les traces de la fugitive ; mais il se tient à quelque distance dans la crainte d*'étre reconnu : il veut arracher le mot de cette énigme mystérieuse. De temps à autre, la femme jette derrière elle un coup d'œil inquiet : elle ne s''aperçoit pas qu'un homme la suit. Ils marchent ainsi long - temps ; ils traversent bien des rues noires et tortueuses : une assez grande distance les sépare encore Tun de 1 autre. Enfin , elle s'arrête en face d^me maison qu'elle n''a pas l'air de bien connaître : un homme , qui paraît l'attendre, s''approche d'acné; il lui dit quelques mots à voix basse; puis, sans avoir besoin de frapper à la porte, il rouvre et disparait avec cette femme.
Cyprien éprouve comme un vertige; il veut hâter le pas, mais en vain : ses genoux faiblissent, et, pour ne pas tomber, il s'^appuie contre une muraille. Cependant la colère lui rend quelque force ; il rassemble tout ce qui lui reste dénergie , il court vers la porte qui vient de se fermer, et frappe : on n*'ouvre pas. Ses coups de marteau redoublent; ils deviennent toujours
plus rapides, incessans. Enfin la porte s'ouvre : il entre, et se trouve dans un long corridor à peine éclairé. Il précipite sa marche pour rejoindre Augusta, car il est sûr qu''elle vient d'entrer dans cette maison. Le corridor qii''il traverse est désert; Augusta et Tliomme qui l'accompagne ont disparu. Il va et vient, il court, il s'arrête, il ne saità(pii s''adresser : quelle est cette maison ? Il cherche en vain de toutes parts quelque chose qui ressemble à une loge de portier; il appelle, et ne reçoit aucune réponse. Enfin, au bout de ce corridor, il aperçoit à sa gauche les premières marches d'un escalier : il monte au hasard; mais que faire ? Où ces escaliers doivent-ils le conduire? 11 distingue confusément, au milieu de Tobscurité , plusieurs portes d'assez médiocre apparence ; mais il ne sait à laquelle frapper : il est dans une incertitudeJallVeuse. Que dire? que demandera-t-il ? 11 avouera donc au premier-venu (lu'il cherche une femme dans cette maison, et [que cette femme est la sienne; qu'elle a donné rendez-vous à quelqu'un,
la nuit, dans cette espèce de repaire! Il se décide pourtant, et sonne à la première porte qu'il trouve.
— Qui est là ? demande une voix criarde. Cyprien agite la sonnette avec plus ae force. Une véritable mégère vient ouvrir : mais quand elle aperçoit, à la lueur de sa chandelle, cette figure d'homme pâle et hagard, elle jette un cri de frayeur, et lui ferme brus([uement la porte au nez. Le malheureux, qui ne sait où donner de la tête, sonne et frappe encore à différentes portes; m.ais aucune ne s ouvre, et nulle voix humaine ne se fait entendre. 11 monte successivement à tous les étages; mais les ténèbres sont si épaisses qu'il est obligé de marcher en tâtonnant ; et, dans sa recherche aveugle, il se heurte continuellement aux murailles, et rencontre tout à coup une rampe de fer, par dessus laquelle il manque de se précipiter. Ses dents claquent ; une sueur froide inonde tout son corps : il redescend avec une précipitation convulbivc, au risque de se briser mille ibis la tète en roulant du hauten bas dcrcscalicr.
oiii LA RENTE VIAGÈRE.
Enfin, de couloir en conîoir, il arrive dans une cour longue et étroite, toute encombrée de voitures et de roues : c'^est comme l'atelier d'un charron. Cyprien voit de la lumière à une fenêtre du rez-dechaussée; il cogne à la vitre, il appelle : on lui demande ce qu''il veut; et son visage eft'aré, sa voix haletante, ses paroles entrecoupées et confuses le font prendre pour un
fou.
— Où sont-ils? où sont-ils? répétait Cyprien d'une voix tour-à-tour furieuse et suppliante.
On ne peut le comprendre. Alors il demande où est cette femme qui vient d'entrer tout-à-l'heure, avec un homme qui Tattendait àla porte.
Un ouvrier lui répond assez brutalement qu''il fera bien de s''adresser au concierge ; en même temps, le butor indique à Cyprien une espèce de soupente, où le cerbère dormait d'un profond sommeil. Celui-ci, qui ronflait depuis une heure au moins, avait tiré machinalement le cordon au cinquantième coup de marteau, et le monstre n'a-
vait pas même interrompu ses ronflemens une seconde : la porte s''était ouverte et refermée, sans qu'il parût s'inquicler le moins du monde de la personne qui venait d''entrer.
Mais le tapage et les cris deviennent si forts, qu''il est obligé de mettre la tête à sa lucarne.
— Qu'est-ce qu'il y a ? dit-il en grommelant.
La voix de Cyprien est rauque et menaçante : il dit que la femme qu'il cherche est dans cette maison; il demande le nom de tous les locataires. Le portier, qui nY'tait pas en humeur de subir un interrogatoire, le charge d'injures et de malédictions; mais tout cet orage de blasphèmes ne fait qu'irriter la colère de Cyprien. Il réitère sa question d^unc voi\ terrible, et le portier, frappé tout à coup d'une épouvante respectueuse, ôte son bonnet de coton.
Pendant que tout cela se passait, une autre scène moins bruyante, mais [)lus vive encore et plus scandaleuse, s'accomplissait dans un appartement tle cette maison. A
peine entré dans un petit couloir qui tenait lieu (ranlichambre, Gaétan avait toutà coup fermé la porte à double tour, après avoir poussé devant lui madame de Ilochepont avec un mélange de violence et de douceur. Ce fut, sans doute, un instant bien horrible pour Augusta, mais il n'était plus temps de reculer; elle était d'ailleurs résolue à tout pour arracher le portefeuille aux mains de cet homme. Quelle position atroce! une pauvre femme, seule, loin de tout secours, avec ce misérable sans cœur et sans entrailles, pour qui rien n'est sacré au monde, et qui s''emb^rrasse fort peu de commettre un crime pour satisfaire ses brutales passions! Alors, elle aura beau supplier, la malheureuse, elle aura beau gémir, appeler; ses cris inentendus n^ittireront personne! Il faudra bien que la faiblesse cède à la force, la gazelle au tigre! Le înonstre avait tout calculé : toutes ses précautions étaient prises, et la victime ne pouvait pas échapper cette fois!
Gaétan frissonne de joie et de convoitise; une expression diabolique contracte les
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muscles de son visage; ses yeux brillent comme deux flammes, sa respiration est pressée, haletante.
— Augusta! murmure-t-il en lui prenant les mains qu'ail serre avec une ardeur frénétique. Oh ! vous êtes un ange !... Enlin, vous n'êtes plus impitoyable!... Oh! que je suis heureux î...
— Gaétan, répond-elle d'aune voix émue, vous le voyez, j''ai eu confiance en vous... je suis venue...
— Et je vous en remerciera genoux!...
s'écrie-t-il. Enfin, enfin, je suis au comble de mes vœux!... Augusta! chère Augusta!
vous êtes si belle... soyez bonne !.. pardonnez-moi!... Cest vrai; j'ai été brusque et méchant... je vous ai fait de la peine... INIais j''étais à plaindre, je souffrais ! Oh ! je vous aime tant, si vous saviez!...
— Vous nj'aimez, dites-vous... Hélas!
comment pourrais-je le croiie! vous ne m*'avez épargné aucune douleur... vous ni''a« vcz toujours montré de la haine...
— De la haine! moi, grand Dieu!
— S''il élait vrai, Gaétan, reprit-elle avec
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une douceur inefl'able, pleine de reproche et de mélancolie, s''il était vrai que vous eussiez quelque amour pour moi, vous auriez pitié de mes larmes !... vouscpii pouvez les tarir, et cela bien facilement, vous ne me laisseriez pas implorer de la sorte à vos genoux... Vous feriez ce que je vous demande !...
— Oh! dites... s'écrie-t-il avec une ardente exaltation. Tout ce que vous voudrez, je suis prêt à le faire ! Je n'ai plus de haine au fond du cœur... je n'ai plus que de Tamour ! J'étais cruel, Augusta?... oui, j'étais méchant!... Mais vous allez me rendre bon !...
— Oli ! vous Têtes ! vous Têtes!... dit-elle chaleureusement. Je savais bien que vous n'aviez pas de méchanceté dans Tâme!...
Mais vite! Gaétan, je vous en conjure... il est déjà bien tard... donnez-moi ce portefeuille... Vous me l'avez promis!
— Oui, je vous l'ai promis, bonne et charmante... et vous l'aurez tout à l'heure, je vous le jure!... Mais dites, Augusta, quand j"'aurai tenu ma promesse, est-ce que
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VOUS ne tiendrez pas la votre aussi?... La* reconnaissance est une si belle chose!..": Vous savez, cher ange; elle sanctifie tout!... tout!... Allons, dites, est-ce que vous ne m'aimerez pas un peu?...
— Oh! oui, je vous aimerai !... je vous porterai dans mon cœurî... Toute mon aflection, toute ma tendresse...
Elle n'acheva point.
— Vous oubliez l'amour'... . reprit Gaétan avec un sourire indéfinissable, en attachant sur elle un regard dévorant et lascif qui la terrifiait jusqu'à la moelle des os. Dites, est-ce que vous ne me donnerez pas un peu d''amour?...
— Allons ! Gaétan, pas de conditions !... soupira-t-elleen tournant vers lui des yeux pleins de langueur et de tristesse. Vous dites que je vous suis chère... mais il est impossible que je vous croie !... Non , vous ne me laisseriez pas vous supplier en vain! ... j'aurais déjà obtenu ce que je vous demande depuis si long- temps avec larmes!... Et alors... moi aussi je serais bonne et reconnaissante !... J''oublierai5 ma colère...