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bliques occasionne ni étonnement, ni secousse, sans qu’il dérange les habitudes nouvelles contractées déjà par la génération actuelle. » Et mettant plus loin en lumière l'opposition apparente entre le citoyen de 89 et l’ « homo œconomicus » de son temps il ajoutait : (5) « Les savants doivent se diviser en deux classes et former deux académies séparées. Une de ces académies doit s'occuper principalement de la formation d’un bon code des intérêts et l’autre doit travailler au perfectionnement du code des sentiments. » Ainsi, aux yeux de Saint-Simon, il apparaissait déjà que quelque chose avait changé. Le citoyen
avait cessé d’être seulement un affranchi ; il avait autrefois
acquis la permission de s'intéresser à la chose publique, mais maintenant son activité se développait et il réclamait l’aide d'hommes plus rapprochés de sa profession ; sensible à l’inexorable poussée des événements, Saint-Simon en conclu que « la direction du pouvoir temporel doit être confiée aux cultivateurs, aux fabricants, aux négociants et aux banquiers les plus importants. Ils formeront un Conseil qui portera le titre de Conseil des Industriels. Ce conseil s’occupera de l’examen de tous les projets d’uti-, lité publique qui lui seront présentés par le pouvoir spirituel ; il fera choix de ceux de ces projets qu'il jugera convenable d’adopter. »
La représentation purement politique était ainsi nettement déclarée insuffisante : il fallait adjoindre des admi-
nistrateurs aux théoriciens doctrinaux. (6)
(5) Saint-Simon, « OEuvres choisies », Edit. 1859, Bruxelles, Van
“Meenen et Cie, t. III, p. 308.
(6) Saint-Simon. Œuvres Choisies, p. 312. « Le temps des illusions est décidément passé; c'est très froidement que les peuples calculent
“aujourd’hui leurs intérêts; la pompe du pouvoir n’a plus pour eux
qu’un faible attrait; ils se réjouiraient bien plus de voir les rois entou-
rés de ceux qui les enrichissent que de ceux qui leur coûtent... »
Cette pensée Saint-Simonienne ne devait pas connaître le succès. Les temps n'étaient pas mûrs ; la concentration commerciale et industrielle n'existait pas «et l'effort associatif n’était encore pas très intense. Mais très vite apparurent des groupements professionnels que M. Paul Boncour a défini (7) : « Toute ou partie des membres d’une profession, réunis en dehors de l'exploitation d’une même entreprise dans un but d'intérêt professionnel général. » Et depuis, l’activité économique de jour en jour plus intense a fait apparaître des milliers d'usines, des comptoirs, des administrations privées commerciales ou bancaires qui toutes, en réunissant sous une même direction des centaines d'employés ou d’ouyriers ont provoqué chez eux l'instinct de la solidarité professionnelle.
Pour défendre leurs intérêts communs, ces employés gt ces ouvriers voulurent s'associer. Les lois de 1884 sur les syndicats et de 1901 sur les associations étaient devenues ÿnévitables. Et ce fut alors toute une floraison de clans et de sociétés. Puis, insensiblement le champ ouvert au syndicalisme s’élargit : ce fut la réglementation des conditions du travail, la fondation d'œuvres d’enseignement professionnel, l'institution de bureaux de placement, la création de coopératives, de sociétés de secours mutuels, de caisses des retraites, de laboratoires, de bibliothèques. (7) Le rayonnement de cette activité nouvelle a été rendue en ces termes par l’auteur du « Fédéralisme Economique » : «Les sociétés humaines ne se composent pas seulement des groupements politiques : Etats, départements, ; prowinces, districts, communes ou municipes. Il y a une infinité d’autres groupements, associations ou sociétés pour-
7) Paul Boncour; « “Le fédéralisme: économique: »,: p.18.
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suivant des buts variés : religieux, économiques, financiers, mutualistes, scientifiques, etc., etc., et que l’on peut désigner sous le nom générique de groupements s0ciaux. » — « Est-il'permis d’espérer davantage, d’attendre mieux encore, de concevoir au-dessus même de ces associations professionnelles et par elles, l’organisation professionnelle intégrale des forces de la production et du travail? » (8)
Voilà la question qui se posait. C’est qu’en effét des horizons nouveaux apparaissaient sans cesse.
Le syndicalisme provoqué par la concentration des forges productives de la Nation, réagissait sur le monde patronal. Les directeurs d'entreprises, les chefs, les manieurs d’hommes et d’argent prenaient aussi conscience dé leurs intérêts communs «et ils fondèrent des trusts, des cartels, des consortiums. N’en concluons pas que ces deux mouvements parallèles doivent forcément aboutir à une imtégration totale et à l'enrichissement d’une minorité. par l’appauvrissement des. masses. Non. L'action à faible montant nominal en ouvrant:aux petites gens l'accès à la propriété évitait ce danger et puis les lois dites sociales vinrent enfin réprimer:lés abus. IL s’agit du reste Jà de répercussions dans des domaines autres que celui qui nous pccupe ; ce que nous voulons seulement faire ressortir c’est que l’Etat devait désormais compter avec des per-
sonnes moralés sans cesse plus puissantes issues du monde
patronal aussi bien que du monde ouvrier.
Autrefois, la puissance d’intimidation du citoyen résidait dans un seul bulletin de vote ; aujourd’hui, le ci-
(8) Martin-Saïnt-Léon, «Histoire, des. corporations :de métiers :», P- 177-
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toyen fait partie de deux sociétés, il dispose de deux bul- Jetins ; il vote de deux manières, d’abord en tant que français, c’est le bulletin de vote politique, puis en tant que professionnel dans le sein de son syndicat. Je veux bien que le terrain corporatif soit différent de celui de la politique, il n’en reste pas moins que le syndicat se refuse souvent à distinguer ces deux points de vue, croit avoir intérêt à les confondre et qu’'alors il constitue, en élevant la voix au nom de la majorité de ses membres un être étran-
gement plus redoutable pour le gouvernement.
Tant que les groupements sociaux sont restés uniquement soucieux d'intérêts corporatifs, leur existence pouwait être admise en marge de l’organisation politique de l'Etat qui, du reste, entendait gouverner sans leur concours. Mais il s’est trouvé que de plus en plus, l'Etat était appelé à administrer plus qu'il ne gouvernait et ce faisant,” il devait être insensiblement poussé à demander conseil à ces organismes nouveaux, plus spécialisés et par conséquent plus compétents, qui de leur côté cherchaient toutes les occasions de s’immiscer dans la direction de la chose publique. De ce rapprochement nécessaire mais involontaire qu’allait-il résulter ?
Les adversaires redoutaient encore de s’affronter et demeuraient hésitants ; c’est alors qu'apparurent aussi bien parmi les capitaines d'industrie que parmi les ouvriers syndiqués, des chefs énergiques, entreprenants, qui proposèrent des plans d'action. Ces hommes avaient le goût de la lutte, savaient entraîner derrière eux leurs partisans et à défaut de vue d'ensemble, concentraient deurs efforts sur un but immédiat ,bien défini.
SÉTS S NELRE
Malheureusement chacun d'eux se bornait à prêcher pour sa paroisse, n'avait aucune conscience de l'intérêt général et se préoccupait fort peu si une mesure en satisfaisant les intérêts de sa corporation allait à l'encontre des intérêts les plus immédiats de la corporation voisine. — Leur égoïsme professionnel s’exaspérait à chacun des refus de la puissance publique et leur colère était dangereuse, car ils étaient écoutés et suivis. Certains de ces meneurs, perdant alors toute mesure, devinrent de vrais théoriciens de la violence. Nous n’en voulons pour preuve que ces quelques mots de George Sorel : « La violence vient naturellement prendre place dans notre système : d’un côté un progrès rapide de la production conduit par un capitalisme déchaïîné, et de l’autre une organisation croissante du prolétariat qui acquiert des qualités de puissance dans les luttes violentes que les grèves entraînent, voilà les deux conditions du syndicalisme révolutionnaire. » Ces idées simples, simplistes, présentant aux salariés la société composée seulement par deux classes ennemies poussent à la révolution sanglante en entretenant dans les esprits une foi mystique en la grève générale. Voilà le résumé de ce que peut faire de pire le syndicalisme ouvrier.
Monsieur Lagardelle ajoutait en 1907 ; « Le syndicalisme est l’attaque contre les détenteurs du capital et la revendication de la direction de la production par les groupes producteurs (9). » C’est la lutte ouverte contre l’ordre établi, contre l'Etat. Et il ne s’agit pas seulement là de cas isolés, d’extrèmistes notoires, de visionnaires plus ou moins hallucinés. Dans toutes les classes les gens raisonnables conviennent que le syndicalisme patronal et
(9) « Mouvement socialiste », août 1907, p. 100.
ouvrier loin de se placer « dans les cadres anciens de l'Etat », — comment l’aurait-il pu ? — se dresse « à côté de lui, en face de lui » ettrmême « contre lui (10). »
Ainsi le syndicalisme apparaît comme une force qui d’abord s’est imposée, est venue recouvrir de sa formule nouvelle les anciens principes, et au cours du xix° siècle a gagné tous les genres d'activité, s’est emparé de toutes les professions. Les patrons comme les ouvriers se sont coalisés. À la faveur du bouleversement social de l’aprèsguerre, ce syndicalisme s’est révélé encore plus redoutable, a engendré des déséquilibres inquiétants, a fomenté des grèves ruineuses, et un moment, a fait trembler le gouvérnement : Le 1° mai 1920, à Paris, les rues étaient désertes, — à peine quelques curieux, — les rideaux de fer des boutiques étaient baissés. Un vent de folie passait, et les troupes du (G. M. P.) Gouvernement Militaire de Paris consignées dans les casernes attendaient l’émeute. — Neuf ans ont passé — Aujourd’hui — le grand soir, on en sourit. Le volcan sommeille, mais il n’est pas éteint, et il suffirait d’une nette disproportion entre le taux des salaires et l’indice du coût de la vie pour rallumer l’incendie. Qu’une forte crise économique survienne et voilà l'Etat impuissant à maintenir l’ordre parce qu’il se trouverait placé entre deux forces anarchiques organisées contre lui : le syndicalisme ouvrier révolutionnaire qui aurait vite fait de retrouver le grand nombre de ses anciens adhérents, et le syndicalisme patronal qui opposerait une force d’inertie contre laquelle viendrait se briser toutes les bonnes volontés ; car à ces moments-là l'industriel se refuse. à travailler à perte et l’ouvrier affamé descend dans la rue.
(to). Charles Benoist: « Organisation du Travail ».
Voilà le danger que représente pour tous le libre développement de forces économiques et ouvrières sans doute indispensables mais organisées en marge et contre la puissance publique essentiellement politique.
Mais pourquoi donc ne pas intégrer, fusionner avec l’Etat des éléments de ces deux forces anarchiques organisées, pourquoi des chefs de syndicats ouvriers, des directeurs de trusts et de cartels ne siègeraient-ils pas sur les bancs du gouvernement ou à la Chambre des Députés, à côté de nos élus politiques ; ainsi ils se trouveraient bien empéchés de prendre les armes contre eux-mêmes. Maîtres de l'heure, artisans de leurs propres œuvres, collaborateurs de ceux qu'ils combattaient naguère, comment et contre qui pourraient-ils partir en guerre P
Voila l’idée. Elle paraît simple. On l’a baptisée la représentation politique des intérêts économiques ou professionnels.
Nous venons de voir d’où provient cette conception, par quel processus et à la faveur de quels événements elle a réussi à se gagner des partisans autorisés, soit parmi les purs intellectuels soit parmi les hommes d’action. Examinons maintenant les possibilités de réalisation d’un tel système et tout d’abord recherchons dans le passé et dans le présent les initiatives qui ont déjà été prises dans cette direction car il est toujours vrai qu’il faut s’instruire d'expériences et que l’histoire est un perpétuel recommen-
cement.