‹ La Répression du Suicide: Spécialement dans le projet du Code pénal françaisChapitre 11 sur 49 · CAUSES VOLONTAIRES DU SUICIDE · texte numérisé non relu

CAUSES VOLONTAIRES DU SUICIDE

Ici, il n’y a plus d’hésitation; l'individu agit, poussé par des motifs normaux qui ne peuvent lui servir d’excuse. Il est souvent, en ces cas, dans des situations fâcheuses, désespérées, où la mort semble une délivrance, mais il est interdit à quiconque de désespérer surtout à ce point, et comme nous l’avons vu, cette action n’est que lâche et blâmable, et ne peut avoir d’excuse absolutoire.

Cependant, M. GARRAUD pense « que quel que soit le motif qui l’a déterminé au suicide, si l’individu se tue, c’est toujours parce que sa volonté a été plus faible que son mal moral ou physique. Or, le code ne punit pas celui qui a agit dans un moment où il était privé de raison. Celui qui attente à sa vie n’a pas le plus souvent cette liberté d’esprit et cette maîtrise de soi-même qui sont les conditions de l’imputabilité pénale. 27).

Mais alors, pourquoi ne pas en dire autant d’actions aussi contre nature que le suicide ; il semble bien, en effet, qu’on peut douter de la liberté d'esprit du jeune parricide qui

(27)Traité jh. et pr du Droit pénal francais, T. IV, p. 633.

tue son père ou sa mère. D'ailleurs, tout le monde n’est pas de cet avis, et un arrêt de la Cour de Lyon, en matière d'assurance sur la vie, nous satisfait pleinement: « Considérant, dit cet arrêt, que le suicide ne fait pas présumer la folie... et peut être même le résultat d’une volonté bien arrêtée et réfléchie, que cet acte justement réprouvé par la morale comme une désertion du devoir de vivre, laisse substituer dans toute sa plénitude le libre arbitre de son auteur, qu'admettre à priori l’inconscience du suicidé, ce serait excuser par la même cause toutes les défaillances de la conscience humaine. (28).

Les causes du suicide sont diverses et variées; nous avons vu que les chagrins intimes prennent une place importante dans les statistiques; ce sont les suicides de veuf ou de veuve à la mort du conjoint; de mari ou d’amant abandonné; de vieillard repoussé par ses enfants; de parents qui ne peuvent survivre à la mort d’un enfant. Une forte douleur morale déclenche l’acte tragique, et non un déséquilibre constitutionnel comme le voudraient certains. D'ailleurs, les enquêtes démontrent qu'il n’y a pas de moindre trouble cérébral et que la raison de ces individus est parfaitement saine.

Les souffrances physiques, la maladie persistante, la douleur violente et tenace, qui menacent de gâter toute une vie causent des suicides: si un suicidé pouvait être excusé, en dehors des cas d’aliénation mentale, c’est bien ici.

Une autre cause regrettable des suicides consiste dans l'amour et la jalousie. « L'amour, dit M. PROAL, qui tient une si grande place dans la vie et la littérature, en occupe une de plus en plus considérable dans les affaires crimi-

(28) Lyon, 17-2-91 et Paris, 16-11-89. S. 91, 2.115.

nelles, et dans les statistiques des suicides. (29). L'amour contrarié, non partagé, fait beaucoup de victimes parmi les jeunes gens; d’une manière générale, l'amour conduit plus souvent au suicide la femme que l’homme, c’est surtout chez elle qu’il se commet le plus de suicides passionnels. Le bouleversement de l'âme par l'amour peut transiormer un amoureux en assassin. Les amants se noient ensemble, après s'être ligotés; d’autres s’asphyxient par le charbon. » « Les Amants de Montmorency ne sont nullement une invention d'Alfred de Musset; tout se répète ici-bas, l'amour aussi en ces plus extraordinaires manifestations. » (30). La contagion est ici à redouter surtout dans les cas de double suicide que caractérise le besoin d'amour chez certains amants qui préfèrent mourir ensemble que de vivre séparés. Plus fréquemment qu’on le croit, le suicide par amour est une vengeance. Par un étrange dédoublement, celui qui se tue ne se voit pas mort, il songe avant tout à quelqu'un pour qui il vivait et aux remords que son acte occasionnera à cette personne, car celle-ci se rendra compte du bonheur qui vient de lui échapper par sa propre faute. Nous trouvons dans la littérature des exemples de ce suicide, par exemple dans Anna Karénine, de Tolstoï.

La jalousie comme l'amour inspire des suicides; il y a aujourd’hui plus de suicides par amour contrarié et par jalousie, qu’autrefois.

L'irresponsabilité n’est admise que pour l’homme malade: l'amour peut atténuer la culpabilité, mais ne doit jamais autoriser ces actes. Comme dit l'Abbé PRÉVOST, « cette folie qui vient du cœur est honteuse et nous rend coupable

(29) Op. cit, p. «.

(30) Tarbe. Etudes pénales et sociales: Affaires Chambige, p. 155.

Re ons

parce que nous sommes libres d’y résister ». D'ailleurs, une grande part des responsabilités revient ici aux conditions sociales dans lesquelles se déroule la vie des individus. « Les causes de l'accroissement du nombre des suicides, dit en effet M. PROAL, il faut les chercher dans la non satisfaction du besoin d'amour, dans le mariage qui devient moins fréquent, dans le nombre des liaisons irrégulières qui deviennent de plus en plus fréquentes et aboutissent à l'abandon, dans la précocité des jeunes gens pour l'amour et la débauche, dans le développement des maladies nerveuses et de l’alcoolisme, dans la lecture de romans qui troublent l’imagination, la publication de Werther fut suivie d'une véritable épidémie de suicide, dans la perte des croyances religieuses qui défendent le suicide. » (31).

Il y a donc ici de nombreuses mesures préventives à appliquer pour enrayer ces suicides, une lutte sociale à engager, une législation à créer ou à refaire. Des hommes sont encore poussés au suicide par la honte ou le remords d’une mauvaise action, ils y recourent encore pour se soustraire à des poursuites judiciaires ou disciplinaires. « Les causes de ce suicide, dit M. JoLY, sont faciles à deviner : c'est l'émotion causée par la perte soudaine de l’honneur, de la liberté, de la fortune ; c’est l’ébranlement causé par un changement radical et soudain de toutes les conditions de l'existence. » (32). « Assez souvent les criminels n’attendent pas la peine qui va leur être infligée et se donnent la mort, surtout parce qu'ils ne peuvent plus supporter les souffrances morales que leur cause le souvenir de leur crime » (33). Le suicide du meurtrier est plutôt un d‘f

CROP ED (32) H. Jorv. Le crime, p. 325.

(33) PRoal.

jeté à la société qui veut le punir, c’est un acte de rébellion et d’insoumission a la loi. Le suicide, d’ailleurs, re peut être que tenté pour produire seulement un sentiment de pitié; il y a beaucoup de ces suicides qui ne constituent qu’une velléité conditionnelle, une comédie. Pour les autres, le meurtrier veut se soustraire à l’action des lois répressives et à la peine qui l'attend, éviter l’ignominie du jugement et l'application de la peine qu’il mérite ; les rigueurs de celle-ci peuvent aussi produire un désespoir, qui lui montre la mort comme la fin de ses maux.

L'alcoolisme est encore une des principales causes du suicide. Le nombre des suicides dus à l'alcoolisme est effrayant. D'une façon générale, on peut attribuer la îréquence croissante des suicides à la consommation, malheureusement de plus en plus grande, de l'alcool et des autres liqueurs frelatées. DURKHEIM, cependant, n’y voit aucun rapport, car, dit-il, « là où le suicide est le plus répandu, le nombre des alcooliques est très faible ». D’autres auteurs soutiennent le contraire, en citant, par exemple, le Danemark et la Norvège, où le suicide est le moins répandu, par suite de mesures toujours plus rigoureuses contre l'ivresse ou l’alcoolisme.

M. ALPY, dans sa thèse contre le suicide, préconise les mêmes mesures en France pour enrayer la marche du suicide. Les crises économiques, les kracks financiers, les crises politiques, les embarras de fortune, les pertes de jeu, sont autant de facteurs capitaux du suicide. La misère, la crainte de la misère, le chômage, l’état instable de ces miséreux qui changent continuellement de métier pour aboutir finalement à la pauvreté noire, tout ceci y contribue largement. Certains légitiment ces suicides par une idée de

défense de l'individu contre le sort qui l’accable et y voient, surtout pour la misère, de larges excuses. Le fait pour l'agent d’avoir été poussé par la faim, la misère ou la difficulté de gagner sa subsistance pour lui ou pour les siens, constitue une forme incomplète de l’état de nécessité qui semble-t-il, dans les cas extrêmes, devrait aboutir à lexemption de toute responsabilité.

CONCLUSION

Ainsi donc, le suicide, comme le crime, est une misère humaine provenant de situations complexes; on distingue, d’ailleurs, les suicides selon leurs causes et leurs mobiles; on a donc renoncé à présenter le suicide, en général, comme un résultat de la folie. Ce sont surtout les conditions sociales dans lesquelles se déroule la vie des individus qui ont sur lui la part la plus grande. Le suicide est un mal social qui grandit et contre lequel il faut réagir. Les excès de toutes sortes qui usent l'organisme, conduisent à la neurasthénie, provoquent un tempérament déséquilibré, une volonté faible, conduisent au suicide. Ajoutons aussi l’absence de discipline morale qui caractérise la mentalité, d'aujourd'hui et l’égoïsme accentué par toutes ces idées nouvelles qui fausse l’idée de la personnalité humaine en affirmant à l’homme qu’il peut librement disposer de son corps et de sa vie. Il y a donc, tout d’abord, une véritable lutte sociale à organiser aussi bien sur le plan matériel que spirituel et moral.

$ 3. — Les progrès du suicide

Les statistiques publiées dans les divers pays permettent de se rendre compte des progrès effrayants du suicide. La France compte malheureusement parmi les pays où le nombre des suicides s'accroît à peu près régulièrement. En moins d’un siècle, le nombre des suicides y a plus que quadruplé. De 1827 à 1900, il est passé de 1.739.à 9.186, ce qui fait de 5 suicides par 100.000 hommes à 23 suicides en 1900. II y a alors une légère décroissance jusqu’en 1904, où en enregistre encore 8.876 suicides; mais le mouvement en arrière ne se continue pas et, en 1907, nous avons 9.945 suicides. En 1910, un rapport fait par M. le Garde des Sceaux, constate un développement de 11 % en 2 ans du nombre des suicides. Après la guerre, cependant, le nombre va diminuer; les soucis et les inquiétudes exercent-ils une action préventive ? Ceci va pourtant à l'encontre du principe que les périodes de crise sont particulièrement propices au suicide. En 1915, nous avons 5.584 suicides ; en 1920, 6.831 ; en 1930, 7.915, soit 19 par 100.000 habitants. Il y a donc tendance à une augmentation, mais pas trop prononcée cependant.

Notons rapidement que les suicides trahissent quelques points communs avec la fréquence des divorces. De 1898 à 1902, les 2 chiffres sont les mêmes, soit 23 pour 100.000; de 1920 à 1924, les divorces augmentent considérablement: de 24 pour 100.000, en 1914-1919, ils passent à 62, tandis que les suicides accusent une ascension, mais moins prononcée, soit 21 contre 18 pour 100.000. De 1925 à 1929, nous constatons un rapprochement : 21 divorces et 23 suicides pour 100.000 habitants.

Ajoutons que le célibat a, avec le suicide, des relations étroites; le célibataire, en effet, accuse la première place, si l’on regarde l’état civil des suicidés. Les fluctuations de la courbe sont dans le sens d’un accroissement chez les veuis ou divorcés sans enfants. Pour les gens mariés sans enfants, l'augmentation est aussi plus prononcée qu’ailleurs. Les groupes fortement intégrés, fait remarquer DURKHEIM, résistent mieux aux sollicitations du suicide, et la famille en est le grand préservatif.

1920: 2.351 suicides ; 1931: 2724 suicides pour les célibataires seulement.

1920: 912 suicides ; 1931: 1108 suicides pour les veufs ou divorcés sans enfants.

1920: 1.159 suicides ; 1931 : 1.603 suicides pour les mariés sans enfants. (34).

Pour le sexe, la femme se suicide moins que l’homme, et pour l’âge c’est vers 50 ans que se trouve atteint le point culminant des suicides. Il est à remarquer que les enfants se suicident de plus en plus; c’est là une constatation qui mérite à elle seule d’énergiques mesures propres à arrêter la marche de ce fléau social. De 68, en 1905, le nombre des suicides d’enfants est passé à 218 en 1926, à 237 en 1927; en 1930, nous avons plaisir à ne noter que 190 suicides d'enfants de 15 à 19 ans, et 16 d’enfants de 10 à 14 ans.

(34) Chiffres relevés dans le compte général de l'Administration de la Justice criminelle, France, Algérie, Tunisie.

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