‹ La Répression du Suicide: Spécialement dans le projet du Code pénal françaisChapitre 12 sur 49 · LE SUICIDE DANS L’ANTIQUITE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE DANS L’ANTIQUITE

Si l’on jette un coup d’œil rapide sur l'antiquité, on ne peut nier que sous l'influence des philosophes de ce temps et des croyances religieuses, divers peuples n’aient approuvé et même parfois recommandé le suicidé. Nous commencerons par ceux-ci et il convient de citer tout d’abord parmi ces peuples les habitants de l'Inde.

Bien avant l'ère chrétienne, les suicides dans ce pays sont nombreux, surtout chez les vieillards. La mort est considérée, dès l’origine, comme le passage à la vie véritable, à la félicité parfaite, et la loi de Manou encourage ses fidèles à hâter leur délivrance en cas de mort trop lente, car la vieillesse et la maladie sont des choses honteuses dont on doit se délivrer. Le suicide constitue donc un acte de piété et de courage. « De même qu'un arbre quitte le bord d’une rivière lorsque le courant l’emporte, de même qu’un oiseau quitte un arbre suivant son caprice, de même celui qui abandonne le corps par nécessité ou par sa propre volonté est délivré d’un monstre horrible ». (1). « Le brañmane qui s’est dégagé de son corps par une des pratiques qu’ont mises en usage les saints et les patriarches est admis

(1) Loi de Manou, livre VII. St. 76-78.

— 48 et.

avec honneur dans le séjour de Brahma. » (2). Les patriarches boudhistes prêchaient partout cette croyance et se jettaient presque tous dans les flammes, leurs reliqu:s étaient conservées dans les temples. Les pèlerins de Djaggernat se faisaient broyer par un char, haut de plus de 12 mètres, pendant la promenade solennelle de la statue de Vichnou. Les veuves, bon gré mal gré, devaient jadis, dans l'Inde, se brûler avec le cadavre de leur mari. La secte des gymnosophistes s’imposait des supplices volontaires allant jusqu’à la mort, et l’indien Zarmaros se précipita tout vivant dans le feu, en présence d’Auguste et des Athéniens.

Les Chinois également ont approuvé la mort volontaire et l’ont considérée comme une action louable. L'exemple historique est celui des cinq cents philosophes de l’école de Confucius se précipitant dans la mer après la perte de leurs livres, brûlés sur l’ordre de l'Empereur Chikoang-fi. Le suicide par vengeance y est très répandu; lorsqu'on veut se venger d’un ennemi, on n’a qu’à se tuer, et l’on est assuré de lui susciter ainsi une affaire horrible, car la législation chinoise rend responsables des suicides ceux qui en sont la cause ou l’occasion. Les condamnés d’une certaine classe étaient autorisés à se donner eux-mêmes la mort pour éviter la honte de l’exécution publique. Les femmes, à raison de leur état perpétuel d’abjection et de misère, se suicidaient beaucoup.

Les Japonais, dédaigneux de la mort, avaient un mode particulier de suicide: le hara-kiri. Le désespéré s’ouvrait le ventre avec son poignard; plus tard, le patient ne se faisait qu’une légère incision et un de ses amis ou serviteur l’ache-

(2) Loi de Manou, livre VI. St. 32,

vait en lui tranchant la tête d’un coup de sabre. Des coutumes s’établirent, et c'est ainsi qu’un homme d’honneur outragé par un autre s’ouvrait le ventre en sa présence; l’agresseur devait en faire de même, s’il ne voulait pas être déshonoré. De véritables hécatombes se produisaient en l'honneur de la divinté Amida : ses adorateurs se précipitaient dans la mer par centaines, ou se laissaient enterrer vivants dans une grotte si étroite qu'il était à peine possible de s'asseoir ; les jeunes gens et jeunes filles se soumettaient aussi à ces pratiques. (3).

En Egypte, la doctrine de l'âme universelle et de la métempsychose prêchée par les prêtres, rendit le suicide très en faveur. La mort volontaire de Cléopâtre est demeurée célèbre. Les Académies de Comourants étaient fréquentées par un grand nombre de personnes qui quittaient volontairement la vie après en avoir épuisé toutes les jouissances. Himilcon, général carthaginoïs, se laissa mourir de faim ; Magon Barcée échappa au supplice par une mort volontaire ; Hannibal s’empoisonna, pour éviter d’être livré aux Romains. Le roi de Numidie, Juba I‘, se tua après la défaite de Thapsus.

Le suicide fut plus rare chez les Perses; ceux-ci croyaient à la destinée future de l’homme, et le suicide constituait pour eux un mépris de cette destinée. La doctrine de Zoroastre était une morale très rigide. Les idées religieuses eurent ici une grande influence. Dans les légendes assyriennes, il y a cependant des exemples de morts volontaires, tel Sardanapale assiégé dans Ninive, qui se brûle avec ses trésors et ses esclaves, sur un énorme bûcher. Une épidé-

(3) Voir l'ouvrage de Fernand Nircoray, Histoire des croyances, t. Le D. 255,€t5

mie de suicide avait sévi chez les jeunes filles de Milet; elle fut arrêtée par un remède salutaire: les magistrats ordonnèrent que toute Milésienne serait, après sa mort, traînée nue au milieu de la ville.

L'influence des idées religieuses se retrouve chez les Mahométans. Le Coran interdit le suicide comme un crime qui excite la colère de Dieu. « L'homme ne meurt que par la volonté de Dieu, le terme de ses jours est écrit. » « Ne vous tuez pas vous-même, car Dieu est miséricordieux, et quiconque se tue par malice ou méchanceté, sera rôti au feu de l'enfer », disait Mahomet. (4).

Le suicide, prohibé par le législateur juif, se trouvait déjà défendu par le 5° commandement du Décalogue « Tu ne tueras point ». Cependant, nous trouvons dans la Bible des exemples de morts volontaires, telles celle d’Abimelech et de Saül. « Nos corps sont mortels, mais nos âmes sont immortelles, et participent en quelque sorte de la nature de Dieu. C’est pourquoi, notre très sage législateur a ordonné que les corps de ceux qui se donnent volontairement la mort demeurent sans sépulture jusqu’après le coucher du soleil (5).

En Grèce, tout d’abord, le suicide semble avoir été en honneur et pratiqué surtout dans les hautes classes. Les stoïciens, dans leur exagération, permettaient le suicide au sage; mais plus tard, sans le proscrire entièrement, ils le subordonnèrent à la pensée meilleure de la résignation, comme on le voit chez Epictète. La doctrine d’Epicure tendait au suicide, mais le considérait comme une fin et non comme un moyen, pour celui qui aurait épuisé toutes les

(4) Coran-Surah, IV-V-124.

(5) Flavius Joseph, rapporté dans la guerre des Juifs contre les Romains. Liv. III, ch. 25.

jouissances de la vie. Le stoïcisme le permettait seulement au Cas où la pratique des vertus n’apportait pas le bonheur.

Les philosophes semblent avoir exercé une grande influence sur les mœurs de leurs compatriotes.

Pythagore disait que Dieu nous a mis dans cette vie comme dans un poste que nous ne devons jamais quitter sans Sa permission, et Socrate disait à ses disciples que le philosophe doit désirer la mort, mais l’homme doit attendre l’ordre de Dieu pour sortir de la vie. Platon appelle le suicide un acte de faiblesse et de lâcheté et déclare que l’auteur doit être enterré seul dans un lieu à part, dans un endroit inculte et ignoré pour y être déposé sans honneur, sans colonne sur sa tombe et sans nom sur le marbre. (6).

« La loi de Platon, dit Montesquieu, était formée sur les institutions lacédémoniennes, où les ordres du magistiat étaient absolus, où l'ignorance était le plus grand des malheurs, et la faiblesse le plus grand des crimes. » (7).

Aristote dit que la cité frappe et couvre d’ignominie celui qui se donne la mort : « Mourir pour échapper à la pauvreté, à l’amour ou au chagrin, est plutôt l’action d’une âme vile et lâche, et ceux qui portent sur eux une main homicide doivent être notés d’infamie ». (8).

Eschine raconte qu’on coupait la main du suicidé et que cette main était brûlée ou inhumée séparément du corps ; on flétrissait ainsi à la fois un acte d’impiété envers les dieux et un attentat contre la république, qu’il privait de l’un de ses défenseurs. Zénon, par contre, voyait dans le suicide le moyen suprême d'échapper aux servitudes de la vie.

La législation grecque ne s’est pas laissée influencer par

(6) PLaroN. Lois IX° (7) Esprit des Lois, t. 3, page 0.

(8) Ethique à Nicomaque, liv. III, ch. VII.

les doctrines stoïciennes et épicuriennes et édicta des peines. A Thèbes, les corps des suicidés étaient ensevelis sans aucune cérémonie et leur mémoire était flétrie. Athènes mutilait leur cadavre en leur coupant la main, instrument du crime ; cette répression existait réellement.

A Sparte, la réprobation du suicide était plus sévère encore et on ne distinguait pas selon les mobiles ni selon la classe du suicidé. C’est ainsi qu’Aristodème, tué glorieusement à la bataille de Platée, fut privé des honneurs de la sépulture parce qu’il paraissait manifestement avoir cherché la mort.

Le fait de se donner la mort privait la société des services qui lui étaient dus et diminuaïit la force de l'Etat: C'était là, la raison de cette lutte grecque contre le suicide, et de cette répression particulièrement rude. Tout citoyen se devait à la cité, à la patrie. Il avait le devoir, l’obligation de vivre pour elle. D'où, si l'Etat permettait le suicide, ce n’était plus alors un crime ; aussi, s’établit-il une coutume bizarre, l’homme décidé à mourir devait se présenter devant le Sénat et lui exposer les motifs de son intention funeste; si ses raisons étaient reconnues valables, l’assemblée lui accordait la permission de se tuer et lui fournissait même la quantité de poison nécessaire, lequel poison était gardé dans un dépôt public. L'île de Céos et la ville de Marseille pratiquait cette coutume, qui n’était cependant pas générale en Grèce.

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