CHAPITRE II
Lk DISTinCTlOn nÉCESSAIRE
des intérêts professionnels spéciaux
et des intérêts
professionnels généraux ou économiques
dans la France de demain
Puisque les grandes guerres entraînent avec elles la liquidation du passé, puisqu'elles rompent soudain les habitudes, détruisant les droits acquis, transformant les conceptions des hommes, et font triompher les prévisions des précurseurs, puisque « brusquement, avec elles commence ime ère nouvelle de réorganisation qui contraste violemment avec les décadentes périodes de transition, antérieures au fléau » (i), — l'organisation et la représentation profession-
(1) M. Jean Hennessy, Jeunesse et réalisme.
nelles doivent être réalisées pleinement dans la nouvelle France.
A leur sujet, nous avons essayé dans l'étude de la période contemporaine et de l'époque actuelle de distinguer les intérêts professionnels particuliers à chaque profession ou à des professions similaires, et les intérêts professionnels généraux et économiques, communs à l'ensemble des métiers, au monde du travail.
Cette distinction nous a paru nécessaire dès le temps présent, mais elle ne semble pas encore être très nettement admise dans l'opinion et il importe de la répandre, — comme aussi de la réaliser dans le France de demain — , par l'organisation d'ime défense et d'une représentation sérieuse de ces deux groupes d'intérêts.
OBJECTIOnS
La question présente une importance considérable parce que beaucoup de théoriciens contestent l'utilité d'une représentation des intérêts professionnels généraux. Ils prétendent que le développement des syndicats et associations corporatives suffira bientôt à créer une représentation professionnelle assez large et qu'essayer un mode différent et distinct ne pourrait que devenir nuisible à tous ces groupements.
Dans le régime d'avenir qu'ils préconisent, ils s'accordent pour ne réclamer « que des modifications de détail au régime actuel, se maintenant sur le terrain étroitement corporatif, espérant qu'en se développant les associations professionnelles s'agrégeront
les unes aux autres, que le législateur organisant enfin le monde du travail reconnaîtra l'existence de ces fédérations régionales et centrales, s'obligera luimême à les consulter dans l'élaboration des lois économiques et sociales, les chargera même peut-être d'appliquer certains détails des lois du travail en adaptant leurs modalités aux différents milieux mais sans leur donner en fait un pouvoir effectif de délibération et d'exécution » (i).
RÉFUTATIOn
Mais « une chose est la théorie, autre chose est la pratique, dans le domaine social plus que dans tout autre, et nous croyons fort que si on attendait du législateur, voire même de l'initiative privée ou des événements, une réorganisation corporative complète du travail, l'attente serait longue. Il serait même à craindre que d'ici là les associations professionnelles auraient vécu » (2)
Au reste, quels pouvoirs auraient ces fédérations chargées seules de représenter les intérêts professionnels, en conseillant le pouvoir central et en réglant l'application des lois sociales ? « Ou bien faibles et délaissées à l'instar des Chambres d'agriculture — elles n'opposeraient aucun contre poids au pouvoir central absolu et leur fonction consultative ne ferait que ralentir la lourde machine administrative qui nous gouverne, retardant encore plus la prompte solution des problèmes qui s'imposent si nous vou-
(1) M. le Marquis de Marcillac, les Syndicats agricoles, page 246.
(2) M. Jean Hennessy, proposition de la loi déposée le 29 Avril 1915.
Ions lutter efficacement contre la concurrence étrangère,... ou bien puissantes ? Mais alors ne pense-t-on pas qu'elles ne se contenteront plus de cette fonction consultative amoindrie ? Lassées de s'épuiser en des démarches et des vœux, sans pouvoir jamais en réaliser tout au moins une partie et par suite joindre à leur fonction théorique une action concrète, effective, les obligeant à prendre corps à corps les difficultés que comporte l'application pratique de formules plus faciles à énoncer qu'à résoudre, ne chercheront-elles pas à s'emparer d'une partie du pouvoir que la loi leur refuse et, par la confédération générale, ne les expose-t-on pas à former en quelque sorte un Etat dans l'Etat, et à constituer une puissance qu'aucun gouvernement ne saurait accepter ? )) (i)
Les Représentations professionnelles dans la France de demain
Dans un avenir prochain, la France devra donc organiser — tout en conservant et en développant la représentation des intérêts professionnels spéciaux — celle des intérêts professionnels généraux ou économiques.
Elle réalisera dans ses institutions la distinction essentielle que nous reconnaissons déjà dans les faits entre les questions professionnelles spéciales et Les questions professionnelles générales ou économiques.
« I^a défense des intérêts d'une profession, celle
(1) M. le Marquis de Marcillac, les Syndicats agricoles, page 244.
d'une partie de ses membres vis-à-vis de l'autre comme celle de toute la profession vis-à-vis de ceux qui lui sont étrangers est indispensable. Les syndicats la facilitent : plus leurs capacités juridiques seront accrues, plus étendu sera leur droit de posséder, plus sera régularisée leur action, mieux sera résolu un des grands problèmes sociaux de notre époque » (i).
Mais il paraît aussi nécessaire d'instituer dans la France de demain une représentation des intérêts professionnels généraux ou économiques, en faisant participer à la direction des affaires publiques des délégués de toutes les grandes catégories professionnelles, munis d'un mandat général qu'ils tireront d'un corps électoral important.
C'est l'idéal de la « Ligue de représentation professionnelle et d'action régionaliste )' et c'est ainsi qu'un des secrétaires généraux de cette association, M. le Marquis de Marcillac (2) juge la représentation désirée : « Contrairement à ce que redoutent certains esprits qui craignent que notre programme retarde la réalisation de l'organisation corporative, je prétends que )) la représentation professionnelle <- telle que nous la comprenons, est de nature à hâter cette organisation du travail qu'ils croient nécessaire. En tout cas, elle est de nature à donner aux institutions syndicales de toute catégorie plus de cohésion et plus de force, à leur permettre de poursuivre un objectif plus concret, à s'organiser, en un mot, de manière
(1) M. le Marquis de Marcillac, les SjTidicats agricoles, page 245.
(2) M. le Marquis de Marcillac, Discours prononcé à Toulouse le 1 *■" Février 1914,
à donner à leur action un aboutissement pratique, tenant compte à la fois des contingences et des lois d'incidence si fréquentes dans les questions d'ordre économique et social, en leur permettant enfin de faire entendre leur voix dans des assemblées délibérantes ».
C'est aussi notre opinion et nous allons nous attacher à décrire les modalités et les détails de cette œuvre prochaine, qui nous semble permettre à la Patrie les sublimes espérances d'une intégrale rénovation !