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Les systèmes pessimistes, comme le boudhisme et la philosophie de SCHOPENHAUER, considérant la vie comme un mal, ont été jusqu'à conseiller tout au moins une sorte d'anéantissement universel de toute vie.
Mais, en général, les systèmes modernes paraissent s'entendre sur ce point: puisqu'il y a une morale individuelle et sociale, il n'appartient pas à chacun de fixer le point au delà duquel il cessera d'accepter le devoir. Se réserver à soimême de décider si la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est placer en soi seul la règle de sa conscience. Toutefois, ceux qui condamnent le plus nettement le suicide sont amenés parfois à l’excuser quand il paraît être l'aboutissement d’une sorte d’affaiblissement involontaire livrant l'individu désespéré à l’obsession d’une idée fixe, car les limites entre l’état de santé et de maladie sont difficiles à déterminer.
Il s’est trouvé aussi des philosophes qui ont prétendu que, par le droit naturel et indépendamment des lois positives, il est quelquefois permis d’attenter à sa propre vie et de se donner la mort. Les occasions où, selon ces philosophes, il est permis de se tuer sont variées: l’extrême vieillesse, à charge aux autres et à soi-même on ne peut plus faire usage de son esprit; la certitude d’une mort prochaine qui est plus cruelle que celle qu’on pourrait se donner; le motif d’être utile aux hommes par un exemple de constance et de fermeté; lorsqu'on ne peut vivre sans une grande infamie ou sans se soumettre à un esclavage honteux.
Mais, soit qu'on envisage le puissant instinct de conservation que tout être possède, soit que l’on considère la destination supérieure de l’homme qui est de se développer librement dans toute la plénitude de ses facultés intel-
lectuelles et morales, le suicide est quelque chose qui conterdit tellement la nature humaine qu’il ne pourrait en aucune façon et jamais constituer un droit. Celui qui se suicide viole le devoir qu’il a envers lui-même, c’est-à-dire celui d'exister, et toutes les autres règles posées par la morale; d’ailleurs, ce que celle-ci défend ne peut jamais consütuer un droit.
Il doit donc passer pour constant que, par le droit naturel, et indépendamment du christianisme et de toutes les lois positives, il n’est jamais permis de se suicider. La raison en est que: n'étant pas à nous-mêmes, mais à Dieu, nous n'avons pas plus de droit sur notre vie que sur celle des autres; que la vie n’est pas un bienfait pur et simple auquel il nous soit possible de renoncer à notre gré, mais un bienfait nécessairement lié à des obligations et des devoirs dont nous sommes responsables à Dieu, tant qu'il juge à propos de nous continuer cette faveur. D’ailleurs, ce n’est pas constance, mais faiblesse et Tâcheté que de se donner la mort pour éviter les peines de la vie. Le véritable exemple de fermeté est de souffrir avec patience, les maux présents. Le suicide est donc une violation manifeste de la volonté divine. Dieu seul est maître de notre vie, aussi PYTHAGORE défendait de quitter la vie sans son commandement et VIRGILE plaçait les suicidés dans les enfers. CICÉRON écrivait que « c’est un crime de sortir de la vie avant d’en avoir reçu l’ordre de celui qui nous y a placé. On semble par là déserter le devoir que Dieu a assigné à l’homme ». Aussi, l'Eglise traite celui qui se tue lui-même comme pécheur impénitent en le privant de sépulture et de prières ecclésiastiques. C’est un véritable homicide à ses yeux; or, pour Dieu, l’homicide est un crime énorme, si
quis per industriam occideris proximum suum et per insidias ab altari meo evella eum ut moriatur (5). La vie nous a été donnée pour la faire servir à la gloire de Dieu, nous dit le droit canon; Dieu n’est jamais plus honoré de notre part que lorsque nous souffrons patiemment les maux de la vie. Il faut se conformer à sa volonté et nous soumettre sans murmure aux ordres de sa Providence.
D'ailleurs, le droit naturel nous fait un devoir de veiller à notre conservation personnelle. Nous avons enraciné en nous l'instinct naturel de la vie et la mort nous semble quelque chose d’épouvantable. La vive horreur de la mort que nous portons en nous a pour princepe, non le préjugé ou l'opinion des hommes, mais l'impression même de la nature, mortem horret non opinio sed natura: nec mors hominis occideret nisi ex poena quam præcesserat culpa (6). Le suicide contredit donc tous les instincts primordiaux de l’homme. L’être humain est sur cette terre pour accomplir une tâche, une destination supérieure lui est réservée, rien ne lui est plus nécessaire que de la connaître, il doit y tendre par ses désirs et ses espérances. « Celui qui ne connaît pas le souverain bien ignore nécessairement la manière dont il doit vivre, dit CICÉRON. Il se trouve en si grand égarement qu'il ne saurait trouver aucun port assuré où il puisse se retirer. » Summum autem bonum si ingnoretur vivendi rationem ignorari necesse est. Ex quo tantus error consequitur ut quem in portum se récipiant scire non possint (7).
Et c’est l’idée que développe J.-J. ROUSSEAU dans sa Nouvelle Héloïse, au chapitre du suicide. « Il t’est donc
(5) Exod'XXT,-r4.
(6) St-AuGusTin. Sér. 172 de verbe apost.
(7) Cicéron. De fini. LV, c. 6.
permis, selon toi, de cesser de vivre, s’écrie le philosophe. Voilà certes, un argument fort commode pour les scélérats, il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre. Quoi, fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t’imposa-t-il pas avec la vie une tâche pour la remplir? »
La loi naturelle ordonne à chacun de contribuer au bien général. L'homme est un être social lié par nature et non par contrat à la société dans laquelle il vit nécessairement. Il porte atteinte, en se suicidant, aux devoirs qu’il a envers celle-ci et ces devoirs il ne les pas qu’autant qu’il lui plaira de vivre. De tout temps, on a considéré l’homme comme un soldat au service de la société; son travail, son activité, sont nécessaires au développement du progrès social. PLATON, dans le Phédron, développe cette idée que la vie est un poste que l’homme ne peut abandonner sans commettre une lâcheté et sans violer les lois de la providence. Edmond ABOUT dit encore « que la seule raison que l’homme ait de ne pas se détruire est la dette de reconnaissance qu’il doit avoir envers la société. » (8). Nous ne sommes pas des êtres isolés avec des droits absolus sur nousmêmes. D'ailleurs, si la société n'arrive pas à nous retenir, il y a un groupement qui doit arriver à cette fin: la famille. Le suicide est ici un acte qui piétine les liens les plus sacrés et affranchit des devoirs les plus impérieux. Ii est d’une lâcheté sans nom d'abandonner ainsi les siens, des conséquences désastreuses peuvent en découler. Le suicide du chef consterne et accable la famille qui, abattue et désespérée, doute de sa puissance de vivre et le souvenir de cet acte infamant restera longtemps comme une trace
(8) Le Progrès, p. 70.
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deshonorante dans ce milieu qui, jusque-là, se développait dans le calme et la considération générale. Aussi, redisons avec MONTAIGNE, « c’est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, soubz une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune. Il y a plus de constance à user la chaîne qui nous tient qu’à la rompre, et plus de fermeté en Régulus qu’en Caton » (9).
« On ne s'arrêtera pas à faire voir combien la religion et la raison détestent cette aveugle fureur. Il suffit de remarquer que la mort de Caton, et l’on en peut dire autant de tous ceux qui l’avaient précédé ou qui ont suivi son exemple, n’est pas un acte de courage mais de lâcheté et de faiblesse, s’écrie encore M. le chancelier D'AGUESSEAU. Il imita, continue-t-il, ces imprudents pilotes qui, au lieu de lutter jusqu’au bout contre les vents et tempêtes, perdant tout à la fois l'espérance et le moyen d'échapper au naufrage, hâtent, par un indigne encouragement et par une mort aussi infructueuse qu'insensée, un malheur que la fermeté et la constance eussent peut-être dissipé.
« Rebus in adversis facile est contemnere vitam. Fortiter ille facit, qui miser esse potest » (10).
À tous les points de vue, individuel et social, divin et humain, le suicide est condamnable. C'est une rébellion envers Dieu, une cruauté envers nous-mêmes, un crime contre la société et la famille, un geste lâche et deshonorant. Aussi, répétons qu'il n’est pas permis de passer cet acte sous silence et que, ne serait-ce que pour la haute signification morale qui en résulterait, son inscription au nombre des délits est absolument à envisager. D'ailleurs si
(9) MonTaIGNE. Essais, livre II, chap. III.
(io) Mart. lib. XI, Epig. 57. Méditations. Réflexions sur le suicide de Caton, page 25.
nous considérons le suicide au point de vue sociologique, certains faits importants nous éclairent sur sa parenté avec le crime, aux époques où la criminalité revêt surtout les caractères de la paresse et de la misère. Dans les statistiques, on ne les voit pas monter ou descendre l’un sans l’autre. L’un et l’autre sont donc deux symptômes d’un mal tendant à désagréger la société par cette idée qu’il appartient à chaque individu de disposer à son gré de sa destinée. Le législateur ne peut donc évidemment rester indifférent devant cette plaie sociale qui grandit tous les jours.
$ 2. — Les causes du suicide
Il importe beaucoup de connaître les facteurs déterminants du suicide en s’efforçant de souligner leur importance respective; il n’y a pas un suicide, mais des suicides; si le geste final est toujours le même, les causes qui l'ont produit diffèrent profondément, suivant les cas et suivant les circonstances ; certaines mêmes peuvent aller jusqu’à excuser l’acte lui-même; aussi, il est de toute première importance d’essayer de les saisir et de les étudier, c’est par là que nous verrons si l’indulgence humaine ne peut pas trouver place dans certains cas malheureux, plutôt dignes de pitié. Les causes du suicide peuvent être individuelles ou de nature sociale, ayant rapport avec la société. Celle-ci a ici une part de responsabilité et c’est à elle d’écarter, par des mesures de précaution, certains facteurs du suicide, en agissant surtout par des moyens moraux et en s’efforçant de faire régner le bien-être et une grande stabilité sociale.
Les causes du suicide peuvent être aussi volontaires ou involontaires, les facteurs individuels rentrant surtout dans
la deuxième catégorie, comme par exemple les dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique (folie, alcoolisme) ; certains même prétendent que le suicidé agit toujours poussé par des causes morbides qui rendent son acte inconscient et effacent ainsi sa responsabilité. I] convient donc, d’abord, d'examiner ces causes et de régler la question de la folie, base de tout suicide.