CHAPITRE XLVII
LES TERRITOIRES (i)
Des 3. 501. 404 milles carrés qui constituent la superficie des Etats-Unis, 2.667.505 se trouvent dans les quarantecinq Etals dont j'ai décrit le gouvernement dans les chapitres précédents. Les 8:53.899 milles carrés qui restent se divisent en trois parties :
1° Trois territoires organisés, à savoir : l'Arizona, le Nouveau-Mexique, TOklahoma, 274.630 milles carrés;
2^ Deux territoires non organisés à savoir : l'Alaska, 531.409 milles carrés; le Territoire Indien^ à l'ouest de l'Arkansas, 31.400 milles carrés;
3^ Le District fédéral de la Colombie, 70 milles carrés.
Des deux dernières parties il suffit de dire un mot ou deux. Le district de la Colombie est un morceau de terre qui a été pris dans un Etat pour contenir la cité de Washington, siège du gouvernement fédéral. Il est gouverné par trois commissaires nommés par le Président, et il n'a ni législature, ni gouvernement municipal; il n'a pas d'au Ire autorité législative que le Congrès.
L'Alaska (population en 1890, 31.795, dont4.303 blancs, et 23.274 Indiens) ,et le territoire indien sont aussi sous l'autorité directe de fonctionnaires nommés par le Président^ et de lois faites par le Cont^rès. Ils sont habités l'un et fautie principalement par des tribus indiennes, dont
(1) Ce chapitre a été écrit avant la guerre hispano américaine. Il n'y sera donc question ni de Cuba, ni de Porto Uico. ni des Philippines. Cpr., sur ce point, la prétace de l'édition française, 1. 1, p. XVII et infra, t. IV^ chap. xciv. (G. J.)
quelques-unes, et particulièrement les Ghérokees dans le territoire indien, ont fait des progrès considéuables au point de vue de la civilisation (1). Mais il est probable qu'il s'écoulera encore bien des années avant que l'un ou l'autre de ces territoires ait des institutions politiques régulières.
Jusqu'en 1889, les territoires organisés, au nombre de huit, formaient une large ceinture qui s'étendait du Canada au nord, au Mexique au sud, et qui séparait les Etats de la vallée du Mississipi de ceux du versant du Pacifique. Cette année-là, le Congrès fit des lois par lesquelles il autorisait trois territoires, le Dakota (qui se divisa ensuite en Sud-Dakota, et Nord -Dakota), le Montana et Washington, à devenir des Etals ; en 1890, deux autres, Tldaho et le Wyoming, en 1894 un autre l'Utah, obtinrent la même autorisation. Maintenant, ils ont fait des Constitutions et se sont organisés enEtats.Ce sont les sept Etats deNord-Dakota, Sud-Dakota, Montana, Washington, Idaho, Wyoming, Utah. Aux deux territoires qui restaient, on en a ajouté un troisième, rOklahoma, qu'on a pris sur le territoire indien en 1890.11 faut décrire ces trois territoires, parce qu'ils présentent une forme intéressante d'autonomie ou de gouvernement local indépendant, qui diffère de celui qui existe dans les divers Etats, et qui est, à certains égards,
(i) Il y a dans ce territoire cinq tribus civilisées : les Cherokees, les Choctaws, les Chickasaws, les Greeks et les Seminoles. « Chaque tribu dirif,'e ses afTaires sous une Constitution copiée sur celle des Etats Unis. Chacune a un système d'écoles publiques, avec des écoles pour un enseignement assez élevé, et ce sont les Indiens eux-mêmes qui entretiennent ces écoles. Le représentant de l'association pour la défense de la nation indienne dit qu'il n'y a pas, dans la nation Cherokee, un seul Indien ou une seule Indienne qui ne sache lire et écrire avant l'à^'e de quinze ans. » Rapport de la Commission de l'enseignement des Etats-Unis, 188G. - Le recensement de 1890 fixe à 66 289 le nombre total des habitants de ces tribus dont52.06o sont de purs Indiens. Le nombre total des Indiens des Etats-Unis est de 249.273 (non compris ceux de l'Alaska).
plus semblable à celui des colonies autonomes de la Grande-Bretagne. Celte forme a été créée par des lois fédérales, dont la première, FOrdonnance pour le gouvernement du territoire des Etats-Unis situé au nord-ouest de rOhio, fut votée par le Congrès delà Confédération en 1 787. Usant du pouvoir que lui accorde la Constitution fédérale, le Congrès a organisé, depuis cette année-là, par des lois différentes et sur des plans différents, plusieurs territoires dans ses possessions de l'Ouest; il n'en reste plus que trois, car tous les autres sont devenus des Etats. D'abord le Pouvoir législatif local était entre les mains du gouverneur et des juges; il est exercé maintenant par une législature élue. L'organisation actuelle des trois territoires qui restent est presque complètement identique; et en la décrivant je passerai sous silence les différences peu importantes.
La loi fondamentale de chaque territoire, comme celle de chaque Etat, c'est la Constitution fédérale; mais tandis que chaque Etat a aussi sa Constitution faite par le peuple, les territoires n'en ont pas ; ils ont, pour en tenir lieu, des lois fédérales qui établissent un gouvernement et en fixent la forme. Cependant, quelques territoires se sont donné une sorte de Constitution rudimentaire en adoptant une sorte de bill des droits (1).
Dans les territoires, comme dans les Etats, le Pouvoir exécutif, le Pouvoir législatif et le Pouvoir judiciaire sont distincts. L'Exécutif se compose d'un gouverneur nommé pour quatre ans par le Président des Etats-Unis, avec l'assentiment du Sénat, et révocable par le Président, d'un Secrétaire, d'un Trésorier, d'un Censeur, et d'ordinaire aussi d'un Surintendant de l'instruction publique et d'un Bibliothécaire. Le gouverneur est le chef suprême de la •
(1) L'Arizona donne à ce bill quelque chose de rigide en stipulant qu'il ne pourra être changé que par la majorité de tous les membres de sa léL'islature élue.
milice, et il a le droit de veto sur les lois de la législature. Cependant ce droit est annulé par une majorité des deux tiers dans les deux Chambres (excepté dans l'Arizona.) Le gouverneur est responsable devant le gouvernement fédéral, et il envoie tous les ans au Président un rapport sur l'état du territoire ; il fait même souvent de ce rapport une sorte de prospectus dans lequel il lâche de faire ressortir les avantages que son pays offre aux immigrants. 11 envoie aussi un message à la législature au commencement de chaque session. Quelque important que soit le poste de gouverneur, on l'accorde souvent à un personnage qui a rendu des services politiques, sans se préoccuper de savoir s'il a les aptitudes nécessaires pour remplir ses fonctions.
Le législature se compose de deux Chambres, un Conseil de douze membres (treize dans l'Oklahama), et une Chambre des représentants de vingt-quatre membres, (vingt-six dans l'Oklahama) élus par les districts. Chacune des deux est élue par les électeurs du territoire pour deux ans, et ne siège qu'une fois pendant celte période. La session est limitée par les statuts fédéraux à soixante jours, et le traitement des membres est de 4 dollars par jour. Les chambres fonctionnent à peu près comme celles des Etats ; elles confient la plus grande partie de leurs affaires à des comités permanents, et elles suspendent fréquemment leurs règlements pour voter des lois à peu près sans discussion. Ce sont les lois du territoire qui fixent la franchise électorale, mais les lois fédérales ordonnent que chaque membre réside dans le district qu'il représente. La sphèie de la législation dont jouit la législature est vaste, elle est, dans la pratique^ aussi vaste que celle de la législation d'un Etal, mais elle est assujettie à certaines restrictions fédérales (i). Elle est assujettie au droit encore plus
(1) Lois revisées des E. U., 1876, § 1851. — « Le pouvoir législatif des territoires s'élendra à toutes les lois justes qui ne seront pas contraires à la Constitution ou aux lois des Etats-Unis.
important que possède le Congrès d'annuler ou de modifier par ses propres lois toutes les lois des territoires. Dans certains territoires, toutes les lois doivent être soumises à l'approbation du Congrès, et si elles ne sont pas approuvées, elles sont nulles et sans effet; dans d'raitres, cette approbation n'est pas nécessaire. Mais dans tous, le Congrès peut exercer sans restriction son pouvoir de faire des lois qui priment celles d'une législature territoriale, comme le parlement anglais peut faire des lois qui priment celles d'une colonie autonome. Le Congrès n'use que rarement de ce droit. L'exemple le plus remarquable nous a été fourni autrefois par TUlah où la législation congressionnelle soutint une longue lutte pour empêcher la polygamie. Il a même été nécessaire d'imposer le serment aux électeurs.
Le pouvoir judiciaire se compose de trois juges d'une Cour suprême (quelquefois les juges sont plus de trois), nommes pour quatre ans par le Président, avec l'assentiment du Sénai, (traitement 3.000 dollars), d'un attorney de district des Elals-Unis, et d'un maréchal des Etats Unis (officier de police). Ils appliquent en partie les lois fédérales^ qui sont faites aussi pour les territoires toutes les fois qu'on peut les appliquer, et en partie des lois locales, faites par les législatures. Les appels vont à la Cour fédérale suprême, quand le litige dépasse une certaine valeur. Quoique ces Cours aient été créées
Mais il est interdit de faire des lois sur la distribution première du sol ; de mettre des impôts sur ce qui est la propriété des Etats-Unis, d'imposer les terres ou la propriété des étrangers plus que les terres et les autres propriétés des habitants du pays. »
§ 1889. — « Les Assemblées législatives des divers tprritoirçs n'accorderont ni des chartes privées ni des privilèges spéciaux, mais elles peavent, par des lois générales sur les corporations, permettre à des individus de s'associer » pour fonder une industrie spécifiée ou une institution charitable spéciale. D'autres restrictiorjs ont été imposées par des lois postérieures. — Voir plus particulièrement les Acts de 1880, chap. 818, §5.
23i LES TERRITOIRES
par le Congrès en vertu de sa souveraineté générale, elles ne rentrent pas dans les clauses constitutionnelles sur la magishature (édérale, et c'est la législature territoriale qui en fixe les altiibutions et la procédure. Les dépenses des gouvernements territoriaux sont à la charge du Trésor fédéral.
Les territoires n'envoient au Congrès ni sénateurs ni représenlanis, et ils ne prennent point part aux élections présidentielles. Conformément à une loi, la Chambre des représentants permet à un délégué de chaque territoire de siéger et de prendre la parole, mais non de voter, car au Congrès le droit de vote est tixé par la Constitution fédérale. La position d'un citoyen des teriitoires est donc très spéciale. Il a complètement ce qu'on peut appeler les droits privés et passifs du citoyen : il jouit des immunités et des avanlages dont jouissent tous les citoyens américains. Mais il lui manque les droits publics et actifs, au point de vue du gouvernement national, bien qu'il les ait pour toutes les affaires locales (1). Il est dans le cas de l'australien qui est sujet de la couronne britannique et qui a tous les droits civils privés du citoyen britannique et le droit de prendre part au gouvernement de sa propre colonie, mais qui ne participe pas au gouvernement de l'empire britannique en général, quoiqu'il soit personnellement éligible à toutes les fonctions politiques du Royaume-Uni ou de toute autre partie de l'empire. On peut trouver déraisonnable que des citoyens soient imposés par un gouvernement dans la législature duquel ils ne sont pas représentés. Mais ces
(i) Les Romains faisaient une distinction du même genre entre les droits privés et les droits publics des citoyens Ces derniers comprenaient le droit de vote et rélif,'ibilité, mais chez eux cette distinction s'appliquait à la personne. Aux Etats-Unis et dans l'empire britannique, c'est une question de résidence, et le citoyen peut ne pas avoir le droit de vote et être cependant éligible pour certaines fonctions. Aux élections générales de 1892, en Angleterre, un canadien distingué et un parsi de Bombay ont (Hé élus à la Chambre des Communes.
difficultés théoriques sont sans innportance quand on les compare aux raisons pratiques qui empêchent d'accorder tous les droits des Etats à ces pays relativement grossiers. Il faut se rappeler qu'un territoire, qu'on pourrait appeler un Etat en formation ou rudimentaire, songe à devenir un Etat complet. Lorsqu'il a une population égale à un district congressionnel moyen, il a des titres sérieux pour être admis au rang des Etats, et il est admis à moins que des raisons spéciales ne s'y opposent. Cependant, le Congrès a sur ces questions un pouvoir discrétionnaire, et il en use quelquefois pour favoriser un parti. Il admit le Nevada, qui n'avait alors que 20.000 habitants, uniquement pour avoir quelques voix de plus en faveur du treizième amendement constitutionnel. La population de cet Etat s'est élevé à 62.266, mais en 1892, elle était retombée à 45.764. L'Utah et le Nouveau -Mexique, qui avaient au dernier recensement (1890) le premier 207.905 habitants et le dernier 153.593, se sont vu refuser l'admission parce que les habitants du Nouveau-Mexique étaient surtout des Mexicains, et que dans l'Utah la puissante secte des Mormons avait des institutions particulières qui ne permettaient pas au Congrès d'affranchir la population en faisant de ce territoire un Etat (1). Quand le Congrès décide de 4:ransformer un territoire en Etat, il -vote une loi par laquelle il accepte et rectifie la Constitution que le peuple s'est déjà donnée^ et il admet par le fait même le pays en question à figurer parmi les Etats (c'est ce qu'il a fait pour ridaho et le Wyoming ;) ou bien il fait ce qu'on appelle une loi d'autorisation, d'après laquelle les habitants nomment par la voie des suffrages une convention constitulionnelle, qui est chargée d'élaborer un projet de Constitution. Lorsque cette Constitution a été soumise aux élec-
(1) Cependant la^thambre des représentants a adopté en 1892 un billqui admettait le Nouveau-Mexique etl'Arizona; et il est probable que ces deux territoires seront bientôt des Etats.
L'Utah a été admis à partir de 1896 au rang d'Etat.
teurs du territoire et acceptée par eux, la loi du Congrès a son effet; le territoire est transformé en Etat, et il se niet en devoir d'envoyer au Congrès des sénateurs et des représentants connme le font les autres Etats. La loi d'autorisation peut exiger que certaines conditions soient remplies par la Constitution de l'Etat, mais d'ordinaire elle ne porte pas atteinte au droit dont jouissent les citoyens du nouvel Etat de modifier plus tard cette Constitution en y inttoduisant des amendements qui ne soient pas en désaccord avec les clauses de la Constitution fédérale. Cependant, la loi d'autorisation en faveur des Dakotas, du Montana, de l'Etat de Washington, de l'Idaho et du Wyoming, prescrivait aux conventions d'introduire dans la Constitution par « une ordonnance irrévocable sans le consentement des Etats-Unis et Ju peuple des Etats en question », certaines clauses, dont l'une ordonnait la tolérance religieuse absolue et l'autre le maintien d'écoles publiques non soumises au contrôle des sectes. Les six Etats se sont conformés à ces injonctions. Mais si le peuple venait à abroger cette ordonnance, le consentement du Congrès serait-il nécessaire? voilà la question.
Les règlements que j'ai décrits fonctionnent très bien. Pratiquement^ les territoires jouissent de l'autonomie, malgré l'autorité suprême du Congrès, comme le Canada et les colonies d'Australie, malgré le droit qu'a le parlement britannique de légiférer pour toutes les parties des possessions de la reine. Ils n'ont point de voix au Congrès ni aux élections présidentielles, et le gouverneur leur est imposé par un pouvoir extérieur, mais ils ne s'en plaignent pas. surtout parce que ce sont des pays jeunes, trop petits et trop occupés à développer leurs ressources naturelles pour s'intéresser vivement à la politique nationale. Leur vie politique locale ressemble beaucoup à celle des nouveaux Etats de rOue«;t. Le parti démocratique et le parti républicain y sont régulièrement organisés, mais les affaires des législatures territoriales se prêtent fort peu aux véritables
controverses politiques, quoiqu'elles se prêtent fort bien aux spéculations locales.
Avant de clore ce chapitre sur les territoires, il est bon
de dire un mot du caractère et de l'avenir probable de
ceux qui ont été récemment transformés en Etats^, aussi
bien que des trois qui restent et dont on fera plus tard
des Etats.
Le plus vaste, lô plus peuplé et à tous les points de vue le plus avan<^é était le Dakota (aujourd'hui les deux Etats du Nord et du Sud-Dakota) qui est situé à l'ouest du Minnesota, et au sud de la province canadienne du Manitoba. Il a une superficie de 147.700 milles carrés ; il est donc plus vaste que la Prusse et bien plus vaste que le Royaume-Uni (120.500 milles carrés). Le Sud et l'Est se remplissent maintenant — moins rapidement il est vrai que pendant les quelques dernières années, — d'une population de fermiers intelligents, qui sont pour la plupart de race Scandinave. Avec leur vaste étendue de prairies accidentées, très propres à la culture du froment, et dans l'Est tout au moins, suffisamment arrosées, par la pluie. pour que la culture en soit facile sans irrigation^ les deux Dakotas sont évidemment destinés à être parmi les Républiques les plus riches et les plus puissantes de l'Union...
Le Montana a une superficie immense (143.310 milles carrés), mais une grande partie de cette étendue consiste en montagnes dénudées ou en forêts peu épaisses et presque inutiles. Il y a toutefois beaucoup de riches vallées et de terres fertiles, sans parler des mines de grande valeur qu'il renferme, de sorte que la population sera bientôt nombreuse dans certains districts où elle est encore clairsemée. Cependant la population restera longtemps très rare dans d'autres districts, de sorte que l'on peut se demander si le Congrès a é^ sage en accordant tous les droits des Etats à cette vaste région, dans la condition où elle se trouve actuellement.
Situé sur les côtés de 1 Océan pacifique, entre TOrégonet
la Colombie anglaise, l'Etat de Washington avait plus de droits à être admis que le Montana, et il mérite bien de prendre rang parmi les Etals autonomes. La partie qui se trouve à l'ouest de la chaîne des cascades a un climat humide et égal, assez semblable à celui de Touest de l'Angleterre, mais un peu moins variable. On retrouve sur les flancs de ces collines plusieurs genres et mêmes plusieurs espèces de piaules qu'on renconlre fréquemment en Angleterre. Les forêts de cet Etat sont de beaucoup les plus belles des Etals-Unis, et, quoiqu'on les détruise très vite et inutilement, elles resteront encore pendant plus d'un siècle une source de richesse. J'ai parcouru plusieurs lieues de pays boisé dont presque tous les arbres avaient plus de 75 mètres de haut. La partie intérieure, qui se trouve de l'autre côté des montagnes, est beaucoup plus sèche, et les extrêmes de la chaleur et du froid y sont plus considérables ; mais elle renferme des vallées très fertiles. L'Etat de Washington avait, en 1870, 23.955 habitants, et en 1890 il en avait 349.390. Le Wyoming et l'Idaho se trouvent au sud et au sud-ouest du Montana, et ils sont traversés par plusieurs chaînes de hautes montagnes qui appartiennent au massif des Montagnes Rocheuses. Ils n'ont que très peu de terres propres à la culture, et même les pays de pâturage se ressentent de la sécheresse extrême du climat. Il y a cependant de grandes richesses minérales surtout dans l'Idaho ; et dans certains endroits on rencontre de belles forêts, dont les arbres sont toutefois moins grands et moins gros que ceux de la côte de LOcéan Pacifique. La population de ces Etats continuera à s'accroître rapidement, surtout lorsque les terres fertiles du Dakota seront occupées (1). Mais cette population restera sans doute longtemps encore bien moins dense et moins stable que celle du Dakota. C'est pourquoi le Congrès, qui n'avait alors en vue que l'intérêt d'un parti poUtique, ne
(1) En 189D ridaho avait 84.229 habitants ; le Wyoming 60.589.
paraît pas avoir fait un acte de sagesse en admettant ces deux Etats.
La région qui constitue maintenant l'état de l'Utah (1) était un désert avant l'arrivée des Mormons en 18i8 ; c'était même un désert aride, dont les vallons étaient couverts de ces plantes alcalines que les Américains appellent sage brush (brousailles de sauge) (2). Le travail patient des Saints, dirigé, du moins pendant le pontificat deBrigham Young, par une autocratie capable et vigilante, a transformé la plupart des terres qui se trouvent sur les rives des cours d'eau en fermes fertiles où l'on cultive les céréales, les légumes et les fruits. L'eau qui descend des montagnes est détournée et répandue dans les plaines ; les substances alcalines sont rapidement emportées, et l'irrigation suffit pour produire d'excellentes récoltes. A peine ce procédé avait-il donné de bons résultats, que la découverte de riches mines d'argent attira une multitude de Gentils, et maintenant la population non-mormonne de certains districts est considérable. L'Utah avait, en 1890, 207.000 habitants, et il aurait été admis bien plus tôt au rang des Etats, si le Congrès n'avait pas désiré conserver un contrôle législatif complet sur ce territoire, et en taire disparaître la polygamie. Il est probable que ce but sera atteint, car aux élections de 1892 de l'Etat les Gentils furent en majorité ; et quoiqu'une grande partie de cet état soit condamnée à rester stérile et inhabitée, il contient asse^ de terres propres à la culture et à Télevage pour pouvoir nourrir une nombreuse population de colons stables.
(1) Le Congrès a voté en 1894 une loi par application de laquelle rUtah a été admis en 1896.
(2) Les plantes que l'on appelle sage-brush (broussailles de sauge) n'appartiennent pas à l'espèce que nous désignons sous le nom de sauge (salVla), mais à Tordre des « compositœ, » qui se rencontre presque partout en Amérique. On assure qu'un tiers environ de tous les genres déplantes phanérogames des Etats- Unis appartiennent à cet ordre.
L'Oklahoma en Indien c< belles terres ») est le nom d'un nouveau territoire qu'une loi de 1890 a créé avec les régions centrales et non occupées du territoire indien, à Touest del Arkansas et au sud du Kansas. 11 a une supeifjcie relativement petite (39.030 milles carrés) dont une partie est revendiquée par le Texas; et une autre partie appartient encore aux nations indiennes.
C'est un pays de prairies accidentées, dont la partie orientale convient à TagriculLure sans irrigation, et produit le coton et le tabac aussi bien que le froment et le maïs. Le sol est généralement fertile, quoique certaines régions soient sablonneuses. Il renferme de la houille, et probablement aussi du zinc et du plomb. En 4890, bientôt après que ces régions furent ouvertes, la population s'élevait à 61.83i, et elle s'élevait en (août 1892), d'après les évaluations du secrétaire territorial, à 100.000 habitants. Elle se compose d'immigrants récents, venus du Kansas au nord et du Texas au sud, qui ont inondé ce territoire comme une marée, afin de s'emparer des terres au moment où elles étaient ouvertes à la colonisation.
Il paraît qu'en 1891 et 1892 les nègres s'y sont précipités en foule, avec l'espoir qu'ils y seraient assez influents pour tenir tête aux blancs, mieux qu'ils n'ont pu le faire dans les Etats du Sud. Il y avait en 1892, 20 à 30 mille habitants de couleur, et dix mille Indiens, qui sont presque tous propriétaires de terres.
Le Nouveau Mexique, avec une superficie plus grande que celle du Royaume-Uni (population en 1890, 130.000 habitants), est surtout peuplé de Mexicains indoespagnols, qui parlent espagnol, et qui sont évidemment peu préparés à l'autonomie qu'implique l'organisation en Etat (1). L'eau est trop rare et le sol trop accidenté pour que l'agriculture soit en général avantageuse. La même re-
(1) Il y a aussi 28 799 Indiens, dont quelques-uns sont élablis dans le pays et assez civilisés. 8.278 de ces derniers liabilent ce qu'on appelle les ^< pueblos », si intéressants pour l'eLhnolojj'ue.
marque s'applique à l'Arizona (50.000 habitants) dont les belles chaînes de montagnes ont des flancs stériles, et dont les plaines ne sont recouvertes que d une naaigre végétation. Les deux territoires sont riches en minéraux, mais une population minière n'est pas seulement turbulente, elle est encore flottante, elle s'en va d'un endroit à l'autre à mesure que l'on découvre des filons plus riches ou que Ton épuise les anciens filons. Quand ces territoires de mineurs et de fermiers isolés pourront-ils devenir des Etats ? il serait aujourd'hui bien difficile de fixer une date pour cette transformation. Un jour viendra où la populat^ion de la région qui est à l'est des Montagnes Rocheuses s'accroîtra suffisamment pour lancer un flot d'immigrants dans ces régions moins fortunées, et pour soumettre à la culture d'irrigation de vastes terrains qui ne valent pas actuellement la peine d'être cultivés. Personne ne saurait dire quand ce jour arrivera. Jusqu'à ce qu'il arrive, ces territoires auront intérêt à se conten'er de cette autonomie restreinte et spéciale dont ils jouissent et qui leur permet en pratique de se donner les lois qui leur conviennent avec une liberté suffisante.
On se demandera peut-être, en Europe, pourquoi la démocratie américaine n'accorde pas aux habitants des territoires le droit de suffrage aux élections congressionnelles et présidentielles, puisqu'elle admet en théorie que tous les citoyens ont le droit de participer au gouvernement national. Chaque territoire envoie, dira-t-on, un délégué qui ne vote pas^ il est vrai, à la Chambre des représentations et deux délégués aux conventions nationales (qui seront décrites plus loin) ; ce fait ne montre- t-il pas qu'en théorie rien n'explique pourquoi les habitants des territoires ne jouissent pas de tous les droits du citoyen ?
Cela est très vrjfi. S'il était possible, sous la Constitution fédérale, d'accorder aux habitants des territoires les avantages du citoyen fédéral, c'est-à-dire le suffrage fédéral, on les
leur accorderait. Mais l'Union est une union d'Etats. Elle ne reconnaît comme représentants au Congrès, comme électeurs pour la présidence, que ceux qui sont choisis dans les Etats par les électeurs des Etats. Le seul moyen d'accorder le sulTrage fédéral aux citoyens d'un territoire, ce serait de transformer ce territoire en Etat. Mais cette transformation conférerait au territoire un droit d'autonomie que lui donne la Constitution fédérale, et dont il peut ne pas être encore digne. Elle autoriserait de plus une population, qui est peut-être encore peu nombreuse et grossière, à envoyer au Sénat fédéral deux sénateurs qui auraient autant d'importance que les deux sénateurs élus par les 6.000.000 d'habitants de l'Etat de iNew-York. Voilà des conséquences devant lesquelles le Congrès a raison de reculer. Le cas du Nevada offre un exemple frappant des maux à redouter. C'est un Etat dont la population s'élevait en 4892 à 40.00(< habitants, dispersés dans un groupe de mines, dont la plupart sont déjà abandonnées. Cette population est évidemment indignedu privilège d'envoyer deux représentants au Sénat, car, au point de vue politique, elle est devenue une sorte de bourg pourri que contrôlent et achètent les chefs d'une bande de meneurs politiques. Il eût évidemment mieux valu ne pas fairedu Nevada un Etat jusqu'à ce qu'une nombreuse population stable et tranquille en eut occupé le sol, qui est actuellement un désert triste et desséché, où les cours d'eauquidescendentdes pentes de la Sierra- Nevada vont se perdredans les lacs ou dans les marais.
En somme, quoique le gouverneur soit parfois un homme incompétent, on peut dire sans hésitation que le système de gouvernement territorial a bien fonctionné en Amérique au point de vue pratique, bien qu'il soit en désaccord avec la théorie démocratique, et on peut ajouter que les habitants des territoires eux-mêmes n'ont guère à s'en plaindre.