À L'ÉGARD DU PARTI CATHOLIQUE
I. — En 1899, le parti catholique, dit conservateur, était au pouvoir depuis de longues années et disposait au Parlement d’une majorité écrasante. Mais cette majorité était hors de proportion avec le nombre de suffrages qu'il avait obtenus dans le pays. Tandis, en effet, que les catholiques avec 927.000 suffrages en chiffres ronds disposaient de 104 mandats, leurs adversaires avec 850.000 suffrages n'avaient conquis que 48 sièges.
Cette situation, outre qu’elle créait dans le pays un vif mécontentement, bientôt suivi de manifestations tumultueuses à Bruxelles et dans les grandes villes, et de grèves dans le bassin houiller, provoqués par les adversaires du partiau pouvoir, n’en était pas moins désavantageuse pour le Gouvernement.
D'où résultait, en effet, cette majorité sans précédents des catholiques à la Chambre, sinon du succès
remporté par eux dans quelques grandes villes comme Bruxelles, Anvers, Gand, et au prix de quels efforts ?
Qu’au contraire, le succès dans ces villes qui élisent, la première, 18, la seconde, 11 et la troisième 9 représentants, se soit tourné contre eux, ils n'étaient plus que 66 à la Chambre des Représentants, tandis que leurs adversaires de gauche devenaient 86.
Or, de quels accidents peut dépendre, dans ces grandes circonscriptions qui comptent, Bruxelles, plus de 200.000 électeurs, Anvers et Gand plus de 100.000, le résultat électoral? Des voix de quelques centaines de mécontents, dues à une fausse manœuvre ou à une impopularité passagère. Et alors les listes catholiques étaient battues, le pouvoir passait aux libéraux et socialistes, le parti conservateur gardant peut-être quand même la majorité des voix dans le pays. L'avantage qui lui était d’abord échu se retournait maintenant contre lui et le maintenait en dehors du pouvoir pour un certain temps.
Un seul remède était applicable à cette situation, la Représentation Proportionnelle qui, à cette majorité factice et inquiétante pour l’avenir, devait substituer une majorité moins forte mais plus durable.
« Le parti catholique, écrivait en 1896 M. Hen- » nebicq, verrait sous le régime proportionnaliste » sa majorité descendre de 70 voix à 26, mais cette
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» majorité serait plus stable. Qu'importe qu’une » majorité soit numériquement faible, si elle est » difficile à renverser, si son maintien est assuré, » si les sièges qu’elle détient lui sont presque » immuablement acquis ! Il disposerait à la Cham- » bre de la majorité, tant qu’il obtiendrait la supé- » riorité numérique aux élections (1). »
Et c’est bien ce qui est arrivé : La majorité conservatrice a été fort entamée. Les catholiques, qui après le renouvellement partiel de 1898 avaient obtenu 112 mandats à la Chambre, en ont eu 86 eh 1900; 96, en 1908 ; et ils en ont depuis 1904, 93; alors que les libéraux ont 43 sièges, les socialistes 28 ; les partisans de l’abbé Daens, 2.
Mais cette majorité est solide et ce n’est pas en une fois que le cartell anti-clérical arrivera à la renverser.
IT. — Le parti catholique en votant la représentation des minorités a évité un autre danger qui, moins redoutable que le précédent, n’en prenait pas moins des proportions alarmantes : nous voulons dire le cartell anti-clérical.
Le suffrage universel appliqué dans toute sa brutalité avait eu pour effet de priver presque complètement de représentation le parti libéral, bien que ce parti eût conservé dans le pays des
(1) J. HENNEBICQ : Les dernières élections législatives et la Représentation Proportionnelle. (La Représentation Proportionnelle : revue mensuelle, Octobre 1896).
Ne
forces assez puissantes. C’est ainsi qu'avec 530.000 voix qu'obtenaientles libéraux en 1894, 14 seulement d’entre eux parvenaient à se faire élire, tandis que le parti socialiste avec 300.000 voix emportait d'emblée 28 sièges.
Cette situation avait pour résultat de décourager les libéraux qui, en désespoir de cause, se rejetaient pour la plupart vers le groupe socialiste, quelques éléments plus modérés seulement se rapprochant à grand’peine de la droite conservatrice.
En vain M. le comte Goblet d’Alviella avait-il jeté le cri d'alarme en faisant paraître dans la Revue de Belgique sous le titre La Représentation Proportionnelle et les alliances du libéralisme, une intéressante étude où il disait notamment :
« Veut-on la disparition finale du libéralisme ? » Veut-on que, de guerre lasse, ses éléments les » plus conservateurs passent définitivement aux » cléricaux, tandis que le gros du parti et ses » états-majors se réduirontà la mission de rabatteurs » pourle compte du socialisme; alors qu’on demande » le maintien du régime majoritaire. »
Cependant la droite n’osait pas encore aborder la réforme de crainte de provoquer des scissions dans la majorité et des agitations violentes de la part de l'opposition. Il fallut le scrutin de 1896 pour la rendre à l'évidence. Une triple alliance des libéraux, des progressistes et des socialistes avait été préconisée pour cette élection par certains hommes politiques. L'alliance se fit même dans certaines circonscrip-
tions. C’est ainsi qu’à Bruxelles, la coalition des socialistes et des progressistes enlevait au premier tour 73.000 voix, tandis que la liste des libéraux modérés en recueillait 38.000, et celle des catholiques 90.000. Au second tour de scrutin, les catholiques ne triomphèrent que par l’appoint de 16.000 voix de libéraux modérés.
Mais les statisticiens faisaient remarquer que le succès des catholiques, qui de 104 portait à 111 le nombre de sièges qui leur était dévolu, était resté jusqu’au dernier moment fort problématique. Il suffisait en effet d’un déplacement de 5.000 voix sur 120.000 votants à Anvers, de 8.000 voix sur 220.000 votants à Bruxelles, de 100 voix sur 60.000 votants à Nivelles et de 500 voix sur 50.000 votants à Philippeville, pour amener l'élection de 38 députés libéraux et socialistes, au lieu de 38 membres de la droite.
C’est ce qui valait au gouvernement cet avertissement que lui donnait un de ses journaux, au lendemain de ce trop significatif scrutin. Reprenant l'idée proportionnaliste il disait : « En réalité, » lorsque nous demandons la Représentation Pro- » portionnelle, nous ne renonçons à rien du tout ; » nous réclamons seulement le nombre de sièges » auquel la force de notre parti nous donne droit. » Le régime actuel ne nous garantit pas cette » représentation exacte. Il nous donne tantôt plus, » tantôt moins. Aussi longtemps qu’il nous donne » plus, nous n'avons pas sujet de nous plaindre, mais
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» il nous faut prévoir le moment où il nous donnerait » moins. Peut-être ce moment est-il proche. Pour » nous mettre en minorité, malgré la supériorité de » notre force numérique, il suffit en effet que le mot » d'ordre du ralliement anticlérical soit observé au » ballottage et 1l s’en faut de bien peu.
» Les récentes élections législatives ont montré, » en effet, que la peur et l'horreur du socialisme se » dissipent dans les rangs des libéraux. Toute la » presse libérale est déjà familiarisée avec l’idée de » voter au ballottage pour les panégyristes de la » Commune. M. Buls lui-même trouve la chose » toute naturelle et toute légitime (1). »
Bien que jusqu'alors là coalition de tous les partis d'opposition ne se soit formée qu'avec peine et dans de rares occasions, il était à craindre que l'union ne se fit dans l’avenir. Cette appréhension était devenue une certitude pour beaucoup, depuis qu'ils avaient entendu dire à l’un des chefs de l’ancien parti doctrinaire, M. Van der Wonders, « qu'il s’allierait au besoin avec le diable pour renverser les cléricaux. »
Toujours est-il que la conduite des catholiques, en votant la réforme électorale de 1899, était commandée par la plus élémentaire prudence, et s’est imposée à eux, pour ainsi dire, de force.
(1) Voir le Bien Public du 12 juillet 1896.
SECTION II