‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 2)Chapitre 16 sur 33 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Dans les chapitres précédents j'ai essayé de décrire le mécanisme du gouvernement des Etats, en mouvement et au repos, c'est-à-dire le fonctionnement effectif des divers départements dans leurs rapports réciproques. On peut se poser maintenant cette question : « Quelle est la force motrice qui met en mouvement ces roues et ces pistons et qui les fait marcher? Quelle est la vapeur qui pousse la machine? »

La vapeur est fournie par les partis politiques. En parlant des partis, je suis obligé de toucher légèrement à un sujet qui sera développé plus complètement dans la troisième partie de cet ouvrage; mais il me paraît utilede m'exposer à l'inconvénient d'une répétition afin de grouper en semble tout ce qui se rapporte spécialement aux Etats et de compléter le tableau de leur vie politique (1).

Le système des partis s'est évidemment développé dans des conditions particulières au sein des Etats. Les Etats sont des nations autonomes, qui ont des pouvoirs législatifs et administratifs très étendus, et qui se trouvent dans une nation beaucoup plus vaste dont elles sont sur plu-

(1) Beaucoup de lecteurs aimeront peut-être mieux ne lire ce chapitre qu'après avoir lu les chapitres lhi-lvi sur l'histoire, sur les doctrines, et sur la condition actuelle des grands partis nationaux.

sieurs points indépendantes. Il faut qu'ils aient des partis, et la grande nation, l'Union fédérale, a aussi des partis. Quels sont les rapports de ces deux groupes de partis entre eux ? I

11 y a trois sortes de rapports possibles, à savoir :

Chaque Etat pourrait avoir un parti à lui, entièrenaent distinct des partis nationaux, niais créé parles questions qui intéressent l'Etat, c'est-à-dire un parti qui défendrait ou qui combattrait les mesures pour lesquelles l'Etat seul est compétent.

Chaque Etat pourrait avoir des partis basés sur les questions spéciales à l'Etat,, mais influencés par les partis nationaux et affiliés jusqu'à un certain point à ces derniers.

Les partis de chaque Etat pourraient n'être que des subdivisions des partis nationaux, et dans ce cas les questions et les organisations nationales absorberaient ou plutôt jetteraient dans l'ombre les questions d'Etat et les organisations formées pour les résoudre.

D'après la nature des gouvernements des Etats on s'attendrait à trouver le premier de ces rapports. Si l'on en excepte quelques points qui appartiennent aux deux juridictions, la sphère de l'Etat est différente de celle du gouvernement national. Ce que l'Etat peut faire, le gouvernement national n'a pas le droit de le faire. Ce que le gouvernement national peut faire est en dehors de la compétence de l'Etat. Les élections du gouverneur et de la législature de l'Etat n'ont aucun rapport avec celles du Président ou du Congrès, et ces deux autorités sont indépendantes l'une de l'autre. C'est pourquoi une question qui doit être discutée et votée au Congrès ne peut que très rarement être discutée et votée aussi dans une législature d'Etat, et le parti qui s'est formé pour la défendre et la faire passer au Congrès, ne pourra pas exercer une action semblable dans un Etat, tandis que d'un autre côté un parti d'Etat, qui cherche à faire adopter une loi dans un Etat, n'a aucune raison de s'adresser au Congrès, qui ne

peut lui être ni utile ni nuisible. Les grandes questions qui ont divisé l'Union depuis sa fondation, et sur lesquelles les partis ont été basés, ont toujours porté sur la politique étrangère, sur la création d'une banque nationale, sur le tarif protecteur, sur l'extension de Tesclavage, sur la réorganisation du Sud après la guerre. Aucune législature d'Etat n'avait à s'occuper de ces questions, qui étaient toutes dans la sphère fédérale. De même, les gouvernements des Etats n'ont pas le droit de s'occuper des questions importantes qui sont soumises en ce moment au Congrès, telles que la question de la monnaie légale et la réforme des tarifs. On devrait donc s'attendre à ce que les partis des Etats fussent aussi distincts des partis nationaux que les gouvernements des Etats sont distincts du gouvernement fédéral.

C'est le contraire qui est arrivé. Les partis nationaux ont englouti les partis des Etats. Ceux-ci ont disparu complètement en tant que groupes indépendants, et ils ne survivent que sous la forme de branches des partis nationaux. Ils défendent, chacun dans son Etat, les principes que professe le parti national et le but que celui-ci cherche à atteindre. Ceci est tellement vrai que l'on peut dire qu'un parti d'Etat a rarement une couleur franchement locale, qu'il est rarement le résultat d'un compromis entre les questions spéciales à l'Etat et les questions nationales, que la seconde forme de rapports possibles existe rarement. Les questions nationales ont jeté presque complètement dans l'ombre les choses qui concernent uniquement l'Etat, et il en a été ainsi presque depuis la fondation de la République. Les partis locaux qui existaient dans la plupart des Etats en 1789 furent bientôt absorbés par le parti démocrate et par le parti républicain qui se formèrent après l'adoption de la Constitution fédérale.

Les résultats de ce phénomène ont été assez importants pour que nous en recherchions les causes.

Quatre ans après leur origine, la lutte entre les deux

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grands partis nationaux devint intense dans toute l'Union. De 1793 à 1815, des questions graves de politique étrangère, compliquées de questions de politique intérieure, soulevèrent de violentes passions et engendrèrent de vigoureux efforts. Les affaires des Etats passèrent au second plan, parce qu'elles étaient plus banales, qu'elles passionnaient moins, et qu'elles n'intéressaient personne en dehors des frontières de chaque Etat. Les chefs de parti qui se faisaient un nom et qui avaient des partisans étaient des chefs nationaux ; et un chef de parti ne tenait à avoir de l'influence dans son Etat que parce qu'il acquérait ainsi des forces dans le champ plus vaste de la politique nationale. Malgré leur activité extrême et leur versatilité, les Américains eux-mêmes ne peuvent pas éprouver un intérêt très vif en même temps pour deux choses différentes, ni créer et faire fonctionner simultanément deux organisations distinctes et sans rapport entre elles. C'est pourquoi l'Etat fut obligé, selon l'expression transatlantique, c< de prendre le siège de derrière ». Avant 1815, c'était un fait accom.pïi ; dans les Etats, les parus étaient séparés par des questions nationales. De 1827 à 1877^ la violence de la guerre entre les partis obligea ces partis à être constamment sur la brèche et à avoir recours^ pour soutenir la lutte nationale, à l'appui qu'ils pouvaient obtenir dans les Etats.

En un sens, la prédominance dans un Etat était dir.ec tement utile. Les sénateurs fédéraux sont élus par les législatures des Etats. Le parti qui a la majorité dans la législature d'un Etat gagne deux sièges dans la branche la moins nombreuse et la plus puissante du Congrès. Comme les partis sont généralement presque égaux au Congrès, cet avantage vaut bien la peine d'être disputé, et c'est l'aiguillon c^i excite constamment les politiciens nationaux à s'efforcer de remporter la victoire aux élections d'un Etat particulier. D'ailleurs, en Amérique, plus encore que dans les autres pays^ rien ne réussit comme le succès ;

et dans chaque Etat on considère que le parti qui a été victorieux aux élections de l'Etat a beaucoup de chances de l'être aussi pour les élections des Représentants et pour rélection du Président.

De plus, il y a les postes à donner. Les postes fédéraux sont nombreux dans chaque Etat. Ils appartiennent au parti national qui est au Pouvoir, c'est-à-dire à celui qui compte parmi ses membres le Président. Celui-ci accorde les places à ceux qui se sont donné le plus de peine pour son parti dans chaque Etat. Ainsi l'influence de Washington et de ses divinités présidentielles se fait sentir partout, et le parti qui est en minorité dans un Etat particulier et qui perd par conséquent sa part des emplois de l'Etat, reçoit, à titre de consolation, des morceaux de patronage à la table nationale. Les partis nationaux pénètrent en réalité partout et ne laissent que peu de place au développement d'autres groupements ou d'autres organisations. Si l'on créait maintenant un parti d'Etat, indifférent aux questions nationales, ce parti ne recevrait aucun appui du dehors, il n'aurait que peu d'emplois à donner, parce que les emplois des Etats ne sont ni nombreux ni bien payés, il n'aurait point la garantie de durée que donne le vaste mécanisme des partis nationaux, il ne pourrait guère aider ses chefs à acquérir la fortune ou la renommée dans le vaste théâtre du Congrès.

Par conséquent, les partis nationaux sont complètement maîtres du champ de bataille. Dans tous les Etats, depuis le Maine jusqu'au Texas, le gouverneur et les autres fonctionnaires sont élus comme membres de ces partis, et toutes les législatures des Etats se partagent en deux groupes qui appartiennent à l'un ou l'autre des partis nationaux. On considère que les emplois de l'Etat sont une récompense pour des services rendus au parti national aussi bien que pour des services rendus dans les luttes des partis de l'Etat. En réalité, toute la machine fonctionne comme si l'Etat n'était qu'une subdivision électorale de

l^Union. Et cependant les questions qui sont soumises aux législatures des Etats n'ont apcun rapport avec les doctrines des partis nationaux, et les votes des législatures ne peuvent pas, autrement que par le choix des sénateurs^ avancer ou retarder la marche d'une question qui rentre dans la compétence du Congrès.

Quelle influence ce système a-t-il eue sur le fonctionnement du gouvernement et surtout des législatures des Etats?

Il a empêchédans les Etats la formation de partis d'Etat qui se seraient occupés des questions qui sont soumises à sa législature et qui intéressent réellement sa prospérité.

L'origine naturelle d'un partie c'est une croyance commune, un but^ un dessein commun. C'est pour cela que les hommes se liguent ensemble et s'entendent pour agir de concert. Un parti d'Etat devrait donc être formé d'hommes qui désirent faire une chose ou ne pas la faire ; faire adopter telle ou telle loi, accorder de l'argent pour tel ou tel objet. Or, il n'est point formé pour atteindre un but de ce genre^ mais pour laire des choses sur lesquelles l'Etat n'a aucune influence. Il y a donc un singulier défaut de réalité dans les partis des Etats. Dans la plupart des législatures, aussi bien que dans les districts électoraux, ils restent très unis. Mais cette union ne rend aucun service et ne signifie rien pour les neuf dixièmes des questions sur lesquelles la législature a à se prononcer, car ces questions n'ont pas de rapport avec les doctrines des partis. Le parti ne répond donc pas à ses fins légitimes. Il ne produit point la coopération des chefs pour préparer une mesure ou une ligne de conduite, ni celle des partisans de ces chefs pour les soutenir. Il ne pousse point un groupe à critiquer vivement les mesures ou la politique de Taulre* C'est un groupement artificiel d'individus unis l'un à l'autre dans un but étranger au travail qu ils ont à laire.

Cet état de choses semble avoir l'avantage de permettre

aux membres d'examiner une question d'après ses mérites, sans cet esprit de parti qui pousse, par exemple, en Angleterre, les hommes d'un camp à rejeter une proposition, non pas à cause de ses défauts, mais parce qu'elle vient du camp opposé. Cet avantage existerait si les membres des législatures d'Etat étaient élus en dehors de toute question de parti, si l'on avait l'habitude de rechercher des hommes honnêtes prêts à administrer avec prudence les affaires de l'Etat et à voter de bonnes lois. Mais ce n'est pas ce qui se passe ordinairement. La force des partis nationaux l'empêche. Tous les membres sont élus au nom du parti qu'ils représentent ; et on n'est pas plus prêt dans les Etats qu'au Congrès à tenter l'expérience d'une législature fonctionnant sans partis. La méthode actuelle semble avoir un autre avantage. Un génie entreprenant peut trouver que les législatures d'Etat sont une sphère étroite, et un esprit supérieur peut en trouver le travail peu intéressant. Mais si elles mènent au champ plus vaste de la politique nationale, si elles ouvrent à ceux qui se distinguent dans leur sein la porte de la renommée et du pouvoir dans la nation, les hommes de valeur essaieront d'entrer dans les législatures et d'y briller. C'est là l'argument dont se servent les partisans de l'usage, qui est maintenant général en Angleterre et qui consiste à faire des élections municipales et locales des élections de parti. Il entre, dit-on, au conseil municipal des hommes supérieurs à ceux que l'on pourrait décider à y entrer s'il en était autrement, car en se foisant élire, ils servent leur parti, ils acquièrent des droits et ils se recommandent à leurs concitoyens comme candidats au Parlement. On aurait peutêtre un bon groupe d'hommes si l'on ne tenait pas compte du parti, mais on trouve que cette perte est plus que compensée par la certitude d'avoir des hommes qui dédaigneraient le conseil municipal, s'il n'était pas une étape dans leur carrière politique. Notre cas ressemble beaucoup à celui de l'Amérique, parce que ces Assemblées municipales

anglaises ont rarement à s'occuper des questions qui divisent les deux grands partis anglais. On y élit comme torys ou comme libéraux des hommes dont le torysme ou le libéralisme n'a aucun rapport avec les affaires du conseil.

Que ce raisonnement soit vrai ou faux pour l'Angleterre, je me demande si les législatures attirent des hommes plus capables en n ayant que des hommes de parti, et si l'on se désintéresserait davantage des élections dans le cas où l'idée de parti n'occuperait que le second rang dans l'esprit des électeurs. Ces élections sont déjà entièrement entre les mains de meneurs politiques, qui n'estiment, chez un candidat, ni l'intelligence, ni le savoir, ni le caractère. L'expérience dans une législature d'Etat donne certainement au politicien l'occasion de voir ce qui se passe derrière les coulisses, et le familiarise avec les méthodes des professionnels. Mais il n'y trouvera que peu d'occasions de se distinguer dans le> hautes sphères de la vie publique, et loin d'y acquérir des aptitudes, il y perdra plutôt celles qu'il a. Cependant, beaucoup arrivent au Congrès par les législatures d'Etat, quoique ces Assemblées ne choisissent pas toujours maintenant comme sénateurs fédéraux un de leurs membres, et peut-être la moyenne de la capacité des membres est-elle plus élevée, grâce à la présence de ceux qui veulent se servir de la législature comme d'un échelon pour monter plus haut. Cette question est purement spéculative. Les élections des Etals se font et se feront toujours sous l'influence des partis. 11 ne peut pas en être autrement.

Il est cependant impossible de traiter comme des questions de parti beaucoup de celles qui sont soumises aux législatures. Les bills locaux et personnels, qui occupent la plus grande partie du temps et qui forment la plus grande partie des travau\de ces Assemblées, n'ont aucun rapport avec les doctrines des partis. La seule différence que peut faire le système des partis, c'est qu'un chef de parti qui se charge d'un de ces bills réussit facilement à le faire

passer, et qu'un district qui est représenté par un membre de la majorité a des avantages quand il demande une faveur, il en est de même quand il s'agit d'affecter les fonds de l'Etat à une entreprise locale. Ses membres usent de l'influence de leur parti ; mais ils s'opposent à ces projets ou ils les défendent le plus souvent sans tenir compte du parti auquel ils appartiennent; car il arrive souvent que des hommes des deux partis s'entendent pour faire adopter un projet qui est avantageux soit pour eux soit pour leurs électeurs. Naturellement, moins un membre est honnête, plus il cherche à s'affilier à ces « rings » qui n'ont aucun rapport avec la politique dans le vrai sens du mot, plus il est prêt à comploter avec un intrigant de n'importe quel parti. Parmi les mesures qui appartiennent à ce qu'on peut appeler la véritable législation, c'est-àdire parmi les mesures qui ont pour but d'améliorer les lois générales et l'administration de l'Etat, quelques-unes sont si étrangères aux questions de parti et si peu de nature à faire honneur à l'un ou à l'autre parti, qu'on les examine d'ordinaire d'après leurs mérites. Par exemple, un bill où Ton propose d'introduire des améliorations dans les asiles d'aliénés de l'Etat, ou d'interdire les loteries, ou de restreindre la liberté du divorce, n'a . ien à espérer ni rien à craindre de l'action des partis. Il est introduit par un membre qui désire cette réforme pour elle-même et il est adopté si ce membre sait montrer à ses collègues les plus éclairés qu'il est utile, ou à ses collègues en général que le peuple le désire, et s'il peut ensuite vaincre les difficultés qu'une foule d'autres bills entasseront sur son chemin. D'autres mesures ne sont pas indifférentes au peuple ; une partie de l'opinion publique les demande et l'autre les combat. Les bills qui traitent de la vente des boissons alcooliques, ou de la réglementation des heures de travail, ceux qui attaquent les Compagnies de chemins de fer ou qui interdisent de vendre de la margarine sous le nom de beurre, sont des projets qui intéressent si vivement une

partie de la population, que le parti qui les soutient est appuyé par beaucoup de citoyens et peut être abandonné par d'autres. C'est pourquoi bien que ces bills n'aient guère de relation avec les doctrines d'un parti, les partis ne manquent pas de chercher à gagner des voix en jetant leur poids dans la balance pour ou contre, selon qu'ils supposent qu'ils ont plus à gagner en adoptant Tune ou l'autre de ces deux lignes de conduite. Dans le cas du bill sur les margarines, par exemple, il y avait évidemment plus à gagner en le soutenant qu'en s'y opposant, parce que les fermiers donnent beaucoup plus de voix, surtout dans les régions agricoles du Nord-Ouest, que ceux qui avaient à souffrir des restrictions apportées à la vente de cette substance. Il fallait s'attendre à voir, et on vit en effet, les deux partis se disputer l'honneur de voter ce bill. Beaucoup de membres essayèrent ainsi d'acquérir de l'influence pour eux et pour leurs amis. La question des boissons alcooliques était un problème beaucoup plus compliqué. Les prohibitionnistes et les partisans de l'option locale sont très puissants dans les Etats du Nord, de l'Ouest et aussi dans quelques Etats du Sud, mais les Allemands, pour ne rien dire des Irlandais et des marchands de liqueurs, sont aussi très puissants dans beaucoup d'Etats, et ils aiment tellement leur bière, qu'il est très hasardeux pour un parti de se déclarer contre la vente des boissons alcooHques. C'est pourquoi les deux partis cherchent à éluder la question. A proprement parler, ces questions de législation générale des Etats ne sont pas des questions de parti, mais elles peuvent le devenir, dès qu'un parti s'en empare.

N'y a-t-il pas un véritable parti d'Etat, agissant et travaillant uniquement dans l'Etat, et inscrivant sur sa bannière un principe.ou un projet qui dépend de la législation de l'Etat?

On voit quelquefois se former un parti de ce genre. En Californie^ par exemple, il y a longtemps que l'on nourrit

des sentiments hostiles à l'égard des Chinois, et qu'on désire les exclure. Les républicains et les démocrates ont été frappés de cette hostilité et l'ont approuvée. Mais il y a vingtcinq ans^ il s'est formé un troisième parti qui prétendait être spécialement « anti-mongol » , et qui s'attaquait en même temps aux capitalistes et aux Compagnies de chemins de fer. Ce parti dura quelque temps, et il mit la confusion dans la politique de l'Etat. Les questions qui avaient rapport aux canaux de l'Etat devinrent à un certain moment un puissant facteur dans les partis de New-York. En Virginie, la question de la répudiation de la dette donna naissance, il y a quelques années, à un parti qui prenait le nom de « Rajusteurs », et à l'aide des suffrages des nègres il fut victorieux dans plusieurs élections. Dans quelquesuns des Etats du Nord-Ouest, les fermiers s'organisèrent en sociétés sous le nom de « granges », soi-disant pour défendre les intérêts de l'agriculture, et ils créèrent le parti « granger » qui fit faire des lois terribles contre les Compagnies de chemins de fer et autres prétendus monopoles. Les mêmes forces agissant sur une plus vaste échelle ont produit récemment ce qu'on a appelé r <( Alliance des Fermiers », qui a joué un rôle si important dans les élections congressionnelles de 1890, et ensuite en 1892 sous le nom de « parti du peuple ». Et maintenant, il existe dans presque tous les Etats un parti prohibitionniste actif qui s'agite pour renforcer et faire mieux exécuter les lois qui restreignent ou interdisent la vente de l'alcool. Ce parti se considère comme un parti national, parce qu'il a une organisation qui étend ses ramifications dans presque toutes les parties de l'Union. Mais il agit surtout avec beaucoup d'activité dans les Etats, parce que la vente des liqueurs dépend de la législation des Etats (1). Cependant^ comme il peut rarement

(f) Le Congrès a naturellement le droit d'imposer, et il a imposé un droit d'accise sur les liqueurs, mais le parti de la tempérance est loin d'être satisfait.

faire élire beaucoup de ses membres dans chaque Etat, il cherche surtout à exercer une influence sur les partis existants et à leur inspirer assez de frayeur pour qu'ils prétendent se soumettre à ses désirs.

Tous ces groupes et toutes ces factions étaient ou sont encore associés soi-disant pour défendre un principe ou une réforme pratique. Mais il arrive aussi que, sans défendre une doctrine, un parti se forme dans un Etat au sein d'un des partis réguliers; ou, en d'autres termes, que le parti national se divise dans TEtat en deux factions, qui sont d'ordinaire plus irritées l'une contre l'autre que contre l'autre parti régulier. Ces factions d'Etat, car elles méritent à peine le nom de partis, naissent généralement de la rivalité des chefs, qui leur donnent bientôt leur couleur et qui entraînent chacun un certain nombre de politiciens à leur suite. L'Etat de New- York est celui qui en a vu le plus ; et, dans cet Etat, les factions ont depuis quelque temps une tendance à devenir l'œuvre d'un individu. Les- Hunkers et les Barnburners (brûleurs de granges) qui divisèrent le parti démocratique, il y a une cinquantaine d'années, et qui devinrent dans la suite les « Durs « et les ce Doux » (« Hards » et« Softs ))) doivent leur origine à de véritables différences d'opinion sur l'administration des canaux et sur d'autres questions d'Etat (1). Les sections du parti républicain, qui prirent dans le même Etat les noms de « Stalwart » (braves) et de « Half-breed » (métis), et dont les violentes querelles amusèrent le pays il y a quelques années, n'étaient que des factions, attachées chacune à un chef ou à un groupe de chefs, mais sans principes particuliers.

On verra par ce fait et par d'autres que l'on a trouvés

(1) Les noms de ces factions, leurs changements, la facilité avec laquelle ellestépousent les ambitions et les antipathies de chefs particuliers, nous font songer aux factions des cités italiennes des xni« et xiv siècles, aux Guelfes blancs et aux Guelfes noirs de Florence, à l'époque du Dante.

dans les chapitres précédents, que la politique des Etats n'a plus son ancienne dignité ni son ancienne grandeur. Elle est devenue plus pacifique dans ses méthodes, mais moins grave et plus personnelle dans son but. Autrefois, on voyait dans l'Etat de véritables luttes politiques, dans lesquelles les citoyens prenaient quelquefois les armes. Il y eut en 1786-1787, dans le Massachusetts, une révolte qui ne lut réprimée qu'à la suite de véritables batailles, et une autre en 1842 dans Rhode-Island, produite par le mécontentement du peuple qui demandait une nouvelle Constitution (1). De nos jours, les batailles se livrent dans le bureau de vote, et se gagnent quelquefois dans les salles où des hommes de parti comptent les suffrages. On compte les têtes au lieu de les casser : c'est sans doute un progrès. Mais ces luttes remuent moins le sang du peuple que celles d'autrefois : il semble qu'elles produisent moins de patriotisme dans l'Etat, qu'elles poussent moins l'esprit public à essayer d'avoir un bon gouvernement.

Ce changement n'indique pas nécessairement que le sentiment des devoirs politiques se soit afîaibli. 11 est dû au fait que l'Etat a perdu de son importance, comme je l'ai indiqué dans le chapitre précédent. Il y a cent ans, un Etat était une République comparable aux Républiques italiennes de Bologne ou de Sienne, ou à une cité impériale libre de l'Allemagne du Moyen Age, à Lubeck par exemple,

(1) Dans ces guerres civiles en miniature, les habitants des cités étaient généralement d'un côté et les agriculteurs de l'autre^ Ce phénomène s'était produit en Grèce longtemps auparavant, à l'époque où le parti des aristocrates habitait la cité et où les pauvres habitaient les champs. Au vi^ siècle avant notre ère, le poète oligarchique Théognis se lamentait sur l'avilissement de la vie politique qui s'était produit dès que les paysans étaient venus. On voit quelquefois reparaître en Suisse l'hostilité entre la population urbaine et la population rurale. Il y eut récemment une bataille sanglante entre les paysans du canton de Bâle et le peuple de la ville, et il fallut diviser le canton en deux : Bâle ville et Bàle campagne.

OU à Nuremberg, qui, tout en faisant partie de l'Empire, avait une véritable vie politique puissante, à laquelle étaient intimement liées la foi, les espérances et les passions de ses citoyens. De nos jours, la facilité des communications, le mouvement du commerce, la diffusion extraordinaire de la littérature, et peut-être plus que tout le reste, la prépondérance des grands partis nationaux, dont les flots remplissent les bras de mer et les baies d'un Etat aussi bien que la vaste mer de la politique nationale à Washington, ont attiré l'esprit des masses et des citoyens les plus éclairés qu'ils ont éloignés des législatures d'Etat, dont les fonctions paraissent maintenant triviales et les luttes mesquines (1).

Je ne prétends pas retirer ou modifier ce que j'ai dit auparavant, de la grandeur d'un Etat américain et de rattachement que les habitants éprouvent pour leur Etat. Ces affirmations sont exactes, je crois, si l'on compare un Etat à une subdivision locale d'une nation européenne, à l'exception des cantons suisses. Je parle ici d'un Etat comparé à la nation, et des sentiments que les citoyens éprouvent aujourd'hui à l'égard de leur Etat comparés aux sentiments qu'ils éprouvaient il y a cent dix ans. De plus, je parle moins du loyalisme sentimental qu'ils éprouvent pour l'Etat dans son ensemble, que de l^intérêt pratique qu'ils prennent au gouvernement de cet Etat. Même dans la Grande-Bretagne, il y a beaucoup d'hommes qui sont fiers de leur cité, d'Edinbourg, par exemple, ou de Manchester, et qui ne s'intéresseront pas le moins du monde à l'administration de ses affaires.

(i) Ce sont des sentiments de cette nature qui ont décidé les trois dernières cités libres de la ligue hanséatique à abandonner, sans hésitation, leur indépendance, afin de devenir membres du nouvel empire allemand. Le sentiment du patriotisme pan-germanique avait tell^ent fait passer au second tang l'ancien amour de l'indépendance locale, qu'elles n'ont éprouvé aucun regret à abandonner une partie de cette indépendance pour avoir part à la vie nationale de la grande nation allemande.

11 y a réellement de la ressemblance entre l'attitude des habitants d'une grande cité anglaise à l'égard de leur gouvernement municipal et celle du peuple d'un Etat k Tégard du gouvernement de son Etat. Ni les riches, ni les pauvres ne s'occupent guère de ce que font les conseils municipaux anglais. L'humble électeur ne sait pas qui est maire de la ville et cela lui importe peu. Le directeur d'une grande maison de commerce ne songe pas à se présenter pour obtenir ce poste. A Londres, la direction des travaux de la capitale a perçu et dépensé d'immenses sommes, mais les journaux n'ont critiqué ses discussions que quatre ou cinq fois dans Tannée, et il n'y a parmi les membres de ce Conseil que très peu d'hommes occupant une haute position sociale. Si Ton tient compte du contraste qui existe entre les Assemblées des villes anglaises, dont les pouvoirs sont très limités, et la compétence très étendue des législatures d'Etat américaines, ce phénomène de la politique anglaise ressemble assez à ceux de l'Amérique pour servir d'exemple.

On peut dire par conséquent que l'électeur américain en général, l'ouvrier, le fermier, le boutiquier, se préoccupe très peu de la conduite des affaires de l'Etat. 11 porte dans l'urne le bulletin de son parti aux élections, et il est content quand son parti est victorieux. Quand vient devant la législature une question qui l'intéresse, comme celle de l'administration des canaux, ou de la réglementation des tarifs des chemins de fer, ou de la réduction du nombre des heures de travail, il est impatient d'user de son droit de suffrage, et il suit avec attention ce que fait la législature. Quelquefois, il prend un très vif intérêt à l'élection du gouverneur, et si le candidat de l'autre parti est plus énergique ou plus honnête, il lui arrive d'abandonner son parti dans cette circonstance. Mais, en temps ordinaire, il suit si peu les travaux de la Chambre^, qu'un humoriste américain dit, dans une description des premières phases de la folie, qu'un vieillard se mit à collectionner les

comptes rendus des débats de la législature de son Etat. Les comptes rendus politiques que lit de préférence l'électeur sont ceux de la politique nationale, et surtout tout ce qui touche à la prochaine élection présidentielle. Dans les luttes particulières à son Etat, ce qui attire surtout son attention, c'est l'influence que peut avoir la victoire d'un Etat sur la lutte nationale qui approche.

Le citoyen instruit et rélïéchi, surtout celui des grands Etats comme New-York ou la Pennsylvanie, est plutôt dégoûté par la cupidité de beaucoup de politiciens d'Etat et par la mesquinerie de la plupart d'entre eux. Il considère Albany ou llarrisbourg à peu près comme le nid de guêpes qui se trouve dans un arbre de son jardin. Ces petites bêtes mangent ses fruits et peuvent piquer ses enfants ; mais il dit : c'est trop de peine que de placer une échelle contre larbre et d'essayer de les atteindre. De temps à autre, quelques jeunes gens dévoués au bien public se sont jetés dans le tourbillon bouibeux de la législature de New- York, surtout pour faire voter des lois qui devaient améliorer le gouvernement des villes. Quand ces hommes ont été aussi tenaces que courageux, ils ont obtenu, avec le temps, le concours et l'appui de ceux qui s'étaient tenus à l'écart parce qu'ils considéraient la politique comme une bagarre dans laquelle on se dispute des emplois et de bonnes affaires. Avec l'aide de la presse, ils ont quelquefois fait adopter des lois comme celle de la réforme du scrutin, ou celle qui limite les dépenses électotorales. Cette loi n'est pas seulement précieuse pour leur propre Etat, mais aussi pour les autres Etats qui ne manqueront pas de suivre l'exemple. Mais comme , en général, on ne peut se faire élire que dans le district où l'on habite, il est difficile de maintenir toujours dans une législature un parti favorable aux réformes. Aussi, ceux qui aiment mieux pousser à hi roue que hausser les épaules^ préfèrent ordinairement porter leur énergie dans le champ de la politique nationale, parce qu'ils croient que l'on peut

obtenir dans ce champ des résultats plus importants et plus rapides. En effet, ceux que l'on remporte dans le gouvernement national ont une influence morale immédiate sur tout le pays.

L'observateur européen, sympathique au but des réformateurs, est porté à croire qu'il faudrait lutter partout pour avoir un gouvernement honnête, dans les législatures d'Etat et dans les Conseils des villes aussi bien qu'aux élections nationales et dans la presse. Il est d'abord surpris qu'il faille tant d'efforts pour obtenir ce pour quoi travaillent sans doute tous les bons citoyens de tous les partis. Mais il aurait beaucoup de confiance en lui môme l'européen qui s'imaginerait avoir découvert quelque chose que les Américains n'eussent pas déjà trouvé ; et plus il étudiera le problème, mieux il se rendra compte des difficultés que le système des partis, que je décrirai bientôt, met sur la voie des efforts des réformateurs.

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