‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 11 sur 58 · CHAPITRE XCI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCI

Il est trois points sur lesquels les territoires qui constituent les Etats-Unis nous présentent des phénomènes nouveaux dans les annales du monde. Ils sont habités par un peuple dont le sang s'est trouvé mélangé, dans une proportion sans précédent, par l'immigration simultanée des nombreuses races européennes. Nous y trouvons, outre la race blanche prédominante, sept millions d'individus appartenant à une race noire dont le développement intellectuel est en retard de plusieurs milliers d'années, mais qui jouit de droits civils et politiques égaux à ceux de la race blanche. Et, troisièmement, l'ensemble de ces territoires nous fournit un exemple unique d'une vaste superficie, comprenant des régions très dissemblables dans leur configuration géographique, occupées par une population parlant à peu près la même langue et vivant sous les mêmes institutions. Nous avons déjà plus d'une fois fait allusion au premier de ces phénomènes, tandis que nous parlerons du second dans un des chapitres suivants. Le troisième phénomène nous suggère des remarques et des questions qu'il nous est impossible de passer sous silence. Nul ne peut voyager à travers les Etats-Unis sans se demander si cet immense territoire restera ainsi toujours uni ou s'il est appelé à se morceler en un certain nombre de communautés indépendantes; si, même en supposant

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qu'il reste uni, divers types de vie et de caractère n'y prendront pas naissance ; si, et jusqu'à quel point, ces différents types seront alTectés par les conditions climatériciues et industrielles^ capables de les éloigner de plus en plus de leurs prototypes d'Europe. Ces questions, aussi bien ((ue d'autres relatives à la future distribution locale de la richesse et de la population, ouvrent à la recherche et à la spéculation un champ trop vaste pour qu'il nous soit possible de l'explorer ici. Cependant, nous pouvons très bien consacrer quelques pages à un examen rapide des conditions géographiques des Etats-Unis et de l'influence que ces conditions ont exercée et peuvent, autant qu'il est possible de le prévoir, continuer à exercer sur le progrès de la Nation et sur son développement économique et politique. Commençant d'abord par quelques observations relatives à l'orographie du pays et, ensuite, à sa météorologie, nous pouvons considérer jusqu'à quel point les chaînes de montagnes et le climat ont affecté jusqu'ici le mouvement de la colonisation et le i)rincipal courant de l'histoire politique. Nous pourrons ensuite mentionner les principales sources naturelles de la richesse et indiquer leur effet possible sur le développement de la population dans certaines régions, aussi bien que sur le maintien de l'unité de la République.

Tout d'abord, il convient de ne pas omettre une remarque préliminaire. Le rapport des conditions géographiques à l'accroissement national est soumis à des changements, et, avec la marche ascendante de l'humanité, les façons dont la nature édifie les destinées de Thomme, sont choses , essentiellement variables. A chaque période de son existence, l'homme dépend, pour plusieurs motifs, de son milieu physique ; mais le caractère de cette dépendance change à mesure que l'homme fait des progrès dans la civilisation. Tout d'abord, il est impuissant et, par conséquent, passif. Il doit se contenter de la nourriture, du vêtement et de l'abri que lui fournit la nature. Elle est forte et il est faible:

aussi lui dicte-t-elle entièrement son mode de vie. Bientôt^ toujours lentement, quoique plus rapidement dans ces pays où la nature n'est ni prodigue ni trop avare, il commence à savoir lui commander, tirant d'elle des provisions de matériaux qu'il sait transformer par son talent de façon à échapper de plus en plus à sa dépendance. Il délie les rigueurs du climat; il franchit les obstacles que les montagnes, les rivières et les forêts opposent à ses communications ; il découvre les secrets des forces physiques et il se fait servir par elles dans son œuvre de production. Mais cette multiplication même des moyens dont il dispose pour mettre à profit ce que la nature lui fournit, fait naître entre lui et elle des relations de plus en plus étroites et de plus en plus complexes. La variété de ses ressources, différentes selon les régions, indique le genre d'industrie qui s'adapte à chaque localité ; et la concurrence des nations, devenant de plus en plus pressante, oblige chacun à lutter sans trêve, en faisant de son mieux, pour produire facilement ou pour transporter ses produits. C'est ainsi que certaines conditions physiques, soit du sol, soit du climat, ?oit de viabilité, soit de non- viabilité, ou peut-être de telle force naturelle comme la puissance hydraulique, qui sont des conditions d'une suprême importance aux époques primitives de l'humanité, ont maintenant une importance relative moindre ; tandis que d'autres, dont on tenait autrefois peu de compte^ reçoivent aujourd'hui toute leur valeur de notre progrès rapide dans la connaissance des secrets de la nature et dans la domination que nous exerçons sur ses forces. C'est Là ce qui fait de l'examen du milieu physique et de son influence sur la marche des nations, une matière si embrouillée ; car tandis que le milieu reste le même dans son ensemble, l'importance de ses différentes parties varie d'un siècle à l'autre (I). Une certaine rudesse

(1) Les rivières navigables, par exemple, étaient à une certaine époque les principales voies de commerce, de sorte que des villes furent fondées et prospérèrent à raison des avantages

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de climat, par exemple, qui relarda les progrès de l'homme sauvaiie, a, au contraire, été reconnue favorable à l'homme à demi-civilisé, en stimulant son activité et en entretenant chez la race une éneri^ie plus grande que celle que l'on trouve chez les habitants des contrées plus chaudes où la civilisation apparut tout d'abord. Et ainsi, si nous voulons voir jusqu'à quel point la destinée de l'homme du Continent occidental a été alïectée par les circonstances de ce Continent, il est nécessaire que nous considérions non seulement ce que l'homme a trouvé là à son arrivée, mais encore les ressources qui ont été découvertes plus tard. Ce dernier chef de l'examen ne saurait être épuisé, parce qu'il est impossible de conjecturer actuellement quelles sont les forces latentes ou les capacités qui peuvent être révélées dans la marche en avant de la science, et on ignore aussi jusqu'à quel point une semblable révélation peut alfecter la valeur des ressources aujourd'hui connues ou pouvant être découvertes dans la suite.

Il y a, cependant, dans ce vaste et complexe sujets quelques points plus saillants que les autres, que je veux toucher en esquissant les grandes lignes de la géographie de l'Amérique du Nord et en notant quelques-uns des effets qu'on peut leur attribuer sur le développement de la Nation.

Le territoire des Etats-Unis s'étend sur une longueur de 3.000 milles de l'est à l'ouest, de la Haie de Fundy à l'embouchure de la Columbia River, et sur une longueur de l.^OO milles du nord au sud, du Lac des Bois jusqu'au Golfe du Mexique à Galveston. Comparée à l'Europe, cette

que leur donnaient ces rivières. L'extension des chemins de fer diminua leur importance, et bien des ^'randes villes doivent maintenant leur développement à ce qu'elles se trouvent être un centre où les grandes lignes se rencontrent. Si on découvrait un moyen d'obtenir à bas prix et de transmettre une force électrique tirée de l'eau courante, les rivières retrouveraient -leur ancienne importance commerciale.

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superficie de 3.0i25.000 milles carrés (1), non compris l'Alaska) (près de ÏJ. 000. 000 de kilomètres carrés), non seulement dépasse celle de l'Europe, mais encore elle offre une configuration plus simple. Au lieu des nombreuses péninsules et des îles de l'Europe avec ses hautes chaînes de montagnes séparant ses divers peuples, nous ne trouvons aucune île à l'exception de Long-Island) sur les deux côtes des Etats-Unis ; nous n'y trouvons qu'une grande péninsule (celle de la Floride) et seulement deux groupes de montagnes. Non seulement les lacs et les rivières, mais aussi les plaines et les chaînes de montagnes y ont des dimensions énormes. La côte présente des rivages en pente douce. Aucune anse, comme celles que l'on trouve sur les côtes de la Méditerranée ou de la Baltique, n'entre dans les terres et ne sépare une circonscription d'une autre formant ainsi des limites naturelles à l'abri desquelles peuvent se développer des nations distinctes.

Cette vaste superticie peut être divisée en quatre régions : deux régions de plaine — et approximativement parlant — deux régions de montagne. En partant de l'Atlantique nous trouvons une bande de terrain presque horizontale près de la côte et qui s'élève ensuite graduellement du côté de l'Ouest pour former une contrée pleine d'ondulations. Sa largeur varie entre 30 et -10 milles au Nord et 250 milles au Sud ; les géographes ont appelé cette contrée la Plaine et le Versant de l'Atlantique. Derrière cette bande de terrain se trouve une chaîne, ou plutôt une masse de chaînes de montagnes en général parallèles. Ce sont les monts Alleghany, appelés aussi monts Apalaches, couvrant une

(1) La superficie de la Chine, la contrée que l'on peut le mieux comparer aux Etats-Unis, puisque l'Inde et l'Empire russe sont habités par diverses race?, parlant des langues entièrement différentes, est évaluée à 1.336.000 railles carrés (environ 10.000.000 de kilomètres carrés) ; et la population, que l'on évalue comme étant de 2800.00.000 à 350.000.000 d'habitants, peut très bien, vers l'an 2.000, être égalée par celle des Etats-Unis.

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lariieiir (1(3 100 à 200 milles et d'une altitude moyenne de 2.000 à i.OOO i)ieds ,700 à l.iOO mètres), ({uehiues rares sommets atteignent même 0.000 pieds. Au delà de ces monts, en s'avancant encore du côté de l'Ouest, on rencontre le vaste bassin du Mississipi et de ses tributaires, un bassin d'une largeur de 1.100 milles sur une longueur de 1.200. Sa partie centrale est une plaine presque d'un bout à l'autre, ayant une largeur de plusieurs centaines de milles de chaque côté de la rivière ; mais, du côté de l'Ouest, cette plaine s'élève lentement en quelques courtes ondulations pour former une sorte de plateau qui, au pied des Montagnes Rocheuses, atteint une altitude de 5.000 pieds au-dessus du niveau delamer. La quatrième région est formée du vaste territoire qui s'étend entre le bassin du Mississipi et l'Océan Pacifique.

Cette région renferme trois chaînes de montagnes qui ne sont pas entièrement séparées les unes des autres ; les Montagnes Rocheuses, la Sierra-Nevada (qui se continue du côté du Nord par la chaîne des Cascades), et la chaîne beaucoup plus étroite et beaucoup plus basse qui longe la côte de l'Océan, et que l'on appelle la Chaîne de la Côte.

Cette région est généralement montagneuse, quoiqu'on y rencontre quelques vastes plateaux et quelques larges vallées. Son altitude, £ur une grande étendue, est de 4.000 à 8. 000 pieds, avec quelques sommets s'élevant jusqu'à 14.000 pieds, sans qu'aucun atteigne 15.000. Une partie considérable de cette contrée, y compris le désert de Nevada, ne verse pas ses eaux dans l'Océan, mais ses petits cours d'eau sont reçus par des lacs ou absorbés par le sol.

Avant de rechercher l'influence que ces divisions ont eue et continuent d'avoir sur l'histoire de l'Amérique, il est bon de faire remarquer combien elles ont affecté le climat de l'Amérique, climat qui est lui-même un facteur historique de première importance. Deux points méritent une attention particulière. L'un est la grande étendue de la région

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tempérée aux Etats-Unis. Comme l'Amérique du Nord n'est sillonnée par aucune chaîne de montagnes allant de l'Est à l'Ouest et correspondant aux Alpes et aux Pyrénées en Europe, au Caucase, k l'Hymalaya et aux monts Altaï en Asie, il s'ensuit que les vents du Nord soufflent sans rencontrer d'obstacle sur la vaste plaine du Mississipi, et donnent à ses parties centrales et méridionales, jusqu'au Golfe du Mexique, des hivers plus froids que la latitude ne semblerait l'indiquer, ou plus froids en Europe sous la même latitude. L'influence du voisinage des mers ne doit pas non plus passer inaperçue. L'Europe a, au sud de l'étroite Méditerranée, un vaste réservoir de chaleur dans le Sahara ; le nord de l'Amérique a la vaste étendue du Golfe du Mexique et de la mer des Antilles, sans qu'il y ait au delà de région à la fois chaude et aride. Ainsi le Tennessee et l'Arkansas, qui sont à peu près sous la même latitude que l'Andalousie et Damas, ont des hivers comme ceux d'Edimbourg qui se trouve cependant vingt degrés plus au nord ; et tandis que l'été du Minnesota, sous le 4-5° degré de latitude, est aussi chaud que celui de Bordeaux ou de Venise, sous la même latitude, l'hiver y est beaucoup plus froid. Seules les contrées basses qui longent la côte de l'Atlantique jusqu'au cap llatteras ont une température d'hiver et d'été très élevée, car ces contrées sont réchauffées par l'eau chaude du Gulf Stream, tout comme la côte extrême du Nord-Est est glacée par le courant polaire qui la baigne. La contrée accidentée qui s'étend derrière ces terres basses de l'Atlantique — les parties occidentales des deux Carolines, le nord de la Géorgie et l'Alabaina — appartient au groupe des monts Apalaches et est assez élevée pour avoir des hivers froids et même rigoureux.

L'autre point est relatif au degré d'humidité. La première de nos quatre régions jouit de pluies abondantes ; de même que les parties orientales et centrales du bassin du Mississipi. Cependant, dè^ que nous atteignons le centre du Continent, environ 4-00 milles à l'ouest du Mississipi,

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