VILLAGES ET CITÉS
Ce fut l'origine des premiers villages et clans. Ces groupements sont d'abord très simples et peu nombreux, comme nous en voyons encore aujourd'hui chez les Alta de Luzon (20 à 30 associés), les Botocudo du Brésil (80 à 100), les Buhsmen de l'Afrique australe (100 à 120).
Chasseurs surtout, les premiers hommes s'associent pour attaquer et détruire les puissants mammouths, les troupeaux de buffles et de chevaux sauvages. Déjà les ententes ne sont pas éternelles; les
(1) G. Ferrero, Des formations primitives du Travail, Revue scientifiqn» 14 Mai 1896.
discussions et les luttes surgissent parfois, causées justement par les besoins matériels, les rivalités économiques et l'activité professionnelle (i) : « Souvent ces bandes se faisaient entre elles une guerre acharnée pour s'enlever leurs rennes ou se disputer leur gibier )) (2).
ly'épanouissement des agglomérations préhistoriques est fourni par les cités lacustres. (Obermeilen sur le lac de Zurich, Concise sur le lac de Neuchâtel) . Des cités lacustres analogues sont actuellement habitées par les indigènes de Port Tampa, de l'île de Djerba, etc.
Ces primitifs qui dressent les pilotis, les premières huttes et les premiers villages accomplissent un labeur professionnel capital : ils vont permettre la division du travail, la différenciation rapide des métiers, les progrès techniques et par suite les découvertes les plus fructueuses.
TRIBUS ET nATIOnS
En effet les associations primaires, peu nombreuses et très simples, se réunirent ensuite en groupements plus complexes de tribus et nations (3), analogues à celles des Indiens contemporains Moqui et Zuni de l'Arizona et du Nouveau-Mexique (régions de Tusayan et de Coriba).
En même temps se place Vâge des métaux. I^es tra-
(1) G. de Molinari, Grandeur et Décadence de la guerre, pages 6 et 7 E]ie Reclus, les Primitifs, page 374.
(2) M. Rambaud, Histoire de la civilisation française, tome i, page 3
(3) Schur. Die Speiseverbole.
vaux métallurgiques causent de plus nombreuses et plus importantes différenciations dans les labeurs; leur progrès crée peu à peu des professions nouvelles. Cette évolution féconde n'a pas été d'ailleurs partout identique : dans l'Europe occidentale et l'Asie centrale, chez les Aryens, elle se fit du cuivre au fer en passant par le bronze; au contraire chez les Nègres et les Ouraliens, elle commença par le fer. De môme à l'époque moderne, les sauvages riverains du lac Supérieur travaillaient seulement le cuivre des gisements d'Ontonagon et de Kewenaw, tandis que les Eskimaux du Groenland ne savaient utiliser que le fer météorique ou natif trouvé sur leurs côtes.
Avec la métallurgie, un travail plus élevé — l'art primitif — naît dans la préhistoire.
D'abord apparaît la sculpture ou la gravure de la corne, de l'os, du bois ou de la pierre, sur lesquels les premiers artistes sculptaient des dessins pour la femme qu'ils aimaient ou bien reproduisaient pour la sauvegarde de leur caverne (i) l'effigie des ancêtres et des animaux tutélaires.
Ensuite c'est le peintre qui se forme : de certaines plantes, du jus épais de certains fruits, de terres spéciales, il apprend à retirer des couleurs et à s'en servir: moins durables que les sculptures, nous n'avons pas retrouvé ces premières peintures. Nous pouvons cependant nous en représenter les caractères comme voisins de ceux décrits par George Grey (peintures indigènes trouvées sur les bords du Glenelg, en Austra-
(1) Elisée Reclus, l'Homme et la Terre, tome i, pages 218 et s
lie) ou de ceux des San, transportées dans les musées de Maritzbourg et de Blœmfontein (i).
La musique aussi dut naître en même temps : néanmoins on n'a guère retrouvé dans les cavernes que le sifflet; mais Orphée nous paraît la personnification de ces lointaines origines.
concLusion
Au terme de cette esquisse de l'activité humaine primitive, n'est-il pas donné d'apercevoir déjà l'importance des éléments professionnels sur l'évolution et le rythme des collectivités ?
Nous avons essayé d'en dégager les principaux aspects et sur tous cette importance s'est affirmée. Elle est aussi à la base des dénominations et des subdivisions de la préhistoire : périodes éolithique, paléoHthique, néolithique, âges de la pierre, âges des métaux. Elle nous offre enfin une première synthèse harmonieuse des labeurs humains, avec des leçons d'association, de coopération et d'entente professionnelles : « l'entr'aide dans toute son ampleur, telle fut, au milieu des infinis dangers de l'existence primitive, la sauvegarde des malheureux et de la race
elle-même Nous vivons les uns par les autres....
et ce fut toujours une prétention naïve, enfantine, ou bien une chimère de désespéré que de vouloir, chacun pour soi, se suffire à soi-même » (2). Et ne
(1) Frédéric Christol, Bulletin de la Société de géographie de Neuchâtel Tome IX, 1896-1897.
(2) Elisée Reclus, l'Homme et la Terre, Tome i, pages 319 et 330.
trouvons-nous pas chez les sauvages de l'Altaï un des plus amples préceptes de cette solidarité dans le labeur : « Quand tu vas mourir, ne jettes pas ton pain; — quand tu quittes un champ, commence par le semer. » (i)
(1) H. Vambery, SittenbildeF aus dem Morgenland, page 314.