CHAPITRE XIV
Un Anglais s'attend à trouver dans la Chambre des Représentants la reproduction de sa Chambre des Communes. Il a d'autant plus de raisons de le croire qu'il sait que la première est une copie de la seconde, qu'elle lui a emprunté plusieurs de ses règlements et de ses expressions techniques, et qu'elle considère la procédure de la Chambre anglaise comme un magasin de précédents où elle peut amplement puiser (1). Cette notion est fausse. Il existe évidemment des ressemblances. Mais un parlementaire anglais qui étudie le fonctionnement de la' Chambre est plus frappé des différences que des ressemblances. La vie et l'esprit de ces deux corps sont entièrement différents (i).
La salle des séances de la Chambre est dans l'aile méridionale du Capitole, le Sénat et la Cour Suprême occupant l'aile nord. Elle est à peu près trois fois grande comme la Chambre des Communes anglaise, sa surface étant à peu près égale à celle de Westminster-IIall,
(1) Pour le Sénat et la Chambre des Représentants le Manuel (le pratique parlementaire de Jefferson fait loi chaque fois que leurs propres règlements (ou ceux du Congrès) ne tranchent pas les questions.
Ce manuel, dû au Président Jefferson, s'inspire des précédents anglais.
139 pieds en longueur, 93 en largeur et 36 en hauteur. La lumière vient du plafond. Sur chaque côté, de profondes galeries couvrent les couloirs et peuvent contenir jusqu'à 2 500 personnes. Les proportions sont admirablement observées ; ce n'est qu'en constatant combien un homme paraît petit à l'autre extrémité de la salle et combien la voix s'assourdit, que l'on se rend un compte exact des dimensions de l'édifice. Les sièges sont disposés en rangs concentriques tournés du côté du président, dont le magnifique fauteuil de marbre est placé sur une plate-forme également de marbre et faisant légèrement saillie dans la salle; en face du président sont les secrétaires; en dessous, les faisceaux ; en face des secrétaires, les sténographes officiels ; à la droite du président le sergent d'armes. Chaque membre a un fauteuil tournant^ avec en face un large pupitre qui lui sert à écrire et à garder ses papiers. Derrière les sièges sont une balustrade et un espace vide où sont admis les étrangers de marque ; des sofas y sont disposés le long du mur; on y laisse fumer, même les étrangers, nonobstant le règlement.
Quand vous entrez, votre première impression est une impression de bruit et de tumulte, un bruit comparable à celui des vagues courtes et brusques des mers d'Ecosse déferlant sous la rafale contre les rochers de la côte. Les couvercles des pupitres qui se lèvent et s'abaissent, le grincement des plumes, les battements de mains pour appeler les grooms, petits garçons agiles toujours en course dans les couloirs, les piétinements des pieds, le murmure des conversations sur les bancs et dans les galeries, tout cela fait un vacarme que le président avec, les coups secs de son marteau ou les orateurs, malgré leurs efforts pour enfler leur voix, ne peuvent que très difficilement dominer. Et ce n'est pas le bruit seul qui donne cette impression de terreur. Souvent trois ou quatre membres sont debout en même temps, chacun criant pour appeler l'attention du président. D'autres, fatigués de res-
ter assis, se lèvent pour se dégourdir ; pendant ce temps, le visiteur de l'Ouest, long, maigre et flegmatique, est appuyé sur la balustrade, mâchant son cigare et considérant celte scène avec peu de respect. Il est difficile de concevoir des conditions moins favorables pour les orateurs, et on n'est pas surpris d'apprendre que les débats étaient plus animés et se passaient mieux dans la salle, sensiblement plus petite, qui était primitivement consacrée aux travaux de la Chambre.
La salle actuelle est tellement grande que, seul, un organe puissant et bien entraîné peut la remplir ; en outre, la multitude des pupitres et des sièges donne à l'orateur la sensation de s'adresser a un mobilier plutôt qu'à des hommes ; très peu, d'ailleurs, de membres présents écoutent les discours ; ils restent, il est vrai, dans la salle, au lieu de courir à chaque moment dans les couloirs, mais ils sont plus occupés à parler ou à écrire ou bien à lire les journaux qu'à suivre les débats. Il faut bien dire qu'il n'est pas facile de prêter à la discussion une attention soutenue, et qu'une voix perçante est seule susceptible d'avoir raison du murmure continu ; souvent les journaux, en rendant compte d'un discours plus intéressant que d'ordinaire, constatent que : « Le discours de M. un tel ou un tel a attiré les auditeurs de toutes les parties de la Chambre. » C'est qu'il ne leur était pas possible d'entendre l'orateur de l'endroit où ils étaient assis, et qu'ils ont été obligés de quitter leurs places pour s'entasser dans les corridors, près de lui. « Parler à la Chambre », dit un écrivain américain, « c'est comme essayer de s'adresser aux personnes qui sont dans les Hroadway omnibus en se tenant sur le trottoir en faced'AstorlIouse...» Des hommes d'intelligence déliée et suffisamment éloquents se sont plaints, avec désespoir, qu'à la Chambre des Représentants le simple efl'ort physique pour être entendu est au-dessus de leurs forces, et que toute tension intellectuelle devient impossible. Le remède naturel est dans les discours écrits ou
dans le silence qui est devenu une habitude et que l'on craint de plus en plus de rompre.
Il est dur d'être obligé de donner à sa voix son diapason le plus élevé pour parler avec calme et bon sens, ou pour développer longuement un projet de loi. Les organes vocaux d'un orateur réagissent sur sa manière d'être, et sa manière d'être sur la substance même de son discours. Il est dur aussi de tonner contre une majorité sans scrupule ou contre une minorité factieuse, lorsque les membres qui la composent ne sont pas placés en face de vous, mais à côté, et peuvent être trop occupés avec leurs paperasses pour se tourner de votre côté et vous écouter. Les Américains considèrent ce fait comme un avantage, comme empêchant les scènes de désordre. Ils peuvent avoir raison ; mais ce que l'ordre gagne, l'éloquence le perd. On admet généralement que l'existence des pupitres est un encouragement à l'inattention, parce qu'elle permet aux membres de faire leur correspondance ; tout le monde reconnaît qu'il serait préférable de s'en passer, bien que personne ne croie qu'une proposition dans ce sens ait des chances d'aboutir (1). Les vastes galeries augmentent aussi l'espace que la voix doit remplir; cependant le public les aime et protesterait probablement contre le transfert de la chambre dans un local plus petit. L'autorisation de fumer scandalise les Anglais, mais pas plus que la pratique des Anglais de garder le chapeau sur la tête dans les deux Chambres du Parlement ne scandalise les Américains. Les interruptions, les cris de « au vote », les réflexions au milieu d'un discours ne sont pas plus fréquents — les jours où j'ai assisté à des séances, ils le paraissaient même moins — que dans la Chambre des Communes. Les marques d'approbation sont aussi plus rares. Un
(1) La Chambre avait décidé en 1839, à la fin d'un Congrès, renlôvement des pupitres du Hall (c'est le nom qu'on donne à la Chambre) ; mais à la session suivante on en revint à l'ancien arrangement.
battement de mains, des bruits de pupitres qu'on ouvre et qu'on ferme remplacent le « Ecoutez, écoutez » des Anglais. Le signal des applaudissements est quelquefois donné par les galeries, et il est arrivé parfois qu'à la lin d'une session, les membres de la Chambre et le public des galeries ont entonné en même temps un chant populaire.
Il y a peu de bons discours. Je ne veux pas dire seule-r ment que Tart oratoire, celui qui exprime des pensées profondes avec des paroles éloquentes, est rare ; il l'est dans toutes les Assemblées. Mais, dans la Chambre des Représentants, un discours étudié sur n'importe quel sujet important a une tendance à devenir moins une exposition de faits ou d'arguments qu'un morceau de déclamation solennelle et bruyante. Son auteur est souvent assez sage pour envoyer directement aux reporters ce qu'il a écrit, après n'en avoir lu qu'une faible partie à la Chambre. Une fois son discours imprimé in extemo dans le Coufjressional Record (ce qu'il peut obtenir promptemenl), il en fait faire des copies et les distribue à ses électeurs. De cette façon, tout le monde est content et on gagne du temps (1).
On fait bien peu de bonne besogne dans les discussions (par bonne besogne nous entendons une succession de discours relativement courts s'appliquant à une question pratique et la mettant en lumière par le contactdes intelligences). Cela tient, non pas au défaut de talent de la part des membres, mais aux conditions défavorables dans lesquelles fonctionne la Chambre. La majeure part du travail est faite dans les commissions permanentes ; à la Chambre, on perd beaucoup de temps en discussions oiseuses, et membres après
(1) Je me suis laissé dire qu'à l'orij^ine les Représentants n'avaient pas besoin d'autorisation pour avoir leur discours imprimé dans le Record, mais que ce droit fut supprimé parce qu'un membre s'était servi de ce privilège pour faire imprimer et mettre en circulation un poème.
membres^ s'étendent sur des questionstrès vastes qu'il n'est pas possible de trancher aussi vite. Pas mal de discours prononcés dans ces conditions ont une valeur comme exposé de faits ; le débat, dans son ensemble, n'en reste pas moins sans profit et languissant. En revanche^ les discussions de cinq minutes qui ont lieu, lorsque la Chambre impose cette limite, dans la Commission plénière, et qui se réfèrent à des bills émanant d'une Commission permanente, sont souvent pleines de vie et d'esprit, et productives. Les sujets qui provoquent le plus d'intérêt et donnent lieu aux meilleures discussions sont ceux concernant l'établissement des impôts et la répartition des crédits, plus particulièrement ceux relatifs aux travaux publics, améliorations aux rivières et aux ports, constructions de bâtiments fédéraux et autres entreprises de même nature. Ce genre de besogne est certainement, pour la plupart des membres du Congrès, le point le plus intéressant, celui qui met le mieux en évidence les qualités de tacticien, et offre le plus de tentations à une conscience peu solide. Comme théâtre ou école d'éloquence ou de sagesse politique, la Chambre a été inférieure non seulement ^u Sénat, mais à la plupart des Assemblées européennes. Elle ne jouit pas non plus d'une grande considération chez elle. Un compte rendu très succinct de ses débats paraît dans les journaux de Washington, ainsi que dans ceux de Philadelphie et de New-York. Ils ne sont pas très lus, sauf aux époques de grande excitation, n'exercent que peu d'influence sur l'opinion politique et la renseignent mal.
Ce n'est là évidemment qu'une partie des fonctions de la Chambre législative. Une Assemblée peut s'acquitter avec succès de sa besogne et, toutefois, ne compter que peu d'hommes de génie. Mais les lois sur les matières publiques que la Chambre adopte sont insuffisantes en quantité, et généralement médiocres en qualité. Bien plus, la Chambre a une tendance à écarter toutes les questions réellement
importantes et urgentes : elle se livre à des escarmouches tout autour, ne les attaque que rarement de front, et ne prend presque jamais des décisions marquant un pas en avant. A cette observation un Américain répond qu'il n'y a maintenant que bien peu de questions de cette nature de la compétence du Congrès, et que, dans son pays, les Représentants ne doivent pas essayer d'aller plus vite que leurs commettants. Cette dernière remarque est éminemment vraie : elle exprime un sentiment qui a été poussé assez loin pour que le Congrès conçoive de son devoir de suivre Topinion publique et non de chercher à la diriger. Le mal dont on souffre actuellement à un tel degré n'est pas grave. Et cependant, le critique européen ne peut pas échapper à cette impression qu'un jour, peut-être, le Congrès se trouvera aux prises avec un danger public sérieux, et qu'à l'heure présente il est à peine à la hauteur de son devoir qui consiste à donner à la Nation la direction et l'instruction politiques.
Dans toute Assemblée, on doit s'attendre à une abondance de paroles vaines et prétentieuses, à de nombreux discours destinés évidemment à la galerie et à de nombreux bills qui sont l'objet de commentaires sans fin, sans être pour cela examinés sérieusement. Toutefois, la Chambre paraît se laisser aller plus lacilement dans cette voie que toute autre assemblée de même nature. Les galeries sont larges et contiennent 2500 personnes. Les paroles qui sont prononcées, les votes qui sont émis, s'adressent je ne dirai pas aux galeries, puisque les galeries ne les entendent pas, maisàtoutes les fractions de l'opinion américaine comme si elles étaient présentes dans la sali. La Chambre adopte à l'unanimité des résolutions que peut-être aucun membrç n'approuve dans son for intérieur, mais contre lesquelles personne ne se soucie d'élever des objections, parce qu'on ne considère pas la chose comme en valant la peine. Cette jurisprudence l'expose quelquefois à une réprimande, telle que celle qui lui fut faite par Bismarck, lorsqu'elle vota des
condoléances au Parlement germanique, à l'occasion de la mort de Lasker, vote évidemment sans conséquence, mais à un tel point superflu qu'il en était indiscret. Une pratique inconnue aux Européens est, cela va sans dire^ mal comprise par ces derniers et quelquefois provoque de leur part un certain ressentiment. On présente souvent à la Chambre des bills impossibles avec des moyens de réalisation absurdes ; ces propositions étonnent l'étranger et provoqueraient de rinquiétude dans les autres pays ; en Amérique^ bien peu de personnes y font attention et nul ne croit qu'il vaille la peine d'en exposer l'inanité. Les hommes d'Etat d'Amérique ont leurs poches pleines de compliments vides et de phrases pompeuses, et sont si habitués à les éparpiller dans la foule, qu'ils sont surpris de voir prendre au sérieux à l'étranger une résolution simplement complimenteuse, ou un bill électoral destiné seulement à flatter chez eux quelque action politique. 11 n'est pas surprenant que la Chambre se trompe de ce chef; elle n'a aucune responsabilité sur les questions d'affaires étrangères, et bien peu le sentiment de sa propre dignité : elle applique en cette matière les habitudes des réunions électorales.
Lorsqu'un Anglais considère la Chambre au travail et qu'il converse avec ses membres dans les couloirs, il est naturellement amené à faire des comparaisons entre la valeur inteflectuelle de cette Assemblée et celle de la Chambre des Communes. Les amis Américains l'ont averti de l'infériorité marquée de leur Chambre, parce qu'ils sont très portés à rabaisser les membres du Congrès. Les New- Englanders et les New-Yorkais, à l'esprit cultivé, le font par dédain intellectuel et de façon à remplir le rôle qu'ils jouent inconsciemment quand ils parlent à des Européens. Les gens de l'Ouest, plus grossiers, en agissant de même, obéissent à cette pensée qu'il ne faut pas que les Membres du Congrès semblent ou soient en quelque façon que ce soit supérieurs à eux-mêmes, pour ne pas blesser l'égalité républicaine. Aussi, l'étranger qui a pris à la lettre tout
ce qui lui a été dit est surpris de découvrir tant de force de caractère, de linesse d'esprit chez les Représentants, sans pourtant que leur intelligence dépasse l'ordinaire. Leur capacité moyenne pratique n'est pas supérieure à celle de la Chambre des Communes. Il est vrai qu'on ne remarque pas, parmi eux, ces talents réellement hors ligne que l'on trouve parfois à la Chambre anglaise ; il est vrai aussi qu'il y en a, parmi eux, peu qui aient reçu une éducation distinguée, ayant développé leurs goûts et élargi leur esprit. Le manque de tels hommes rabaisse singulièrement la moyenne. Mais ce qui, en revanche, l'élève, c'est l'absence à peu près totale, de deux classes également bien représentées dans le Parlement Britannique, l'homme riche, stupide parvenu, qui a acheté un mandat public, et le jeune hommepeut être tout aussi ignorant, amateur de sports ou fashionable, qui, ne connaissant rien de la politique et ne s'en souciant pas, a tiré parti des domaines de sa famille pour se faire élire dans un comté ou (avant 1885) dans un petit bourg. Peu de membres du Congrès tombent à un niveau intellectuel aussi bas que ces deux sortes de personnes, car tous ont à peu près certainement fait leur chemin pa^ leur énergie et leur savoir-faire, acquérant « tout le temps » l'expérience des hommes et des choses.
En ce qui concerne la largeur d'esprit, la faculté de comprendre comme on le doit les problèmes politiques, les Représentants ne sont guère au-dessus de la classe de la société à laquelle ils appartiennent ; juristes de second ordre ou propriétaires quelquefois, mais moins souvent marchands ou petits manufacturiers, ils n'ont pas la prétention d'être des hommes d'Etat dans le sens qu'on donne en Europe à ce mot; leur profession qui a aiguisé leur intelligence et développé chez eux les qualités d'activité, leur a laissé peu d'occasion, d'acquérir les capacités de l'homme d'Etat. Leur éducation n'est pas non plus des plus rafiinées, parce qu'ils n'ont pas vécu dans un milieu policé ; toutefois, ils ne sont pas grossiers, car on ne peut réussir
en Amérique dans la politique qu'à la condition d'être poli et accueillant. Le langage parlementaire et généralement les manières et la façon d'être ont une tendance à s'améliorer depuis ces quelques dizaines d'années ; les scènes de violence et de confusion,telles que celles dont la Chambre française offre quelquefois le spectacle, et qui étaient communes à Washigton avant la guerre de Sécession, sont maintenant rares.
En résumé, la différence la plus frappante entre la Chambre des Représentants et les Assemblées populaires européennes est la plus grande homogénéité de la première. Le type est marqué et les individus varient peu du type. En Europe, toutes sortes de personnes sont entraînées dans le tourbillon des Assemblées législatives, des nobles et des propriétaires fonciers, des juristes, des médecins, des hommes d'affaires, des artisans, des journalistes, des érudits, des savants. En Amérique, cinq Représentants sur six sont purement et simplement des politiciens, c'est-àdire des membres d'une classe aussi bien définie que n'importe laquelle de celle que nous venons de mentionner parmi les classes d'Europe. Le peuple américain, bien que composé d'immigrants de chaque pays et occupant un continent tout entier, a une tendance à devenir plus uniforme que la plupart des grands peuples de l'Europe, et ce caractère est surtout frappant dans son organisation législative.
Nul n'est plus mal à son aise qu'un membre du Congrès (1) ambitieux, car il a au moins autant de chances de perdre son siège que d'être réélu. On remarqua, en 1 788, que parmi les membres des Chambres législatives d'Etat récemment renouvelées, plus de la moitié étaient de nou-
(1) L'expression « membre du Congrès » est usité dans le langage courant pour désigner un membre de la Chambre des Représentants, bien qu'il dût naturellement comprendre aussi les sénateurs. De même, en Angleterre, « membre du Parlement » signifie membre de la Chambre des Communes, quoiqu'il dût s'appliquer aussi aux Membres de la Ciiambre des Lords.
veaux membres ; cette moyenne s'est presque toujours maintenue dans l'Assemblée fédérale, la proportion des membres anciens réélus étant plutôt inférieure à la moitié. En Angleterre, elle est, au contraire^ bien supérieure. On peut juger par là de l'influence considérable que le changement constant dans la composition de la Chambre américaine peut avoir sur son travail législatif.
J'ai gardé pour la fin celuides caractères de la Chambre, que les Européens considèrent comme le plus étrange.
Elle a deux partis, mais ils n'ont pas de tête. Il n'y a ni Gouvernement, ni opposition; ni chefs, ni « whips ». Aucun titulaire d'emploi fédéral, aucune personne touchant im traitement fédéral ne peut en être membre. L'opposition qui peut exister, et qui existe souvent entre la majorité et le Président et son Cabinet, ne surprend pas outre mesure les Américains parce, qu'ils partent de cette théorie que le pouvoir législatif doit être distinct de l'autorité executive. Du moment que les Ministres ne siègent pas à la Chambre, il n'y a pas de représentant officiel du parti qui tient pour le moment les rênes du Gouvernement exécutif. Il n'y a pas non plus de représentant de ce parti sans caractère officiel. Nul n'est assez influent pour faire adopter les opinions qu'il a développées dans la discussion, nul non plus n'a le devoir d'amener les membres à voter, d'assurer un quorum, de veiller à ce que le peuple soit mis au courant de la direction imprimée au parti.
S'il faut trouver un chef à la majorité, ce chef est le Speaker qui a été choisi par elle comme l'homme le plus capable et ayant le plus d'influence. Toutefois, comme le Speaker ne prend que rarement part au débat (bien qu'il puisse le faire en quittant son fauteuil et en se faisant remplacer), le président du Comité le plus important, celui des Voies et Moyens, jouit d'une sorte de prépondérance, et approche plus que n'importe qui de la position de chef(l)
'1) Le Président de la Commission du Budget dispose, peut-ôlre, d'un pouvoir aussi considérable.
dirigeant de la Chambre. Mais il n'a pas toujours assez d'autorité pour s'assurer le concours, dans le débat, des meilleurs orateurs de son parti, donnant la parole tantôt à l'un, tantôt à l'autre, comme fait le premier ministre en Angleterre, et, par suite, imprimant à la discussion sa direction générale.
La minorité ne choisit pas d'une façon expresse son chef, et il n'y a pas habituellement chez elle d'homme que ses antécédents désignent pour cette dignité, il estévident cependant que son candidat à la Présidence de la Chambre qui a bénéficié de ce qu'on appelle la « nomination complimenteuse » a, en quelque sorte, des droits vagues à ce titre. Cet honneur se résume, d'ailleurs, à peu de chose. Dans le quarante huitième Congrès, le Président du Congrès précédent reçut une nomination complimenteuse de cetle nature de la part des républicains contre M. Carlisle qui venait d'être élu grâce à la majorité démocrate. Mais les Républicains, immédiatement après, refusèrent de voir dans leur candidat un chef de parti, et le laissèrent, sur une motion qu'il fit, en une minorité radicale. Il va sans dire que lorsqu'une question passionnante surgit, un homme d'un talent supérieur ou de connaissances spéciales deviendra souvent le chef de l'un ou dé l'autre parti, et dirigera les débats ; toutefois, il ne commandera pas nécessairement les votes de son parti.
Puisqu'il en est ainsi, comment la 'Chambre fonctionnet-elle? \
S'il s'agissait d'une Chambre analogue à celle de France ou d'Allemagne, divisée en quatre ou cinq fractions d'opinion, n'ayant pas de majorité dans un sens ou dans l'autre, elle ne fonctionnerait pas du tout. Mais, aux Etats-Unis, les partis sont peu nombreux et fortement unis. Habituellement, il y en a deux seulement, à peu près égaux en force, au point que la majorité ne peut pas se permettre de se diviser en groupes comme en France. Aussi, les jours de grandes discussions nationales, où le parti a le devoir de
manifester son opinion, la majorité et la minorité savent, toutes les deux, comment elles doivent voter, et tous leurs membres votent de la même façon.
Si, d'autre part, la Chambre était, comme la Chambre anglaise des Communes, un corps en quelque sorte exécutif et législatif, dont le concours et l'appui journaliers sont nécessaires pour la marche du Gouvernement, elle ne pourrait pas fonctionner sans chefs ou sans « whips ». Cela elle ne l'est pas. Elle ne crée pas, ne contrôle pas, ne détruit pas l'administration qui relève du Président de la République seul, émanation directe lui-même de la volonté du peuple.
« Et", cependant », peut-on répliquer « la Chambre a d'importantes fonctions à remplir. » C'est elle qui fait les lois et vote le Budget, elle qui fixe les tarifs commerciaux, vote les crédits pour les services civils et militaires, prend les mesures pour remédier aux défauts que l'expérience a pu faire découvrir dans le fonctionnement du Gouvernement et des systèmes de Jurisprudence. Gomment peut-elle y arriver sans chefs et sans organisation ?
Pour le critique européen, ce but, elle ne l'atteint pas. Elle vole les crédits nécessaires, mais sans mesure, donnant quelquefois trop, d'autres fois pas assez d'argent, et sans se soucier de faire une répartition équitable des sommes votées. Depuis plusieurs années, elle tâtonne sur le problème des tarifs aussi bien que sur celui du cours de la monnaie. Elle ne produit que peu de lois utiles et laisse de côté plusieurs questions de la plus haute importance pratique. Un Anglais est tenté d'attribuer ces échecs au défaut de chefs, à l'absence d'une personne responsable : ce serait là, d'après lui, les causes de la mauvaise conduite des affaires, de l'insuccès des bills, de l'imprudente répartition des fonds publics. « En Angleterre, dit-il, le ministère du jour supporte le blâme des fautes de la Chambre des Communes. Ayant une majorité, il devrait être capable de faire ce qu'il désire. S'il prétend que ses
propositions ont été contrecarrées, et qu'il ne lui est pas possible, par suite de la procédure défectueuse de la Chambre, de réaliser ses projets, il est facile de le mater et de le réduire au silence en lui faisant remarquer que, dans ce cas, il n'a qu'à faire modifier la procédure. A quoi servirait donc sa majorité, si ce n'est à lui assurer l'appui du Parlement? En Amérique, il n'est personne contre qui de pareilles charges puissent être portées. Des sottises trop évidentes, des caprices de la part de la majorité la discréditeront probablement aux yeux du public et compromettront peut-être le succès de ses candidats aux prochaines élections présidentielles ou congressionnelles ; il n'en reste pas moins vrai qu'une responsabilité, pour être bien établie, devrait porter sur un petit nombre de chefs en vue. N'estce pas l'absence de ces hommes, de ces hommes qui attirent les regards du pays et savent se faire obéir par les membres plus ordinaires^ qui est la cause de quelques-uns de ces défauts reprochés au Congrès, de ses hésitations, de ses inconséquences, de ses prompts changements, de ses abandons sans noblesse aux mains des cliques les plus méprisables, de son manque absolu de dignité, de sa frayeur des questions embarrassantes, enfin de sa tendance à l'intrigue ?»
Deux hommes d'Etat américains auxquels ces critiques furent soumises y firent la réponse suivante : « Ce n'est pas à l'absence de chefs qu'il faut attribuer la négligence du Congrès à trancher les questions auxquelles il est fait allusion, mais aux divergences d'opinions dans le pays, divergences qui sont fidèlement reilétées dans le Congrès. La majorité n'a pas été assez forte pour faire son chemin ; et cela est arrivé, non seulement parce qu'avec la méthode de travail employée l'opposition est facile, mais aussi parce que le pays n'a pas fait connaître sa volonté sur telles ou telles questions, ou donné à ses Représentants des indications précises à ce sujet. Il n'appartient pas au Congrès d'aller plus vite que le peuple. Lorsque le pays saura ce
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qu'il veut et l'aura fait connaître, le Congrès ne manquera pas d'agir. » Cette réponse lire une signification particulière de la différence fondamentale de la conception que les Américains ont de la position et des devoirs respectifs d'un corps représentatif et de la nation et de celle qui a prévalu en Europe sur le même sujet. En Europe, nous considérons le Corps législatif comme devant être composé de personnes appartenant à la classe dirigeante. En Amérique, cette classe n'existe pas. En Europe, nous croyons que le Corps législatif devrait être constitué par les hommes les meilleurs de la nation ; les Américains, au contraire, estiment qu'elle devrait être la représentation de la moyenne de la nation. Tandis que,pour nous autres Européens, le Corps législatif devrait guider la nation, pour les Américains il devrait la suivre.
Sans organisation d'aucune sorte, une assemblée de 350 membres serait une foule ; aussi a-t-il été nécessaire d'instituer un système de commissions qui tient lieu de l'organisation des partis, telle qu'elle existe en Europe. Ce système sera expliqué dans le chapitre suivant : contentons-nous pour le moment d'observer que lorsqu'une question, qui a été (comme le sont tous les bills) renvoyée devant une Commission, revient devant la Chambre pour être examinée, le Président de cette Commission est considéré comme un guide pro hac vice, et les membres qui ne connaissent rien de l'affaire trouvent des indications suffisantes dans ses discours et dans ses avis. S'ils ne sont pas de la même opinion, soit parce qu'ils ne la trouvent pas bonne, soit parce qu'ils appartiennent au parti adverse, ils cherchent leur direction auprès de l'auteur dubill, s'il est de leur parti, ou de quelque autre membre du parti, ou même de quelque ami en qui ils ont toute confiance. Lorsqu'un débat s'élève à l'improviste sur une question importante, les membres sont souvent embarrassés pour voler. Au moment de passer au vote, ils font demander par l'un d'eux le scrutin nominal, et pendant qu'il est
procédé à cette opération, ils vont de l'un à l'autre, questionnant sur ce qu'ils doivent faire, et attendent le second appel si leur opinion n'est pas faite au premier. Quand la question débattue présente pour l'un ou l'autre parti une importance exceptionnelle, la majorité demande un ajournement, par exemple pour deux heures. La Chambre se proroge ; chaque parti « entre en caucus » (le Président annonce quelquefois cette décision), et les débats ont lieu en secret. Puis elle se réunit de nouveau et chaque parti vote conformément à la décision prise dans le caucus. En dépit de ces expédients, les votes de surprise et de coups de griffe ne sont pas rares.
J'ai parlé du bruit de la Chambre des Représentants, de son agitation, de sa confusion — qui contrastent avec la gravité posée du Sénat — , de l'absence de dignité dans son attitude générale, ainsi que dans la tenue et dans l'aspect de ses membres. Et cependant, malgré tout cela, il se dégage de cette Assemblée une certaine impression qui n'est pas indigne du pays qu'elle représente.
Cette immense salle toute grise, pleine d'un vacarme perpétuel, cette multitude de figures vives et ardentes^ ce bruissement incessant de pieds, ce public irrévérencieux qui se tient dans les galeries, mais cherche à se frayer un passage en bas, tout cela parle à l'imagination du spectateur comme d'une puissante démocratie, destinée, dans un siècle, à venir à former une moitié du monde civilisé, et dont les intérêts se débattent dans cette enceinte. Si les hommes qu'on y voit ne sortent pas de l'ordinaire, grands et gros de conséquences sont les problèmes et les intérêts en jeu. Ici, comme souvent en Amérique, l'on pense plus à l'avenir qu'au présent. Quelles ne seront pas les terribles luttes dont cette salle pourra être le théâtre dans quelques années à venir, quand les Parlements d'Europe se seront effondrés dans l'insignifiance ?