LES MOUVEMENTS DE RÉFORME
dans la France de lavant-guerre
L'insuffisance et l'arbitraire de notre organisation, en face des puissances rivales, ne pouvait échapper aux plus avertis de nos penseurs, aux plus actifs de nos professionnels et à l'opinion désorientée par les efforts infructueux de la Nation : dans les dernières années, des mouvements puissants de réforme sont nés sur notre vieux sol de France.
LOPiniOn ET LES ÉCRIVAinS
L'opinion, le journalisme et la littérature se sont peu à peu laissés gagner par les théories nouvelles d'action et de représentation professionnelles. « Souvent, ces idées se présentent un peu confuses et vagues dans les esprits, mais presque partout noue les trouvons déjà en formation, car chez tous ceux qui réfléchissent existe le désir d'adapter notre pays à
l'ordre pratique des choses et la compréhension très nette qu'une transformation fondamentale, dont le secret réside dans la refonte de notre administration et de notre représentation provinciale, peut seule rétablir un équihbre, qui paraît compromis, entre le pays et ses représentants, entre le pays et son administration. Chez les uns, il se traduit par le désir de remédier à notre centralisation excessive, à notre morcellement administratif exagéré, procédant de conceptions, utiles dans leur temps, mais cependant perfectibles, en créant des circonscriptions plus larges, plus naturelles, moins rigides, et de céder par là à la poussée régionaliste que nous constatons, car elle est un fait. Chez d'autres ce sentiment se traduit par le désir de faire participer à la direction des affaires publiques les représentants qualifiés de tous ceux dont le travail assure la prospérité régionale ou nationale et de ne plus continuer à séparer la théorie politique de la réalité économique; ils prétendent que pour y parvenir les électeurs doivent se grouper, non pas comme il est d'usage pour toutes nos assemblées, selon la communauté de résidence seulement, mais aussi selon la communauté professionnelle, puisant dans les liens étroits d'un travail analogue une plus grande clairvoyance pour choisir leurs représentants, certains de trouver chez eux une compétence plus grande pour la discussion de leurs intérêts particuliers, qui constituent, par leur fusion, l'intérêt général du pays « (i).
(1) M. Jean Ilennessy, Discours prononcé au Congrès professionnel Régional d'Angoulènie, le G Avril 1913.
a) L'opinion politique et l'opinion syndicaliste
Un des aspects les plus curieux de l'évolution des idées dans la période d'avant-guerre fut l'antagonisme, puis la lutte déclarée, entre les éléments professionnels du syndicalisme et le parlementarisme , entre le syndicalisme et la politique socialiste.
En de multiples occasions, toujours plus nombreuses, les professionnels ont ouvert les hostilités contre les parlementaires et les politiciens ■ manifestations viticoles de 1907, grèves de postiers (1909) et de cheminots (1910), mouvement sjmdical des fonctionnaires. Congrès ouvriers, etc.
Au Congrès d'Amiens (1906) où figurait un millier de syndicats, représentés par quatre cents délégués, il fut proposé « de faire entrer les syndicats en rapport avec le parti socialiste. Cette proposition fut repoussée à la quasi-imanimité ». De même, s'adressant à un des chefs politiques du socialisme français, un membre influent du syndicalisme s'exprimait en ces termes au Congrès de 1907 : « Vos conceptions sont utopiques parce qu'elles donnent à la force coercitive de l'Etat une valeur créatrice qu'elle n'a pas.... Vous ne ferez pas surgir du jour au lendemain une société toute faite, vous ne donnerez pas aux ouvriers la capacité de diriger la production et l'échange, vous serez les maîtres de l'heure, vous détiendrez toute la puissance qui hier appartenait à la bourgeoisie, vous entasserez décrets sur décrets, mais vous ne ferez pas de miracle et vous ne rendrez pas du coup les ouvriers aptes à remplacer les capitahstes. En quoi, dites-moi, la possession du pouvoir par quelques
hommes politiques aura-t-elle transformé la psychologie des masses, modifié les sentiments, accru les aptitudes, créé de nouvelles règles de vie ? » (i). En 1907, dans les grandes assemblées du Midi, la foule des viticulteurs portait d'immenses étendards indiquant, en comparaison du chiffre des députés présents à la séance du vote des quinze mille francs, le nombre infiniment plus faible des assistants aux discussions des lois viticoles (2). Enfin le Congrès des postiers (20 Mars 1910) décida de ne donner son appui à aucun candidat à la députation. Ces quelques exemples, que l'on pourrait multiplier à l'infini indiquent le mouvement antiparlementaire et antipolitique qui prenait corps chez les professionnels avant
On s'explique dès lors le tableau de nos divisions dressé, dès l'année 1911 (3), par M. Jean Hennessy : <( Si notre beau pays de France semble parfois souiïrir, dans son intime vie sociale, d'un malaise général, c'est que nous assistons à la double évolution de forces contraires qui luttent entre elles : d'une part l'étatisme politique, appuyé sur la centralisation à outrance, legs des régimes disparus, accru par l'évolution économique et l'intense développement de la capitale; de l'autre, le syndicalisme groupant les individus, jadis isolés ».
(1) Cité par M. le Docteur Gustave le Bon, Psychologie politique, page
(2) Cité par M. A. de Chalendar, Les Annales de la J. C, N° du 15 Septembre 1913.
(3) M. Jean Hennessy, Discours prononcé au Congrès des groupes commerciaux, le 18 Juin 1911, à Barbezieux.
^) Les écrits
Des écrivains et des journalistes participent eux aussi au mouvement professionnel. Une pléiade de penseurs vient ajouter le tribut de ses idées à l'œuvre commune, persuadés eux aussi — comme l'affirmait notre ambassadeur, répondant en 1904 au lordmaire de lyondres — que « les intérêts industriels et commerciaux dominent la politique; ils sont plus logiques, plus prudents et plus raisonnables ; quand un pays se laisse guider par eux, il fait une politique sage et des choses raisonnables » (i).
Les meilleurs esprits commencent à prêcher V amour du travail, de l'effort, la réhabilitation de la profession et du labeur. M. Barrés, dans les « Amitiés françaises », trace au jeune homme ce programme réaHste :
« Sois actif et quelque peu rude » M. Alexandre
Ribot constate le mouvement dans son discours de réception à l'Académie française : « Ce renouveau
de faveur pour les doctrines qui préparent à la
vie intense, cette disposition à chercher la pierre de touche de la vérité de telle doctrine dans la force qu'elle communique à l'âme pour l'action féconde, tout cela semble être l'annonce d'un temps où l'on aimera mieux agir que disserter «.
D'année en année s'accroît le nombre ^'ouvrages à tendances professionnelles : « la Crise de l'Etat moderne )) de M. Charles Benoist, « le Fédéralisme économique » de M. J. Paul-Boncour, « la Représentation professionnelle et le Code du Xravail » de M. Hen-
(1) Cité par M. R. S. Carmichaël, les projets fiscaux de l'Angleterre et nos relations avec les colonies, page 6.
ri Ivorin, « Vers lorganisation professionnelle » de M. J. Duthoit, « la Démocratie et le CDravail » de M. J. Hanotaux, etc....
Et la force de l'idée professionnelle est devenue si pressante qu'en 1911 c'est un des chefs de la majorité politique elle-même, M. Maurice Ajam qui, dans une brochure intitulée « la Crise du parti radical », indique la nécessité pour le Parlement français de subordonner à l'avenir les questions de politique pure aux questions d'économie politique, de travail et de métier.
lya presse ne reste pas étrangère au mouvement. MM. Charles Benoist, Paul-Boncour, Jean Hennessy surtout y collaborent. Ce dernier fonde même le 15 Juin 19 14 un nouvel organe « d'action régionaliste et professionnelle » : « la Région ».
En un mot, dans la littérature et dans le journalisme, nombreux, à la veille des hostilités, sont les spécialistes des problèmes de la profession et du travail, les écrivains qui saluent les cités naissant à la vie industrielle, les conquêtes commerciales, le labeur vivifiant des paysans et des ouvriers, des ingénieurs et des négociants, — tandis que naguère les poètes chantaient le déclin de certaines villes, les romanciers contaient les tristesses de la « terre qui meurt » !
c) Les réunions el les conférences
Mais pour agir sur le grand public, pour créer une agitation favorable aux réformes professionnelles, les réunions et les discours avaient une portée plus considérable.
Aussi, de 191 1 à 1914, MM. Jean Hennessy, de Marcillac, Robert de Jouvenel, etc. entreprirent une série de conférences dans les réunions et congrès syndicaux dont les principaux furent les suivants :
a) 18 Juin 1911, à Barbezieux, Congrès des groupes commerciaux des Charentes et du Poitou, avec discours de M. Jean Hennessy.
b) 16 Juin 19 12, à Poitiers, Congrès des mêmes groupes, avec discours de M. Jean Hennessy.
c) 27 Octobre 1912, Congrès de la Rochelle, avec discours de M. Jean Hennessy.
d) 6 Avril 19 13, Congrès régional d'Angoulême, avec discours de M. Jean Hennessy.
e) 21, 22, 23 et 24 Août 1913, Congrès régional du Puy-en-Velay, avec discours de MM. Jean Hennessy, Charles Dupuy, de Paloméra, etc.
f) 28 Novembre 1913, Congrès de Bordeaux, avec discours de MM. Jean Hennessy et Robert de Jouvenel.
g) i^r Février 1914, Réunion de Toulouse, avec discours de MM. Jean Hennessy, de Marcillac, I^ouis Cazaux, etc.
d) Les groupements
Iva propagande fut assez active et assez féconde pour réunir un nombre important d'adhérents que MM. Jean Hennessy et de Marcillac groupèrent dans une « Ligue de représentation professionnelle et d'action régionaliste », dont le siège est à Paris, i, rue Kuler. ly 'article i®^ des statuts précise qu'elle a pour objet « d'étudier toutes les idées se rapportant à la représentation professionnelle et à la division de la France
en régions, et de les propager par tous les moyens légaux. » Son objectif est de parvenir à élargir le cadre politique et départemental trop archaïque, complexe, onéreux, paralysant la vie économique de la nation, donnant au pouvoir central le moyen excessif de tenir étroitement dans sa main les individus et les associations, les écrasant sous une réglementation uniforme étendue à toute la France, stérilisant tout progrès et toute initiative ? « A côté d'un pouvoir administratif régional, se trouverait une assemblée qui en modérerait les excès ou le seconderait dans sa tâche, et cette assemblée au lieu d'être élue par des électeurs groupés seulement par la communauté de résidence serait élue au scrutin de liste par des électeurs groupés par la communauté d'intérêts professionnels » (i) IvC programme de la ligue est résumé dans sa devise : « la profession représentée dans la région organisée ». Bn outre de nombreuses organisations, à tendances plus générales, nées dans la période d'avantguerre viennent apporter au mouvement professionnel l'aide efficace de leur propagande et de leurs réalisations. Ce sont les Unions régionales des « Agriculteurs de France » et de la « Confédération des groupes commerciaux et industriels de France », présidée par M. de Palomera. C'est 1' « Office national du commerce extérieur », sous l'énergique impulsion de M. Emile Mercier, son Directeur, et de M. Georges Guignot, son Secrétaire (2). C'est enfin, à la veille de la guerre.
(1) M. le Marquis de Marcillac, les Syndicats agricoles, page 239.
(2) Le résultat des efforts de cette œuvre pour la rénovation du commerce extérieur est consigné dans son « Moniteur ofïiciel du commerce », ses « Feuilles d'information », ses « Monographies et notices commerciales », ses Dossiers commeiciaux ».
la « Ligue française », définitivement organisée à l'assemblée du 30 Mars 19 14, qui constitue dans son sein une grande section professionnelle : celle-ci est présidée par M. André lyebon, ancien ministre, et composée de techniciens comme MM. Weiss, Teissier, Christofle, Carmichaël, de Paloméra, etc., et de savants qomme MM. Emile Bertin, Maurice Croiset, Emile Picard, L^uis Man^in, etc.
e) La conquête de l'opinion nationale
Ainsi atLx derniers jours de la paix, « partout on entend réclamer l'intervention des professionnels et des techniciens dans la discussion des affaires publiques où leur expérience, leur connaissance des choses et leur sens pratique peuvent provoquer l'adoption de projets bien conçus et en hâter la solution. C'est que l'opinion publique se rend compte que beaucoup de questions pratiques sont devenues pour le pays des questions vitales, qu'il faut faire non seulement bien, mais vite.. Chaque jour voit naître la nécessité de créer de nouveaux services publics et la société doit réaliser des entreprises que ne peuvent ni ne doivent faire les particuliers. lycs questions complexes qu'elles posent nécessitent des hommes de métier. ly'opinion publique sait qu'ils existent; elle les voit depuis l'éclosion du mouvement syndical, dans toutes les réunions professionnelles, jouer un rôle important, elle entend leur parole claire et précise; elle comprend qu'elle a devant elle des hommes d'action; elle veut les associer à la discussion des affaires publiques, afin que celles-ci profitent de leur expérience ». (i)
(1) M. Jean Hennessy, Proposition de loi du 29 Avril I915i
LES TEfiDAnCES DE LA JEUrfE GÉnËRATlOn
Si les professionnels et les générations d'âge mûr s'intéressaient en nombre croissant à la réforme professionnelle, les jeunes — les maîtres de l'avenir — plaçaient en elle leur plus grande espérance patriotique et sociale.
a) Le scepticisme politique des jeunes
A l'égard de la politique, disait Agathon (i), « l'attitude de ces jeunes gens est le franc scepticisme. J'entends à l'égard de la politique de mots, d'étiquettes et de nuances. Habitués dès leur jeune âge à manier et à organiser des choses réelles, des forces musculo-mécaniques, je crois bien que nos jeunes ne donneront plus tard leur confiance qu'à des administrateurs lucides et actifs, non à des hommes épris de la scholastique politicienne. »
b) Le réalisme professionnel des jeunes
Bn effet, cette génération était empreinte de plus pur réalisme et l'on pouvait écrire d'elle en 1913 : « Notre génération devient moins philosophique et plus pratique — elle se préoccupe moins de la spéculation des esprits, mais elle entrevoit les causes de développement économique et sent la nécessité de maintenir à la France son rang parmi les autres Etats. Elle comprend la nécessité de faire vi^^, parce qu'elle
1) Agathon, les jeunes gens d'aujourd'hui, pages 134 et 135.
a saisi que le monde évolue avec une promptitude et une rapidité qui déjouent les prévisions. »
Agathon proclamait aussi à la même époque : « Ce qui prime tout à nos yeux aujourd'hui c'est la pensée du relèvement national.... Il n'est rien qui doive l'emporter sur ce sentiment poignant et profond de la Patrie, humiliée, affaiblie, et dont les forces vives sont menacées. De toutes parts on la sent s'affirmer, cette « renaissance de l'orgueil français » qu'Etienne Rey (i), im jeime lui aussi, vient de saluer à son tour, dans un petit livre ardent et courageux. Et puisque rien ne peut être plus utile pour la rénovation du pays, qu'une génération réaliste, peu idéologique.... et apte aux luttes économiques, puisque rien ne peut mieux assurer la reviscence et le salut de la race, il faut que nous fassions crédit à ses espérances, à ce sentiment si mystérieux qu'elle possède de son audace et de son triomphe, et que nous communiions en elle dans cette foi qui l'anime, toute française, et française avant tout ». (2).
Et M. Etienne Antonelli, dans la même enquête d'Agathon (3), loue sans réserve « ces jeimes démocrates qui mettent leur espoir dans une démocratie organisée sur la base des groupements d'intérêts » et en poursuivent la réalisation avec toute leur ardeur, « toute leur espérance et toute leur foi ».
(1) M. Etienne Rey, la renaissance de l'orgueil français.
(2) Agathon, les Jeunes gens d'aujourd'hui, pages 118 et 119.
(3) Voir pages 248 et 249.
PROJETS LÉGISLATIFS SUR L'ORGAHISATlOn PROFESSIOnriELLE SPÉCIALE
Les mouvements d'opinion devaient avoir leur répercussion sur l'œuvre législative.
T,' insuffisance de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels, peu à peu reconnue a motivé le dépôt de nombreux projets de loi pour améliorer la représentation professionnelle spéciale.
a) Projets d'une législation entièrement nouvelle
Un premier groupe de propositions tend à porter atteinte aux bases mêmes du régime institué par la loi de 1884 :
1° soit par le syndicat obligatoire ou du moins fortement privilégié : projets de Mun (25 Novembre 1895); lyemire (3 Juillet 1902); Coûtant (3 Juillet 1906); Groussier-Zevaès (4 Décembre 1900); Paul Constans (3 Juillet 1906), etc.
2® soit par l'organisation de règlements obligatoires pour les différends professionnels : projets Miller and (15 Novembre 1900 et 12 Juin 1906), etc.
b) Projets tendant à fortifier l'action syndicale, tout en respectant les bases de la loi de 1884
lycs projets de ce second groupe sont inspirés par le désir d'améliorer la loi syndicale, sans en modifier les caractères essentiels.
1° Ives uns tendent à réprimer plus efficacement toutes les atteintes à la liberté syndicale : projets Bovier-Ivapierre (1890, 1895) Mesureur (4 Février 1896), etc.
2° D'autres tendent à faciliter la constitution ou à agrandir le champ d'action des syndicats : projets Sembat (20 Janvier 1894) ; Jaurès (21 Novembre 1895) ; Dansette (20 Juin 1898) ; lycmire (12 Juin 1906) ; Vaillant (30 Novembre 1906) ; Barthou (19 Mai 1913), etc.
30 Certains enfin tendent à la fois à sanctionner plus efficacement les libertés syndicales et à fortifier l'autorité des syndicats : projets Waldeck- Rousseau (14 Novembre 1899); Millerand (14 Octobre 1902) et 12 Juin 1906), etc.