‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'ORGAniSME

PROFESSIONNEL ET ÉCONOMIQUE

à l'Etranger avant la guerre

Puisque nos institutions sont défectueuses, notre organisation — métropolitaine et coloniale — insuffisante, il paraît nécessaire d'examiner celles de nos voisins, de nos rivaux. Par suite, au cours de ce chapitre, « nous porterons nos regards hors de France, nous nous efforcerons d'étudier comment des peuples moins idéahstes que le nôtre, développent plus pratiquement leurs institutions, comment ils allient à l'esprit politique l'esprit commercial, pour mieux se préparer à la grande concurrence mondiale qui sera celle du siècle qui commence, et prenant là où elles se trouvent les idées de saine organisation sociale, nous les offrirons à la méditation de nos lecteurs (i) »

(1) M. Jean Hennessy, préface du journal « la Région », N» 1, 15 Juin 19U.

lycs meilleurs exemples nous sont fournis, chez nos alliés par l'Angleterre, chez nos ennemis par l'Allemagne.

L'ESSOR /VHGLAIS

a) Le caractère politique et professionnel anglais

ly'activité professionnelle des Anglais, leur endurance, ne doivent pas nous paraître exceptionnelles, puisque nous avons reconnu, dans l'étude historique, ces qualités chez tous les peuples de marins. L'épigraphe du caractère anglais c'est vraiment le mot de lîaine, emprunté à « Tom Brown's School Days » : « le plaisir silencieux, si cher à tout Anglais, de lutter contre quelque chose, d'endurer quelque chose et de ne pas céder ». Ces conséquences de la spécialisation professionnelle se retrouvent partout, depuis le réalisme politique, jusqu'à l'épanouissement économique de la Grande-Bretagne.

C'est un des traits les plus remarquables des généralisations politiques des Anglais qu'ils considèrent l'individu comme un élément, non pas naturel, mais artificiel, « non comme le résultat d'une analyse correcte, mais comme le résultat d'une désintégration outrée. » I^a société qu'ils se représentent n'est pas une agglomération de personnes, mais un ensemble de classes superposées, de corporations juxtaposées (2).

tandis qu'en France nos politiciens, imbus d'abstractions, isolent le temps présent de tout ce qui marque son rang dans la série, dans la tradition, pour

(2) M. E. Boutmy, Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au 19* siècle, pages 269-270.

entrer dans l'absolu, — l'Anglais n'estime pas que la vérité doive être cherchée au dehors de la réalité et de la vie : cette abstraction du moment présent, il s'efforce non pas de la subtiliser encore, mais de lui donner poids, corps et substance, en la rattachant à un passé aussi long qu'il le peut concevoir. Inhabile à élever son horizon par la généralisation philosophique, il l'élargit par une sorte de généralisation historique. Il demande à l'indéfini des siècles la majesté que nous demandons à l'indéfini abstrait de nos conceptions (i).

Aussi ni libéraux, ni conservateurs anglais ne consentent à admettre, comme un élément politique substantiel, l'individu considéré dans l'inanité de son concept général et de son isolement présent. Ils ne dépassent point les idées de classes particulières, de corporations évoluant, de villes, en développement et en transformation, « qui ne sont que des assemblages de personnes déterminées, ou de districts dénommés qui peuvent être considérés un à un. Les discussions qui ont eu lieu depuis 1854 sur la représentation proportionnelle sont à cet égard très instructives. ly'une des objections incessamment élevées contre la clause des minorités, qui a fini par être insérée dans la loi de 1867, c'est que la Chambre représente, non point des individus, mais des corps représentatifs : « Le principe de la représentation parlementaire, disait Gladstone, est que chaque collège doit être envisagé comme formant à lui seul une entité, une personne morale. Ce dont nous avons besoin dans cette Chambre, c'est

(1) M. E. Boulniy, Essai d'un psychologie politique du peuple anglais au 19* s.ècle, page 271.

de connaître l'opinion dominante de chaque commun auté )) (i).

b) La législation britannique des métiers et du travail

Connaissant la mentalité professionnelle et la politique pratique d'outre-mer, nous pouvons facilement concevoir les caractères de la législation britannique.

Alors que nos lois françaises sont simples, courtes, très vagues, déduites de principes généraux, les lois professionnelles anglaises sont précises, citent une infinité de cas particuliers, de faits, de circonstances limitatives; elles forment des volumes : l'acte de 1834 sur les corporations municipales comporte par exemple 141 articles, dont quelques-uns aussi longs qu'un titre du Code Napoléon.

lyC législateur français, trop souvent dédaigneux des différences de métier, de région, ne demande à l'enquête, — lorsque très rarement il en fait une, — qu'une lumière d'ensemble, sur un principe général. La plupart des lois professionnelles anglaises se font à la suite et d'après les résultats d'une enquête. Or, une enquête s'étend difficilement à tous les ordres de faits, à tous les genres d'industrie par exemple. Force est donc, si l'on suit l'enquête, de se limiter chaque fois soit aux mines, soit aux filatures de coton, soit aux teintureries, soit aux boutiques sur lesquelles ont porté les questions des enquêteurs. Il résulte donc

1) M. E. Boutmy. Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au 19* siècle, page 215.

de ces vastes documents une législation très spécialisée et très pratique (i).

c) La représentation

des intérêts professionnels généraux et spéciaux

Le Parlement est d'ailleurs aidé et aussi stimulé dans son œuvre législative par une représentation professionnelle de fait, sinon de droit.

lyC Congrès annuel des Trades- Unions — véritable assemblée du travail au-dessous de l'assemblée nationale de Westminster — élit en eiïet un Comité parlementaire dont les fonctions sont très significatives : « Examiner tous les bills, publics ou privés, présentés au Parlement, qui peuvent affecter un des intérêts présents des l?rades-Unions, veiller constamment sur l'administration des ministères publics, examiner le budget, le code d'instruction et les ordonnances du ministère de l'intérieur, mettre urgence à agir sur le ministre du jour pour qu'il fasse entrer dans le discours du trône un programme ouvrier; présenter des bills indépendants sur tous les sujets sur lesquels le gouvernement refuse de légiférer; et enfin organiser ce persistant « tâtage » de ministres et de députés qui finalement fait aboutir une réclamation populaire ; — telle est la tâche complexe de ce comité parlementaire. Par son organe, les chefs des groupes adverses d'un même métier, des Unions dont les intérêts sont opposés ou antagonistes, font des compromis et parviennent ainsi à présenter au Parlement

(1) M. E. Boutmy, Essai d'une psychologie politique du peuple anglais au 19« siècle, page 240 et 241.

des textes de lois, qui représentent à peu près les desiderata communs des divers groupements du métier, ou des divers métiers. » (i)

En outre, « les autorités publiques commencent à prendre, pour base des contrats qu elles passent, les conditions de travail, salaires, heures de travail, etc., fixées par les Unions, et mettent souvent ces conditions dans leurs contrats de livraison. Il en est ainsi notamment dans les contrats passés par les autorités scolaires, qui sont d'importants patrons : Conseil du Comité de Londres, etc. Les chefs reconnus du libéralisme, les représentants des sociétés libérales de la capitale se sont prononcés dans le même sens ; et il est probable que, sous peu, l'Etat acceptera pour ses ouvriers les conditions de travail fixées par les l?rades-Unions. » (2).

Les « Trade-Councils » réunissent en un seul corps les délégués des différents métiers d'une même ville (3).

La représentation des intérêts ouvriers, de plus en plus complète avec l'épanouissement des Trades- Unions, des Trades-Concils, des syndicats divers, est aussi de jour en jour plus calme, plus juste, plus raisonnable : les grèves deviennent de moins en moins fréquentes (4), l'entente s'établissant le plus souvent entre le patron et le « district delegate «, représentant des Unions.

(1) M. J Paul-Boncour, le Fédéralisme économique, pages 402 et 403.

(2) M. J. Paul-Boncour, le Fédéralisme économique, page 403.

(3) M. Paul de Rousiers, Préface à l'ouvrage de M. Louis Vigouroux, la Concentration des forces ouvrières page xv.

(4) M. André Fleury, le Trade-Unionisme en Angleterre, pages 246 et S47.

I/CS exemples d'équité ne manquent pas : « il y a quelques années, une maison de Sunderland s'était engagée à livrer à un armateur allemand, dans un délai très court, un cargoboat de grandes ^dimensions. Un accord intervenu entre l'Union et les patrons stipulait les salaires auxquels auraient droit les oavriers de ce chantier. Mais, ceux-ci, profitant de l'extrême urgence du travail, abusèrent de cette circonstance pour demander une augmentation. lycs patrons s'adressèrent alors au conseil exécutif de l'Union. M. Knigth répondit que, la besogne pressant, il convenait, avant tout, d'éviter un conflit. Il conseilla d'accorder provisoirement l'augmentation demandée, ajoutant que la question restait suspendue et recevrait, aussitôt le navire terminé, une solution définitive. Bn effet, dès que la construction du paquebot fut achevée, M. Knight demanda aux propriétaires du chantier les noms des ouvriers qui avaient obtenu une augmentation et le montant des sommes reçues par chacun d'eux. Puis le Conseil exécutif donna ordre à ces hommes de verser à la Société les sommes perçues indûment, au mépris du tarif convenu, les menaçant d'exclusion s'ils refusaient d'obéir à cette injonction. Pas un d'entre eux n'osa désobéir, et les patrons se virent restituer, par les SDias de M. Knight, la somme représentant raugm3atatioa que ces ouvriers avaient tenté de leur imposer par intimidation » (i).

Dans un règlement de travail des ouvriers plâtriers

1) M. André Fleury, le Trade-Unionisme en Angleterre, pages 247 et

arrêté conjointement par l'Association des patrons et l'Association des ouvriers du district de Manchester et de Salford, il est spécifié qu'une Cour de conciliation sera établie pour régler tous les conflits et en cas de conflit cette cour aura qualité pour décidersouverainement vis-à-vis des deux parties (i).

Et d'où proviennent ces heureuses solutions, sinon d'une représentation des intérêts mieux organisée que chez nous (2), d'une part, — et d'autre part d'une plus ancienne organisation professionnelle, — plus évoluée, donc plus complète et plus assagie qu'en France ? I^a liberté du groupement n'existe ici pour les métiers que depuis 1884 et est assez restreinte, tandis qu'en Angleterre elle date de 1825 et est très étendue : il en est résulté le magnifique développement de ces grandes Trades-Unions qui ont soulevé l'admiration de tous ceux qui les ont étudiées, et qui sont en train comme l'indique S. Webb, de créer spontanément les organes essentiels d'une démocratie industrielle; elles nous offrent le spectacle de véritables pouvoirs

(1) M. J. Paul-Boncour, le Fédéralisme économique, page 204 (en note;. ' (2) M. A. Siegried, décrivant « la Démocratie en Nouvelle-Zélande », indique qu'il existe dans cette colonie des associations ouvrières dont la puissance est considérable et sans lesquelles le ministère ne pourrait sans doute tenir bien longtemps. Les Trades-Unions y sont fort actives. Elles remplissent leurs loisirs en préparant des projets de loi que le ministère est très heureux de prendre à son compte et de présenter au Parlement. L'influence des ass)ciations ouvrières sur les décisions du gouvernement est indéniable. Un certain nombre d'entre elles se réunissent pour former dans chaque ville des « Trades and Labour Gouncils » , dont les délégués forment chaque année un congrès central ; son influence est très grande et ses débats sont suivis avec attention. Et un Journal ajoute à leur sujet ; « Les Trades and Labour Gouncils font et dirigent la législation plus qu'aucun autre corps constitué de la colonie. Conseils municipaux. Conseils de Comté, Chambres de Commerce, qui tient compte de cela ? Depuis quelques années ce sont les Trades and Labour Gouncils qui ont fait nos lois ( The New- Zealand Herald, 10 Avril 1899.)

économiques et professionnels : dans la branche de métier, et pour la région qu'elles représentent, elles régissent, d'une façon souveraine, pacifique et légale, les conditions du travail (i).

d) La puissance professionnelle et économique de l'Angleterre dans le monde

Cet ensemble de qualités et d'institutions professionnelles a donné à la Nation britannique une grande puissance économique. Il a favorisé l'essor de son industrie extractive, manufacturière et textile, de son commerce intérieur et extérieur. Il a poussé ses colons vers le Nouveau-Monde et l'Orient, vers les pays merveilleux des Indes, ses chercheurs aventureux vers l'Afrique australe et l'Océanie lointaine, ses voyageurs sur toute la surface de la planète . Il a enrichi le pays par un heureux concours de méthode, de travail, de clairvoyance et d'énergie.

L'ESSOR GERMAHIQUE

Et cependant, malgré la réalité des qualités professionnelles et de la richesse économique des Anglais, l'essor germanique nous apparaît par la soudaineté de. son éclat après 1870 et l'immensité de ses progrès jusqu'à la catastrophe mondiale, comme plus puissant encore et plus redoutable.

à) L'esprit d'association des Allemands

lya première raison en est dans le caractère germanique contamporain. A un bien plus haut degré

(1^ M. J. Paul-Boncour, le Fédéialisme économique, page 191,

que les Anglais, les Allemands possèdent l'esprit d'association ; nous avons reconnu que celui-ci existait Outre-Manche, mais ici il est admirable.

Chez nos alliés il ne dépasse pas certaines sphères; parfois aussi il cède la place à l'action séparée et à l'égoïsme, à ce « struggle for Hfe » brutal qui aboutit à l'étouffement des faibles par les forts. Déjà au banquet de la Chambre de Commerce de Nottingham (décembre 1897), sir Courtenay Bayle, après avoir constaté la diminution des exportations anglaises et condamné la politique d'isolement dans laquelle il reprochait à son pays de s'être trop complu, déclarait que c'est par l'association qu'il faut arriver à de meilleurs résultats. « Ivcs hommes compétents, disaitil, parviendront mieux à se rendre compte des difficultés que crée aujourd'hui la concurrence étrangère par ime entente commune que par l'action séparée » (i).

Partout au contraire, dans la Germanie d'avantguerre, éclate la puissance de l'esprit d'association, qu'im des nôtres observait dès 1897 : « les Allemands semblent convaincus que c'est dans une sorte d'équilibre entre la concurrence individualiste et l'association qu'il faut chercher le véritable régime économique du monde moderne En étudiant les progrès

de l'industrie dans l'Allemagne contemporaine, j'ai partout, dans les sociétés de personnes, rencontré la trace et reconnu la puissance de l'esprit d'association. C'est grâce à lui que l'individu, sans abdiquer sa personnahté, s'entend plus aisémeat que nous le faisons

(1) M. G. Blondel, Essor industriel et commercial du peuple allemand pages 231 et 232.

en France avec son voisin, constitue des groupements et des sociétés puissantes, où chacun travaille utilement au succès commun. Pris en particulier, un Allemand ne vaudrait peut-être pas un Anglais ou un Français, mais entraîné dans l'engrenage d'une association, il est façonné et éminemment propre à être lancé dans la lutte )> (i).

b) La défense et la représentation des intérêts professionnels par les groupements privés

Défense et représentation professionnelles, profitant de cet esprit d'association, sont naturellement assez bien organisées en pratique.

Un des caractères les plus saillants est la puissance des groupements patronaux et des producteurs, réunis parfois en d'immenses fédérations ou cartels. lya vente des charbons, fers et aciers est contrôlée en Allemagne par de grands syndicats. L^a plupart des fabriques de fer, fonderies, laminoirs, hauts-fourneaux, aciéries sont puissamment associées. Presque toutes les villes allemandes possèdent une société d'encouragement de l'industrie en général ou de l'industrie locale. Au sommet existe l' association centrale des industriels allemands ( « Centralverhand deutscher Industriellen »), fondée en 1876 et qui déploie une immense activité (bureau d'informations, services variés, revue « Deutsche Industrie Zeitung », assemblées générales d'études). Cette œuvre forme le principal groupement professionnel indépendant et s'efîor-

(1) M. G. Blondel, Essor industriel et commercial du peuple allemand pages 231, 232 et 233.

ce de défendre les intérêts corporatifs contre le gouvernement et le pouvoir politique, mieux encore que les Chambres de commerce et d'industrie ( « Handels und Gewerbekammer ») qui ne sont pas considérées, malgré leurs réels mérites, comme suffisamment indépendantes.

Parmi les grandes associations commerciales, il faudrait citer les innombrables « Exportvereine « pour l'étranger, les « Associations de renseignements commerciaux )>, à Tintérieur, les multiples fédérations de tout genre. Il existe aussi dans certaines villes . (Berlin, Stettin, Magdebourg, "Cilsit, Kœnigsberg, Dantzig, Memel, Altona) des « collèges » ou « corporations de marchands. »

Dans les associations purement ouvrières nous signalerons de nombreuses « Gewerkschaften )) et <( Gewerk vereine ». Bt M. G. Blondel (i) déclare avoir retiré de ses enquêtes cette conviction que l'ouvrier allemand n'a pas cherché à tirer de l'association une puissance mauvaise, n'a guère développé le sabotage ou les malfaçons, mais a généralement contribué de mieux en mieux à accroître la productivité et la prospérité économique de sa Patrie.

lyes paysans eux aussi ont largement mis en pratique les idées d'association pour la défense et la représentation de leur profession : « Bauervereine » (« Wesphalischer Bauernverein », « Rheinischer Bauerverein », « West-und Ostpreussischer Bauernverein » etc), « Bauernhunde » (« Bund der landwirthe », « Bayerische Bauernbund »).

(1) M. G Blondel, Essor industriel et commercial du peuple allemand, page 237 et note.

c) La défense et la représentation

des intérêts professionnels

par le gouvernement et les organismes publics

Mais les groupements privés n'ont pas été laissés seuls par le gouvernement allemand dont la sollicitude pour la prospérité économique du pays s'est manifestée sous toutes les formes.

M. G. Blondel signale l'activité considérable déployée par les ministères du commerce des différents Etats. Il convient au surplus de remarquer que les grandes questions commerciales sont aujourd'hui choses d'Empire ( « Reischssachen )>).

En 1880, fut organisé le Conseil économique de Prusse ( « Volkswirthschaftsrat ))) qui élabore les projets de loi et ordonnances, touchant aux questions commerciales, industrielles et agricoles, et qui se compose de soixante-quinze membres nommés par l'Empereur pour cinq ans (dont quarante-cinq sur la présentation de diverses organisations professionnelles). Plus libérale encore est l'organisation du Conseil général de l'industrie ( « lyandesgewerberath ») du grand duché de Bade (i) : un tiers seulement des membres est à la nomination du ministre de l'intérieur; les deux autres tiers sont élus par les groupements professionnels (2).

L/a Chambre des députés de Prusse ayant demandé en Juillet 1893 que l'agriculture fut « officiellement organisée », le gouvernement fit voter la loi du 30

(1) Ordonnance du 15 Janvier 1893.

(2) M. Paul Pic, Législation industrielle, page 117 et 118.

Juin 1894 qui institua des Chambres d'agriculture. Dès 1895, elles furent créées dans dix provinces : Prusse orientale, Prusse occidentale, Poméranie, Brandebourg, Posen, Silésie, Saxe, Schleswig-Holstein, Cassel, Wiesbaden. Leur compétence est régionale. Elles doivent défendre les intérêts de la propriété rurale et forestière de la province, soutenir toutes les institutions tendant à améliorer la situation de la propriété rurale, en particulier favoriser l'organisation corporative des agriculteurs et les progrès techniques de la culture. Elles doivent aussi faire valoir les intérêts de l'agriculture vis-à-vis du gouvernement, soit par leurs conseils, soit en formulant des vœux. Elles ont le droit de présenter des motions; elles étudient les projets de loi, etc. « Les Chambres d'agriculture, issues du suffrage universel des agriculteurs, sont élevées au rang de rouage public

dans la vie nationale Elles sont investies du droit

d'exiger certaines contributions » (i)

Enfin, la loi du 19 Août 1897 a réorganisé les Chambres de commerce et d'industrie, créées par la loi du 2 Février 1870. Leurs pouvoirs réglementaires sont devenus importants, leur personnalité juridique est reconnue et leur patrimoine est suffisant. Elles encouragent les progrès- de l'industrie et du commerce et leur activité est considérable. (2).

(1) M. G. Blondel, Etudes sur les populations rurales de l'Allemagne, page 350.

(2) V. Siewart, Handels-Museum,

d) La '"puissance professionnelle et économique de l'Allemagne dans le monde

Iv' organisation professionnelle et économique allemande, élaborée dans un splendide esprit d'association, de méthode, de discipline (i) et d'application, avait réussi à mettre l'Europe, l'Asie et l'Amérique sous l'influence du négoce germanique.

Ivcs quatre volumes du regretté Jules Huret (2) nous donnent une analyse précise et complète de cette hégémonie. Ils nous promènent en Westphalie chez Thyssen, chez Krupp, — en Saxe, — à Hambourg, aux paquebots innombrables, aux docks immenses, aux grues colossales, — dans toutes ces cités et tous ces ports d'où partaient naguère à la conquête du monde ces modernes « conquistadors ». M. Henri Hauser (3) donne ausbi un tableau très exact des procédés germaniques (chapitres sur le crédit, sur le rôle de la Reichsbank, sur la politique d'exportation, sur le « dumping »).

Et le superbe édifice élevé par l'activité germanique se trouvait encore couronné par une haute compréhension du devoir professionnel, du patriotisme économique ( « Deutschland ùber ailes )>) : « le commerçant germanique a le sens de son rôle dans le dé-

(1) Cet esprit de discipline s'est révélé d'une manière impressionnante lorsque les transformateurs allemands de matière première ont accepté les cartels des producteurs qui leur imposaient des prix d'achat supérieurs à ceux établis pour les étrangers. Il fallait ainsi beaucoup d'abnégation au consommateur d'outre-Rhin pour accepter la hausse artificielle produite par le « dumping ».

(2) Berlin; — Rhin et Westphalie; — De Hambourg aux marches de Pologne; — Bavière et Saxe.

(3) Méthodes allemandes d'expansion économique.

veloppement matériel, militaire et moral de l'Empire. Il ne veut pas seulement gagner. Il veut encore et surtout que sa Patrie gagne avec lui. Combien de fois à l'étranger ai- je eu honte de l'ignoble parcimonie avec laquelle nos fabricants munissaient leurs très rares voyageurs, alors que d'innombrables commis allemands étalaient leur aisance, consentaient des crédits sans fin aux boutiquiers des petites villes brésiliennes, cubaines, égyptiennes, espagnoles » (i).

concLUSion

Que d'exemples et de leçons devrait retirer la France de l'organisation allemande ! Celle-ci mieux que nous a respecté la compétence, a développé partout la technicité, a multiplié les centres d'enseignement professionnel, a mis à la base de tout la déduction et V observation : « le subjectivisme français, — pour employer une notation barbare, — impose aux faits les préférences, les habitudes, les limites même d'un individu ou d'un groupe. L'objectivisme allemand suit docilement ces mêmes faits, s'y subordonne, y soumet les efforts particuliers. Les procédés industriels suivent les variations des besoins. En 1902, le bassin rhénan produit 94 000 tonnes de goudron ; il en débite 550.000 tonnes en 1912 » (2).

lya stagnation française a préparé les réveils douloureux tandis que sur l'association des labeurs pro-

(1) M. Paul Adam, l'Information, 22 Février 1915.

(2) M. Edouard Herriot, Agir,îpages 57 et 58.

fessionnels, la compétence économique et la convergence des activités organisées, l'Allemagne fondait la puissance qui met aujourd'hui le Monde en péril.

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