‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 22 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES conDiTions PROFESSIONNELLES ET ÉCONOMIQUES

DU TEMPS DE GUERRE

Dans la grande conviilsion qui secoue l'Europe et même l'univers civilisé, s'élabore un monde nouveau.

I^a guerre a surpris la France de 19 14 dans un état de stagnation économique et d'immobilité professionnelle et elle a donné aux puissances centralesl'immense avantage de leur préparation, de leur richesse industrielle et commerciale. Or, les exigences de l'armée et de la population civile, les nécessités de tout ordre, la prolongation de la mêlée des peuples ont encore déterminé, dans tous les pays, l'éclosion d'une ère de plus grande industrialisation, où les moyens techniques et l'activité professionnelle jouent le premier rôle.

LES DIFFICULTÉS PROFESSIOnriELLES ET ÉCOHOMIQUES

DE LA FRAHCE

Pour cette lutte, la France s'est trouvée aux prises avec d'immenses difficultés.

a) Les causes

Le charhon, par exemple, qui tient une place primordiale dauo la croissance économique des nations

modernes n'était pas suffisamment abondant. « La

Frarce, en effet, était pauvre en houille, n'ayant en sommée à son actif qu'un bassin houiller digne de ces

nom : celui du Pas-de-Calais et du Nord dont elle tire les trois-quarts de sa production, l'autre quart étant fourni par une véritable poussière de petits gisements éparpillés tout autour de son Massif

Cent 1 al. )^ (i)

La production des minerais de fer, rapidement accrue dans les dernières années, grâce aux gisements lorrains, a été arrêtée dans la zone des armées et les territoires envahis. Or, « toute la machinerie imposante, tout l'outillage, du plus gigantesque au plus délié, les industries de toute espèce, tout le développement des voies ferrées, toute la grandeur de la marine marchande, toute la force militaire même sont en puissance dans la coulée de fonte du haut fourneau et dans Tétirement du laminoir » (2).

(1 ) M, Léon PoUer, les Forces de la France d'hier et de demain, page 43. (2) M. Léon Poliei', les Forces de la France d'hier et de demain, page 41

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Quant à la main-d'œuvre, elle ne pouvait être que fort restreinte. I^a France est le seul pays dont la population ne se soit pas accrue depuis quinze ans; le total de ses naissances est depuis longtemps fort bas; sa jeunesse est donc relativement peu nombreuse en comparaison des peuples rivaux et c'est cependant notre pays qui a fourni aux armées de l'Entente proportionnellement le chiffre le plus élevé de combattants, qui a conservé par suite le moins de travailleurs pour soutenir l'activité économique.

b) Les conséquences

lycs conséquences ont été données dans un beau livre de M. René Pupin (i) : au mois de Juillet 1915, la richesse de la France était par comparaison avec 1911 diminuée d'environ 23 0/0, soit approximativement une perte de trente-cinq milliards de francs.

Plus récemment le cahier mensuel de l'administration des douanes (2) a révélé que la balance commerciale des onze premiers mois de l'année 191 6 se solde par un déficit apparent de six milliards cent huit millions (importations : neuf milliards, quatre cent cinquante et un millions — exportations : trois milliards trois cent quarante trois millions). Ce déficit est de plus très inférieur au déficit réel, car les valeurs sont exprimées avec les estimations de 19 14 et l'administration des douanes elle-même pense, en raison de l'augmentation des prix, qu'il faut majorer les chiffres qu'elle donne de quatre vingt-dix pour cent pour les importa-

(1) M. René Pupin, la Richesse de la France devant la guerre.

(2) Décembre 1916.

tions, et cinquante pour cent pour les exportations. Ainsi rectifiée la balance commerciale des onze premiers mois de 19 16 présente un déficit de treize milliards de francs !

LES AVAnTAGES ÊTRAnGERS

Or, tandis que la France a jeté dans la fournaise des batailles tous ses travailleurs valides, la Russie a conservé dix-neuf hommes sur vingt, l'Angleterre dix sur onze, l'Italie neuf sur dix, c'est-à-dire un nombre très supérieur d'énergies professionnelles.

ha. Grande-Bretagne, malgré l'essor donné aux industries de guerre, a vu ses exportations du i^^ trimestre 1916 dépasser de cinq cent trente millions de francs celles du i^^ trimestre de 1915. Et le « Daily Graphie » constatait, en relevant ces chiffres, que la guerre avait stimulé la puissance économique de la nation, que son outillage s'était perfectionné, que les usages limitant le rendement de la main-d'œuvre étaient abolis, que nombre d'anciens oisifs des deux sexes, travaillaient maintenant avec ardeur !

Chez nos ennemis, l'Allemagne a gardé le secret de la discipline collective et de l'utilisation des masses, pour en retirer le maximum de rendement professionnel. Elle a surtout constitué des fronts défensifs d'une grande solidité, à l'abri desquels elle a pu réduire le nombre des combattants. Elle a pu ainsi continuer à employer une main-d'œuvre considérable dans les mines de houille et de fer, les usines, les manufactures, les chantiers de constructions navales, pour la marine marchande comme pour la marine militaire.

Les pays neutres surtout ont trouvé dans nos malheurs des causes nouvelles de dév3lop bernant économique : des industries nouvelles sont nées chez eux et celles qui languissaient sont devenues brillantes: leur commerce, leur agriculture sont stimulés par des rémunérations et des facilités exceptionnelles .

LA nÉCESSlTÊ ET LES MODALITÉS DE nOTRE RÉSlSTAnCE ÉCOHOMIQUE

Les Français doivent réagir car d'ailleurs la victoire ne sera point due seulement à la ténacité militaire mais aussi à la résistance économique.

Les belligérants luttent aujourd'hui avec toutes leurs ressources'', comme l'avaient prévu Foch et Bernhardi. Il importe de les ménager, au besoin de les accroître.

D'abord il faut vivre sur nous-mêmes, « accroître la production intérieure ; importer le moins possible ; développer le commerce extérieur en profitant de notre situation maritime pour mieux asseoir notre crédit mondial, non pour l'épuiser; faire appel à nos richesses coloniales; manufacturer dans nos usines; produire sur notre sol toutes les denrées alimentaires qui pourraient faire défaut afin d'éviter de coûteux achats à l'étranger ; régler les fournitures et les réquisitions militaires en tenant compte des besoins généraux des populations et des besoins futurs de l'armée ; user dans l'intérêt national de la main-d'œuvre féminine et de celle des étrangers et des Français chassés par l'envahisseur loin de leur travail coutumier;

réduire les dépenses de luxe des particuliers pour renforcer l'avoir national ; canaliser toutes les bonnes volontés; assurer un emploi judicieux de chaque individu selon sa valeur technique. » (i)

Dans une guerre d'aussi longue durée, il est nécessaire d'organiser une sérieuse mobilisation industrielle, avec tous les spécialistes et aussi avec tous les savants, les chimistes, les ingénieurs qui, soustraits aux besognes puériles des dépôts ou de l'avant, peuvent fournir un large contingent d'intelligences et de valeurs positives. Il importe aussi de maintenir la production agricole, de veiller à l'ensemencement des terres, à la nourriture de la nation. Par l'ensemble de ces moyens, la puissance financière se trouvera fortifiée dans la mesure où diminueront les paiements pour les achats à l'étranger.

nos RAisons despérer

Telles sont les bases théoriques, l'orientation de la résistance économique et professionnelle de la France.

Cette défense doit être facilitée par les conditions mêmes qui sont nées de la guerre. Au sommet, dans les sphères dirigeantes, « l'esprit pratique, l'esprit qui comprend les nuances de la vie, qui sait que toutes les questions ne se présentent pas avec la rectitude et la similitude des problèmes mathématiques, revendique sa place et impose ses conceptions positives. Il domine l'idéologie déclamatoire, se substitue à ce qui fut autrefois notre esprit politique pur, esprit

(1) M. Jean Hennessy, Proposition de résolution, présentée le 22 Juillet

abstrait, esprit d'unification qu'un long atavisme semblait imposer à tous les habitants de notre pays )) (i) .

Dans l'industrie, les nécessités de la guerre doteront la France d'un outillage incomparable : des capacités insoupçonnées se révèlent dans toutes les spécialités, lya Patrie doit en conserver tout le fruit et même en faciliter l'essor. I^es terres fertiles de nos campagnes doivent être logiquement le complément des nations voisines industrialisées, de l'Angleterre surtout, par nos ports de Calais, Boulogne, Dieppe, Rouen, le Havre, etc ? Avant la guerre, la clientèle britannique nous achetait pour un milliard de francs (2) de ces produits : il est urgent d'accroître ce chiffre en augmentant les rendements par l'extension des surfaces cultivées et par leur entretien intensif.

Les réalisations s'annoncent déjà certaines : la France du temps de guerre, dans le sursaut de ses épreuves, a ranimé ses énergies éparses. Ses meilleurs esprits ont reconnu qu'ils avaient trop cédé aux séductions d'un idéalisme abstrait (3) et — comme nous allons l'étudier — ils ont convenu d'introduire enfin un peu de réalisme dans nos institutions, ils ont jeté les premières semences qui féconderont les champs de France et produiront les moissons idéales de l'avenir.

1) M. Jean Hennessy, Discours prononcé à Lille, le 26 Octobre lel3,

2) M. René Pupin, la Richesse de la France devant la guerre.

3) M. Calais, Discours d'usage, Lycée de Toulouse Juillet 1916.

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