LES INCONVÉNIENTS DU SYSTÈME MAJORITAIRE
Le vice capital du système majoritaire est d’entraîner l'exclusion de tous les partis qui n’ont pas obtenu la majorité absolue ou relative des suffrages.
Il en résulte qu’un certain nombre d’électeurs, qui peut aller jusqu'à la moitié du chiffre total des votants, se trouve privé de toute représentation. Les trois élections successives de 1876, 1878, 1880 nous ont montré comment l’un des deux grands partis pouvait n obtenir qu'un ou deux députés (1).
(1) Consulter l'historique. — Y voir aussi les résultats des élections de 1846, 1854, 1864.
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En 1882, M. Falletti constatait : « Les 17 Grands Conseils, qui ont passé sous nos yeux depuis 1848, ae représentaient, pour la plupart, qu'un peu plus de la moitié des électeurs, tandis que l’autre fraction du corps électoral, le tiers, pour ne pas dire les deux cinquièmes, se voyait exclue de l'assemblée législative ou ne parvenait à faire passer qu'un nombre insignifiant de ses candidats. » (1)
Quoi de plus contraire au principe de l'égalité entre citoyens ? Il y a des électeurs qui sont représentés et d’autres qui ne le sont pas, car c’est une véritable dérision de considérer les électeurs vaincus comme représentés par les candidats de leurs adversaires. On a proclamé le suffrage universel au nom de l'égalité, et les suffrages ne sont pas égaux : si je suis dans la majorité, mon bulletin est une voix, dans la minorité, ce n’est qu’un chiffon de papier.
L’exclusion des minorités est la source de tous les inconvénients qui découlent du système majoritaire.
D'abord, elle empêche la libre formation des partis politiques, elle ne permet point leur constitution indépendante, et aboutit fatalement à la division du corps électoral en deux partis exclusifs. Puisqu’en effet la moitié plus un des électeurs obtient tous les représentants, la députation devient un monopole à
(1) Rapport présenté au Grand Conseil le 20 septembre 1882.
se disputeretles électeurs doivent se grouper suivant leur affinités pour arriver le plus près possible de cette majorité, condition sine qua non de leur vie politique pendant toute la durée d'une lègisiature.
Or la division d’un peuple en deux parts seuls en présence est vraie dans certains moments de crise, lorsqu'une question brûlante, d’un intérêt capital, passionne l’opinion publique. Mais dans les circonstances ordinaires, une nation renferme trois, quatre, cinq catégories d’électeurs qui ont des vues différentes, qui constituent autant de partis distincts.
Ce n’est pas tout. En dehors des partis politiques, il ya ce que M. Naville appelle, par opposition, le parli social. Ce part est formé de citoyens qui, restant en dehors des luttes politiques, veulent tout simplement être gouvernés de la manière la plus profitable à tous, en un mot, désirent réaliser autant que possible les bienfaits de l’état social.
Or parti social comme partis politiques ne peuvent avoir leur existence autonome, leur vie indépendante, il n’y a place que pour deux partis exclusifs.
Dans ces conditions, les minorités, trop faibles pour acquérir par elles-mêmes une part de représentation, ne peuvent que s’allier à l’un ou l’autre des deux grands partis pour le faire triompher par l’appoint de leurs voix. Impossible pour elles d'avoir une politique propre ; la seule chose qui leur soit permise, c'est de soutenir le parti dont le programme semble le moins contraire à leurs intérêts.
Telle a été à Genève la situation des catholiques
romains, et cela explique que tantôt ils furent avec les radicaux et tantôt avec les conservateurs: tout
Cépendait de la politique confessionnelle adoptée par ces partis. Telle fut également la situation des ouvriers socialistes qui, pendant longtemps, n’eurent d'autre ressource que d’attacher leur petite barque au grand navire du parti radical.
Ces coalitions de groupes à tendances rapprochées se font au moyen de compromis, où chacun abandonne quelques-unes des idées qui lui sont chères, pour arriver à un programme commun. Au lieu de déclarations nettes, précises, fermes, les partis ne présentent aux électeurs que des promesses vagues, confuses, parfois même contradictoires.
Et cela se comprend. La grosse question est d'attirer à soi le plus grand nombre d’électeurs ; il faut donc éviter à tout prix ce qui pourrait les écarter. Si l'on se montre trop avancé, on n'aur pas les voix des modérés ; si l'on se fait trop timide, on se verra abandonné des audacieux.Le programme des partis devient alors un amalgame d'opinions destinées à satisfaire le plus possible d'électeurs, et ils arrivent à si bien pratiquer cet art que dans certains cas l’on pourrait se demander en quoi différent les opinions des adversaires en présence.
Bien souvent, au lieu de porter sur les idées, les luttes dégénèrent en questions personnelles. La grande tâche des comités est alors de chercher à découvrir les candidats les plus populaires: l'un