LES DÉFACTS ET LES LACUNES
de Torganisme politique de Tavant-guerre
« J'appelle République — écrivait un philosophe (i) avant de la voir réalisée — , tout Etat, régi par des lois, où l'intérêt public gouverne ». A ce compte, notre organisation politique est défectueuse et nous ne vivons pas dans la République idéale, conçue par les précurseurs.
^ L'ÉLECTEUR : Sft MEnTALITÉ
a) Les partis
IvC citoyen aime trop s'inscrire dans un parti; il a trop le goût des catégories : socialistes, radicaux, progressistes, conservateurs. <( Et dès lors, toutes les sottises des énergumènes appartenant à sa fac-
(1) Jean-Jacques Rousseau.
— nation, le Français les adopte sans autre mesure. Il dénigre à grand bruit les vertus de ses frères. Il perd son temps à s'exciter contre le voisin qui ne partage pas sa manie. Il veut croire que tout ce qu'entreprend le contradicteur est idiot ou criminel. » (i)
C'est que les convictions purement politiques sont exigeantes et fières. Elles ont trop le culte littéral de leurs formules, la superstition ombrageuse des nuances qui les séparent et elles tendent ainsi à se différencier en fractionnant les partis à l'infini.
Cette poussière d'opinions fut une des causes de la stérilité et de la médiocrité de notre passé politique.
h) La politique envahissante
lyC résultat fut d'autant mieux atteint qu'il fut un temps où la politique ^ — unique souveraine dans nos institutions — avait tout envahi (2), même le mouvement syndical.
« Pour éclairer le passé, il est bon d'évoquer quelques souvenirs. En 1896, le syndicat de la cordonnerie parisienne prend la résolution de se faire représenter aux Congrès socialistes. Par contre, après le schisme qui intervient, dans le possibilisme, à Châtellerault, en 1890, l'union des mécaniciens se prononce contre toute affiliation à l'une ou à l'autre des fractions, lyc Congrès du Livre de 1895 vote une motion identique en son esprit. En 1893, la Fédération des verriers avait reproché au syndicat d'Aniche des ac-
(1) M. Paul Adam (dans 1' " Information » 1916).
(2) M. Maurice Hauriou, Principes de droit public. 2* édition, page 704,
— notes contraires au socialisme, ce qui impliquait l'ingérence de celui-ci et de celle-là dans les conflits politiques. J^es bijoutiers- joailliers de Paris, qui furent de fermes champions du possibilisme, renoncèrent finalement à cette tactique. lye syndicat des charrons et celui des employés de la Seine examinèrent, à plusieurs reprises, l'éventualité d'une action extra-corporative. En 1903 encore, la division s'introduisit chez les chauffeurs et mécaniciens, parce que certains d'entre eux avaient adressé une lettre à l'un des fondateurs de la « Patrie française ». (i) »
Fort heureusement ces controverses se sont éteintes et le mouvement professionnel des syndicalistes a su en reconnaître le danger.
Mais, d'une façon générale, il n'en reste pas moins vrai que, dans la France d'avant-guerre, la mentalité de l'électeur, du citoyen était trop dominée par la politique pure et n'arrivait point à s'élever au-dessus d'une poussière de partis.
c) Le contraste allemand
Au contraire, les classes dirigeantes de l'Allemagne avaient su maîtriser ces vaines querelles : « en réalité nos farouches voisins étaient en proie aux mêmes conflits politiques que nous; seulement ils nous étaient supérieurs en ce qu'ils savaient masquer leurs rivalités lorsqu'il s'agissait de développer la richesse matérielle de leur pays. Quand il fallait assurer l'exportation des marchandises germaniques, non seulement les
(1) M. Paul Lou , Histoire du mouvement syndical en France, pag«8 35 et 36.
groupes politiques s'unissaient, mais encore — ce qui est plus difficile à obtenir — les industriels dont les intérêts étaient opposés n'avaient plus qu'une volonté et qu'une méthode d'action. Cet esprit de discipline a été marqué d'une façon impressionnante lorsque les transformateurs de matière première, outre- Rhin, ont accepté les cartels de producteurs qui leur imposaient des prix d'achat supérieurs aux prix d'achat établis en faveur des étrangers. Il fallait ainsi beaucoup d'abnégation chez le consommateur teuton pour subir la hausse artificielle produite par le système du « dumping » (i).
L ÉLU : son ŒUVRE LÉGISLATIVE
Dans la France d'avant-guerre, l'élu ne parvient pas à être d'une essence supérieure à l'électeur. Il en a les mêmes défauts.
A la base, le système électoral recrute les médiocrités et éloigne les compétences : « il ne recherche aucune compétence particulière; vague et imprécis lui-même, il groupe les électeurs au gré du hasard territorial; l'habitat seul les réunit; sans direction assurée, ceux-ci se laissent séduire par ceux qui ont les qualités les plus brillantes, mais souvent les moins solides. C'est la raison pour laquelle nous voyons siéger dans nos assemblées, qui devraient représenter mieux l'ensemble du pays, un trop grand nombre de membres des professions libérales Plus que
(1) M. Maurice AJam, Notre rayonnement économique. (L* « Information », 25 Août 1916).
tous les autres, les avocats pulltdent Ils mènent
la France et leur profession semble être presque la seule qui ouvre la voie aux fonctions électives » (i)
a) Les côtés médiocres
En même temps, le scrutin d'arrondissement a asservi ses élus, leur a imposé des habitudes et des charges d'iuie médiocrité exagérée, comme l'affirmait un ancien Président de la République, M. l/oubet (2) : « C'est le comble de l'abaissement. On n'a pas idée à Paris des mœurs que ce système déformé à fini par créer dans les provinces, des tyrannies qu'il a érigées, des procédés d'oppression publique qu'il a installés. « Celui qui ne vote pas pour moi est mon ennemi ». Voilà la formule. Elle ne se déguise pas. Peu importe que la grêle tombe sur la vigne de l'adversaire et que son bétail soit emporté par la maladie. Il y aura des indemnités pour certains électeurs. Il n'y en aura pas pour les autres. Tant pis pour eux s'ils sont ruinés : çà leur apprendra à ne pas faire partie de la clientèle triomphante ! Dans un pays contralisé comme la France, de telles mœurs ont pu durer très longtemps, mais elles sont arrivées à un point d'excès où l'instinct de justice, qui est si vif chez nous, finit par être universellement révolté ». Ivcs mêmes idées sont exprimées dans un manifeste pubhc (3), signé des noms les plus connus de la littérature, de la science, de l'industrie et du barreau
(1) M. Jean ilennessy, Discours prononcé à la Rochelle, e 17 octobre
(2) Dans un interview publié par le « Journal ».
(3) Manifeste du « Comité républicain de la Représentation proportionnelle >.
(MM. A. Carnot, Bouchard, Croiset, Dastre, Painlevé, J. Harmand, Diehl, Fernand Faure, etc.) : « ly'usage du scrutin d'arrondissement a perpétué des mœurs électorales et politiques intolérables : la candidature officielle, l'arbitraire dans les actes administratifs, l'arbitraire même dans l'application des lois, » la faveur substituée à la justice, le désordre dans les services publics, le déficit dans les budgets où les intérêts privés et de clientèle prévalent sur l'intérêt général ».
De même, comment s'étonner de rencontrer des représentants incapables ou timides, ternes reflets de la moyenne de leurs électeurs à intérêts divers, à métiers dissemblables, groupés au hasard par la communauté de résidence : sous un tel régime, la prudence commande aux élus de prendre, pour ne pas troubler leur quiétude, d'infinies précautions, d'écarter la solution des questions pouvant mécontenter certains métiers, de maintenir une popularité qui s'étiole dans le vague de leur mission, en devenant « les agents et les dispensateurs des faveurs du pouvoir exécutif qu'ils devraient contrôler (i) ».
Si de rares talents parviennent au Parlement, ils ne peuvent rien. M. I^abori, qui a renoncé à se faire réélire, marque très nettement cette impuissance : « ly 'initiative parlementaire est à peu près nulle pour tout ce qui touche aux intérêts généraux. Le travail parlementaire se fait sans règle, son ordre, sans sincérité. Les votes escamotés sont acquis. Le contrôle parlementiare est impossible. Les députés sont su-
(1) M. Jean Hennessy, Discours prononcé au Congrès rd'Angoulême, le 6 Avril 1913.
bordonnés aux ministres dont ils ont un besoin continuel pour assurer à leurs électeurs la justice qui, dans l'état de nos mœurs politiques, est devenue une
faveur lya Chambre vote les lois au hasard des
intérêts de l'heure. Quatre années m'ont enseigné qu'au Parlement les hommes de bonne volonté et de pensée droite s'épuisent en vains efforts. »
En effet, la méthode de travail de la Chambre ne permet guère leur réussite. Il existe actuellement vingtsix commissions : Règlement, Suffrage universel. Pensions civiles et militaires, Vagabondages, Dommages de guerre, Marchés de la Guerre, Comptabilité, Boissons, Administration générale. Affaires extérieures. Agriculture, Armée, Assurance et Prévoyance sociale, Budget, Commerce et Industrie, Comptes définitifs et Economies, Douanes, Enregistrement, Hygiène publique. Législation civile, Législation fiscale. Marine de Guerre, Marine marchande. Postes et Télégraphes, lîravail, lîravaux publics. Leurs membres sont souvent désignés à la compétition ou au marchandage. Elles se divisent en sous-commissions et les députés font souvent partie de commissions et de sous-commissions qui se réunissent à la fois et même aux jours des séances de la Chambre. Il en résulte un. travail confus, ime mauvaise utilisation des forces et des intelligences parlementaires (i).
b) Les côtés désastreux
Aussi l'œuvre législative des politiciens, est-elle souvent désastreuse au point de vue professionnel et
(1) M. Jean Hennessy. Organisons le Croisade de l'Organisation (1' « Information », 28 ijuin 1916. )
économique : lois sociales mal étudiées et repoussées par les bénéficiaires (première rédaction des retraites ouvrières et paysannes); — lois entravant l'apprentissage au point d'avoir chassé les apprentis des usines et transformé un grand nombre d'entre eux en voleurs et assassins, ainsi que le prouvent les rapides progrès de la criminalité infantile (i); — lois douanières provoquant des représailles très dures; — lois sur les primes à la navigation qui ont été une des causes actives de la lamentable décadence de notre marine marchande (2); — loi sur le privilège des bouilleurs de cru, développant l'alcoolisme, etc.
c) Les critiques
On comprend dès lors que les parlementaires se soient créés des ennemis nombreux et variés dans toutes les classes de la société : industriels et capitalistes qu'ils n'ont su protéger contre le sabotage et les violences, catholiques qu'ils ont froissés dan:-, leurs croyances et poursuivis dans leurs œuvres; fonctionnaires et ouvriers qu'ils ont trompés par leurs surenchères et qu'ils n'ont pu satisfaire. Partout c'est le dédain, souvent l'aversion et l'hostilité.
LE GOUYERHEMEnT
ET LE POUVOIR CEriTRAL
a) Insuffisance e& instabilité
Dans un régime parlementaire, le Gouvernement est le reflet des assemblées nationales. Il tend à
1) M. le Docteur Gustave le Bon, Psychologie politique, page 25. (2) M le Docteur Gustave le Bon, Psychologie politique, page 43.
présenter les mêmes lacunes, les mêmes défauts et la même mentalité.
En outre « le pouvoir central devient incapable de suffire aux tâches qu'il a assumées; si l'on y regarde de près, les hommes ne sont guère fautifs, mais certaines institutions sont à réformer. Les questions qui se pressent en trop grand nombre au centre du gouvernement, leur complexité, font qu'elles sont rarement résolues, jamais avec promptitude, quand, à notre époque, une des conditions du succès est cette promptitude même. Des ministres fréquemment changés, irresponsables, contrôlés par des députés et des sénateurs irresponsables eux aussi, élus temporairement, ne peuvent suffire à assurer l'énorme besogne qui, dans un pays centralisé à l'excès, s'offre à leur activité. Une bureaucratie immuable s'interpose entr'eux et la nation ; peu intéressée à la bonne marche des affaires, jalouse de ses prérogatives, formaliste, tracassière, elle écarte, retarde ou accélère à son gré les questions qui doivent être étudiées par elle ; c'est l'inconvénient propre à tous les régimes centralisateurs, c'est un vice qui ne peut se guérir qu'en extrayant la cause du mal et en soustrayant à la direction du pouvoir central toutes les questions qui ne présentent pas d'intérêt national. » (i).
Le gouvernement, issu de la multitude des partis et de la politique d'arrondissement n'est ainsi parfois, que le règne de l'accident et de l'incohérence; il paraît négliger tout dessein continu dans le développement national. -
(1) M. Jean Hennessy, Discours prononcé à Bordeaux, le 28 Novembre 1913.
— iaè —
b) Idéologie
A la faveur de sa faiblesse, la politique pure absorbe tout et les intérêts économiques ne peuvent se faire jour. Il s'efforce d'ailleurs de les réglementer à priori par des constructions abstraites, de les conduire au gré de ses désirs par des décrets et des lois sans rapports avec la réalité des faits, alors que la vie économique ne s'organise pas à l'aide des codes politiques mais sous V action des nécessités professionnelles et du caractère social des peuples, (i)
Mais l'âme simple de nos dirigeants idéologues d'avant-guerre est trop inaccessible à la genèse des choses pour comprendre que les institutions — surtout les institutions professionnelles — ne s'édifient pas avec des raisonnements, — notion qui depuis longtemps est devenue évidente aux hommes d'Etat anglais : l'ancien ministre Chamberlain disait un jour aux Communes que le grand mérite de la Constitution anglaise était de n'être pas rationnelle. « C'est en effet sa force, alors que la faiblesse des innombrables constitutions engendrées par nos révolutions depuis un siècle, en France, est justement de n'être basées que sur la raison pure » (2).
concLUSion
« Cela ne peut pas durer », proclamait naguère un des chefs de la majorité radicale. C'est la plainte qui s'exhale de toutes les bouches, à la veille de la guerre , depuis le syndicalisme de M. Georges Sorel, jusqu'à
(1) M. le Docteur Gustave Le Bon, Psychologie politique, page 51.
(2) M. le Docteur Gustave Le Bon, Psychologie politique, pages 21 et 22. ■
k dialectique de M. Charles Maurras, en passant par MM. Jules Paul-Boncour et Pierre Baudin. C'est l'immoralité de certains abus de ce régime qui a ému M. Robert de Jouvenel et a inspiré sa « République des Camarades ». Car il s'agit bien surtout des ahus et des lacunes de l'organisme d'avant-guerre (2) plutôt que d'une critique fondamentale du pouvoir politique, dont nous serons les premiers à accepter l'autorité dans nos plans d'institutions futures.
Bt c'est en présence de ces éléments, en face de ces insuffisances, à la veille de la conflagration mondiale, que les professionnels, les travailleurs, toujours en éveil, demeurent inquiets; ils sentent le péril et veulent l'éviter. Ils en cherchent les moyens et, du monde des compétences, se dégagent, encore imprécises, les idées qui réalisées doivent transformer notre pays en adaptant sa vie administrative et sa représentation à sa vie économique, en joignant les meilleures
(2) Ces abus et ces lacunes ont dicté jadis à Jean Grave (« La Société future » pages 23 et 24) un tableau de la classe politicienne, trop sévère pour en accepter les tci'mes mais fort pittoresque : i Dans la politique;. .. un amassis d'aigrefins et de ruflîans, n'ayant à leur actif aucune idée forte, aucune conception justifiant leur prétention, pouvan' faire excuser leur pleutrerie. Des hommes tarés, ne voyant dans le pouvoir qu'un moyen de trafiquer de leur influence et de s'enrichir plus vite. Ils ont tellement conscience de leur abjection que, même dans la défense de leur classe, ils n'osent p'us apporter la farouche énergie des conventionnels de 93, qui... du moins eurent le courage de leurs actes, payèrent de leur peau et eurent le mérite de ne pas être vulgaires. Leurs descendants sont peut-être plus féroces, mais trop lâches pour payer de leur peau. Ils cherchent à escobarder même avec les lois qu'ils font eux-mêmes. Que sont devenus les descendants de cette race forte, issue elle-même des tenaces communiers du moyenâge ? Disparus de la scène de l'histoire, tombés dans l'oubli, remplacés par les escrocs de la politique qui ne se maintiennent sur la scène parlementaire que par une absence complète de toute vergogne, ce qui leur permet d'avaler les camouflets les plus retentissants, avec la même tranquillité qu'ils empochent les pots de vin, ne dominant les autres que par une roublardise qui, chez eux, remplace l'intelligence, mais ne l'est pas. »
intelligences aux hommes d'action et aux hommes de la politique, les Bergson, les Boutroux, les Branly^ les Cambon, les Margerie, les Fontaine, les Schneider, les Ivoucheur, les Berges, les Claveille, aux Briand , aux Cochin, aux Ribot, aux Thomas, aux Herriot, en plaçant le génie et les élites en tête de la nation.