J. — CAUSES MORBIDES DU SUICIDE
Tout d’abord: la folie. « Le suicide, dit ESQUIROL, ofïfre tous les caractères des aliénations mentales. L'homme n’attente à ses jours que lorsqu'il est dans le délire et les suicidés sont des aliénés. » FALRET et MOREAU, de Tours, pensent de même; « le suicide, dit ce dernier, doit toujours être regardé comme le résultat d’une aliénation mentale ». Ainsi, d’après ces auteurs, le suicide offrirait tous les caractères de l’aliénation mentale. FERRI, GAROFFOLO, SCHO- PENHAUER pensent de même. L'amour de la vie et l'instinct qui nous rattache à l'existence sont si naturels à l’homme qu'ils prétendent que le suicide est toujours le résultat d’une perturbation de l'intelligence, dont l'étude ne peut ressortir que de la médecine légale. Comment, en effet, se peutil qu’un homme puisse délibérément et de sang-froid mettre fin à ses jours? Les partisans de cette théorie soutiennent, avec LAMBROSO, que tel homme naît « suicidé » comme il naît « criminel » et se montrent en conséquence opposés à toute répression. Cette théorie ne correspond point à la réalité des choses. Tous les suicidés ne rentrent pas dans la catégorie des aliénés; comme nous le verrons, il y a une infinité de causes qui sont d’un autre ordre, le suicidé y
agit dans la plénitude de ses facultés et les écrits qu'il laisse prouvent qu’on peut se tuer avec toute sa raison. D'ailleurs, la vertu et le courage peuvent pousser au suicide et les morts volontaires de Brutus, Scipion et Caton nous démontrent l’entière responsabilité morale de ceuxci et nous défendent d’assimiler ce sacrifice de sa propre vie à des actes de dégénérés.
Des philosophes et des médecins comme BRIÈRE DE Bois- MONT, Etoc DEMASY, LISLE, LEROY, ont critiqué d’ailleurs cette théorie. BRIÈRE DE BOISMONT nous dit qu’un tiers de suicides par lui constatés est dû à ia folie. Le docteur SOCQUET fixe au quart la proportion. Sur 133 cas de suicide recueillis par lui, ii n’y aurait eu que 24 cas d’aliénation mentale, d’après M. Provosr, de Genève. D'ailleurs, si nous consultons les statistiques, nous voyons que les maladies cérébrales se plaçaient, en 1907, au deuxième rang comme cause du suicide avec 1.570 suicidés (soit 18 %) contre 1.319 en 1900. Mais l'influence de cette cause a diminué vers la fin du dix-neuvième siècle (de près de 1/2). La proportion des suicides, attribuée aux maladies cérébrales, ne dépasse guère le 1/6 du total. DURKHEIM, en particulier, a démontré que « le suicide et la folie n’obéissent pas aux mêmes lois ». Il n’y a pas de parallélisme entre eux; ainsi, dans les asiles d’aliénés, les femmes sont plus nombreuses que les hommes; or, le suicide est une manifestation essentiellement masculine; pour une femme qui se tue, quatre hommes se donnent la mort. La folie est beaucoup plus fréquente chez les juifs que dans les autres confessions religieuses; or, le penchant au suicide y est très faible. Les pays où il y a le moins de fous sont ceux où il y a plus de suicides, par exemple en Saxe; et
l'idiotie, loin de prédisposer au suicide, paraît plutôt en être un préservatif; dans les sociétés inférieures où le suicide est très répandu, la folie est rare. Il n'y a donc aucune relation entre la folie et le suicide (11). Le docteur LISLE considère les suicidés comme normalement responsables de leurs actes (12) et le docteur CORRE, pour 1.000 suicides, en rattache 320 à l’aliénation mentale.
Cependant, entre l’aliénation mentale et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une série d’intermédiaires, ce sont les anomalies diverses qu’on appelle d’ordinaire « neurasthénie ». Joue-t-elle un rôle? Or, la neurasthénie ne conduit pas fatalement au suicide et ne peut lui servir d’excuse. « Elle peut y prédisposer, nous dit DURKHEIM, Car les neurasthéniques sont prédisposés à la souffrance, ce type est celui qui se rencontre le plus généralement chez les suicidés;, cependant, ajoute-t-il, si elle y prédispose, elle n’a pas nécessairement cette coriséquence » (13). Et nous avons encore l’opinion du professeur DEBOVE, « la neurasthénie, dit-il, est le masque; elle n’est pas la cause du suicide, on ne se tue pas par neurasthénie » (14). Nous concluons donc que le suicide n’est pas toujours un symptôme de folie, un grand nombre de morts volontaires ne rentrent pas dans ces états morbides. D'où, on ne saurait voir un fou dans tout suicidé, car beaucoup de suicides ont des motifs qui ne sont pas sans fondement dans la réalité, ils sont délibérés et conscients. Il est vrai que le suicide peut tenir à l'excès de nervosisme. Il est certain, dit BRIÈRE DE BOISMONT, « que les individus
(11) DurkneiM: Etude de Sociologie. Le suicide, p. 39 et s. (12) Du suicide, page 148.
(SDND OP ETS DR:
(4) Journal l’Eclair, 31 mai 1908.
nerveux, impressionnables, seront plus portés au suicide que les personnes d’un tempérament sanguin, lymphatiques, d’un caractère égal, d'humeur gaie » (15). L'abus des plaisirs, la précocité pour la passion, la vie à la ville plus agitée qu’à la campagne, sont autant de causes qui contribuent à rendre les hommes plus nerveux et plus irritables. La sensibilité devenant excessive et la volonté s’amolissant, les passions et les maladies prennent empire sur les hommes, dont beaucoup terminent leurs jours par le suicide, consécutif assez souvent à une crise de folie. MAUDSLEY nous dit « qu’on voit parfois un malade poursuivi par une incessante impulsion au suicide sans désordre appréciable de l'intelligence » (16).
Combien de neurasthéniques et d’hystériques sont hantés par l’idée de suicide. La responsabilité peut certainement être atténuée, même disparaître dans certains cas morbides, mais il ne s'ensuit pas qu’elle fait toujours défaut.
D'ailleurs, pour clore cette étude rapide sur cette questions, nous citerons les conclusions toutes récentes du docteur G. IcHoKk, formulées dans la revue Biologie Médicale de février 1935. « Dans certains cas, dit-il, une mentalité pathologique peut conduire à un délit dont le suicide serait une des formes. Mais loin de nous, l’intention de généraliser et de voir dans chaque délinquant, dans chaque candidat au suicide un malade, un vrai psychopathe; cependant, souvent, on se voit obligé de mettre l’acte anormal sur le compte d’un état d'esprit également pathologique. C'est là un point important surtout pour l’œuvre de pro-
(5) B. ne B., Du Suicide et de la Folie-Suicide, p. 53 ets. (16) Maupsrex. Le crime et la folie, p. 127 et 133.
100 ns
phylaxie » (17). Donc, d’après lui, ESQUIROL, qui prenait tous les suicidés pour des aliénés a tort, mais cependant des éléments morbides peuvent jouer un rôle décisif en bien des cas. Une enquête, qui consistait en un examen mental de tous les suicidés, ou plus exactement de tous les rescapés, fut faite. Elle porta sur 306 cas. Il a été possible de ranger les causes des suicides en cinq grandes catégories: psychopathie, alcoolisme, chagrins intimes, maladies incurables, misère. 132 cas, c’est-à-dire un peu moins d’un tiers, se rapportent à la psychopathie. Parmi eux, la moitié, soit 66, présentent avant le suicide des troubles mentaux bien caractérisés (dépression mélancolique, troubles mentaux dus à l’intoxication alcoolique, involution sénile, démence précoce, épilepsie, psychoses traumatiques, obsession-suicide, délires chroniques, démences organiques, délires fébriles, puerpéralité, paralysie générale, sequelles d’encéphalite léthargique). Pour la deuxième moitié des psychopathes, on se trouve en présence de déséquilibrés parfois alcooliques, parfois épileptiques, mais dont le suicide n’est pas en rapport direct avec l’alcoolisme ou l’épilepsie. L’acte commis n’est ni inconscient, ni démentiel et peut s'expliquer jusqu’à un certain point par des motifs plausibles. Ainsi donc, même dans cette catégorie, qui ne comprend d’ailleurs qu’un tiers du total, on peut encore trouver un certain degré de responsabilité chez l’auteur de l’acte. Si nous quittons ces déséquilibrés, nous voyons qu'ensuite les alcooliques viennent pour un tiers également. Ce sont ici tous les suicides dus aux troubles mentaux engendrés par l’imprégnation alcoolique, survenus au cours de divers épisodes de l’intoxication. Après ces
(17) Page 55.
deux classes, une place importante est réservée à ceux qui veulent se supprimer pour chagrins intimes. Puis 39 personnes se classent ensuite par suite de souffrances où maladies incurables (tuberculose, cancer, syphilis) ou par la crainte d’une infirmité grave telle que la cécité. La misère, la détresse matérielle provoquent enfin 38 suicides et, dans les trois derniers cas, nous avons affaire à des sujets passibles de peines qui tentent de se faire justice eux-mêmes.
« Ainsi donc, l’enquête psychiatrique n’aboutit pas toujours à un diagnostic de psychopathie, conclut le docteur ICHOK. L'état d'angoisse, la seule condition nécessaire au suicide, est dû, soit aux causes organiques, soit aux facteurs sociaux, soit à leur influence commune. Facteurs individuels ou sociaux entrent en scène pour déterminer le suicide; mais, pour remédier au mal, il faut une action sociale afin que chacun dans sa détresse, au moment d’une grave défaillance intérieure, puisse trouver le refuge salutaire. C'est aux psychiâtres et aux sociologues d’unir leurs efforts. » (18). C’est bien là l’idée que nous avons formulée au début de ce paragraphe.
Nous empruntons d’ailleurs à M. le docteur ICHOK une des statistiques qu’il cite à l’appui de son étude et qui montre bien que le suicide n’est pas seulement provoqué par des états morbides: