‹ La représentation des Intérêts et l'importance des éléments professionnels dans l'évolution et le gouvernement des peuplesChapitre 25 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES RÉALISATIOnS

DU TEMPS DE GUERRE

dans la vie internationale

Les problèmes économiques, posés par l'embrasement des grands pays civilisés, retiennent l'attention de tous les gouvernements : alliés, ennemis, neutres. En même temps les professionnels de chaque nation redoublent d'efforts pour porter au maximum l'utilisation de toutes les matières premières, pour tirer le meilleur parti des capitaux et de la main-d'œuvre, pour assurer au marché intérieur l'approvisionnement le plus complet et au commerce extérieur les plus vastes débouchés, pour coordonner enfin et intensifier ces laborieux efforts par une judicieuse organisation corporative.

CHEZ nos ALLIÉS

La guerre n'est pas un but; elle n'est qu'un moyen et une œuvre de défense : l'Entente cherche la victoire

pour survivre et pour s'assurer ensuite une vie plus intense.

Au contraire, avant les hostilités, c'était une erreur trop répandue, dans le monde du haut commerce et de la grande industrie, de croire que « le patriotisme pouvait rester étranger à la circulation des richesses et que l'internationale des affaires deviendrait un facteur de paix ». Aujourd'hui toutes les nations alliées sont heureusement unanimes à penser que le cosmopolitisme a fait son temps et M. B. R. Wyse K. C, agent général de l'Etat de Nouvelles-Galles du Sud a écrit à ce sujet des pages profondes (i).

à) Les initiatives spéciales à chaque allié

lya politique anglaise s'est efforcée d'organiser les ressources professionnelles et la production de l'Empire britannique « de telle sorte que la métropole et ses colonies forment autant que possible un tout se suffisant à lui-même au point de vue économique et absolument affranchi de toute dépendance à l'égard de l'Allemagne )). Le mouvement en faveur de la représentation des intérêts s'y est également intensifié, comme le prouve le vœu suivant de la « Conférence des Chambres de commicrce anglaises » : <( Réaliser en Grande-Bretagne une coopération beaucoup plus effective que par le passé entre le gouvernement et les représentants des intérêts industriels et commerciaux ».

En Italie, dans le cabinet Boselli (2), une place

(1) Dans son rapport : « la Guerre après la Guerre >, qui forme une heureuse antithèse de l'œuvre décevante de M. Max Hoschiller : « Les c'angers de la guerre économique. »

(2) Févriei 1916.

spéciale est réservée à un nouveau ministère économique, celui de l'Agriculture, et le premier titulaire est un professionnel, M. Giovanni Raineri, ancien directeur de la Chaire ambulante d'agriculture de Plaisance, organisateur, puis président, de la « Fédération italienne des Syndicats agricoles ».

lycs Russes, malgré le caractère très spécial (i) de leur milieu et de leurs aptitudes, ne sont pas restés à l'écart du mouvement, lîrois grandes fédérations ont groupé un nombre croissant de métiers et de professionnels : r « Union des Zemstvos », « l'Union des Villes » et les « Comités de l'industrie mobilisée ». lycur activité, sans cesse accrue, a donné les meilleurs concours à l'armée, au ravitaillement et à la production (2) ; cette aide a été aussi prodiguée par 1' « Union fédérative » des trente mille coopératives paysannes. Un sérieux effort d'association et de coordination professionnelles a amené la création d'une « Fédération centrale des' Comités de l'industrie mobilisée » (3) et d'un « Comité principal des Unions » réunissant les artisans des « Unions de villes » et les ruraux de r « Union des Zemstvos ». De plus un grand « Congrès d'économie rurale », assemblé du 23 au 27 Février 1916 au Musée de l'Agriculture à Pétrograd, a orga-

(1) Le Russe ne peut déployer qu une faible activité professionnelle. Agriculteur surtout, il ne peut que iravailler rarement des champs souvent pauvres, desséchés en été, couverts de neiges et de glaces pendant les longs mois d'hiver. Les immensités ne se prêtent guère à l'industrie et au commerce. D'Où : peu d'esprit d'entreprise, de la mollesse parfois et de l'abattement : l'activité professionnelle du Russe est comme repliée sur elle-même, toute intérieure, rompue à la résignation, à la patience et au renonce ment.

(2) M. Grégoire Alexinsky, la Russie et la Guerre, pages 253-261.

(3) Avec un organe central : « Izviestal».^

nisé une représentation des intérêts agricoles en créant une « Commission permanente » de professionnels )) pour concourir en tout temps avec le Gouvernement à l'étude et à la solution des questions rurales ». Enfin les sphères officielles russes paraissent elles-mêmes entrer dans les voies nouvelles puisqu'elles ont organisé en 1916 (i) — « pour examiner les principes généraux actuels de taxation et les réformes financières à opérer » — lui « Conseil national » comprenant non seulement des membres du Conseil de l'Empire et de la Douma, mais aussi des représentants du commerce, de l'industrie et des sciences, pris dans toutes les parties du pays.

b) Les initiatives collectives des pays de l'Entente

Mais les peuples alliés ne se sont point bornés à réaliser leurs aspirations professionnelles particulières. Ils ont compris l'impérieuse nécessité d'harmoniser contre l'hégémonie allemande leurs nationalismes économiques.

C'est un Anglais, Sir Edward Cornwall, ancien président du « London County Council » qui prit l'ime des premières initiatives tendant un rapprochement économique des puissances de l'Entente. En novembre 1915, il adressait à un certain nombre de personnalités françaises un appel pour provoquer la constitution d'une Commission franco-anglaise destinée à l'organisation et à l'encouragement du commerce, et d'une manière plus générale, à l'établissement de rapports plus étroits entre les deux pays et leurs

(1) Morning Post, N° du 10 Févriei 1916.

alliés. Il s'agissait surtout de développer le commerce français et anglais dans toutes les parties du monde et de combattre à l'étranger les méthodes et artifices des Allemands lorsqu'ils sont contraires aux principes commerciaux d'usage courant. Sir Comwall proposait en outre la formation de Comités composés d'un nombre égal de professionnels anglais et français chargés d'étudier et de résoudre les questions spéciales qui leur seraient soumises.

I^a plupart de ces idées sont aujourd'hui réalisées et sur une plus vaste échelle puisqu'aux « Conférences des alliés» ce sont les Gouvernements eux-mêmes qui ont substitué leur action aux initiatives individuelles pour rechercher les solutions de tous les problèmes économiques soulevés par l'agression germanique.

Le 28 Mars 1916, la « Conférence des gouvernements alliés )) a inscrit dans sa déclaration : « I^es Gouvernements alliés décident de mettre en pratique dans le domaine économique leur solidarité de vues et d'intérêts. Ils chargent la Conférence économique qui se tiendra prochainement à Paris de leur proposer les mesures propres à réaliser cette solidarité « (i)

Cette « Conférence économique « officielle se réunit à Paris les 14, 15, 16 et 17 Juin 1916 et prit d'énergiques mesures de défense professionnelle. Elles sont consignées dans le texte de ses « résolutions » divisées en trois titres : 1° mesures pour le temps de guerre; 2° mesures transitoires pour la période de reconstitution industrielle, commerciale, agricole, maritime, des pays alliés; 3^ mesures permanentes d'en-

(1) Résolutions du 28 Mars 1916. § II.

tr'aide et de collaboration entre les alliés. Ce dernier titre prévoit la « réunion de délégués techniques », c'est-à-dire de compétences professionnelles, pour préparer les mesures législatives de défense et d'organisation.

Dans la même année 19 16, un « Comité international d'action économique » a été constitué et a tenu des séances régulières.

A côté de ces œuvres gouvernementales, l'initiative parlementaire a groupé à Paris les 27, 28, 29, et 30 avril 1916, dans une « Conférence économique interfarlementaire », non seulement des hommes politiques, mais des compétences professionnelles, par exemple Sir John Randles, ancien Président de la Fédération anglaise du fer et de l'acier; les juristes italiens Cesare Vivante et Dionisio Bnzilotti; le Président de la Cour des comptes portugaise, M. Barbosa; les sommités françaises du monde économique et financier : MM. Pallain, gouverneur de la Banque de France, Petit, président du Tribimal de Commerce de la Seine, Adrien Artaud, Coignet, David-Mennet, Louis Renault, Alfred Neymarck, etc.

Enfin l'initiative privée a permis l'éclosion d'une foule d' œuvres professionnelles inter-alliées, de Comités, de Conférences (comme celle des Coopératives des Nations de l'Entente, tenue à Paris, les 22, 23 et 24 septembre 1916, sous la Présidence de M. Charles Gide).

c) Appréciation de l'œuvre

Sous ses deux aspects — particulier et international — , l'œuvre des alliés était opportune et promet d'être féconde. Dans une guerre d'usure, la force

économique est d'une importance primordiale, et, dans les mêlées professionnelles — industrielles ou commerciales — , la nécessité du groupement s'impose airx nations, comme aux individus.

CHEZ nos EnnEWis

Le même désir de développer la vie économique d'aujourd'hui et de préparer les moissons de l'avenir, apparaît chez nos ennemis.

a) fi l'intérieur de l'Allemagne

Les Allemands exécutent che7 eux, avec l'aide d'innombrables prisonniers, le plus vaste programme professionnel; ils activent l'assèchement des terres marécageuses et l'irrigation des terres arides pour accroître les surfaces cultivables; ils développent leurs exploitations minières; ils complètent leur réseau de voies ferrées et de canaux; ils fabriquent et ils accumulent des stocks de marchandises pour l'exportation; ils construisent des paquebots ; ils achètent d'immenses quantités de matières premières à travers le monde, livrables dès la fin des hostilités. Au jour de la Paix, ils veulent « inonder l'univers de leurs produits ».

A l'étranger, la mobilisation germanique a maintenu dans leurs occupations tous les représentants commerciaux influents, tous les principaux chefs d'industrie ou de commerce.

Au surplus, pour assurer demain la transformation rapide en manufactures des innombrables usines de guerre et la réorganisation immédiate du commer-

ce maritime, le gouvernement allemand a créé, en août 1916, le « Commissariat impérial pour le passage de la gestion de guerre à la gestion de paix ».

b) Dans l'activité collecHve de la Quadruple-Alliance

Les pangermanistes ont depuis longtemps lancé ridée d'une forte coalition des ressources et des intérêts, dans laquelle entreraient les satellites de l'Empire allemand. Leur idéal, sans cesse poursuivi au cours des opérations militaires et diplomatiques, est de constituer au centre de l'Europe et s'étendant jusqu'au Golfe Persique, une puissance économique formidable, symbolisée par la voie ferrée Berlin- Bagdad, prête à rayonner sur le monde et à dominer tous les marchés. C'est le « Drang nach Osten », aujourd'hui à demi réalisé !

Vers l'Orient, à travers la Serbie et la Roumanie dévastées, la Quadruple-Alliance essaye de s'assurer une splendide voie commerciale, avec des terres fertiles, des villes commerçantes et des ports fréquentés, au carrefour de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique.

Les armées austro-allemandes ont arraché à la Russie ses meilleures provinces industrielles de l'Ouest pour augmenter demain sa dépendance économique. Ils essayent aujourd'hui d'organiser ces conquêtes en un Etat protégé — le « royaume de Pologne » — sous le contrôle germanique et austro-hongrois. Et — signe caractéristique des temps — les dépêches d'Amsterdam nous annonçaient récemment (i) que le système électoral de la nation nouvelle serait à base professionnelle : « les électeurs sont divisés en six clas-

(1) 6 Novembre 1916.

ses, ayant un nombre égal de voix : les intellectuels, les grands commerçants, les commerçants au détail, les métiers divers, les propriétaires de maisons, les gens qui payent la taxe de résidence, y compris les ouvriers aisés. »

De tous côtés, le bloc gernjLanique a poursuivi la réalisation d'une suprématie économique incontestée par la destruction des industries belges, françaises et russes, par la ruine des provinces les plus laborieuses et les plus productives.

Et cependant les Allemands ne trouvent pas encore suffisants leurs succès et leur organisation. L' « Hansabund » (association des grandes fédérations industrielles allemandes) réclamait naguère comme conclusion de son Congrès de Berlin la création d'un « état-major général économique inter-allié ».

Tous ces rêves, tous ces efforts, comme aussi les démarches actuelles de la diplomatie ennemie, semblent tendre à l'organisation d'une puissante c Mittel- Europa », selon le titre du remarquable ouvrage de Frédéric Naumann. Une série de délibérations préliminaires, sur lesquelles on a fait volontairement le silence de l'autre côté du Rhin, ont abouti à une Conférence des « Associations économiques de l'Eitrope centrale » qui s'est tenue le ii et le 12 Décembre 1916 à Budapest. Tout d'abord, conformément aux rapports de Riesser, von Engel, Kobatsch, les délégués ont décidé de mettre en harmonie la législation des trois pays sur les entrepôts, les canaux et les chemins de fer, les assurances, la propriété industrielle et commerciale, la repression de la concurrence déloyale et les lettres de change. Ils ont envisagé aussi l'unifi-

cation d^s tarifs de. chemin de fer pour les transports de marchandises et la création d'un vaste réseau de navigation fluviale. Un projet tendant à relier le Danube à roder, l'Elbe et le Rhin, avec une dépense de près d'un milliard suscite encore quelques rivalités entre l'Autriche et la Hongrie, mais elles semblent s'atténuer. Dans la question essentielle de l'alliance commerciale, malgré les objections très ardentes des agrariens hongrois et prussiens, les rapporteurs Julius Woliï, Wetter et Sterenyi ont fait triompher leur programme d'union. Il a été convenu qu'un accord douanier interviendrait entre les puissances centrales avant la fin de la guerre et assez tôt pour que l'on puisse aborder les pourparlers de paix dans un plein accord. I^es tarifs douaniers des deux empires demeureront autonomes mais seront mis en harmonie, avec un régime de préférence pour la Confédération, y compris la Bulgarie et la Turquie. Une commission permanente veillera au maintien et au développement continu de l'alliance économique.

COnCLUSIOM

De cet ensemble imposant de préoccupations économiques et de réalisations professionnelles, il se dégage une tendance de plus en plus générale à mieux reconnaître l'importance du travail et des métiers productifs, à mieux coordonner les efforts de tous, à mieux les associer et à les unir étroitement : « la guerre fait naître la bestialité, la haine, la discorde; mais elle unit aussi les hommes l'un à l'autre. Tous pour chacun, chacun pour tous ; cet appel, au milieu des malheurs éprouvés par tout le peuple, retentit avec au-

tant de force qu'un appel du clairon de combat. I^es villes et les nouvelles forces de la campagne se réveillent. I/à, sur les champs de bataille, où se déroule une grande lutte pour sauver notre pays et la liberté européenne, pour les soustraire au poing cuirassé des orgueilleux junkers prussiens, ici, derrière l'armée, où une lutte pacifique est engagée pour préserver de la ruine l'avoir du laboureur, — partout, les hommes, hier séparés l'un de l'autre, commencent aujourd'hui à comprendre que leur destin est étroitement lié à celui de leurs voisins, de leur village, de la province, de la Patrie, de l'Europe, et, enfin de toute l'humanité ». (i)

(1) Yejemessiatchny Journal, Pétrograd, Septembre 1915, cité par M. Grégoire Alexinsky, la Russie et la Guerre, pages 260 et 261.

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