‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 10 sur 58 · IV. — Observations sur le moiivemenl · texte numérisé non relu

IV. — Observations sur le moiivemenl

Je laisserais volontiers le lecteur tirer de tout ceci une conclusion morale^ si je ne craignais qu'il ne tombât dans Terreur que j'ai partagée moi-même jusqu'au jour où mes amis californiens m'ont désabusé, c'est-à-dire qu'il ne crût ce mouvement plus sérieux qu'il n'était en réalité.

ïl se produisit et grandit avec une facilité et une rapidité surprenantes. Les conditions étaient sans doute exceptionnellement favorables. Aucune autre population américaine ne fournit à la démagogie un champ aussi bien préparé. Mais le démagogue lui-même n'était pas redoutable. 11 ne créa pas le mouvement, il ne fit que se mettre à sa tête. Les Européens peuvent prétendre qu'un homme plus puissant, un homme instruit et doué d'un vigoureuse ténacité, aurait réussi à fonder un pouvoir permanent dont il se serait servi pour produire des effets plus funestes. Mais les Californiens disent qu'on n'aurait pas supporté qu'un homme puissant eût fait ce que Kearney a pu faire impunément. Kearney réussit — c'est au moins ce que l'on dit — parce que les classes sérieuses le méprisaient et qu'elles sentaient que ce qu'il y avait de mieux, c'était encore de le laisser s'épuiser en paroles et révéler ainsi son propre vide.

Le mouvement tomba aussi vite qu"il s'était produit. Cela fut dû en partie, comme nous venons de le dire, à l'incompétence de son chef qui n'avait en réalité rien à proposer et qui ne savait comment se servir de la force qu'il paraissait avoir. Quelque chose cependant doit être mis au compte du système de parti en usage en Aiuérique. Les partis actuellement existants sont si forts et couvrent une aire si vaste, qu'il est très difficile d'en créer un nouveau. Ces partis reposant sur une organisation locale complexe, et, protégés comme ils le sont, par une organisation centrale en

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vue de la politique fédérale, i)cu\ciU survivre à une éclipse temporaire dans un Ktat particulier, tandis qu'un nouveau parti ne peut compter sur une existence assurée tant qu'il n'aura pas fondé une nouvelle organisation centrale et une nouvelle organisation locale. Gela peut avoir un mauvais olTet qui est de maintenir les vieux partis en vie lorsqu'ils méritent de mourir ; mais cela peut, en échange, avoir les meilleurs elYets quand il s'agit d'arrêter le développement, ou d'abréger la vie de factions locales malfaisantes. De plus, le fond de bon sens, que l'on retrouve chez presque tout Américain natif, provoque bientôt une réaction contre les mesures extrêmes. Lorsque les électeurs américains, et en particulier ceux qui possédaient quelque chose, eurent donné satisfaction à leurs opinions en votant une nouvelle Constitution, ils sentirent qu'ils étaient allés assez loin dans la voie des changements, et aux élections de la législature ils votèrent pour des hommes modérés. Lorsque l'appui de la classe américaine vint à manquer au parti du Sand Lot, celui-ci cessa d'être dangereux; et quoique les menaces de violence fussent fréquentes et quelquefois altérées de sang, il n'y eut que des séditions ou des désordres peu graves.

Chaque orateur de carrefour de l'Ouest dit toujours beaucoup plus qu'il ne pense et il est bientôt méconlpnté par ses auditeurs. La populace de San-Francisco a, à plusieurs reprises, menacé le quartier chinois et les docks de la Compagnie des paquebots à vapeur du Pacifique [Pacific Mil il Steamsliip Company) qui, jusqu'à ce que la récente législation du Congrès l'en empêcha, apporta des Chinois en Californie. Il arriva une fois que les Chinois se mirent en état de défense dans leur quartier, et un comité de sûreté publique fut formé dans le but de protéger les banques et de maintenir l'ordre dans les rues. Mais bien des personnes doutent que l'ordre ait été sérieusement menacé. La police et la milice paraissent s'être comportées d'une manière parfaite dans toutes ces occasions. En outre, à San-

Francisco, toute émeute quelque peu sérieuse serait immédiatement et sévèrement réprimée par les classes honorables qui agiraient aux lieu et place de l'autorité municipale pour peu que celle-ci manifestât quelque hésitation, et si elle venait à se liguer secrètement avec les auteurs de la sédition. Les meetings des divers partis politiques, euxmêmes, furent rarement troublés ou « réduits au silence, » {hull-dozed) par leurs adversaires. Lorsque, à deux ou trois reprises, il arriva que les kearneyistes essayèrent d'exercer des vexations sur les meetings des Démocrates, ils furent repoussés si promptement, qu'ils renoncèrent à leurs attaques.

Dans ce mouvement, il ne se mêlait que très peu de communisme ou de socialisme conscient et prémédité, Kearney disait aux ouvriers que les riches s'étaient enrichis ta leurs dépens, et il parlait de pendre les voleurs ou de brûleries maisons des capitalistes. Mais, ni lui ni aucun autre démagogue n'attaqua l'institution juridique de la propriété. Les farmers, dont les votes donnèrent naissance à la nouvelle Constitution, étaient propriétaires de leurs exploitations {farms) et ils auraient repoussé toutes les suggestions en vue d'un socialisme agraire. Et, en fait, quoique la nouvelle Constitution contienne quelques dépositions hostiles au capital, elle n'est rien moins qu'agraire ou communiste, car elle protège les droits acquis, spécialement en matière de terres, plus complètement qu'on n'eût fait auparavant... elle n'est rien moins qu'une Constitution ouvrière ; elle établit une capitation (poll-tax) qui ne souffre pas d'exception ; elle prive de ses droits politiques une portion considérable de la population laborieuse flottante ; elle empêche de commencer des travaux publics dans certaines circonstances critiques, et, de diverses façons que les ouvriers peuvent voir aisément, même avec les simples lumières qu'ils ont actuellement, elle sacrifie les intérêts des classes laborieuses, autant que les intérêts des capitalistes, à ce que les propriétaires fonciers considèrent comme leurs in-

lérèls. (Il » Un communiste parisien isolé qui (ut élu à la Convention « n'exerra aucune inlluencc et fut exclu du parti pour avoir refusé de prêter son appui à la nouvelle Constitution ». Il \ avait des gens riches et des légistes liés aux grandes corporations parmi les candidats elles défenseurs du parti ôuSand Loi. D'autres de la même classe, qui essayaient secrètement de s'en servir, obéissaient probablement à des considérations égoïstes, mais ils auraient hésité à augmenter ses forces s'il s'était agi de diriger une attaque contre la propriété en général. Le fait est que lé communisme théorique n'a aucune prise sur les Américains nalils, en même temps que, d'un autre côté, son application pratique est mal vue des farmers propriétaires de leurs terres et des ouvriers propriétaires de leurs maisons. La croyance qui a prévalu dans les Etats de l'Est, et d'après laquelle ce mouvement aurait eu un caractère communiste, était donc le résultat d'une méprise.

Un plus grand mal eût été lait si la Constitution fédérale n'eût pas existé. Elle imposa un certain frein à la Convention, qui sentit fort bien ce qu'il y aurait d'absurde d'essayer de légiférer en dépit d'un acte prépondérant. Elle a annulé quelques-unes des clauses de la Constitution de 1879 et quelques-uns des statutes votés par la législature en vertu de ces mêmes clauses, et elle a ainsi découragé toute tentative d'en voter d'autres à l'avenir.

En somme, il n'a pas été fait un mal considérable, au moins si on le compare à celui que l'on redoutait dans l'Etat lui-même, et à celui que dans l'Etat on croyait déjà fait. Les Californiens honnêtes n'étaient plus alarmés deux ans après, mais il> semblaient moitié honteux et moitié amusés lorsqu'ils se rappelaient les scènes que j'ai décrites. Ils éprouvaient un peu ce qu'éprouve un homme qui s'éveille après une nuit de mauvais rêves. 11 craint tout d'abord que sa langue desséchée et sa tête endolorie ne

(1; M. Henry Georgl, dans le Pupular Science MontliUj, août 1880.

soient des symptômes de fièvre. Mais lorsqu'il a déjeuné et qu'il s'est remis à l'ouvrage, ces sensations et ces appréhensions disparaissent entièrement. Après tout, disent les légistes elles banquiers de San-Francisco, nous continuons d'être ce que nous étions auparavant ; la propriété continuera, dans ce pays, de veiller sur elle-même; il n y a rien de gâté en ce qui concerne nos propres afîaires.

Les choses ne vont pas mieux non plus. Il est naturel de supposer qu'un choc, si court soit-il, doit quelque peu changer une communauté et affecter sa prospérité future. Que cet ébranlement ait affecté la Californie de cette façon, c'est ce qui n'apparaît pas encore. Quoique la nouvelle Constitution n'ait pas altéré les conditions économiques des ouvriers et des farmers, on aurait pu croire que la crise, qui effraya soudainement cette société active et somptueuse (à San-Francisco), pousserait les citoyens à s'intéresser davantage à la politique, leur ferait comprendre la nécessité de nommer des hommes honnêtes pour remplir les emplois et pour siéger à la législature et même la nécessité d'épurer complètement la vie publique. Mais il semble que rien de tout cela ne se produit. Au milieu des exigences et du tourbillon de la vie californienne, les impressions s'effacent rapidement. Les bons citoyens sont disposés à se tenir à l'écart, et, parmi les plus riches, il en est un grand nombre qui n'attendent que le moment d'avoir mis le comble à leur fortune pour s'en aller la dépenser dans l'Est. San-Francisco, en particulier, continue à être gouverné d'une façon déplorable, et il passe de la tyrannie d'un Ring à celle d'un autre, sans qu'il y ait d'autre changement que celui des hommes qui le rongent. Il se peut qu'on puisse s'attendre pour l'Etat de l'or [Golden State) à un autre ébranlement plus violent que le dernier, sans pourtant sortir des limites légales, car il ne semble pas qu'il y ait là, en dépit des insurrections comme celle qui signala la grande grève de chemins de fer en iSO-i, quelque danger de voir triompher la loi de la populace et

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l'anarchie. Les lorces dont peut disposer le parti de l'ordre sont toujours les plus lorles ; et les Californiens, en dépit de leur turbulence, ne sont nullennent portés à faire des expériences de communisme. Il se peut, d'un autre côté, que, lorsque la société aura retrouvé son calme après l'instabilité des anciens jours, lorsque la masse du peuple aura vu plus clairement quels sont ses véritables intérêts, lorsque ces iniluences morales, qui sont si puissantes en Amérique, auront étendu le cbamp rie leur action, les maux présents disparaissent peu à peu. Le président du comité de Vigilance de 1856 me disait que tout ce qu'il avait vu arriver à San Francisco depuis le jour où cette ville n'était qu'une toute petite colonie espagnole, lui faisait espérer avec confiance que tout finirait par s'arranger. 11 a probablement raison. L'expérience américaine est là pour prouver que le dernier mot appartient généralement aux optimistes.

Pour servir d'épilogue à ce chapitre et aux deux qui précédent.

Les exemples de perversion du gouvernement populaire donnés dans ces trois chapitres portent leur moralité en eux-mêmes, de sorte qu'il suffira d'en donner ici quelques commentaires très brefs.

Aucun des deux grands partis politiques n'a, par rapport à ces événements, laissé un souvenir plus recommandable que son rival. Si le Tanimani/ Ring a jeté peu d'éclat sur les Démocrates de New-York, le Gas Riny de Philadelphie n'a guère plus honoré les Républicains de Pennsylvanie.

A New- York comme à Philadelphie, il n'y avait rien de véritablement politique dans le caractère et dans la con-

duite des Rings. Le Tammany a été pendant trente ans une association d'hommes qui n'avaient à servir que leurs intérêts personnels ; et Tweed, en particulier, n'était qu'un vulgaire voleur. De même le Gas Bing lutta et s'enrichit, et ses successeurs ont lutté comme lui et se sont enrichis, uniquement pour assurer une grande influence et de gros bénéfices à leurs membres respectifs. Jl est vrai qu'à Ne^v-York comme à Philadelphie, aucun des Rings ne pouvait s'emparer du pouvoir sans la connivence des chefs des partis nationaux, lesquels avaient besoin des voles que les Rings gouvernaient; il est vrai également que ces voles ne seraient jamais devenus si nombreux si un grand nombre de citoyens n'avaient considéré les Rings comme des organisations « régulières » et comme ayant hérité des traditions du parti local. Mais aucun des Rings n'eut jamais des principes distincts ou des propo.^itions bien établies ; aucun d'eux n'en appela jamais au peuple au sujet d'une doctrine ou d'un plan dans l'intérêt des masses. Le lucre, avec les emplois comme moyens de lucre, était le seul but qu'il se proposait, le parti pour l'amour du parti n'était pour eux qu'un mot d'ordre.

Quels sont alors les traits caractéristiques de ces deux cas et quelles sont les leçons que l'on peut en tirer? Les voici : le pouvoir d'une organisation sur une multitude ; la facilité avec laquelle le mécanisme administratif du gouvernement peut être changé en un instrument de lucre privé; la disposition de la part de la grande masse des citoyens respectables à se soumettre à un mauvais gouvernement plutôt que de se donner la peine de le renverser. Ce ne sont pas là des phénomènes entièrement nouveaux, mais il est rare qu'ils apparaissent aussi nettement qu'ils ont apparu aux Etats-Unis ; et aucun d'eux n'inspirait de crainte à l'époque où Tocqueville écrivait.

Bien différent, et bien moins déshonorant pour ceux qu'il concerne, est le cas de la Californie. Le mouvement qui donna naissance à la nouvelle Constitution était un

ion LE KKARNEYISME EN CALIFORNIE

moiivcmenl polilique parfaitement légitime. Il était brutal dans ses tendances, et ses méthodes étaient souillées par la démagogie ; mais il fut provoqué par des maux réels ; et il rechercha, quoique aveuglé par l'ignorance, ce qui était utile au bien public. Kcarney n'avait pas à servir de sordides intérêts personnels et il n'y gagna rien qu'une grande notoriété. Son agitation était absolument de môme nature que celle qui avait fait son apparition dans les Etats de l'Ouest sous la forme du Graur/érisme, de l'Alliance des Fanners et du Populisme : elle constituait un effort en vue d'appliquer des remèdes politiques à des maux, réels ou supposés, qui sont plutôt des maux économiques que des maux politiques et que la législation ne peut supprimer qu'en partie. On doit s'attendre à ce que des mouvements analogues fassent de temps à autre leur apparition ; tout ce que l'on doit souhaiter, c'est de pouvoir les maintenir dans les limites constitutionnelles et de les empêcher de nuire au crédit et à la prospérité des Etats qu'ils affectent. Rien de plus naturel que ceux qui souffrent de la dureté des temps et qui voient croître démesurément la fortune de quelques-uns quand la grande majorité reste pauvre, en viennent à confondre les maux qui résultent de la mauvaise administration de l'Etat ou de la cité et du pouvoir injuste que les lois ont permis aux corporations d'acquérir, avec les autres maux inhérents à la nature humaine et aux conditions du monde dans lequel nous vivons, et croient en s'emparant du pouvoir de l'Etat, supprimer violemment toutes ces souffrances à la fois. Dans un pays aussi peu retenu par les anciennes traditions ou par le respect à l'égard des classes supérieures que le sont les Etats de TOuest en Amérique, dans un pays où l'aptitude politique a si considérablement devancé la sagesse économique, on est moins surpris de voir ces tempêtes obscurcir parfois le ciel, que de voir qu'elles déracinent si peu de choses sur leur passage.

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