CHAPITRE Vlll
LES RÉALISftTlOnS
DU TEMPS DE GUERRE
DAnS LA VIE riATIOriALE
Au moment où, en présence des nécessités et des conséquences prochaines de la guerre, des transformations sociales et économiques se préparent, le labeur capital était d'aider et d'organiser l'armée des professionnels, pour conserver la richesse et le patrimoine matériel de la Patrie.
EFFORTS POUR LE MAinTlEîi
DE LA VIE ÉCOnOMIQUE
A cet égard, d'intéressantes initiatives ont été prises en faveur de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, et, en même temps, pour la coordination de tous les efforts des producteurs français.
a) Agriculture
Un problème délicat s'offrait à nos dirigeants : remplacer les récoltes des départements envahis,
assurer la culture des terres ahandonnées, stimuler partout une production intensive. Il n'a reçu aucune solution d'ensemble, mais quelques projets ont été élaborés et quelques mesures bienfaisantes ont été prises.
M. Compère-Morel, député, avait proposé que, lorsqu'une terre n'était pas cultivée, l'Etat, par l'intermédiaire de la commune, eût le droit de la prendre et de la cultiver à la place du défaillant. I^e projet n'était pas réalisable, les communes de France ne pouvant assurer la culture de trois millions d'hectares. M. Jules Méline, pendant son passage au ministère, confia le soin des terres abandonnées aux nouveaux Comités communaux et cantonaux d'action agricole (i) : certains ont assuré, avec le concours de la main-d'œuvre militaire ou prisonnière, d'heureuses exploitations. Un grand nombre n'a malheureusement montré aucune activité. Et il ne semble pas que la loi nouvelle (2), proposée par M. Clémentel, tienne un meilleur compte des difficultés pratiques inhérentes à l'art cultural.
M. le Ministre de la guerre, de son côté, n'a cessé de recommander aux chefs de corps ou de services les mesures les plus bienveillantes en faveur des agriculteurs pour leur permettre d'effectuer les travaux des champs : permissions, sursis, prisonniers de guerre, équipes agricoles.
(1) Décret des 3 et 9 Février 1916; loi du 6 Octobre 1916 et circulaire mi« ■istérielle du 9 Octobre 1916.
(2) Décembre 1916; cette loi prévoit la culture des terres abandonnées par trente mille tracteurs.
b) Industrie
Pour l'industrie, les difficultés créées par l'état de guerre n'étaient pas moindres : problème des transports, problème du charbon el du fer, problème de l'outillage, problème de la main-d'œuvre.
Néanmoins, les usines anciennes se sont agrandies, de nouvelles se sont élevées pour la production des munitions et des armes, toutes prêtes à se transformer demain pour les fabrications de Paix. Récemment une société au capital de quarante millions se constituait pour fournir les matières colorantes — spécialité germanique.
Des régions nombreuses se sont efforcées de remplacer la Flandre et la I^orraine envahies. I^a contrée parisienne s'est adaptée aux fabrications métallurgiques et mécaniques. La région lyonnaise, déjà dotée du charbon de la Loire et de la houille blanche des Alpes, a attiré beaucoup d'entreprises émigrées du Nord et a développé la puissance de ses industries sidérurgiques, chimiques, textiles. La région marseillaise a multiplié ses manufactures, ses usines chimiques. La région de Rouen a recueilli aussi diverses maisons chassées du Nord et de l'Bst.
Des études techniques activement menées ont élaboré de vastes réalisations industrielles, comme celles de M. Loucheur, ce distingué professionnel dont la compétence a fini par s'imposer dans les conseils de la nation (i). La houille blanche surtout a été davantage utilisée et M. de Castelnaa, député de l'Avey-
(1) M. Loucheur est devenu sous-secrétaire d'Etat dans le cabinet Briand de Décembre 1916
ron, a récemment présenté au Parlement une proposition de loi sur la mise en valeur des forces hydrauliques de France. Notre pays ne peut, en effet, devenir une nation productive et exportatrice que s'il parvient à combler son déficit en charbon. Avant la guerre, nous utilisions annuellement pour notre consommation domestique et industrielle, soixante- un millions de tonnes de houille : or, notre production n'atteint que quarante-un millions. M. de Castelnau signale dans son rapport qu'un kilo de charbon, brûlé dans une machine à bon rendement, représente le travail d'un homme, à raison de huit heures par jour. Comprendra-t-on maintenant les raisons de l'immense supériorité de l'Allemagne, qui produit plus de deux cents millions de tonnes de houille ? Or, dans une conférence qu'il faisait naguère à Marseille, M. Isaac, Président honoraire de la Chambre de commerce de Lyon, résumait une enquête faite par des professionnels compétents sur la richesse hydraulique de la France, en disant que si nous mettions seulement en action le tiers apparent de ce qui reste disponible de houille blanche dans notre pays, nous pourrions nous dispenser complètement d'importer de la houille étrangère, et nous pourrions nous affranchir de cinq cent millions de francs que nous payons annuellement à nos voisins, pour avoir le combustible nécessaire à nos industries. C'est vers la réalisation de cet idéal que tendent les efforts de nos techniciens et le projet de M. de Castelnau. (i)
(1) Voir l'étude de M. Maurice Ajam, dans !'« Exportateur français • (Janvier 1917).
c) Commerce
lya première préoccupation fut de pourchasser le commerce ennemi et les firmes neutres derrière lesquelles se cachaient des intérêts allemands. Contre eux d'activés organisations furent constituées : (( Ivigue anti-austro-allemande », <( I/igue anti-austrogermanique )), (( Société nationale pour la défense des intérêts français », « Ligue nationale française de défense industrielle et commerciale », « Patria », « Fédération des ligues nationales pour la défense des droits et des intérêts de la France » (i), « Fédération des ligues anti-allemandes de l'Est et du Sud-Est » (2). Des publications ont été lancées : « l' Anti-Boche » (illustré), « N'oubliez jamais ».
A côté de cette œuvre négative, d'heureuses réalisations commerciales ont été opérées. Elles intéressent surtout le commerce extérieur de la France, cette expansion économique à laquelle Guillaume II tenait si fort, reprenant pour son Empire la devise de la Hanse : « Mein feld ist die Welt — mon domaine c'est le monde ».
Au premier rang des œuvres les plus typiques, il faut citer les foires aux échantillons, inaugurées en France par M. Herriot dans sa ville de Lyon, continuées à Bordeaux et Paris, pour essayer de remplacer la foire de Leipzig. L' « exposition documentaire et comparative pour la diffusion des produits français », ouverte aux Tuileries en Août 19 16, a eu le mérite de
(1) Siège à Paris, rue de Lancry.
(2) Siège à Lyon.
montrer aux étrangers les qualités de notre production nationale.
Enfin, M. Maurice Ajam, le distingué député de la Sarthe, ancien sous-secrétaire d'Etat de la marine marchande, a fondé (i) une revue commerciale, « r Exportateur français », sur l'exemple donné par la « Deutsche Export Revue » (2) Elle se propose d'être un centre d'informations venant de tous les côtés de l'univers et une véritable agence de renseignements sur la qualité des acheteurs à l'étranger; elle groupe déjà plus de deux cents correspondants commerciaux.
lyC même député a déposé en Août 1916 im projet de loi prévoyant la construction immédiate de cinq cent mille tonnes de navires marchands.
Ces exemples pourraient être multipliés. Qu'il nous suffise d'en avoir choisi quelques uns parmi les plus symptomatiques du réveil national.
d) La coordination des efforts
Ce réveil peut être aussi constaté dans les multiples efforts destinés à assurer la coordination de l' activité professionnelle et économique.
Cette coordination apparaît d'abord dans les régions. Un exemple toulousain nous est fourni par la constitution (3) de la « Société anonyme d'études » pour « favoriser, dans le sud-ouest, la création de toutes affaires nouvelles, industrielles, commerciales et agricoles et faciliter le développement, la transiformation ou la fusion de toutes affaires existantes. »
(1) Paris, 24, Boulevard des Italiens.
(2) Cette grande revue berlinoise portait la publicité allemande en dou ze langues à travers le monde.
(3) Toulouse, 3, Rue Bayard.
Si nous sortons du cadre local, nous trouvons une magnifique effloraison d'oeuvres visant la coordination générale de nos efforts, à l'exemple des producteurs allemands, groupés en de vastes associations corporatives, caisses communes, comptoirs de vente et cartels. Jusqu'ici, au contraire, les Français qui vivaient de la même industrie n'avaient guère de contact entre eux, à part de rares exceptions (métallurgie). Or la guerre a amené l'éclosion de multiples organisations désireuses de réaliser l'entente et l'entr'aide professionnelles ; « Comité parlementaire du commerce et de Vindustrie » fondé par M. Charles Chaumet; — « Union nationale », présidée par M. Raoul Peret: — « Association nationale d'expansion économique » (i), à la tête de laquelle se trouve M. David-Mennet, président de la Chambre de commerce de Paris.
U « Association nationale » et 1' <( Union nationale » se complètent très heureusement. La première se réserve les questions théoriques, les grandes enquêtes, les études d'ordre général : statut légal des ententes et des cartels (M. Guist'hau), enseignement technique (M. Charles Laurent), méthodes de l'exportation allemande (M. Fernand Hauser) etc. La seconde excelle dans les réalisations pratiques, telle cette participation à la foire de Nij ni- Novgorod où elle parvint en un mois à faire réunir par ses membres plus de deux millions d' affaires.
Cet effort de coordination est d'autant plus fécond que l'union et l'entente professionnelles faisaient défaut en France, à l'inverse de l'Allemagne.
(1) Paris, 8, Place de la Bourse.
DÉFEnSE ET REPRÉSEnTATIOn DES inTÉRÊTS PROFESSlOnHELS