ADI
Quant à prouver ce que nous avançons et qui
constitue un fait, n’ayant pas eu l’occasion d’assister à une journée d'élection en Belgique, nous devons nous en rapporter à des témoignages.
Voici d’abord une page bien significative de
M. Lefèvre-Pontalis, ancien membre de l’Institut, où il nous parle de la première élection Belge sous le régime proportionnaliste, et à laquelle il a assisté :
« Il faut, nous dit-il, avoir été témoin, dans les Flandres, de la série d’ovations faites à M. Beernaert et aux candidats portés sur sa liste, pour se rendre compte de l’enthousiasme manifesté par toute une population groupée en longs cortèges et aussi avide d'écouter que d’applaudir avec l'accompagnement des fanfares qui les escortaient. Il faut avoir vu à Bruxelles la Maison du Peuple qu'on peut bien appeler le Palais du Peuple illuminé de toutes parts, avec la multitude qui y trouvait place ou qui en occupait les abords, pour garder le souvenir de l’entraîinement des socialistes en faveur de leurs chefs tels que M. Van der Velde qui joue le rôle de grand tribun. Mais nulle part on n’aurait pu découvrir le trouble et l'agitation dans les rues, parcourues seulement par quelques processions du parti socialiste éclairées de flambeaux, mais aussi pacifiques qu’auraient pu l’être des processions religieuses, de telle sorte qu’en dehors des caricatures placardées de loin en doin aux lieux ordinaires d'affichage, on aurait pu se demander la veille comme le
Ur
» lendemain de l’élection si c’était un jour de vote. » Les passions politiques ne se donnaient cours que » dans les réunions qui, n'étant presque jamais » contradictoires, ne donnaient lieu à aucune dis- » corde, sans que les candidats catholiques, tels » que M. Carton de Wiart, dans l’un des fau- » bourgs de Bruxelles, se sentit en rien embarrassé » quand il se trouvait en présence d’un candidat » socialiste ou ses partisans. (1). »
Voici d'autre part ce que disait déjà en 1899 un député permanent socialiste de la province de Liége, dans un article publié dans Le Peuple du 18 octobre et qui était un commentaire frappant de la prédiction de M. Naville : « L'élection, sous le régime » proportionnaliste, ne sera plus que le temps de » la moisson où chacun recueillera ce qu'il aura » semé (2) ».
Appréciant les résultats qu'avait donnés la Représentation Proportionnelle dans les élections communales, ce député socialiste constatait que ces élections s'étaient passées « dans une accalmie relative ». « Mais, ajoutait-il, nous nous garderons » bien de nous plaindre de ce résultat, car il nous » force à recourir à une autre méthode : moins » d’emballement, mais plus de profondeur et de » caractère sérieux qui ne permettrait pas de
(1) LEFÈvRE-PonTALIS : Les Elections en Europe à la fin du X1Xme siècle, 1902, p. 255.
(2) Ernest Navizze. — La Palrie et les partis. Discours sur la réforme électorale prononcée en 1864. Article cité plus haut.
rvAsroe
» recourir à un superficiel et inutile verbiage, à » une vaine déclamation mais imposant des démons- » trations sérieuses, positives, exigeant de la part » des propagandistes une préparation et un travail » préalables des plus salutaires et utiles à tous » égards. »
Il faut même, pour rester impartial, reconnaître avec M. Goblet d’Alviella que « la journée du 27 Mai 1900 (première expérience) a un peu manqué de l'animation qui caractérisait les anciennes luttes électorales et surtout les ballottages (1) ».
D'ailleurs, plus d’un reporter s’en plaignit dans ses comptes-rendus du lendemain.
De l'avis de tous, cette œuvre de pacification accomplie par la réforme nouvelle a donc été complète. Malgré toutes les compétitions qui ont surgi au cours des diverses campagnes électorales et qui n’ont plus laissé, pour ainsi dire, aucun collège sans concurrents, le régime nouveau a considérablement radouci le ton des rapports, sans qu'il en résultât, d’ailleurs, le moindre ralentissement dans l’activité politique, tant restait alléchant pour tous l’appât de quelques sièges de plus à conserver ou à conquérir. Et il est très vrai de dire que les partis se sont assagis, qu'il y à eu une amélioration notable dans les mœurs politiques.
» Nous avons en Belgique, confessait après » l'élection l'honorable M. Jean van Ryswyck à un
(1) Goblet D’ALviezra. — La Représentation Proportionnetlle en Belgique en 1900, p. 146.
Dre
rédacteur de la Métropole, l'habitude de tout exagérer. C’est une détestable méthode de raison-
nement. L’exagération a envahi toute notre vie
» politique, nos journaux, nos clubs, nos adminis- » trations, notre Parlement. La Représentation » Proportionnelle, au contraire de lexagération, » estla pondération; elle est venue assagir, apaiser.»
Il ne faudrait pourtant pas conclure trop vite et voir dans cette ère de paix que traverse actuellement la Belgique une garantie pour l'avenir. C’est sur la question du suffrage plural, tel qu'il a été organisé en Belgique au profit des chefs de famille aussi bien qu’au profit des propriétaires que, probablement dans un temps plus ou moins éloigné, les luttes reprendront à outrance. |
Tout semble même le faire craindre quand on voit d’une part la facilité avec laquelle, le parti libéral, chez nos voisins, se traine lamentablement à la remorque du parti radical ou progressiste ; et quand d’autre part on entend toute la presse socialiste et même radicale fulminer contre ce vote plural dont il faut à tout prix demander l'abolition pour le remplacer par le suffrage universel pur et simple. « Cette réforme, disent-ils, doit être pour- » suivie sans trêve ni relâche. Ce que nous voulons,
SV
» ajoutent-ils, 1lnous faut l’obtenir pacifiquement ou » le prendre par les fenêtres (1). »
Si ces fâcheuses prévisions se réalisaient, la cause n'en serait toujours pas dans l’introduction en Belgique de la Représentation Proportionnelle que, de l’aveu de ses plus farouches adversaires d’autrefois, personne dans aucun parti ne voudrait voir aujourd’hui remplacée.
(1) Voir le Peuple, no du 29 Mai 1900.