‹ La Représentation Proportionnelle: Soumise à l'expérience belgeChapitre 40 sur 47 · HAE · texte numérisé non relu

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A cette objection nous répondrons d’abord, en répétant ce que nous avons dit plus haut, à savoir que c’est précisément un reproche que l’on fait au régime majoritaire de permettre à une voix de déplacer de droite à gauche la représentation intégrale d’un arrondissement et parfois, pour peu que le phénomène se répète dans quelques grandes circonscriptions, de déplacer la majorité dans le parlement même.

On ne voit plus aujourd’hui tous les élus d’un arrondissement disparaître pour faire place à des élus d'opinion contraire. Les modifications aux situations anciennes sont beaucoup moins fréquentes qu’elles ne l’étaient auparavant dans les régions où les rivalités étaient restées possibles. Car M. Picard ne nous dit pas que la lutte électorale n’existait plus partout, que cette stagnation politique se développait déjà sous le régime majoritaire, puisque les provinces flamandes n’envoyaient au Parlement que des députés catholiques alors que les libéraux étaient les élus presque exclusifs des provinces wallonnes. Il ne restait guère que les grandes villes comme Bruxelles, Gand et Anvers où se manifestait la vie politique et nous savons de quelle façon.

Donc même en admettant l'existence aujourd’hui de cette stagnation politique, on est bien forcé de

reconnaître qu’elle est moindre que sous le régime précédent.

Maison ne peutadmettre cette théorie de l’immutabilité des positions électorales. Si le gouvernement conservateur reste au pouvoir, si les libéraux et les socialistes belges restent à l’état de minorité représentative incurable, la faute en est aux électeurs et non à la Représentation Proportionnelle. Si les électeurs ne changent pas, pourquoi leur représentation serait-elle modifiée? On comprend que M. Picard soit fatigué du gouvernement catholique au pouvoir depuis 1884, mais ce n’est pas une raison pour priver d’un gouvernement de son choix l'électeur qui à droit de l’y maintenir.

Qu’'au contraire le gouvernement catholique vienne à commettre des fautes capables de lui attirer le mécontentement du pays, c'en est fait de son mandat, ce n’est pas la Représentation Proportionnelle qui l’empêchera de perdre le pouvoir.

Et qu’on ne dise pas qu'il faudra des milliers de suffrages pour amener cette modification du Parlement. Il peutsuffire de quelques voix pour que, dans un arrondissement, celuide Bruxelles par exemple, le quotient électoral soit atteint quatre fois au lieu de trois par un parti au détriment d’un autre, ce qui constitue déjà pour une majorité de Chambre un déplacement de deux sièges.

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Répétons le fait dans quelques arrondissements, la majorité ne tardera pas à changer à la Chambre ; mais au lieu que ce changement soit le résultat d’une variation d'opinions de quelques électeurs d’une grande circonscription, il sera l’œuvre d’une quotité d’électeurs mécontents dans un certain nombre d’arrondissements, c’est-à-dire qu'il aura le mérite de correspondre à un véritable mouvement de l’opinion publique.

Il est donc aisé de voir que l'enjeu de la lutte existe plus que jamais et qu’il y a, dans le nombre relativement restreint de voix à déplacer dans un arrondissement donné, pour obtenir un siège de plus, de quoi exciter l’émulation et entretenir l’activité des parts; sans compter que désormais les partis politiques, par lexamen des chiffres électoraux, peuvent se rendre compte beaucoup plus aisément des points sur lesquels ils peuvent utilement diriger leurs efforts.

M. Lorand, député radical de Virton, est bien de cet avis. « Le dernier scrutin, nous dit-il, a prouvé » que si la Représentation Proportionnelle est un » mécanisme très exact, c’est aussi un mécanisme » très sensible qui récompense et punit les partis » autocratiquement suivant les mérites politiques » de leur tactique (1). »

Et il nous cite l'exemple de l'arrondissement de Bruxelles où, en 1902, par suite d’une fausse tac-

(1) Enquête de Za Croix, 28 octobre 1903,

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tique des socialistes, les libéraux leur ont enlevé un he qu'ils croyaient leur être acquis à coup sûr.

« Ailleurs, ajoute M. Lorand, on ‘a vu le parti » libéral perdre -un siège, faute de quelques voix, » parce que le député sortant avait mécontenté, par » ses votes militaristes et ses votes en faveur de la » dotation du comte de Flandre, une partie de ses » électeurs. »

Dans ces mêmes élections de 1902, le parti catholique, ayant obtenu dans les différents arrondissements un nombre de voix beaucoup plus considérable qu'aux élections de 1900, a vu s’attribuer 9 des 14 nouveaux sièges à répartir en raison de l’augmentation du nombre des électeurs. L'opposition libérale en proportion moins forte n’en ayant obtenu que ?, comme aussi le parti socialiste, le dernier siège revint au part de Daens.

En sens inverse, les élections du 29 mai 1904 ont affaibli quelque peu la majorité catholique et réduit plus sensiblement les socialistes au profit des libéraux. C’est ainsi que d’un seul coup le parti libéral a gagné 9 sièges à la Chambre et 2 sièges au Sénat.

Ce beau succès des libéraux était célébré le lendemain du scrutin avec enthousiasme par toute la presse de gauche, qui se plaisait à y voir « l’accession du part libéral au pouvoir » (1). Nous sommes déjà loin de la minorité représentative incurable et de la majorité clichée de M. Picard.

(1) Le Petit Bleu du 31 mai 1904.

Comment invoquer encore l’immutabilité des positions électorales, alors que sur 15 circonscriptions appelées à réélire leurs députés, 3 seulement avaient conservé la même distribution des mandats.

C'est donc une grave erreur de prétendre que la Représentation Proportionnelle a eu pour effet de tuer la vie politique en Belgique et nous croyons avoir prouvé que les élections, sous le régime nouveau, sont autre chose qu’un simple recensement des suffrages où les partis de minorité connaissent d'avance le sort qui leur est réservé.

A la veille des élections de 1906, le parti conservateur belge comme le parti libéral sont plus que persuadés de l’inexistence de ces majorités clichées. Il ne nous en faudrait d'autres preuves que l'optimisme des libéraux, contrastant d’une manière frappante avec les appréhensions des catholiques qui sont loin d’être rassurés sur le sort de leur majorité au mois de mai prochain.

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