‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 12 sur 58 · TV · texte numérisé non relu

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l'air devient sec, et les ondées qui tombent trop rarement ne sont pas suffisantes pour les besoins de l'agriculture. Ce n'est qu'au moyen d'irrigations que les récoltes peuvent prospérer au pied et à l'est des Montagnes Rocheuses, ainsi que dans les vallées de la quatrième région, jusqu'à l'endroit où nous traversons la Sierra-Nevada et où nous arrivons à 200 milles de la côte du Pacifique. C'est pourquoi, dans une grande partie de cette région des Montagnes Rocheuses, l'élève du bétail ou ranching, commeon l'appelle, prend la place du labourage, et même dans quelques districts l'humidité n'est pas suffisante pour que l'herbe puisse y croître. Entre les Montagnes Rocheuses et la Sierra-Nevada, s'étendent de vastes déserts, dont le plus large est celui qui s'étend du côté de l'Ouest et qui commence au grand Lac Salé \ 1), un désert d'argile et de pierres plutôt que de sable, ne produisant que des plantes alcalines et des arbustes nains épineux, et qui, selon toute apparence, est destiné à rester toujours, à l'exception de quelques places arrosées par les ruisseaux qui descendent des montagnes (2), stérile et solitaire. Sur les montagnes environnantes, on voit à peine quelques neiges perpétuelles et on ' n'y voit pas un seul glacier sous le 40'^ parallèle nord (o). Les grands pics du Colorado sont un peu plus au Sud que les Alpes Pennines qu'ils égalent presque par leur élévation, mais ce n'est que dans les renfoncements et dans les creux où ne pénètrent pas les rayons du soleil, que la neige dure tout l'été, tant les chutes de neige sont

(1) Des déserts semblables, mais moins étendus, se trouvent dans ridaho et le Sud-Est de fOrégon, et aussi dans l'extrême Sud-Ouest. Une partie du désert du Sud de la Californie est, comme une partie du Sahara, la vallée du Jourdain et la Mer Morte, au-dessous du niveau de TOcéan.

(2) Dans le centre du Colorado, lorsqu'il tombe de la neipe. elle ne se fond pas, mais elle disparaît par évaporation, tellement l'air est sec. Sir J. |D. Hooker a (dans ses Hiiiui/ayan Journals) noté les mêmes phénouiènes pour le Thibet.

(3) Il y a un petit glacier sur le Mont Shasta.

peu importantes en hiver et tant l'évaporalion est rapide dans cet air sec. Cette même direction générale du nord au sud des cliaînes de montagnes' en Amérique, qui donne des hivers rigoureux aux Etats du Sud, arrête les nuages de pluie qui naissent k l'Ouest dans le Pacifique, et elle condamne à une aridité perpétuelle la moitié, ou même plus de la moitié, de notre quatrième région. D'un autre côté;, le nord-ouest de la Californie, avec la partie occidentale de fOrégon et de Washington, baignée par le courant du Japon, jouit d'un climat à la fois tempéré et humide — et même en quelques endroits très humides — climat qui, le long de la côte du Pacifique sous le 48^ degré de latitude nord, ressemble à celui du sud-ouest de l'Angleterre.

Sans nous arrêter pour le moment à considérer la capacité d'enrichissement des régions dont nous venons de voir la conhguration et le climat, voyons de quelle manière cette structure physique et ce climat ont aftecté l'existence du peuple.

Quiconque examine les grandes lignes du développement d'une Nation, peut remarquer que ce développement a été conduit et gouverné par trois principaux facteurs. Le premier est le caractère préexistant et les habitudes de la race dont la Nation est issue. Le second est l'aspect physique du pays sur lequel cette nation est placée, et le troisième embrasse les circonstances internationales qui ont accompagné sa formation — c'est-à-dire la pression que les autres Nations ont exercé sur elle — et les circonstances politiques externes qui ont dirigé son mouvement, l'arrêtant dans telle direction ou le poussant dans telle autre. Le premier de ces facteurs peut, en ce qui concerne le peuple américain, être accepté comme connu, puisque leur caractère et leurs habitudes étaient essentiellement anglais (1 >. Je reviendrai,

(1) Il y avait, sans doute, d'autres influences, en particulier des influences hollandaises ; mais celles-ci (quoiqu'un récent écrivain, M. Campbell, en ait fait le plus urand cas) sont, après

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tout à rheure. au deuxième farlcur. Huant au troisième, il a été, dans les Etats Unis, si exlraordinairement simple, qu'on peut l'oxauiiner en quelques mots. Quand on étudie l'origine des nations comme l'Allemagne, ou la France ou la Russie, ou la Suisse ou l'Espagne, il faut avoir constamment présent à l'esprit le sentiment d'hostilité ou d'amitié par lequel ces races ou ces puissances ont été influencées, et c'est là une matière qui, pour les époques primitives de l'histoire de l'Europe, est souvent très obscure. Quand il s'agit de l'Amérique, nous sommes renseignés sur tout cela, et ce que nous savons peut être exposé en quelques mots. Le territoire sur lequel se trouvent aujourd'hui les Etats-Unis, était, au point de vue politique, libre en fait lorsqu'il fut découvert à la fin du xvi^ siècle ; en effet, bien que la résistance des indigènes ait été çà et là des plus tenaces, et bien que cette résistance ait inilué fortement sur le caractère des pionniers de l'Ouest, elle peut être négligée en tant que force historique. Le territoire fut colonisé de trois côtés, à l'Est, au Sud et à l'Ouest, et il le fut par des peuples européens. Les Espagnols et 'es Français occupèrent les points situés sur la côte du Golfe. Les Espagnols s'emparèrent des rivages du Pacifique. Les Anglais (en comptant parmi les Anglais, leurs parents, les Hollandais et les Suédois) fondèrent une série de communautés le long des rivages de l'Atlantique. De ces trois colonisations indépendantes, celle du Golfe était faible, et elle passa, à la suite d'une vente, aux mains des Anglo-Américains en 1803 et en 1819. Celle du Pacifique était encore plus faible et elle passa aussi, mais à la suite de la conquête, aux

tout, relativement faibles, ue représentant pas, pour ainsi dire, dix pour cent des influences totales. Ce qui fut bien plus important que les divers éléments de race, ce furent les conditions de la vie coloniale, et spécialement de la vie de frontière, qui façonnèrent la jeune nation, renouvelant dans la période entre 1780 et 1820, bien des phénomènes qui avaient accompagné les premiers établissements du xvn^ siècle.

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Anglo-Américains, en ISiS. Ainsi, l'occupation du pays lui est venue de l'Est (sauf pour la Californie qui a reçu ses immigrants par mer entre 1847 et 1867), et les occupants ont marché du côté de l'Ouest et du Sud-Ouest. Ils se sont répandus où ils ont voulu. C'est à peine s'ils ont été touchés par d'autres puissances. Le Canada, il est vrai, les limite du côté du Nord, mais ils n'ont pas jugé utile de se porter sur son étroit lambeau de territoire habitable et, même, un million d'habitants venus de là se sont établis dans leurs plus riches possessions. Comme les Espagnols dans l'Amérique du Sud, comme les Anglais en Australie, comme les Paisses en Sibérie, les Anglo-Américains ont eu le champ libre ; et nous pouvons passer de ce facteur purement politique ou international du développement de la Nation, à l'examen de la manière dont son histoire a été affectée par ces conditions physiques que nous avons indiquées précédemment.

Les Anglais d'Amérique étaient, lorsqu'ils commencèrent leur marche en avant, un véritable peuple, bien qu'ils fussent divisés en un certain nombre de communautés autonomes; et, pour un peuple d'une civilisation déjà avancée, ce pays paraissait, par sa nature, appelé à maintenir l'unité et l'indivisibilité du peuple, quel qu'il fût, qui viendrait s'y établir.

Les premiers établissements étaient situés dans la région dont il a été ptrlé plus haut et appelée Plaine et Versant de l'Atlantique [Atlantic Plain and Slope). Aucune ligne de démarcation naturelle, eau, montagne ou forêt, ne séparait les diverses communautés. La frontière qui limite chaque colonie était une ligne artificielle, — un pur accident historique. Tant que ces colonies restèrent près de la côte, la nature n'opposa aucun obstacle à leur coopération dans la guerre, pas plus qu'à la liberté de leurs rapports sociaux ou commerciaux en temps de paix. Cependant, lorsqu'elles se furent avancées dans la direction de l'Ouest jusqu'aux monts Alleghany, ces montagnes s'opposèrent à leur

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marche, mais elles purent s'avancer dans la direction du Nord, où les vallées de l'Iludson et de Moliawk leur ollVirent un passage vers l'intérieur des terres, vers la Pennsylvanie, la Yirtiinie et la Caroline. Le taillis épais, enchevêtré et souvent épineux, arrêta, plus encore que les hauts sommets escarpés, le mouvement de la population vers l'Ouest, et il empêcha les colonisateurs de se répandre sur une vaste étendue, comme les Espagnols se répandirent sur le centre et le sud de l'Amérique et contribuèrent, en y introduisant une population relativement dense, à fonder des Républiques compactes sur la côle de rAtlanli(|ue. Ainsi, encore, l'existence de cette rude et pendant longtemps presque infranchissable ceinture de montagnes tendit à laisser dans leur solitude de l'Ouest ceux qui étaient parvenus à la franchir, à les séparer de leur souche originaire mieux policée, à les laisser ainsi abandonnés à leurs propres ressources dans leur lutte contre les indigènes du Kentucky et de l'Ohio, et à leur donner ce caractère distinctif d'hommes de frontière, caractère qui a laissé une empreinte si profondément marquée dans Ihistoire américaine durant la première moitié du xix*^ siècle et qui a aussi laissé sur les populations de l'Ouest des traces profondes qui subsistent encore aujourd'hui.

Lorsque la population commença à remplir le bassin du Mississipi, l'unité physique essentielle du pays devint plus signilicative. Elle suggéra à Jefterson l'achat de la Louisiane à Napoléon, et elle poussa le Congrès à l'approuver, car ceux qui avaient commencé à occuper les vallées de rOhio et du Tennessee sentirent qu'ils ne pouvaient pas accepter d'être séparés de la mer à laquelle conduisaient ces grandes voies commerciales. Une fois que le courant migrateur eut commencé à s'avancer d'un pas ferme à travers l'extrémité sud des Alleghany et dans les environs, les colonisateurs se répandirent dans toutes les directions sur la vaste plaine, comme l'eau sur un parquet de marbre. Les hommes des Carolines et de la Géorgie peu-

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plérent l'Alabama, le Mississipi et l'Arkansas ; les hommes de la Virginie et du Kentucky peuplèrent le sud de l'indiana, le sud de l'Illinois et le Missouri ; les habitants de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et de l'Ohio peuplèrent le Michigan, le nord de l'Illinois, le Wisconsin, riowa et le Minnesota. Depuis la source du Mississipi jusqu'à son embouchure, il n'y avait rien qui put les arrêter ou les tenir à l'écart. Chaque Etat de l'Ouest, à l'exception des endroits où une rivière constitue une frontière acceptable, est borné par des lignes droites, parce que chaque Etat est une création artificielle. Le peuple était un et la vaste plaine monotone était une, aussi. Il y a été découpé ces grande? étendues de terrain que nous nommons Etats, non parce qu'ils constituaient des divisions basées sur des différences soit physiques, soit ethniques, mais simplement parce que, pour des raisons politiques, un système fédéral semble préférable à un système unitaire. De même que l'immensité de cette plaine indiquait que son peuple serait très nombreux, de même le caractère de cette plaine faisait espérer que ce peuple resterait uni. Lorsque bientôt des navires à vapeur vinrent naviguer sur ses tleuves, chaque partie de cette plaine fut reliée plus étroitement aux autres ; et lorsque le réseau des voies ferrées s'étendit en partant de l'est du Mississipi, les monts Alleghany se trouvèrent, en fait, supprimés. Ils ne constituèrent plus une barrière pour les communications. Des villes s'élevèrent dans leurs vallées, et maintenant les trois régions que nous avons décrites comme formant des unités distinctes, le Versant de l'Atlantique, les Alleghany et le bassin du Mississipi, sont devenues au point de vue social et économique, aussi bien, d'ailleurs, qu'au point de vue politique, un seul pays, bien que ses habitants dans les parties les plus sauvages de la ceinture de montagnes, soient encore bien en retard sur leurs voisins des terres basses de l'Est ou de l'Ouest.

Lorsque, cependant, le flot croissant de rémigration at-

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teignit les terres arides situées à la base orientale des Montagnes Rocheuses, sa marche fut un moment arrêtée. Cette quatrième région de montagnes et de déserts, s'étendant entre les prairies des altluents du Mississipi et de l'Océan Pacifique, était, à l'exception de sa côte, un pays inconnu jusqu'au moment de sa cession par le Mexique, en 184G, et sa partie intérieure etmontagneuse resta inexplorée pendant encore une vingtaine d'années. Comme celle région était excessivement sèche et rude, elle tentait peu les colons, et ses vastes étendues de terres fertiles restèrent intactes au milieu de la plaine du Mississipi. Bien des années auraient pu s'écouler avant que ces terres eussent commencé à se peupler de colons, sans la découverte inattendue des mines d'or de la Californie. Cet événement y attira tout à coup des milliers de colons ; et de nouveaux essaims survinrent bientôt lorsque d'autres mines, principalement des mines d'ariient, commencèrent à être découvertes dans les chaînes de montagnes de l'intérieur du pays ; jusqu'à ce qu'enfin, à raison delà difficulté et du danger de la route, on lui substitua une voie ferrée, terminée en 1869, allant du Missouri au Pacifique à travers les montagnes et les déserts. Si les Américains de 1850 n'avaient eu à leur disposition que les ressources scientifiques de leurs aïeux de 1790, les vallées de la côte du Pacifique, accessibles seulement par mer aux environs du cap Ilorn, ou à travers l'isthme de Panama, ils seraient sans doute demeurés isolés du reste du pays, avec une tendance à se faire un caractère et des habitudes propres, et, selon toute probabilité, ils auraient visé à l'indépendance politique. Mais les chemins de fer et le télégraphe ont empêché tout cela. Cependant les Montagnes Rocheuses n'ont pas été supprimées, comme les monts Alleghany. Les parties les mieux peuplées de la Californie, de l'Orégon et* de ^Yashington trouvent encore qu'une chaîne de montagnes et des déserts sont une barrière beaucoup plus effective que les crêtes plus étroites et moins élevées de l'est du Continent. La quatrième région demeure une

section distincte des Etats-Unis, à la fois au point de vue géographique et, dans une certaine mesure, par son aspect industriel et social. On devait s'attendre à tout cela ; mais ce qui aurait pu ne pas arriver et ce que l'on aurait même pu croire impossible, c'est l'acquisition facile par les Anglo-Américains de la Californie, de l'Orégon et de Washington, autant de régions qui se trouvaient très éloignées des contrées possédées déjà par la République. Si la concurrence en vue de l'appropriation de ces régions tempérées eût été aussi vive que celle qui existe de nos jours en vue du centre de l'Afrique (une possession bien moins séduisante) entre l'Allemagne, la' France et l'Angleterre, quelque puissance européenne se serait précipitée sur ces territoires. Ils seraient alors devenus et ils seraient restés une contrée en dehors des Etats-Unis et ils n'auraient eu que des relations relativement peu importantes avec le bassin du Mississipi. Ce n'est pas la nature, mais plutôt un accident historique qui les a laissés aux mains d'un pouvoir aussi faible que celui du Mexique, et qui les a faits aujourd'hui, et, autant qu'on puisse le prévoir, pour longtemps, des membres de la grande Fédération.

Dans le sud-est aussi bien que dans l'ouest du Continent nord-américain, le climat a été le premier facteur qui a déterminé l'histoire politique et industrielle de la Nation. Au sud du trente-cinquième parallèle, quoique les hivers soient assez froids pour être reconstituants et pour rendre une race originaire du nord de l'Europe capable de prospérer et de multiplier (1), les étés, excepté sur les hauteurs de FAlleghany, sont trop chauds pour une telle race pour lui permettre le travail en plein air, ou pour lui permettre de résister à la malaria des terres marécageuses de la côte. C'est pour cette raison que, peu de temps après la colonisation de la Yirginie, et ensuite pendant près de

(1) La Nouvelle-Orléans est sous la même latitude que Delhi, d'où les fils des Européens doivent être envoyés dans leur pays pour qu'ils puissent se développer sainement.

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deux siècles, les nalils des tropiques lurent importés de rAI'riquc et employés à cultiver la terre. Grâce à leur travail, de grandes récolles de tabac, de coton, de riz et de sucre lurent obtenues et on réalisa des bénéliccs importants ; de sorte que, tandis que dans les Etals du Nord-Est Tesclavage ne tarda pas à disparaître et le nombre des nègres diminua^ toute la richesse et toule la prospérité du Sud en arriva à dépendre du travail des esclaves ; l'esclavage devint inséparable des intérêts pécuniaires et fit partie des habitudes sociales de la classe dirigeaate.

C'est ainsi qu'une forme particulière de civilisation se développa, laquelle ressemblait si peu à celle de la moitié septentrionale du pays, que, même avec la large indépendance assurée aux Etats particuliers par la Constitution fédérale, ces deux sections ne pouvaient pas vivi e ensemble sous un même gouvernement. La guerre civile s'ensuivit ; et, pendant quelque temps, on put croire que la nation allait pour toujours se scinder en deux nations. Des différences physiques — difïérences de climat et de toutes ces conditions industrielles et sociales dues au climat — étaient au fond de cette lutte. Cependant^ la nature ellemême combattait pour conserver l'unité intacte. Si les Etats dissidents avaient été séparés des Etats du Nord par une barrière naturelle, telle qu'une chaîne de montagnes traversant le Continent de l'Est à l'Ouest, les opérations des armées envahissantes auraient été incomparablement plus difficiles. Dans l'état existant, l'entrée par laquelle on pénétrait dans le Sud restait grande ouverte et les grands fleuves qui coulaient de l'Ouest vers le Sud favorisaient les envahisseurs. S'il n'avait pas existé, dans les monts Alleghany, une large ceinture de sommets élevés, introduisant comme un coin sur le territoire révolté une population blanche qui, ne possédant pas d'esclaves (car il y en avait très peu dans les montagnes), ne sympathisait pas avec la sécession, et qui, même, s'y opposait énergiquement, les chances des confédérés du Sud auraient été bien plus

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grandes. Les monts Alleghany, interrompirent la coopéralion de leurs armées de l'Est et de l'Ouest, et fournirent au Nord des recrues et des adhérents; et il est à peine nécessaire d'ajouter que les conditions climatériques du Sud ayant rendu sa population beaucoup moins nombreuse, et, par conséquent, beaucoup plus pauvre que celle du Nord, cet épuisement vint plus vite. Celui qui voit le Sud, même aujourd'hui, alors qu'en bien des endroits il a gagné considérablement depuis la guerre, est surpris non pas qu'il ait succombé mais qu'il ait pu résister si longtemps.

Avec la disparition de l'esclavage, Tunité politique du pays fut assurée, et le but de la nature^ qui avait voulu en faire un seul peuple, semblait avoir été rempli. Avant de rechercher si c'est là un résultat durable en ce qui regarde les causes physiques de cet état de choses, il est utile d'examiner un autre ordre de conditions physiques, à savoir, celles qui ont trait à la nature de son sol et de son ciel, conditions qui déterminent l'abondance des produits utiles, c'est-à-dire de la richesse et, par suite, aussi de la population.

Les principales sources de richesses sont un sol fertile, les mines et le bois (1). De ces trois sources, la dernière est maintenant confinée dans trois régions, — les collines du Maine, les monts AUeghanv et les hauteurs de la côte du Pacifique^ spécialement dans le AYashington. Partout ailleurs, bien qu'il y ait de grandes étendues de bois, l'exploitation et l'exportation du bois de haute futaie ou, comme on l'appelle de l'autre côté de l'Atlantique, du lumber (bois de charpente scié) ne constituent pas (à l'ex-

(1) Je laisse de côté les pêcheries, parce que leur importance commerciale est restreinte à trois districts, les côtes du Maine et du Massachusetts, les rivières de Washington, et certaines parties de l'Alaska, avec les îles de PribylofT, où se trouvent des phoques. Les pêcheries maritimes de la côte du Pacifique (Washington, Oregon et Californie) sont encore imparfaitement développées.

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ceplion peut-être du .Micliigan) une industrie importante pour occuper ou pour enricliir un grand nombre de personnes. Déplus, c'est une industrie qui se restreint de plus en plus, car les l'onHs disparaissent devant le feu et la hache, plus vite que la nature ne les renouvelle.

De même qu'aucune nation ne possède une aussi vaste superficie de terres capables de fournir à l'homme sa subsistance, de même aussi aucune des plus grandes nations ne peut se vanter d'avoir dans son domaine une si grande étendue de terres propres au labourage ou à l'élève du bétail. Si nous exceptons les parties pierreuses de la Nouvelle-Angleterre et l'Est de l'Etat de New-York, où le sol ne recouvre que d'une couche mince les rocs de silex, et les districts sablonneux ({ui couvrent une superficie considérable dans la Virginie et dans la Caroline du Nord, presque tout le terrain de plaine qui s'étend entre l'Atlantique et les Montagnes Rocheuses est un bon pays agricole, et, même sur certains points, spécialement sur le haut Mississipi, le sol est d'une richesse remarquable. 11 est impossible dédire encore quels terrains demeureront, en définitive, les plus fertiles. Les prairies du Nord-Ouest ont nécessité moins de travail et ont donné les plus grands revenus à leurs premiers cultivateurs ; mais il est douteux que cette supériorité se continue lorsqu'une culture prolongée aura rendu nécessaires les secours artiliciels, comme d'ailleurs cela est arrivé en quelques endroits. Quelques-uns des terrains des Etats de l'Est et de l'Ouest s'améliorent, dit-on, par la culture, étant très riches en principes fertilisants. Non moins riches que les prairies du Mississipi, mais d'une superficie bien moindre, sont les terrains arables du Versant du Pacifique {Pacific slope) où, spécialement dans ^Yashington,le compost formé parla décomposition des rocs trappéens est excessivement productif. A l'intérieur de la région des Montagnes Rocheuses, s'étendent des plaines et des vallées d'une grande fertilité naturelle, mais les pluies y sont si rares qu'il faut des irrigations artificielles pour

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tirer parti de cette fertilité. Si l'on construisait des ouvrages en vue de l'irrigation, ou si l'on y creusait des puits artésiens, de vastes étendues pourraient être cultivées ; mais la terre n'a pas encore donné des produits assez rémunérateurs pour que l'on y exécute de grands travaux, d'autant plus qu'en bien des endroits les sources qui peuvent fournir de l'eau sont éloignées ou incertaines. Les établissements des Mormons, à l'est et au sud du grand lac Salé, sont encore les seuls terrains ainsi améliorés ; il en est d'autres, cependant, où de semblables travaux auraient les mêmes résultats.

Lorsque l'og évalue les ressources minières, il faut faire une soigneuse distinction entre les mines d'or, d'argent, de cuivre et de plomb d'un côté, et^ d'un autre côté, les mines de charbon et de fer. Les premières sont nombreuses et elles ont énormément enrichi quelques heureux spéculateurs. Dans quelques parties des Montagnes Rocheuses et des chaînes qui les relient à la Sierra-Nevada, le voyageur voyait, il y a seulement quinze ou vingt ans, des mines jalonnées sur chaque colline. Mais ces mines sont d'un rendement incertain ; et la yaleur de l'argent est sujette à de grandes fluctuations. Le charbon et le fer offrent un bénéfice moins éblouissant, mais plus sûr, et ils sont indispensables dans un grand nombre d'industries. Or, tandis que l'or, l'argent et le plomb sont surtout tirés des monts Rocheux et du groupe de la Sierra-Nevada, le cuivre^principalement de l'Ouest et du lac Supérieur, le charbon et le fer se trouvent surtout en Pennsylvanie et dans l'Ohio (1), ainsi que le long des monts Alléghanyen allant vers le Sud dans l'Alabama. C'est surtout dans le voisinage des dépôts de charbon que se développent les grandes manufactures, pas exclusivement cependant, caria puissance hydraulique

(t) Il y a d'autres petits districts houillers, y compris celui de Washington sur le Puget Sound. Il convient de signaler aussi les districts riches en pétrole, spécialement les districts de la Pennsylvanie et de l'Ohio.

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Utilisable au bas des collines de la iNouvelle-Angleterre provoqua là l'établissement d'usines importantes, qui demeurent encore prospères, bien que les conditions soient changées, et qui reçoivent en grande partie leur charbon par mer de la Nouvelle-Ecosse.

Quel a été le résultat de ces conditions et que nous (ontelles espérer pour l'avenir ?

En premier lieu : une population agricole dans le bassin du Mississipi, population déjà considérable, et capable d'atteindre une importance qui effraie l'imagination, car quoique la densité de celle population y soit moindre que dans le Bengale ou en Egypte, où le paysan jouit d'un bien-être incomparablement inférieur à celui du fariner américain, elle est susceptible de devenir aussi dense que dans les pays agricoles les plus prospères de l'Europe.

Deuxièmement: une population industrielle, maintenant presque égale à la population agricole (I), concentrée principalement dans les Etals du Nord-Est et le long de la chaîne des monts Alleghany, ainsi que dans les grandes cités qui s'élèvent çà et là, où (comme à Chicago, Gleveland, Minneapolis et Saint-Louis) le commerce a établi ses centres d'échange et de distribution. Cette population industrielle croît plus rapidement que la population agricole et la valeur totale des produits manufacturés augmente plus vite d'un recensement à l'autre que la valeur des produits du sol.

Troisièmement : une population agricole et industrielle, mais beaucoup moins nombreuse le long du Pacifique, population dont les cinq sixièmes habitent dans un rayon de huit milles de la côte.

(1) La population se trouvant dans les villes de 8.000 habitants et au-dessus ne représentait, en 1890, que 29.12 pour cent de la population totale (quoique dans la région du Nord de l'Atlantique la proportion atteignit '.'A pour cent). Mais une grande partie de la population travaillant aux mines ou dans les usines se trouve dans des villes dont la population n'atteint pas ce chiffre.

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Quatrièmement : entre le bassin du Mississipi et ce populeux rivage du Pacifique, une étendue de terrain très peu habitée^ parfois tout à fait aride et, par conséquent, déserte, parfois présentant des collines couvertes d'berbe avec des troupeaux de bœufs ou de moutons et quelques ranchmen (éleveurs) sur les pentes des collines, plus rarement des vallées auxquelles l'irrigation a enseigné à se couvrir de récoltes. EL, cà et là, sur ce sol, le tirant de sa solitude^ s'éparpilleront des villes minières, un grand nombre appelées à disparaître aussi rapidement qu'elles sont nées, mais d'autres destinées, si elles occupent le centre d'une contrée minière, à conserver leur importance.

De sorte que rénorme prépondérance de la population sera à l'est de la ligne de partage des eaux^ sur le Continent. Il en était ainsi en 1890, — 56 millions d'habitants contre G millions — vraisemblablement il continuera d'en être ainsi, quoique Tinégalité puisse un jour ou l'autre être moins marquée. La lace de la nation sera tournée du côté de l'Est ; et, pour emprunter une expression de Lowell, la porte d'entrée de leur habitation s'ouvrira sur l'Atlantique, tandis que la porte de derrière s'ouvrira sur le Pacifique. Faibles et rares — autant du moins que nous puissions le conjecturer en ce moment — seront les relations conservées avec l'Asie orientale et l'Australie à travers l'immensité de cet Océan, si on les compare avec les relations qui doivent exister avec l'Europe, à laquelle non seulement la littérature et les intérêts sociaux, mais aussi le commerce, relieront l'Amérique par des liens de jour en jour plus étroits et plus nombreux.

Que les habitants de cette nation constituent une même et seule nation, c'est là, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la conclusion à laquelle conduit l'étude de la géographie dû Continent. Des considérations de nature industrielle et commerciale fortifient encore cette conjecture. Les Etats-Unis, produisant à peu près toutes les denrées

végétales de la zone tempérée, et plusieurs mêmes que l'on peut (jualilier de subtropicales , ont aussi une plus, grande variété de produits, tant minéraux que végétaux, que n'importe quel autre pays, et, par conséquent, une base plus large pour les échanges de denrées. Le libreéchange avec d'autres pays, pour aussi désirable qu'il puisse être, a moins d'importance pour un pays qui possède un vaste commerce intérieur et qui, s'étendant sur tout un Continent, a sa liberté assurée par la Constitution. Les avantages d'une telle liberté pour les producteurs de blé et de maïs du Nord-Ouest, pour les planteurs de coton, de riz et de sucre des Etats du GoK'e, pour les producteurs d'oranges de la Floride et les producteurs de vin de la Californie, pour les éleveurs de bétail de TOuest et les éleveurs de chevaux du Kentucky et de lldaho, pour les producteurs de bois de charpente du Maine et de Washington, pour les producteurs de charbon et de 1er de la Pennsylvanie et des Etats des monts Allegliany, pour les usines de la Nouvelle-Angleterre, tant pour les patrons que pour les ouvriers, aussi bien que pour les consommateurs des grandes villes, sont si évidents qu'ils suffisent à eux seuls pour mettre en complète sécurité contre toutes les tendances séparatistes. De tels avantages, unis aux forces politiques et sociales que nous avons discutées dans d'autres chapitres, sont maintenant largement suffisants pour retenir les Etats du Pacifique dans l'Union en dépit des obstacles que la nature a interposés. Pendant les premières périodes de la société, ces obstacles auraient pu paraître insurmontables. Si les communications avaient été aussi difficiles au milieu du xix° siècle qu'elles l'étaient au xvi^, les habitants de la côte du Pacifique auraient pu former une nationalité distincte et se former en Etats indépendants ; en même temps que, dans les replis intérieurs du vaste pays de montagne, auraient pris naissance d'autres communautés probablement plus petites, ayant chacune une culture moindre et se développant sous une forme

propre à elle. Mais le siècle dans lequel nous vivons favorise la concentration. La puissance assimilatrice du langage, des institutions et des idées, aussi bien que des forces économiques et industrielles, est énorme, spécialement lorsque cette influence procède d'un corps aussi vaste que celui du peuple américain situé à l'est des Montagnes Rocheuses, à côté duquel les habitants du versant occidental ne sont encore que peu nombreux. L'échec de la tentative faite par les Mormons pour fonder un Etat, est un exemple bien fait pour montrer combien sont vains les efforts par lesquels on veut se soustraire à ces influences ; car, même sans que l'on ait recours aux forces militaires des Etats-Unis, ils ont du, par la seule force de la colonisation, se laisser absorber par sa masse. Il n'y a donc pas lieu de s'attendre aujourd'hui à une séparation comme celle qui aurait pu se produire s'il n'y avait eu ni chemins de fer ni télégraphes, et si la Californie n'avait été accessible que par le cap llorn ou par l'Isthme. Actuellement, cinq grandes lignes souches traversent le Continent, et, quoiqu'une grande partie du territoire qui s'étend entre les rivages populeux du Pacifique et les cités du Colorado, du Nébraska et du Dakota soit et doive rester déserte et stérile, un grand nombre d'établissements miniers, d'élevage et même agricoles, ont commencé à s'élever dans cet espace intermédiaire dont les vides deviennent chaque jour moins étendus. En particulier le long de la ligne des chemins de fer du Nord, la population, quoiqu'elle y soit encore éparse, est susceptible de s'y répandre d'une manière uniforme. Un observateur attentif peut cependant découvrir quelques différences de caractère entre les Californiens et les Américains de l'Est et des Etats du Mississipi ; et il est possible, quoique je le croie peu probable^ que lorsque l'immigration aura cessé et que les côtes et les vallées du Pacifique seront peuplées par des petits-fils de Californiens et d'Orégoniens, cette différence puisse devenir plus sensible et que l'on arrive facilement à dis-

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cerner parmi les Américains une variété du Pacilique. Nous avons admis, jusqu'ici, que les habitants des Etats- Unis resteront à l'avenir ce qu'ils ont été durant trois générations. Cependant, il faut reconnaître aussi que deux agents, qui sont en ce moment à l'ai-uvre, peuvent faire naître, entre ceux qui n'occupent pas la même région, des dilTércnces plusconsidérablesque celles qui existent actuellement. L'un de ces agents est limmigralion venue des pays d'Europe, de laquelle je dirai seulement que rien n'indique encore qu'elle doive altérer substantiellement quelque fraction de la population, si grande est la puissance d'absorption que la population existante exerce sur les nouveaux venus ; d'autant plus que, d'ici quelques années, cette immigration peut décroître (Ij. Pour aussi considérable qu'elle ait été jusqu'ici, elle n'a encore sensiblement affecté la langue anglaise sur aucun point du pays ; et on peut même remarquer que, quoiqu'il y ait des différences de prononciation très marquées, il n'y a, au point de vue des mots, que peu de différences dialectiques sur le vaste territoire de l'Union. L'autre agent est le climat. Sans doute, les dilïérences de climat semblent n'agir que lentement sur un type déjà formé, et, s'il est permis de parler ainsi, forgé par les siècles dans une forme déterminée ; mais la race anglaise est, après tout, une race arrivée tout récemment en Amérique. Un grand nombre parmi ceux qui ont donné naissance aux habitants du Sud, se sont établis là depuis deux siècles; c'est à-dire que la génération actuelle

(1) Je me proposais de consacrer au moins un chapitre aux immigrants, indiquant leur nombre, leur distribution locale et leur inlluence tant politique que sociale, dans les difTérentes régions du pays. J"ai, cependant, fini par me dire que le temps n'était pas encore venu où cette vaste et diificile question pouvait être traitée systématiquement avec quelque résultat. En outre, un si grand nombre d'immigrants sont encore des étrangers non façonnés, et il continue d'en arriver en quantité si considérable, que toutes les conclusions que l'on peut tirer ne sauraient être que provisoires.

LA NATION A l'INTÉRIEUR 131

est, tout au plus, la sixième sur laquelle le climat a pu agir. Il est donc très possible que lorsque cinq ou six siècles de plus y auront passé, les habitants des basses terres des Etats du Golfe puissent, à la suite de la température énervante et de la malaria de leurs étés, et, aussi, à la suite de cette absence d'activité physique qu'entraîne toujours la chaleur, être devenus ditïérents de ce qu'ils sont aujourd'hui ; quoique cependant la température rigoureuse et par suite fortifiante des hivers et l'infiltration de nouveaux venus arrivés des contrées du Nord, seront des influences qui agiront en sens contraire (1). Les sentiments moraux €t sociaux qui prédominent dans une nation, et l'atmosphère d'idées qu'on y respire, tendent, à mesure que l'instruction se répand et que les communications deviennent plus actives, à être des forces de plus en plus puissantes pour amener l'uniformité du caractère, et cette uniformité se reflète dans la vie tout entière des individus et dans leur constitution.

Une question semblable a été soulevée en ce qui concerne l'ensemble du peuple des Etats-Unis comparé avec les souches européennes d'où il est issu. Le climat de son nouveau pays est plus froid et plus chaud, l'air plus stimulant que le climat et l'air des lies Britanniques ou même ■de l'Allemagne et des pays Scandinaves. Que ce climat parvienne, avec le temps, à modifier le type physique d"une race et, par suite, son type intellectuel, c'est là une chose qui parait très naturelle. Les hivers polaires et une nourriture rare ont, dans l'espace de neuf siècles, sensiblement réduit la stature des Norvégiens qui habitent l'Islande, pays qui n'a, en fait, reçu aucun mélange de sang étranger, en même temps que les dures conditions de leur vie solitaire leur ont donné des habitudes mentales et morales qui •diffèrent de celles des modernes habitants de la Norvège.

(1) Dans un des chapitres suivants, je parlerai des nègres, dont ■la race s'adapte tout naturellement aux basses terres du Golfe.

132 LA NATION A L'INTÉKIEUR

Mais le problème est In'-s obscur, car, outre le climat, il va encore un \ivi\m\ nombre d'autres éléments, et l'histoire oITre si peu d'exemples, qu'on ne j)eut t;uère indiquer que par des conjectures le temps requis pour modilier un tvpe déjà fixé par les siècles. On connaît plusieurs exemples de races ayant quitté des pays froids et humides pour aller s'établir dans des pays plus chauds et plus secs; mais, dans tous ces cas, il y a toujours eu aussi un mélange de sangs différents, ce qui fait qu'on ne saurait déterminer exactement la part des influences climatériques prises isolément. Ce que Ton peut dire d'une manière positive, c'est que, jusqu'ici, la race anglaise n'a pas physiquement dégénéré sur son nouveau territoire; dans quelques régions, elle semble même s'être améliorée. Les tables des Compagnies d'assurance sur la vie montrent que la durée moyenne de la vie y est aussi élevée que dans l'Europe occidentale. Les gens marchent moins et gravissent moins de montagnes qu'on ne fait en Angleterre, mais il y est employé dans les sports tout autant de force et tout autant d'agilité, et les sports y sont tout aussi recherchés qu'en Angleterre. On a lait remarquer que, pendant la guerre de sécession, le nombre des blessés qui guérirent de leurs blessures fut relativement plus grand que dans les guerres européennes, et, dans les deux armées, les soldats supportèrent très bien les épreuves des marches forcées à travers des régions accidentées et parfois malsaines ; ceux, peutêtre, qui supportèrent le mieux ces fatigues, ce furent ceux qui étaient issus de la plus pure race américaine, c'est-àdire ceux qui venaient des districts les moins affectés par de récentes immigrations (1). On a cependant déjà fait observer que le temps pendant lequel les conditions physiques ont pu exercer leur inlluence sur la race anglo-amé-

(1) On trouvera quelques importantes remarques sur ce sujet dans l'intéressant ouvrage du Professeur N. S. Siialer, Nature and Mail in America, auquel j'emprunte ces faits relatifs à l'assurance sur la vie et à l'expérience de la Guerre civile.

LA NATION A l'INTÉRIEUR 133

ricaine est beaucoup trop court pour que Ton puisse en tirer des conclusions même provisoires ; et, pour celte même raison, il serait prématuré de disserter sur les changements dans le caractère et dans les goûts intellectuels qui peuvent se produire dans la suite des âges, soit à raison de la configuration naturelle du Continent américain, et en particulier de sa vaste plaine centrale, soit à raison des occupations et du milieu économique de sa population, avec sa tendance à préférer la vie urbaine à la vie rurale. La science de la sociologie ethnographique est encore dans l'enfance, et l'action des causes que cette science étudie est si subtile qu'il faudra peut-être plusieurs siècles d'expériences pour qu'il soit possible de déterminer exactement les lois du développement des Nations.

Qu'on nous permette de résumer ici quelques points sur lesquels les conditions physiques paraissent avoir influencé le développement du peuple américain, et d'essayer de répondre brièvement à cette question : Quelle sorte d'intérieur la Nature a-t-elle donné à la Nation?

Elle l'a pourvue de toutes les ressources nécessaires à la production, c'est-à-dire d'une richesse potentielle plus vaste et plus variée que celle que l'on peut trouver dans n'importe quel autre pays, — un sol fertile d'une étendue immense, un soleil et une humidité favorables à toutes les productions de la zone tempérée et même à quelques-unes de la zone torride, une si grande provision de minéraux, que cette provision peut paraître inépuisable.

Elle lui a donné aussi un climat dans lequel les races humaines extrêmes peuvent prospérer et (sauf dans quelques régions) travailler; sur certaines parties, un air non seulement salubre, mais encore plus stimulant que dans les contrées européennes.

Elle a rendu les communications faciles par ses grands cours d'eau naturels et par l'exposition générale et l'aspect uni de toute la partie du Continent qui se trouve à l'est des Montagnes Rocheuses.

134 LA NATION A l'iNTÉRIEUR

Par celte plaine centrale et presque non interrompue elle a préparé la région la plus vaste et la plus riche du pays à être la demeure de la Nation et d'une seule Nation. Si les terres qui s'étendent à l'est de cette région entre les monts Alléglianys et l'Atlantique, et celles qui s'étendent à l'ouest entre les Montagnes Uoclieuscs et le Pacifique sont occupées par une seule Nation, cela est dû à ce que,avant l'entière colonisation de la région centrale, de nouveaux moyens de communication firent que les monts AUéglianys cessèrent d'être une barrière ; et aussi h ce que, avant que la côte du Pacifique fût couverte d'établissements, le reste du pays avait déjà une si nombreuse population, une telle richesse, et un tel pouvoir, que son attraction était aussi irrésistible que celle que la terre exerce sur la lune.

En séparant, à l'Est, ce territoire de la vieille Europe par un large Océan et en le séparant par un Océan encore plus large du monde demi-vieux et demi-nouveau de l'Asie et de l'Australie, du côté de l'Ouest, elle a rendu la Nation entièrement maîtresse de ses propres destinées. Elle n'a à craindre ni attaque ni contrainte de la part des puissances militaires de l'autre hémisphère, et elle est peu tentée de gaspiller ses forces dans des contestations avec cet hémisphère. Elle a sans doute un voisin redoutable du côté du Nord, mais ce voisin est un ami, auquel la relient des liens d'intérêts et de parenté et qui, selon toute vraisemblance, ne deviendra jamais menaçant. Elle avait, du côté du Sud, des voisins qui auraient pu être dangereux, mais le sort la favorisa en faisant l'un d'eux d'une faiblesse irrémédiable et en obligeant l'autre à abandonner sa possession à un moment critique. Ainsi, la Nation des Etats-Unis est livrée à elle-même comme jamais aucune autre Nation ne l'a été; ainsi, ses citoyens ont une occasion qui n'a jamais plus été accordée à personne, l'occasion de faire leur Nation ce qu'ils veulent qu'elle soit.

Ce sont là des avantages incomparables. Ils contiennent les éléments d'une immense force défensive et d'une im-

mense prospérité matérielle. Ils ouvrent un champ sans égal au développement d'une civilisation industrielle. Néanmoins, ceux qui étudient l'histoire savent que l'action de ce que nous appelons les causes morales, c'est-à-dire des influences émotionnelles et intellectuelles, par opposition à celles qui ont leurs racines dans les faits physiques et économiques, échappe à toute prévision ; aussi, même après l'examen le plus attentif des conditions physiques de l'Amérique, ils ne voudront pas se risquer à émettre une prophétie plus audacieuse que celle-ci, à savoir que non seulement l'Etat sera puissant et la richesse de ses citoyens prodigieuse, mais aussi que la Nation demeurera probablement une par son gouvernement, et, plus probablement encore, une par sa langue, son caractère et ses idées.

CIIAPITHE XCII

Quoique dans les chapitres précédents j'aie cherché, dans la mesure du possible, à décrire les phénomènes politiques de l'Amérique en des termes généraux, applicables à toutes les parties de l'Union, il a été souvent nécessaire, néanmoins, de rappeler au lecteur que les conditions tant politiques que sociales des Etats du Sud sont, à plusieurs égards, exceptionnelles, on pourrait presque dire anormales. Cette région a été dans une situation différente de celle des contrées plus riches et plus populeuses du nord de l'Amérique, car le caractère de sa civilisation était encore, il y a trente cinq ans, déterminé par l'esclavage. Elle a souffert et elle a été régénérée à la suite d'une terrible »uerre. Elle se trouve encore en face d'un problème spécial et menaçant, soulevé par la présence d'une masse de nègres (negroes) dont le nombre est supérieur au chiffre de l'entière population des Etats-Unis en l'année 1800 ; ce sont là des personnes qui, bien qu'étant, au point de vue industriel et légal, membres de la Nation, constituent encore actuellement un élément étranger inabsorbé et inabsorbable. Dans le présent chapitre, je me propose d'exposer en quelques mots le sort des Etats du Sud depuis la Guerre, et d'indiquer quelle est actuellement leur condition sociale et économique, réservant, pour le chapitre qui suivra, un exposé, également très bref, delà situation de la population de cou-

leur, ainsi que les rapports que cette population a présensentement, ou peut avoir à l'avenir, avec la population blanche.

L'histoire et la situation industrielle des Etats du Sud ne sauraient être comprises sans avoir connu préalablement leurs conditions physiques. La partie de ces Etals située à l'est du Mississipi comprend deux régions distinctes. Il y a ce que l'on peut appeler le pays des plantations, qui est une région relativement plane, basse et fertile, s'étendant le long de la côte de l'Atlantique et du golfe du Mexique et se prolongeant jusqu'au bassin du Mississipi. Il y a aussi la région montagneuse, longue et lar<ie bande de hautes terres descendant du Nord jusqu'à cette plaine du pays des plantations, entre le o9^ et le 33^ degré de latitude Nord. Quoique la contrée montagneuse enferme dans son réseau de crêtes parallèles plusieurs vallées fertiles, et que, sur la pente qui descend vers la plaine, il y ait abondance de bonnes terres, la plus grande partie de sa surface est couverte par d'épaisses forêts, ou est trop hérissée et trop fruste pour la culture. Pour des hommes possédant un capital et pour les meilleurs colons, en général, elle était peu attrayante; aussi, tandis que le reste du Sud fut rapidement occupé et mis en culture, cette contrée demeura longtemps peu peuplée, et même sur beaucoup de points tout à fait sauvage, avec peu de routes et pas de chemins de fer. Comme le sol ne se prêtait pas à la culture du tabac, du coton, du riz ou de la canne à sucre, les planteurs n'avaient aucun motif pour employer le travail des esclaves, sans compter que ses hivers froids le rendaient peu habitable pour les noirs enfants des tropiques. C'est à cause de cela que cette région se peupla lentement et par places des plus pauvres parmi les blancs, et qu'il s'y développa une race de petits fanners et de bûcherons. C'étaient des hommes rudes et illettrés, entièrement isolés du mouvement du monde, et n'ayant presque rien de commun avec les habitants de la région basse située à l'Est et à l'Ouest de la leur ; intrépides et courageux,

cependant, avec les qualités, et même quelque chose de la féiociti;, (les simples montagnards; lionnètes entre eux et ayant, à un degré dangereux, un vif sentiment d'iionneur ])crsonnel, mais joint à un sentiment d'hostilité à Fégard de la loi et de ses représentants. Tandis que toute la culture du pays de plaine de la Virginie, des Carolines, de la ( léorgie, du Tennessee et du Kentucky était faite par des nègres, et que ces Etats, surtout la Virginie et les Garolines, étaient gouvernés par une oligarchie de riches planteurs, les nègres étaient rares dans les montagnes de l'est du Kentucky, de l'ouest de la Virginie, de la Caroline du Nord et du Tennessee de l'Est, et la population peu nombreuse de ces montagnes n'avait que peu d'influence sur la marche des affaires publiques. C'est pourquoi, lorsque éclata la guerre, cette race de montagnards, haïssant l'esclavage et n'aimant pas les planteurs, adhéra à la cause de l'Union et envoya des milliers de robustes recrues aux armées de l'Union. Même aujourd'hui, comme nous le verrons bientôt, quoique cette région du Sud ait été considérablement transformée parla circulation des chemins de fer, par l'ouverture des mines et par l'industrie du fer, elle ne ressemble à la région de la plaine ni par le caractère de ses habitants, ni par les conditions physiques qui ont créé ce caractère ; ces conditions, comme nous le verrons dans la suite, sont un facteur important dans ce que l'on a appelé le Problème des Nègres.

Sans compter ces montagnards (Inghlanders) — et sans compter aussi les trois Etats de frontière qui ne firent pas scission, leMaryland, le Kentucky elle Missouri — il y avait, à la lin de la guerre, trois classes d'hommes dans le Sud. Il y avait d'abord l'aristocratie des planteurs que la guerre avait ruinée. Les hommes d'un âge avancé avaient vu leurs propriétés dévastées, leurs épargnes épuisées, les nègres qu'ils possédaient, estimés pour le pays tout entier 2 millions de dollars, les quitter après avoir été rendus libres. Quant aux jeunes hommes, beaucoup étaient tombés sur les champs

de bataille. Tous, jeunes et vieux, demeuraient sans capitaux pour exploiter les terres qui leur restaient encore. La terre et les nègres avaient été leur seule richesse, car, en réalité, ils n'avaient pas d'industrie et presque pas de commerce, si ce n'est dans leurs cinq ou six ports de mer. Le crédit n'existait plus et tout était ruiné, jusqu'aux Compagnies de chemins de fer. De sorte que tout le pays était réduit à la misère et que la vie des anciennes plantations s'en était allée pour toujours.

La seconde classe se composait des pauvres, ou, comme on les appelait souvent, des « petits » blancs (mcaii whites), et elle embrassait, dans les terres basses (lowlands) et en dehors des quelques villes, toute la population blanche audessous de la classe des planteurs. Sur eux, aussi, l'esclavage avait laissé son odieuse empreinte. Se considérant comme étant au-dessus du travail des champs qui, quelquefois, dans les régions très chaudes des côtes de l'Atlantique et du Golfe, aurait presque excédé leurs forces, ils avaient pris des habitudes d'oisiveté et de prodigalité ; ils étaient sans instruction, sans énergie, sans initiative, et ils gagnaient leur vie, soit en cultivant négligemment quelques lopins de terre et en allant à la chasse, soit en s'attachant aux plantations par de menus services à l'occasion desquels ils recevaient quelques secours. Pour eux, la guerre leur fut profitable, car non seulement le travail fut ennobli par l'extinction de l'esclavage, mais encore leurs trois ou quatre années deservices dans les armées confédérées développèrent leurs plus belles qualités, et la guerre les laissa plus hommes qu'elle ne les avait trouvés. De plus, avec l'abaissement de l'oligarchie des planteurs, leur infériorité sociale et leur dépendance politique devinrent moins marquées.

La troisième classe était celle des nègres, alors au nombre d'environ quatre millions, dont le subit affranchissement suscita une foule de difficultés aux Etats dans lesquels ils vivaient, ainsi qu'au gouvernement fédéral qui se sentait responsable non seulement du bon ordre du Sud

i iO LB SUD DEPUIS LA GUERRE

reconquis, mais encore, d'nne nianirre toute spéciale, fies actes de ceux qui tenaient de lui leur liberté, ils étaient — même la majorité des nègres libres des villes (relativement j^eu nombreux) — complètement illettrés, et à peine plus capables de se défendre eux-mêmes et de se conduire en citoyens libres que le jour où ils avaient été, eux ou leurs pères, débarqués des navires négriers.

Dans cet étal de choses, trois grands problèmes se présentaient d'eux-mêmes au gouvernement ledéral dont les armées victorieuses étaient en train d'occuper le Sud. Comment devaient être rétablis les gouvernements des Etats qui avaient été reconquis après s'être séparés ? Quelles dispositions devaient être prises en vue des secours matériels des esclaves émancipés et de la protection de leur liberté personnelle? Dans quelle mesure les droits civils non seulement passifs mais aussi actifs — c'est-à-dire les droits de participer au gouvernement comme électeurs ou comme fonctionnaires — devaient-ils être concédés à ces affranchis ?

La solution de ces problèmes occupa douze années fertiles en événements, de 1805 à 1877, et celte solution fait l'objet d'un des chapitres les plus embrouillés de riiistoire américaine. Je m'abstiendrai de discuter les luttes de partis à Washington, ou les questions juridiques pleines de subtilité qui furent soulevées au Congrès et devant les Cours de justice; je me contenterai de dire un mot de l'action du gouvernement fédéral et des gouvernements d'Etats, en tant seulement que cette action a affecté les rapports entre les nègres et les blancs.

Les Etats du Sud furent eux-mêmes les premiers à agir. Conformément à sa proclamation d'amnistie de 1863, le Président Lincoln avait leconnu les nouveaux gouvernements d'Etats, comme fidèles à l'Union, dans le Tennessee et la Louisiane, comme il avait fait précédemment pour l'iVrkansas. Lorsque la guerre fut terminée, les autres Etats reconquis (excepté le Texas) suivirent une marche en

tout semblable à celle suivie par les loyalistes de ces Etats, Les habitants blancs, à l'exception de ceux qui se trouvaient exclus par les termes mêmes de la proclamation d'amnistie du Président Johnson, en date du mois de mai 1865, élurent des Conventions ; ces Conventions promulguèrent de nouvelles Constitutions, et, en vertu de ces Constitutions, furent élues les législatures des Etats. Ces législatures s'empressèrent d'adopter l'amendement (le treizième) à la Constitution fédérale^ en vertu duquel (en 1865) l'esclavage était aboli ; elles votèrent ensuite des lois sur la réglementation du travail des nègres et contre le vagabondage ; toutes ces lois quoique réclamées, et probablement de bonne foi, comme nécessaires pour la surveillance d'une masse d'êtres ignorants subitement livrés au hasard, sans qu'il y eût personne pour les diriger et sans qu'ils eussent eux-mêmes des habitudes de libre industrie ou d'épargne, laissèrent les nègres dans un état d'infériorité, et elles semblaient propres à en faire retomber un grand nombre dans une véritable servitude. Ce fut là un faux mouvement, car il excita l'alarme et souleva une violente colère contre le Nord ; et, çà et là, il fut accompagné de conflits entre les blancs (notamment entre les soldats licenciés de la Confédération) et la population de couleur; ces conflits furent d'autant plus regrettables que, durant la guerre, les esclaves s'étaient très bien comportés à l'égard des femmes blanches et des enfants qui se trouvaient sur les plantations, et que leurs anciens maîtres avaient en réalité bien peu d'offenses à venger. Ce fut donc avec un esprit plein de soupçons que le Congrès aborda la question du rétablissement des Etats du Sud. Les vainqueurs s'étaient montrés d'une clémence sans égale à l'égard des vaincus, mais ils n'étaient pas prêts à traiter comme des amis et à faire participer à leurs vieux droits constitutionnels ceux qu'ils appelaient des « rebelles d et qu'ils considéraient comme tels. L'esclavage, que, pour la plupart, ils niaient de vou-

l i2 LE SUD DEPUIS LA (iUEKRE

loir abolir, au commencement de la guerre, leur apparaissait maintenant comme une chose détestable, et les nègres étaient devenus rol>jel de toutes leurs sympathies. Après ce que les nègres avaient l'ail et avaient soullert, ils se sentaient obligés de leur assurer la plus large protection, il aurait peut-être été plus sage de revenir aux maximes générales de la politique américaine, et de s'appuyer sur les forces reconstitutives naturelles et sur l'intérêt que le SuJ lui-même avait à rétablir l'ordre et un gouvernement régulier. Mais on ne pouvait guère espérer que les leaders du Nord comprissent à quel point toute idée de révolte était absente de l'esprit des hommes du Sud, qui, avec l'esprit pratique qui caractérise les Américains, avaient déjà accepté l'inévitable, comprenant qu'il fallait renoncer pour toujours à l'esclavage et à la sécession. Et ces leaders — en particulier ceux qui siégeaient au Congrès — furent poussés à des mesures plus violentes que la prudence n'aurait voulu par l'obstination du Président Andrew Johnson qui, comme partisan des Droits des Etats du Sud, avait annoncé que ces Etats avaient le droit de ressaisir leur ancienne autonomie et qui, en même temps qu'il employait son pouvoir à la réalisation de ce dessein, dénonrait le Congrès en termes trop peu modérés. Les événements auraient été sans doute bien différents si Lincoln avait vécu assez longtemps pour diriger avec sa patiente sagesse le rétablissement des Etats.

C'est en présence de cet état de choses que le Congrès refusa de laisser les membres élus par les Etats reconquis, prendre possession de leurs sièges et qu'il promulgua un slatute créant un Bureau des Aifranchis(Frt'f't/)/<ey<'.y Bureau) investi de larges pouvoirs de surveillance et de protection à l'égard des nègres affranchis. Voté en 1865 et prorogé pour deux ans de plus en 1860, cet acte remplaça effectivement la législation des Etats reconquis en ce qui concernait la race de couleur. Le Congrès vola alors et proposa à l'approbation des Etats (juin 1860) un amendement (le qua-

torzième) à la Constitution fédérale ; d'après cet amendement, le titre de citoyen, tant de l'Etat particulier que de la Fédération, fut conféré à tout individu né ou naturalisé dans les Etats-Unis et soumis à leurjuridiction ; il refusait, en outre, aux Etats particuliers de porter atteinte aux privilèges ou aux immunités des citoyens des Etats-Unis, et il proposait de réduire la représentation que chaque Etat avait au CongTès, proportionnellement au nombre de citoyens exclus du droit de suffrage. Gomme tout danger d'un retour de l'esclavage avait disparu, la pression que l'on exerrait ainsi sur les Etats du Sud en les obligeant à conférer aux nègres les droits de sutïrage, constituait un redoutable mouvement en avant. Cependant, les Etats auraient sans doute bien fait d'accepter l'amendement et ils l'auraient peut-être accepté, en effet, s'ils avaient compris quel était le caractère du parti dominant dans le Nord. Mais ils se plaignaient de ce que Ton avait mutilé leur représentation à l'occasion des citoyens exclus par eux, prétendant qu'il y avait des Etats du Nord où la couleur était un motif d'exclusion et qui, néanmoins, souffriraient moins que les Etats du Sud parce que le nombre de leurs habitants de couleur était beaucoup moindre ; ils accueillirent fort mal aussi la disposition en vertu de laquelle était exclue du vote toute personne qui, après avoir prêté serment de défendre la Constitution des Etats-Unis, s'était compromise dans « l'insurrection ou rébellion contre cette même Constitution ». A cause de cela, tous ces Etats, à l'exception du Tennessee, repoussèrent l'amendement. Cela ne fît qu'exciter encore davantage la colère et la suspicion du Congrès et il vota, le 2 mars 18G7, l'acte que l'on a appelé Act de Reconstruction {Reconstruction Act) (un Mil en vue de donner des gouvernements effectifs aux Etats insurgés) par lequel on créait des gouvernements légitimes dans les Etats non encore réadmis à faire partie de l'Union (sans tenir compte des gouvernements établis par la population blanche), et par lequel, aussi, on déter-

minait les conditions de leur réadmission. En vertu de cet Act, ces Etats, c'est-à-dire tout le Sud séparatiste à l'exception du Tennessee, furent divisés en cinq districts militaires, chacun d'eux devant avoir à sa tèle un brigadiergénéral de l'armée fédérale, en attendant qu'une nouvelle Convention d'Etat eût promulgué une nouvelle Constitution, que le quatorzième amendement eût été ratifié et que l'Etat eût été définitivement réadmis. Les délégués envoyés à chaque Convention devaient être élus par tous les citoyens mcàles, à l'exception de ceux qui, ayant tout d'abord prêté serment à la Constitution fédérale, avaient été compromis dans le dernier soulèvement ; et ce fut par ces mêmes électeurs que la Constitution dut être ratifiée après avoir été votée par la Convention. Cette disposition, en même temps qu'elle accordait aux nègres le droit de suffrage et le droit d'être délégués à la Convention, excluait de ces deux fonctions la plupart des blancs ayant quelque influence et laissait envahir les Conventions par les quelques blancs restés fidèles à l'Union et par des aventuriers venus du Nord à la suite des armées fédérales. Le Reconstruction Act fut dûment exécuté ; des Conventions furent tenues; des Constitutions, concédant à tous, blancs ou noirs, un droit de suffrage égal, furent promulguées, et, à la suite de cela, il fut établi de nouveaux gouvernements d'Etats dans lesquels, cependant, les blancs influents de chaque Etat ne purent, n'ayant pas encore obtenu leur pardon, être nommés à des places de législateurs ou de fonctionnaires. C'est de cette façon que six Etats furent, en 1868, réadmis au Congrès comme remplissant les conditions exigées, et que les autres Etats y furent réadmis aussi dans les deux années qui suivirent. En juillet 1868, le quatorzième amendement fit partie de la Constitution, ayant été adopté par les trois quarts des Etats, et, en mars 1870, le quinzième amendement, défendant de refuser ou de restreindre le droit de vole des citoyens « sous prétexte de race, de couleur ou d'un précé-

dent état de servitude », entra aussi dans la Constitution à la suite d'une adoption semblable, et il fut obligatoire dans tous les Etats. C'est avec cet amendement et aussi avec les lois pénales votées en 1870 et en 1871, lois qui furent généralement désignées sous le nom d'Acts de Contrainte (Force AdsJ et qui avaient pour but de faire respecter le droit de suffrage des nègres, que linit l'intervention directe de la législature fédérale. En 1872, l'Act d'amnistie générale rendit à la grande masse des ex-confédérés le plein exercice de leurs droits politiques.

Pendant ce temps, que s'était-il passé dans les Etats du Sud? Tous les principaux blancs étant incapables de voter ou de prendre part au gouvernement, les seuls facteurs ou les seules forces étaient :

En premier lieu, les blancs qui avaient pris parti pour l'Union pendant toute la durée de la guerre et qui n'étaient — dans la plupart des Etats — ni nombreux ni influents ; En second lieu, un grand nombre de nègres affranchis subitement, et qui non seulement manquaient absolument d'expérience politique, mais encore des notions politiques les plus rudimentaires ;

En troisième lieu, les hommes envoyés du Nord en ([ualité d'agents du Bureau des Affranchis, ou ayant tels ou tels autres liens avec le gouvernement fédéral, et des personnes venues de leur propre mouvement dans l'espoir de proîiter, pour s'enrichir, des occasions que pouvaient leur offrir les conditions anormales du pays.

La force électorale était naturellement du côté des nègres, surtout dans la Caroline du Sud et dans les Etats du Golfe (à l'exception du Texas) ; un certain nombre d'entre eux furent même choisis pour siéger dans les législatures et pour remplir les emplois les moins importants. Dans les législatures de la Caroline du Sud et du Mississipi ils furent en majorité ; et, dans ce dernier Etat, ils envoyèrent l'un d'eux au Sénat fédéral. Mais, naturellement, la direction des affaires appartint aux blancs, seuls capables de IV 10

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diriger, et principalement à ces aventuriers qui pouvaient [acilenient porter tons leurs hiens sur eux et que pour cette raison on appela des « carpel biDK/crs » (porteurs de valises).

Ils organisèrent les nègres en vue des élections d'Ktat et des élections locales; ils falsifièrent les listes électorales, truquèrent les urnes (1), et pénétrèrent dans les législatures. Ils se jetèrent sur les places les plus lucratives, donnant aux nègres, pour satisfaire leurs convoitises, les postes les moins importants (2) ; ils inventèrent diverses méthodes pour accroître les impôts, augmenter la dette, créer de nouveaux emplois grassement rétribués, et se livrèrent à toutes sortes de fraudes à leur profit et au profit de leurs amis. Une telle saturnale de vols et de tripotages a rarement existé dans un pays civilisé, et, même, on ne l'avait jamais plus vue sous un régime de libre autonomie. On ne saurait guère blâmer les électeurs de couleur de ce qu'ils prenaient aveuglément pour guides des hommes représentant le parti auquel ils devaient la liberté ; et comme les biens qu'ils possédaient étaient peu considérables, les impôts ne pesaient que faiblement sur eux et l'augmentation de la dette ne pouvait guère les alarmer. Parmi les nègres, ceux qui retiraient de tout cela les plus grands profits, étaient les prédicateurs^ qui jouissaient d'une certaine influence locale et qui pouvaient quelquefois disposer des votes de leurs camarades, et les législateurs qui étaient accoutumés, dans la Caroline du Sud, par exemple^ h recevoir une gratification de quelques dollars pour chaque bill qu'ils votaient ; 3). Cependant, les neuf dixièmes des

(1) Parfois on adopta le sj'stème, remarquablement simple, de pourvoir l'urne, soigneusement fermée à clef et scellée au moment de l'ouverture du scrutin, d'une paroi à glissement.

(2) Dans la Caroline du Sud, en 1873, d'après le témoignage digne de foi du gouverneur Chamberlain, deux cents personnes avaient été nommées juges de paix, avec une certaine juridiction civile et criminelle, sans savoir lire ni écrire.

(3) On raconte qu'un nègre de la Caroline du Nord, ayant été

profits illicites allaient aux blancs. Plusieurs d'entre eux étaient des hommes sans probité, et qui finirent par prendre la fuite pour échapper aux mains de la justice. Pour le moment, ils jouissaient d"une impunité absolue, n'ayant pas même, pour les arrêter, ce frein que l'opinion publique impose aux pires gouvernants lorsqu'ils appartiennent euxmêmes à la circonscription dans laquelle ils gouvernent.

La position de ces aventuriers était semblable à celle d'un gouverneur de province chez les Romains dans les derniers temps de la République, ou à celle d'un fonctionnaire anglais dans les Indes Orientales dans les premiers jours de la domination de la Compagnie, avec cette différence qu'ils avaient bien moins que Yerrès à craindre des poursuites ultérieures, et bien moins que les compagnons de Clive à craindre une enquête parlementaire. Les sécurités mêmes dont le système fédéral entoure l'autonomie de l'Etat contribuaient à encourager leur audace. Le gouvernement national n'était pas responsable, car le mécanisme gouvernemental de l'Etat demeurait intact dans sa forme, et, dans ses apparences extérieures, son fonctionnement était normal. Mais, comme le pouvoir électoral appartenait à ceux qui étaient entièrement impropres au droit de cité, et qui n'avaient comme contribuables aucun intérêt à un bon gouvernement, comme les législatures étaient indifférentes et corrompues, que les juges étaient pour la plupart serviles, que les officiers militaires fédéraux étaient obligés de supporter ceux qu'ils considéraient comme les autorités constitutionnelles de l'Etat, etque le Congrôs était éloigné et d'ailleurs peu disposé à écouter les doléances de ceux qui lui étaient suspects comme rebelles (1), il arrivait que rien ne faisait

surpris au moment où il comptait l'argent qu'il avait reçu pour son vote, dit avec un rire étouffé : « J'ai été vendu onze fois dans ma vie et c'est la première fois que cela me rapporte de l'argent. «

(I) Presque toute la représentation de ces Etats au Congrès était entre les mains du parti républicain dirigeant. Les

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écliec aux convoitises et que la l'ourberie pouvait se donner libre cours. Nombreuses étaient les métbodesde i)illa<,fc.Cbaque branche d'administration était un instrument de ruine. On spéculait sur les entreprises publiques et on partageait les bénéfices. Les législateurs recevaient des rémunérations extravagantes ; des charges extravagantes aussi étaient imposées à l'occasion de toutes sortes de travaux exécutés aux frais du public. iMais laformede vol la plus commune, peutêtre, et celle aussi pratiquée sur la plus vaste échelle, consistait en ce que les législatures dirigeaient les émissions d'obligations pour venir en aide aux constructions de voies ferrées ou autres travaux publics ; ces obligations {bonds) étaient en effet délivrées aux entrepreneurs qui les vendaient, partageaient le produit avec le Ring gouvernant, et n'exécutaient pas les travaux. Des sommes considérables étaient même prises d'une manière encore plus directe au trésor de l'Etat ou au trésor de l'autorité locale ; et comme non seulement les gardiens des deniers publics, mais encore, dans be.'iiicoup de cas, les Cours de justice, étaient placés sous le contrôle des voleurs, il s'ensuivait que la fraude était difficile à découvrir et qu'il était impossible d'y remédier. C'est de cette façon que les classes laborieuses et les classes de propriétaires virent augmenter les charges de l'Etat sans qu'il fût en leur pouvoir d'y mettre un frein. Dans la Caroline du Nord il fut émis pour 44 millions de dollars (le dollar vaut environ 5 fr. 25) d'obligations de chemins de fer et aucune voie ne fut construite. Dans l'Alabama, la dette d'Etat s'éleva en quatre ans de 8.356.000 dollars à 25.503.000, sans que rien ou presque rien eût été fait. Dans le Mississipi, l'impôt avait été

membres du Sud furent en grande partie complices de la mauvaise administration locale que nous décrivons ici, près de la moitié d'entre eux étant des carpet-baggers du Nord, et taudis que quelques membres du Nord en avaient connaissance, il y en avait d'autres qui ne se souciaient nullement de savoir ce qui se passait.

de dix cents (environ 60 cenlimes) pour chaque iOO dollars de terre imposée ; en \87i, ce même impôt s'élevait à quatorze fois ce taux. Dans la Caroline du Sud, la dette d'Etat s'éleva en quatre ans de 5.-407.000 dollars à 18.515.000, et le gouverneur Moses, non content de la part qu'il recevait dans ce pillage^ vendit les remises de peine aux condamnés, et il en vendit 457 en deux ans. Mais ce fut dans la Louisiane que le vol atteignit son plus haut point , là> dans une seule année, la dette d'Etat fut quadruplée, et la dette locale^ doublée ; en quatre ans la dette d'Etat et la dette de la cité s'élevèrent ensemble à la somme totale de 54 millions de dollars, somme qui alla tout entière aux mains des spoliateurs et avec laquelle il ne fut fait aucun travail d'une utilité durable.

Soit à cause de l'aménité qui caractérise cette nation et qui survit souvent à des vertus plus austères, soit parce que les voleurs trop occupés à remplir leurs poches n'avaient pas le temps de penser à d'autres méfaits, cette mauvaise administration ne s'accompagna pas d'autant de tyrannie et de cruauté que l'on pouvait en attendre. Il y en eut cependant, surtout dans les districts peu policés du Sud-Ouest. Dans plusieurs Etats la faction dominante, peu satisfaite de la présence des troupes fédérales^ chercha à maintenir l'ordre en créant des gardes d'Etat, ou police d'Etat, ou une milice de nègres. Dans le Mississipi les individus de couleur furent enrôlés dans une « Ligue loyale » (Loyal league). Tandis .que les fonctionnaires civils étaient souvent des partisans sans réputation et sans scrupules, unissant d'une manière tout à fait malséante un emploi qui exigeait une grande impartialité (1) à la direction de l'organisation républicaine locale, les fonctionnaires militaires fédéraux, au contraire, bien que parfois

(\] Dans la Louisiane, par exemple, le Marshal fédéral, qui était chargé d'appeler les troupes fédérales pour l'aider, fut, pendant un certain temps, président (Chairman) du Comité républicain d'Etat.

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leurs actions l'ussonl sujettes à des critiques, seml)lent, en général, s'être comportés avec bon sens et droiture, rendant leur autorité militaire aussi douce que puisse être une telle autorité. Les nègres eux-mêmes, ignorants comme ils étaient, et encore tout enivrés de leur liberté récente^ ne montrèrent pas la turbulence et la rancune que l'on eût pu craindre chez une race moins généreuse. Néanmoins, des désordres éclatèrent. Une association secrète appelée \eKuKlux Klan, qui à l'origine fut, dit-on, formée par la jeunesse du Tennessee dans un simple but d'amusement, s'étendit rapidement sur tout le pays, et on l'accusa bientôt de tous les sévices qui, en 1808, et pendant les années qui suivirent, furent commis sur les nègres dans le Sud, et même (quoique ce fût plus rare) sur les blancs que l'on soupçonnait de sympathiser avec les nègres. Un grand nombre de ces sévices étaient probablement l'œuvre de quelques chenapans de village qui ne se rattachaient à aucune organisation et qui obéissaient encore moins à une influence politique. Mais l'impossibilité de découvrir ceux qui se rendaient coupables de ces méfaits, et l'absence de tout efl'ort local pour organiser une répression, faisaient nettement ressortir le mécontentement des meilleures classes de blancs à l'égard du gouvernement établi par le suff'rage des nègres, et, malheureusement, confirmait le Congrès dans le soupçon que les anciens rebelles étaient encore, au fond du cœur, les ennemis de l'Union et des nègres. Aucune résistance ouverte ne fut tentée à l'égard des troupes fédérales ; mais ni leur zèle, ni les lois pénales votées par le Congrès ne parvinrent à arrêter les mauvais traitements, les incendies et les meurtres qui durant ces années affligèrent quelques districts. Cependant, le Nord se fatigua de cette répression et il s'émut de ce qu'il entendait raconter au sujet du « gouvernement des carpet baggers ». Une réaction politique due à d'autres causes s'était fait sentir dans le Nord, et le vieux principe de laisser les Etats se gouverner comme ils l'en-

tendraient, pénétrait de plus en plus dans l'esprit du peuple, même dans le parti républicain encore dominant. Quoique certains chefs de parti désirassent, peut-être pour l'avantage de leur parti, tenir encore le Sud en état de sujétion, ils étaient cependant débordés par le sentiment, toujours très fort en Amérique, que chaque communauté jouissant d'un gouvernement autonome devait être abandonnée à elle-même quand il s'agissait de ses propres aflaires, et que l'occupation militaire n'était nullement justifiée là où une révolte n'était pas à craindre. Cela flnit en 1876-77. Entre 1869 et 1876, les blancs avaient reconquis le gouvernement dans tous les Etats du Sud, excepté dans la Caroline du Sud, la Floride et la Louisiane, et, en 1876, ces trois Etats lurent aussi reconquis (1). Les circonstances différaient d'après le caractère de la population dans chaque Etat. Dans quelques-uns, une union des blancs appartenant au parti républicain modéré avec les Démocrates, union provoquée par le mécontentement de tous les propriétaires en présence des scandales dont ils étaient témoins et des charges qu'ils supportaient comme contribuables, avait assuré des majorités légitimement choisies, et amené l'expulsion des fonctionnaires corrompus. Dans quelques Etats, on arriva au même résultat en empêchant les nègres — soit en leur donnant de l'argent, soit de toute autre façon, et même par des menaces et des violences — de se faire inscrire sur les listes électorales. Une fois en possession de la majorité électorale, les blancs qui, en 1872, avaient tous été relevés de leurs incapacités, eurent grand soin de conserver, par des procédés justes ou non, leur majorité sauve ; ils ont depuis lors conservé partout leur autorité dans le gouvernement. Le président Hayes rappela, en 1877, les troupes fédérales qui restaient

(1) Les Etats où les blancs recouvrèrent d'abord leur autorité, comme la Géorgie, sont généralement ceux qui se sont le mieux trouvés dans la suite. Ils ont eu moins de dettes à contracter, et le crédit commercial y a été plus tôt rétabli.

encore dans les Etats du Sud et, depuis lors, on n'y en a plus envoyé.

Si nous avons esquissé le tableau de ces événements, ce n'est pas tant parce que c'est là une phase curieuse dans l'histoire de la démocratie, et qui vraisemblablement ne se reproduira plus jamais soit aux Etats-Unis, soit ailleurs, que parce que cette période a déterminé et sert à expliquer tous les événements dont il va être parlé et qui se déroulent actuellement dans les Etats du Sud. Que le Congrès ait commis quelques méprises, c'est là ce que les résultats prouvent clairement. Parmi ces résultats, il ne faut pas seulement compter la dette inutile qui pèse sur les Etats du Sud et la lenteur avec laquelle ils se sont remis des pertes occasionnées parla guerre^ mais encore l'entrée dans le parti démocrate des citoyens blancs les plus respectables et leur séparation d'avec les Républicains du A'ord, en même temps que les nègres s'affiliaient au parti républicain et introduisaient ainsi dans la politique ce que l'on a appelé une « ligne-de couleur » (coloiir Une). De plus, les blancs ont pris des habitudes d'illégalité qui s'y sont perpétuées et il s'est formé dans les deux partis la pernicieuse pratique d'altérer les élections, quelquefois par violence et quelquefois par fraude, pratique par laquelle le libre gouvernement populaire est atteint à sa racine même.

Mais le parti républicain commit-il aussi une de ces méprises lorsque, par son acte capital, il assura le droit de suffrage à tous les nègres en bloc? Aux yeux de presque tous les Européens, cet acte avait et a encore quelque chose de monstrueux. On ne saurait imaginer un peuple plus irrémédiablement impropre au pouvoir que cette horde d'esclaves ; et leur inaptitude était surtout dangereuse parce que les classes au milieu desquelles les nouveaux électeurs auraient dû trouver des exemples, étaient en partie privées de leurs droits politiques et, en partie, poussées à se montrer hostiles à l'égard des nègres. Les yeux des Américains,

cependant, voient la chose sous un jour tout difterent. Pour les Américains, en effet, c'est un axiome que sans le suffrage il ne saurait y avoir de véritables citoyens, et le nègre aurait paru à peine libre s'il n'avait reçu que des droits privés et passifs, sans recevoir en même temps les droits publics et actifs du citoyen. « J'ai compris, en 1867, dit le général Wade Ilampton, un des chefs les plus distingués du Sud, qu'un homme qui a été fait citoyen des Etats-Unis, ne saurait être exclu du vote à raison de sa couleur. Une telle exclusion serait absolument contraire à tous les principes fondamentaux des institutions républicaines (l). » Il est vrai qu'il y avait des Elats du Nord, tels que le Connecticut de la Nouvelle Angleterre et la moitié de TOhio de la Nouvelle Angleterre, aussi bien que le Michigan et la Pennsylvanie^ où les personnes de couleur sont l'objet d'une semblable exclusion (2). Mais le mouvement abolitionniste et la guerre ont été un immense stimulant pour la théorie abstraite des droits de l'homme ; ils ont si bien éveillé la sympathie des populations du Nord à l'égard des nègres, que toutes restrictions disparurent devant la doctrine de l'absolue égalité démocratique et des droits de Ihomme en tant qu'homme. Il y avait, en outre, un autre argument qui avait aussi quelque poids. Le droit de suffrage apparaissait aux yeux des hommes politiques du Nord comme l'alternative de la continuation du gouvernement militaire. Sans le droit de suffrage, le nègre aurait pu se trouver abandonné sans défense et passer inaperçu, inculte et inutile. Comme le disait un autre habitant du Sud, aussi très distingué, M. le juge Lamar : « Dans les relations nouvelles qui venaient de s'établir tout d'un coup entre les blancs et la population de couleur, il y aurait eu une tendance naturelle de la part des anciens maîtres, en-

(1) Norlh American Recieic, mars 1879.

(2) Le Connecticut jusqu'en 1865 et l'Ohio jusqu'en 1867 refusèrent d "étendre aux nègres l'étialité de sulïrase.

coréen possession du sol et de rinlelligencedu pays, ainsi que de son Pouvoir législatif, à user d'une autorité i)resque absolue })0ur faire du nouvel alTranchi un homme selon leurs propres vues. 11 y auiait eu une distinclioïi de lace, avec de ces choses inhérentes au vieux système, |)ro|)r('s à mécontenter les nègres et à heurter le sentiment général du pays. Si l'esclavage devait être aboli, il devait l'être tout à fait et il ne devait rien rester de ce qui avait quelques affinités avec lui; or il n'en aurait pas été ainsi tant qu'il aurait subsisté quelque inégalité devant la loi. Le droit de suffrage était donc pour le nègre un moyen de se protéger contre une semblable inégalité et un moyen aussi de forcer le Sud à prendre ses intérêts en considération. » (i)

L'opinion américaine d'après laquelle « le suffrage est répée et le bouclier de notre droit, la meilleure armure que la liberté offre à ses citoyens », ne s'imposa pas tout d'un coup à l'esprit de l'Européen qui estime que tout gouvernement est tenu de couvrir dune même protection ceux qui jouissent des droits politiques et ceux qui n'en jouissent pas. Mais il faut se souvenir qu'aux Etats-Unis ce devoir est moins scrupuleusementobservé qu'en Angleterre ou en Allemagne, et que son observation offrait même des difficultés spéciales sous un régime fédéral qui s'en remet pour cette obligation, sauf en ce qui intéresse la législation fédérale, aux autorités des divers Etats.

Il a été d'usage de dire que les chefs du Congrès, en accordant les droits électoraux aux nègres, obéissaient à un motif tout différent et moins noble, c'est-à-dire au désir d'assurer des votes au parti républicain. Les motifs ne sont jamais sans mélange, et sans doute cette considération avait son poids. Cependant, il ne faudrait pas voir là une pure considération d'égoïsme. Gomme c'était le parti républicain qui avait soutenu la guerre et affranchi les

(1) North American Review, mars d879.

LE SUD DEPUIS LA GUERRE loo

nègres, les leaders républicains avaient le droit de prétendre que la protection des nègres ne pouvait être assurée que par l'autorité émanant de ce parti. Cette autorité ne fut pas employée avec sagesse. Mais les circonstances étaient si nouvelles et si embarrassantes, que peut-être il fallait la sagacité politique du président Lincoln pour en tirer heureusement parti.

Avec la disparition du gouvernement des carpet-baggers et des nègres, commença la troisième période de l'histoire politique du Sud depuis la guerre. La première période avait été celle du suffrage exclusif des blancs ; la deuxième celle du suffrage prédominant des noirs. Pendant la troisième, le suffrage universel et la complète égalité devant la loi aboutirent en pratique à la pleine suprématie des blancs. Quant à dépouiller les hommes de couleur de leurs droits, il n'y fallait pas songer, car ils leur étaient assurés par la Constitution fédérale qui prévaut toujours contre l'action particulière des Etats. L'idée de les troubler dans l'exercice de leurs droits ne venait presque à personne. Même à l'élection de 187:^, les Démocrates du Sud n'espéraient pas plus l'abrogation du quinzième amendement que les Torys anglais n'espéraient, à l'élection de 1874 l'abrogation de Vlrisli Church Disestahlisment Ad de 1869. Mais plus le peuple du Sud désespérait de faire supprimer cet amendement et plus il était résolu à en éviter les effets qui pourraient porter atteinte à sa suprématie. La population blanche du Sud haïssait certainement bien moins les nègres qu'elle ne haïssait les meneurs {leaders) blancs par lesquels elle avait été pillée. « Nous avons sauvé la civilisation », disaient-ils ; et si la civilisation ne pouvait être sauvée que par la suppression du suffrage des nègres, ils étaient prêts à le supprimer. C'était là tout ce qu'il y avait de plus facile, parce que, tandis que la plupart des carjpet-haggers avaient pris la fuite, presque tout ce qu'il y avait de respectable parmi la population blanche dn Sud, y compris ceux qui avaient

l.-ifi LE SUD DEPUIS LA GUERRE

été Wliigs pendant la (iiierre et qui s'étaient opposés à la sécession, était maintenant uni dans le nouveau parti démocrate ou plutôt dans le parti anti-nègre. Ce qui prouve mieux encore la puissance des motifs qui les ont fait agir, c'est que presque tous les hommes du iNord qui, dans ces dernières années, s'étaient rendus dans le Sud pour les besoins de leur commerce, s'étaient au bout de très peu de temps rangés du côté du parti anti-nègre, qu'elles qu'eussent été d'ailleurs jusque-là leurs précédentes « affiliations».

Les modes de suppression n'ont pas été les mêmes dans tous les districts et à toutes les époques. Tout d'abord, il y eut ce que Ton a appelé « l'étourdissement » ibuUdozitig), c'est-à-dire la violence et le terrorisme employés pour empêcher les gens de couleur de venir dans les comices électoraux ou d'y voter. Dans la suite, les procédés furent moins brutaux. Les inscriptions électorales furent opérées * de façon à exclure les électeurs noirs. On prenait pour le scrutin des dispositions imaginées afin de conduire l'électeur à un bureau électoral qui n'était pas le sien, de sorte que son vote était refusé ; au besoin, les candidats républicains étaient éliminés ou les procès-verbaux d'élection falsifiés, a Je bourrerais à l'avance une urne de bulletins, disait un homme éminent, afin d'avoir un bon et honnête gouvernement », et il disait cela avec une entière bonne foi sans penser dire uneénormité. Parfois, les ministres des nègres {preachers) étaient sollicités ou payés pour pousser leurs ouailles à l'abstention. Les procédés amusants n'étaient pas non plus dédaignés. C'est ainsi, par exemple, que l'on distribuait aux nègres des entrées gratuites poui' un cirque ambulant et que le cirque était payé pour donner sa représentation h un certain endroit et à une certaine heure, de tacon à ce que les nègres ne pussent pas aller voter. La Caroline du Sud promulgua une loi ingénieuse d'après laquelle il doit y avoir huit urnes répondant aux huit fonctions qui doivent être pourvues par l'élection, et

un vote n'est compté que s'il est déposé dans lurne qui lui est propre ; de plus, le président du bureau n'est pas obligé dédire à rélecteur dans quelle urne son bulletin doit être déposé. Les nègres illettrés votent si souvent dans l'urne qui n'est pas la leur — car les .urnes sont fréquemment changées de place pour déconcerter les instructions données auparavant — qu'un grand nombre de leurs suffrages sont perdus, tandis qu'au contraire les blancs illettrés peuvent recevoir les bienveillantes instructions du président du bureau.

Malgré ces empêchements, les nèi^res ont lutté lonatemps, considérant le vote comme le symbole de leur liberté, et craignant de retomber en esclavage si le parti républicain venait à être vaincu. Des leaders et des organisateurs étaient trouvés parmi les fonctionnaires fédéraux, naturellement tous républicains, et ils formaient une classe nombreuse — M. Nordhoff, un scrupuleux observateur, dit qu'en 1875 ils étaient au nombre de trois mille dans la Géorgie seule — et aussi une classe dont les membres étaient tenus de bien s'acquitter de leur mission politique, puisqu'ils devaient être révoqués s'ils y manquaient, absolument comme les Turcs révoquent un Vali qui envoie trop peu d'argent à Stamboul. Après 1884, cependant, lorsque la Présidence des Etats-Unis passa aux Démocrates, quelques-uns de ces fonctionnaires furent remplacés par des Démocrates et les autres montrèrent moins de zèle. De plus, à cette époque il était déjà évident que les blancs,, étant de nouveau en selle, désiraient y rester tandis que les efforts des organisateurs républicains diminuaient à mesure qu'ils espéraient moins. Dans le Nord, leurs amis étaient exaspérés, non sans raison, car le droit de suffrage des nègres avait valu au Sud une plus large représentation dans le Congrès et dans les élections présidentielles que celle dont il jouissait avant la guerre, ou que celle dont il aurait joui si les nègres étaient restés privés des droits politiques. Ils prétendaient avec raison que toutes les fois que

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la loi (lonno un droit, elle devrait en assurer le libre exercice; et lorsque les habitants du Sud leur disaient que les nègres étaient ignorants, ils répliquaient que sur toute l'étendue du pays il y avait des millions d'électeurs ignorants, surtout parmi les nouveaux immigrants, et que cependant personne ne songeait à les exclure. C'est pourquoi en 1800, les leaders républicains, ayant la majorité dans les deux Chambres du Congrès et un Président appartenant à leur parti, présentèrent un hill confiant le contrôle des élections fédérales à des ofliciers qui devaient être nommés par le Président ; ils espéraient ainsi amener tous les nègres à voter et voir les cinq sixièmes de leurs suffrages profiter certainement à leur parti.

Pour les observateurs impartiaux, cette mesure parut parfaitement constitutionnelle et le mal auquel elle était appelée à remédier était palpable. Elle suscita cependant une vive irritation dans le Sud, et elle réunit dans une commune opposition les blancs de toutes les classes, en même temps que dans le Nord elle ne provoqua pas un enthousiasme en rapport avec son but. Elle fut votée à la Chambre, mais elle échoua au Sénat sous la menace d'une obstruction de la part de la minorité, composée alors de Démocrates. Cependant, pour aussi assurée que paraisse actuellement la prépondérance des blancs contre la législation du Nord ou la révolte des nègres, les populations du Sud sont encore inquiètes et impressionnables sur ce point ; elles se sont groupées en une phalange de parti sur cette seule question de couleur, au grand détriment, d'ailleurs, de leur vie politique, qui ne peut ainsi prendre son libre essor au sujet des autres questions qui s'élèvent de temps à autre. Elles ont gardé un souvenir si cuisant de l'époque des carpet-baggers, et leur alarme est si vive devant la possibilité de les voir revenir, que les discussions internes, telles que celles qui ont été provoquées récemment par l'apparition du parti de l'Alliance des Farmers, ont rarement pu faire obtenir aux candidats républicains un

>\(^'^e dans le Congrès ou une fonction un peu considérable «ians l'Etat.

Ces remarques s'appliquent au véritable Sud, mais elles ne s'appliquent ni aux régions de montagnes où, grâce à l'absence de l'élément nègre, il y a encore, sauf dans les larges vallées, un fort parti républicain, ni aux Etatsfrontière comme le Maryland, la Virginie de l'Ouest, le KeiUucky et le Missouri, dans lesquels les électeurs de couleur ne sont pas assez nombreux pour faire naître des craintes. Lorsque l'on veut éliminer leur influence dans les élections, le plan généralement suivi consiste à les acheter. A Louisville, dit-on, une somme peu importante suflit pour assurer leur abstention. Il faut dire à leur louange que, lorsqu'il s'agit de les faire voter pour un Démocrate, il faut les payer beaucoup plus cher.

Cetle horreur de la suprématie du nègre est le seul point sur lequel le Sud soit resté fidèle à ses vieilles opinions. L hostilité à l'égard des populations du Nord a disparu presque entièrement. L'envoi de Lee devant la Cour d'Appomattox ne fut pas plus tôt connu dans tout le pays que l'on renonça à l'idée de persister à faire des efforts en vue de la sécession et à l'espérance de maintenir l'esclavage. Avec cette remarquable disposition à accepter le fait accompli, disposition qui, en Amérique, est compatible avec une résistance obstinée jusqu'au jour de l'accomplissement, les habitants du Sud sentirent qu'une ère nouvelle avait commencé et qu'ils devaient désormais s'y adapler. [Is ne regrettaient pas d'avoir fait la guerre. Ils en étaient fiers et ils le sont encore, ainsi, d'ailleurs, qu'on peut le voir par les dispositions prises récemment par quelques Etats pour célébrer l'anniversaire de la naissance du général Robert E. Lee ou de l'ex-Président Jefferson Davis. Précisément parce qu'ils sentaient qu'ils avaient bien combattu, ils se soumirent presque sans rancune, et il fut dit communément parmi eux que les deux seules classes qui nourrissaient encore quelque ressenti-

ment étaient celles qui ne combattirent pas, c'est-à-dire les femmes et le cleriié. Même au moment où les hostilités se réveillèrent à la suite de la reconstruction opérée par le Conjirès, en 1860 et 181)7, et des abus commis par le gouvernement des carpcl-bagfjers, personne ne songea à recommencer la vieille lutte. Cependant, la régénération industrielle du pays ne commença réellement qu'avec la direction reconquise par les blancs, entre 1870 et 1870. Avec cette époque coïncident deux découvertes qui ont eu une intluence considérable sur la prospérité matérielle et qui ont contribué à changer la manière de voir des habitants. La première fut l'exploration de la richesse minière située au cœur du pays. Dans les parties occidentales de la Virginie et de la Caroline du Nord, dans la partie orientale du Tennessee et dans le nord de la Géorgie et de TAlabama, d'énormes quantités de charbon et de fer, sans parler des autres minéraux, avaient été découvertes, et souvent ces minéraux se trouvaient dans une si étroite juxtaposition que la production de la gueuse et de l'acier était d'un bon marché exceptionnel. A la suite de cela, les capitaux du Nord avaient été attirés dans le pays ; un champ nouveau était maintenant ouvert aux entreprises des hommes du Sud, et ils avaient eux-mêmes commencé à accumuler des capitaux; des industries prospères avaient été créées, et une vaste population ouvrière, tant noire que blanche, s'était développée en beaucoup d'endroits, en même temps que la construction de nouvelles voies ferrées avait non seulement procuré du travail aux classes pauvres, mais encore avait poussé l'industrie et le commerce à s'orienter dans d'autres directions. La seconde découverte était la possibilité d'extraire de l'huile des graines du cotonnier, graines que, jusque-là, on avait laissé perdre ou employées à nourrir les pourceaux. La production de cette huile s'était considérablement accrue, rendant ainsi la culture du cotonnier très avantageuse et devenant pour le pays une cause de prospérité générale. La plus grande

partie de la récolte, qui s'élève en moyenne à huit millions de balles et qu'en i80i on supposait devoir dépasser dix millions (c'est-à-dire plus du double de celle produite par le travail des esclaves; avant la guerre), est maintenant produite par des farmers blancs, en même temps que les manufactures où l'on tisse et où l'on file les marchandises destinées à la vente augmentent et forment chaque jour de nouvelles communautés industrielles. Les méthodes agricoles ont été améliorées, et un nouveau genre de culture a été introduit : la culture des fruits, par exemple, et spécialement la culture des oranges, est devenue pour certains districts une ressource très lucrative. La création des stations sanitaires d'hiver dans les belles montagnes de la Caroline du Nord, et même dans la Caroline du Sud et dans la Floride, n'est pas non plus sans avoir quelque importance, car les habitants du Nord qui se rendent dans ces stations, y apprennent à connaître le Sud et propagent eux-mêmes des idées nouvelles parmi les populations arriérées de ces districts. Ainsi, à la suite de diverses causes, a pris naissance un sentiment d'activité de mouvement, et d'intérêt au sujet des questions pratiques et de ce que l'on peut appeler la commercialisation de la société, sentiment qui a, dans certaines localités, transformé la vie des Etats du Sud. Le travail manuel n'est plus regardé comme une dérogeance par les blancs des classes pauvres, ni le commerce par les fils de la vieille aristocratie des planteurs. Sans doute, les farmers se plaignent, comme ils le font partout ailleurs aux Etats-Unis ; néanmoins un bon signe, c'est que la grandeur des exploitations agricoles {farms) a, en général, diminué, tandis que l'on a constaté une augmentation du nombre des fermiers et des propriétaires, en même temps que le nombre des tenanciers qui payent leurs fermages en argent au lieu de les payer en nature a presque doublé entre 1880 et 1890. Comme le capital, qui était principalement placé en achat d'es- IV 11

claves, a augmenté et tend à se répandre d'une manière plus générale, il est de plus en plus employé à des améliorations durables et particulièrement à des constructions dans les villes. Les villes, eneiret, se sont considérablement agrandies, surtout, bien entendu, dans les régions minières. Dans les villes, aussi, une nouvelle classe moyenne a pris naissance, en partie à la suite de l'élévation des classes pauvres et, en partie, à la suite de l'abaissement de la vieille classe des planteurs ; et celte nouvelle classe a rendu le contraste entre l'égalité sociale du Nord et le genre aristocratique du Sud beaucoup moins marqué qu'il n'était avant la guerre. Tant que l'esclavage dura, le Sud fut, à l'exception, bien entendu, des enfants de planteurs et de quelques rares commerçants, un pays de gens illettrés. Même en 1870, dans les Etats du Sud-Est, le nombre des enfants qui fréquentaient l'école ne s'élevait qu'à 30 7o du nombre des enfants en âge de s'instruire ; dans les Etats du Sud central et du Sud-Ouest, ce même nombre ne s'élevait qu'à 34 7o- Les Constitutions de reconstruction de 1867-70 renfermaient quelques dispositions importantes en vue de créer des écoles, et l'arrivée d'une nouvelle génération, qui a pu apprécier les bienfaits de l'instruction et voir les avantages que New-York en a retirés, a provoqué sur ce point une salutaire activité. En 1890, la proportion des enfants inscrits dans les écoles s'est élevée à 59 et à 62 "/o dans les Etats du Sud-Est et du Sud-Ouest respectivement (1). Sans

(l) Rapport du Gûinmissaire de l'Instruction, pour 1890-91. Le recensement de 1890 donne 1.333 39o élèves blancs inscrits sur une population totale de o. 592.149 blancs dans les Etats du Sud- Ouest; dans les Etats centraux du Sud et dans les Etats de rOuest, 1.876.172 élèves blancs sur une population totale de 7.487.576 blancs. La proportion des élèves de couleur par rapport à la population est naturellement plus faible. Voyex les chiffres donnés dans le chapitre suivant et cpr. les résultats du recensement de 1900.

(c L'âge scolaire » s'étend, aux Etats-Unis, de l'âge de o ans à Tàge de dix-huit ans inclusivement.

doute, les sommes dépensées pour les écoles varient beaucoup selon les Etats : l'Arkansas, par exemple, dépense deux fois plus que la Caroline du Nord, quoique sa dette d'Etat soit deux fois plus forte et sa richessse, par tête d'enfant, à peu près la même; il est vrai aussi que la dépense est bien moindre que dans le Nord et dans l'Ouest : riowa, par exemple, dépense cinq fois plus que l'Arkansas, avec seulement une richesse double; il est vrai, encore, que le nombre de jours de présence à l'école pour chaque enfant, dans le cours d'une année, est beaucoup plus faible dans les Etats du Sud (62,2 dans les Etats du Sud-Est, 56,2 dans le Sud central et dans le Sud-Ouest, à côté de 109 dans les Etats du Nord-Est). Cependant c'est là un grand progrès, si l'on tient compte de la pauvreté relative des Etats du Sud et du caractère rural qui prédomine dans leur population très éparse.

Quiconque cherche à dénigrer le Sud ne manque pas de points sur lesquels il peut insister. Il pourrait faire remarquer que l'ignorance y est beaucoup plus commune que dans le Nord ou dans l'Ouest ; que l'habitude de lire est peu répandue même parmi ceux qui savent lire, — il suffit de se promener un peu dans les rues d'une ville du Sud et de considérer le petit nombre des magasins de librairie pour s'en convaincre ; — beaucoup moins répandue encore est cette sorte de culture représentée par des conférences, des journaux ou des sociétés scientifiques et littéraires. Il pourrait faire observer que les hôtels, les gares de chemins de fer, les buffets, en un mot, tout ce qui constitue le confort matériel par lequel se distingue le Nord, y sont bien moins satisfaisants, et que la population éparse néglige ses routes au point de les laisser devenir impraticables. La vie, pourrait-il dire, est relativement grossière, sauf dans quelques anciennes cités, telles que Richmond et Charleston ; dans plusieurs régions elle offre le caractère d'une vie de frontière chez un peuple à moitié fixé. Et, surtout, il pourrait s'étendre

sur la fré(juence des homicides et sur le peu de valeur (jue parait avoir la vie liumaine, si l'on en jnjic par l'action imparlailc et peu sévère des tribunaux, action à laquelle il paraît souvent plus sûr de suppléer au moyen de la vengeance privée. Cependant, à l'énumération de tous ces défauts et de beaucoup d'autres, défauts qui sont le produit de l'esclavage et de l'esprit qu'entretient l'esclavage, on pourrait répondre avec raison que le vrai moyen de se faire une opinion exacte des anciens Etats esclavagistes, c'est d'établir une coniparaison entre ce qu'ils sont actuellement et ce qu'ils étaient à la fin de la guerre. Partout le progrès est évident ; dans quelques régions même, ce progrès est tel que l'on peut très bien appeler le Sud un pays nouveau. Il est vrai que la population, elle-même, a peu changé, car peu de colons arrivent du Nord, et il n'y a pas dans tous les Etats-Unis une contrée qui, dans le cours du xix= siècle, ait reçu une si petite part de Timmigration européenne ( I). Tant qu'il a duré, l'esclavage a été une cause fatale d'éloignement, et, dans ces dernières années, le climat, la présence des nègres et la pensée que le travail y était plus abondant que partout ailleurs, ont continué à faire dévier plus au Nord le courant qui vient d'Europe. Mais la vieille race, qui est, sauf dans le Texas (où se rencontre un faible élément mexicain et un élément venu d'Allemagne) et dans la Louisiane, une pure race anglaise et scoto-irlandaise, pleine de force naturelle, a été stimulée et fortifiée par le changement des conditions de sa vie. Elle voit dans les ressources agricoles et minières de son territoire une promesse de richesse et de population des Etats du Centre et de l'Ouest. Elle a reconquis sa bonne part d'influence dans le gouvernement national. Elle ne regrette pas l'esclavage, car elle reconnaît que son in-

(I) Dans la Caroline du >'ord, les étrangers nés à l'étranger ne représentent que 2 pour cent de la population, dans le Mississipi, seulement C pour cent.

fluence est luneste à la civilisation. Elle a cessé aussi de caresser ses rêves de séparation. Actuellement, elle estfière de l'Union comme de son Etat, et elle est, en quelque sorte, plus jeune et plus robuste que la population du Nord, parce qu'elle est moins gâtée par le luxe et moins découragée par l'invasion de l'agitation sociale que les rêveurs du Nord. Mais, malgré une certaine difficulté, le Sud pourrait très bien être regardé comme la partie de l'Union offrant les plus grandes ressources^ et aussi comme la partie dont les progrès seront le plus rapides et dont la prospérité ne sera pas la moins sûre.

Cette difficulté, cependant, est sérieuse. Elle est dans la présence de sept millions de nègres.

CIIAPITIŒ XGIII

LE rr.ESENT ET L AVENIR DES NEGRES

L'ensemble de la population de couleur dans les Etats- Unis s'élevait, en 1890, au chiffre de 7.470.0-40, dépassant ainsi celle du peuple anglais du temps de la reine Anne; partout ailleurs que dans l'Amérique du Nord, ce nombre eût pu être regardé comme formant une nation considérable. Sur ce total, sept millions (en chiffre rond) se trouvaient dans les anciens Etats esclavagistes et dans le présent chapitre il ne sera parlé que de ceux-là (1). S'il veut comprendre leur distribution dans ces Etats, le lecteur fera bien de se rappeler ce qui vient d'être dit dans le chapitre précédent au sujet des caractères physiques du Sud, car ce sont ces caractères qui ont déterminé la distribution de la population de couleur dans les diverses régions du pays. Bien que l'homme soit de tous les animaux, à l'exception peut-être du chion, celui qui montre la plus grande disposition cà supporter tous les climats, de Bornéo au Groenland, il n'en est pas moins vrai que certaines races humaines ne prospèrent et ne se multiplient que sous certains climats. De même que les races du nord de l'Europe n'ont pu, jusqu'ici, vivre sous le climat de la zone torride^ de même la race africaine, originaire des tropiques, dépérit partout où elle se trouve exposée à des hivers rigoureux. Dans les Etats

(1) L'ensemble delà population blanche de ces Etats était, eu 1890, de i3.079.72o, et la population de couleur, de G. 714. 941. Cpr. à la fin du volume les résultats du recensement de 1900.

LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÈGRES 167

que l'on désigne ordinairement sous le nom d'Etats de la frontière — le Maryland, le KenUicky et le iMissouri — l'élément de couleur ne s'accroît que lentement, ou tend insensiblement à disparaître (1). Dans l'est de la Virginie, dans l'est du Kentucky, l'est du Tennessee et dans Fouest de la Caroline du Xord, le nègre est, en fait, inconnu dans les endroits les plus élevés et les plus froids, et dans les autres parties de cette contrée élevée c'est à peine s'il a pu s'y maintenir. C'est dans les régions inférieures situées à proximité du Gulf Stream et du Golfe du Mexique et spécialement dans les îles de la Caroline du Sud et sur les rives du Mississipi inférieur, qu'il Irouve les conditions qui sont, à la fois, les plus favorables à son développement et les plus défavorables à la race blanche. Aussi, ce sont les huit Etats les plus rapprochés du golfe — Caroline du Sud, Géorgie, Floride, Alabama, Mississipi, Louisiane, Arkansas et Texas — qui contiennent à eux seul plus delà moitié de la population noire ; et dans trois de ces Etals, — la Caroline du Sud, le Mississipi et la Louisiane, — le nombre des noirs excède celui des blancs. Dans ces huit Etats, la population de couleur, de i880 à 1890, a augmenté de 19,4 «/o (2), tandis que dans le reste du Sud l'augmentation n'a été que de 5,5. Il est donc clair que le centre de la population noire se porte de plus en plus vers le Sud et que l'Africain est en train de déserter les terres sèches, froides et élevées pour des régions plus semblables à ses anciennes résidences de l'Ancien-Monde.

(i) Le Kentucky montre une légère décroissance de J880 à 4890. Il y a aussi une décroissance absolue de la population de couleur dans sept autres Etats — Maine, New-Hampshire, Vermont. Michigan, Nevada, Californie, Idaho --et dans l'Arizona.

(2) L'augmentation était encore plus grande dans l'Arkansas (47,73 pour cent), dans la Floride (31, o6 pour cent) et dans le Texas (2^,28 pour cent) ;mais les nègres ont, dans ces trois Etats, été beaucoup moins nombreux que les blancs, et raugmentalion a été sans doute due en grande partie cà l'immigration des nègres venus des autres Etats.

KuS LE PRÉSENT ET LAVENIR DES NÈGRES

Une (jnestion, non moins importante, est celle relative à la proportion entre les nègres et les blancs. En 1790, les nègres représentaient 10,3- /o, c'est-à-dire environ le cinquième de la population totale de l'Union. En 1880, leur nombre s'élevait à 13,1 Vo J en 1890, à 11,9 Vo. c'est-à-dire à un peu moins d'un huitième. La proportion de leur développement dans la dernière décade a été de 13,11 "/(,, tandis que celle des blancs a été de 26,08 7o- Même dans les anciens Etats esclavagistes (qui reçoivent très peu d'immigrants européens), l'accroissement des blancs pendant celte môme décade a été de 2i,07 °/o, celui des nègres seulement de 13,9 Vo> soit un peu plus de la moitié de l'accroissement des blancs (1), tandis que dans les huit Etats sus-mentionnés, la proportion de l'augmentation de la population blanche estde::iO,G3 o/o, et celle des nègres seulement de 19,10 °/o- Il est donc évident que, sauf dans certaines parties de ces huit Etats où prévalent des conditions favorables à l'accroissement de la population de couleur, le nombre des blancs augmente plus vite que celui des nègres, et que ce dernier élément est en train de subir une décroissance relative ['2). Ce fait, bien qu'il eût été déjà soupçonné, a été mis hors de doute par le recensement de 1890. Il constitue le fait dominant de la situation politique et sociale.

Quant à ce qui est de la position économique et industrielle de ces sept millions de nègres, il est difficile d'en parler en termes généraux, à cause de la différence qui existe entre les conditions des diverses parties du pays. Sur un seul point seulement, ces conditions sont uniformes. Partout, dans les Etats de frontière comme dans ceux de l'Extrème-

(1) L'Arkansas et le Mississipi sont les seuls Etats où la population de couleur s'accroisse plus vite que la population blanche ; et dans le premier de ces Etats, peut-être aussi dans le dernier, Tiramigration est pour quelque chose dans cet accroissement. Je prends ces chiffres dans le Census Bulletin, (1890) n° 48.

(2) Ce qui tend à retarder l'accroissement de la population noire, c'est la très grande mortalité parmi les enfants.

Sud, dans les villes grandes ou petites, et dans les districts ruraux, la population de couleur constitue la couche sociale la plus pauvre et la plus basse; elle correspond, à ce point de vue, aux nouveaux inrimigrants des Etats du Nord, quoique, comme nous le verrons tout k l'heure, ils soient séparés des classes supérieures par une ligne plus nette et plus permanente que celle qui sépare les immigrants des classes supérieures du Nord. Les nègres fournissent les neuf dixième du travail de manœuvre, et une proportion encore plus grande du travail domestique et du service d'hôtel.

Quelques-uns, quoique relativement peu nombreux, .se sont ouvert un chemin dans les métiers artistiques tels que l'ébénisterie et les travaux en métaux ; plusieurs sont actuellement employés dans les mines et les fonderies de fer du sud-est du Tennessee et du nord de l'Alabama où ils reçoivent des salaires quelquefois égaux à ceux des ouvriers blancs, et parfois même ils sont admis à faire parlie des mêmes associations ouvrières (trade-unions) (1). Dans les fabriques de tissus, ils sont positivement considérés comme inférieurs aux blancs; le bourdonnement des machines, dit-on, les stupéfie et les endort. D'un autre côté, ils préparent mieux le tabac que les blancs, et, en fait, ils se sont fait un monopole de cette grande industrie. Dans toutes les villes, une grande partie du commerce de détail est entre leurs mains, comme aussi les professions de barbiers, de décrotteurs, de marchands

(1) Je trouve en 1893 que dans l'Ouest du Tennessee le salaire moyen par journée de l'ouvrier habile blanc, est de 2 dollars

00 cents (12 fr. uO) ; celui de la journée des gens de couleur,

1 dollar 60 cents (8 francs) ; et je crois que cela peut très bien représenter la proportion pour beaucoup d'industries, quoique peut-être moins dans les mines que dans les autres. Un grand employeur de la Virginie m'assura, en 1890, qu'il payait quelques-uns de ses nègres (des forgerons) à raison de 4 dollars oO cents (22 fr. oO) par jour. Il ajouta qu'ils trayaillaient en compagnie des blancs et qu'ils buvaient moins.

170 LK PRÉSENT ET l'a VENIR DES NÈGRES

ambulants de boissons cl de fruits, ainsi qvie les plus humbles services des lignes de chemin de fer. Dans les districts ruiaux, la plupart des nègres sont engagés comme laboureurs ou travaillent de petites fermes en qualité de tenanciers ; cette dernière classe devient de plus en plus nombreuse à mesure que l'on s'avance vers les régions brûlantes et malsaines du Sud où le blanc se montre moins disposé à travailler de ses propres mains. Parmi ces tenanciers, plusieurs — et quelques-uns sont actifs et économes — cultivent la terre sous un régime de partage des récolles, analogue au régime des méfnijcr.s en France.

Un assez grand nombre achètent des parcelles de terre et travaillent pour leur compte. Parmi ceux qui cultivent leur propre terre ou celle qu'ils ont à ferme, il en est, et leur nombre augmente chaque jour, qui récoltent pour vendre et dont la condition s'améliore rapidement. D'autres, cependant, se contentent de retirer de leur terre de quoi se nourrir et nourrir leur famille. C'est là le cas qui se rencontre plus particulièrement sur les terres le long de la côte, où la population est presque entièrement composée de nègres et où bien peu sont alTectés par les influences soit du commerce, soit de la race blanche. Sur ces terres brûlantes, la vie du nègre ressemble beaucoup à celle qu'il vivait dans les plantations d'autrefois, si ce n'est qu'il travaille moins parce qu'un travail modéré suffit à la production de sa seule subsistance. Il est loin des chemins de fer. 11 ne lit pas de journaux, et il est rare qu'il soit en contact avec des personnes d'une condition supérieure à la sienne. C'est ainsi qu'il y a des localités, plus spécialement les villes, où le nègre est en train de se perfectionner industriellement parce qu'il travaille assidûment et qu'il est en continuelles relations avec les blancs ; tandis que dans d'autres localités, au contraire, où il n'a besoin que de travailler peu et où il est abandonné à ses propres ressources, il est exposé à retomber dans la

LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES 171

barbarie. Ces diflerences dans la situation matérielle du nègre selon les diverses parties du pays doivent être constamment présentes à Tesprit, si l'on veut se faire une idée exacte de son état actuel au point de vue intellectuel et moral.

Les phénomènes qu'il nous présente sous ce dernier aspect sont absolument nouveaux dans les annales du monde. L'histoire est le récit de la marche vers la civilisation de races primitivement barbares. Mais, jusqu'ici^ cette marche s'était opérée lentement et par degrés. Pour ce qui regarde les grandes races asiatiques et européennes, les premiers stades de leur marche sont perdus dans la nuit des temps. Les stades moyens et récents, eux-mêmes, si nous les cherchons dans les écrits des historiens de l'antiquité et dans les annales des temps obscurs et du Moyen Age, témoignent d'une marche dans laquelle il n'y eut rien de soudain et de brusque, mais plutôt ce que l'on pourrait appeler un développement de tentatives, c'est-cà-dire le développement et l'extension de l'esprit humain aboutissant à la graduelle amélioration des institutions politiques, des sciences et des arts. Dans cette marche, il n'y a ni sauts ni précipitation ; et c'est l'œuvre non d'une race isolée, mais delà rivalité et de la coopération de plusieurs races. Extrêmement difterent est le cas du nègre africain saisi et entraîné par le tourbillon de la Démocratie américaine.

Nous trouvons là une singulière juxtaposition des divers types de culture : les plus récents avec les plus primitifs, les plus rudimentaires avec les plus développés. Un plus grand intervalle ne sépare pas le silex taillé de l'âge de pierre du canon Maxim d'aujourd'hui. Un peuple de sauvages est violemment emporté à travers l'Océan et employé à travailler comme esclave chez des maîtres dont la capacité mentale et la force morale sont de trois ou quatre mille ans en avance sur lui. Ces sauvages sont traités comme des chevaux ou des bœufs ; ils sont tenus au travail avec le fouet; ils sont privés de tous les éléments de l'éducation;

172 LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NftGRES

ils n'ont pas d'état devant la loi, et ils n'ont pas plus de part à la pensée et à la civilisation de leurs maîtres que les troupeaux qu'ils tondent. Les enfants et les petits-enfants de ceux que le navire négrier apporta aux plantations restent ce qu'élaient leurs pères, i?i ce n'est, il est vrai, qu'ils ont appris à parler une langue nouvelle parvenue à un plein développement et qu'ils ont pris d'une nouvelle religion tout ce qui a pu leur en venir de prédicateurs de leur propre sang. Ceux qui travaillent à la maison ou qui vivent dans les rares petites villes finissent par acquérir quelque connaissance des procédés des blancs et les imitent du mieux qu'ils peuvent. Mais la grande masse ne dépasse pas beaucoup les notions et les habitudes des ancêtres qui vivaient dans les forêts du ^'iger et du Congo. Soudainement, plus soudainement même qu'ils ne furent arrachés à leur pays d'Afrique, ils se sont trouvés non seulement libres, mais encore citoyens et membres actifs du gouvernement le plus démocratique que le monde ait vu ; ils y sont traités comme des hommes aptes à participer au gouvernement sur le pied des autres citoyens et à imposer leur loi non seulement à eux-mêmes mais aussi à leurs récents maîtres. Les droits que les travailleurs agricoles de l'Angleterre n'obtinrent qu'en 1885 furent, dès 1807, livrés à ces enfants de la nature, dont le plaisir, sous sa forme la plus haute, avait jusque-là consisté à faire des cabrioles au son du banjo.

Cet effrayant changement mit fin à une foule d'influences qui agissaient sur le nègre et en suscita une foule d'autres. Les rapports entre le maître et le serviteur prirent fin et, avec eux, la discipline du travail obligatoire et une grande partie des relations existant entre la race blanche et la race noire. Les blancs ne tardèrent pas à se tenir à l'écart des nègres qui devinrent d'autant moins amis en fait qu'ils étaient plus égaux en théorie. Bientôt le sang cessa de se mélanger, et c'était là un mélange qui avait quelque avantage pour les nègres, car il introduisait dans leur masse —

LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES 173

moins dans les plantations, mais à un assez haut degré dans les villes et parmi les domestiques — un ferment d'énergie et de talent. D'un autre côté, l'affranchi avait immédiatement subi de nouvelles exigences qui l'avaient à peine affecté lorsqu'il était esclave. Maintenant, il avait charge de soi-même tant en maladie qu'en santé. Il pouvait aller où il voulait et travailler peu ou travailler beaucoup, selon qu'il lui plaisait. 11 avait un vote à donner... ou à vendre. L'instruction lui devint accessible ; des facilités pour l'obtenir lui furent promptement accordées, d'abord par ses libérateurs du Nord, bientôt après par ses anciens maîtres eux-mêmes. A mesure qu'il apprenait h lire et à voter, une multitude d'idées modernes américaines, politiques, sociales, religieuses et économiques fondirent sur lui par l'intermédiaire des journaux. Jamais, auparavant, on n'avait ainsi tenté de faire, en un seul jour, subir à une race une transformation qui, à d'autres époques et dans d'autres pays, avait demandé des siècles. D'autres races ont désiré d'être libres et de participer au pouvoir politique. Elles ont eu à lutter et elles se sont fortifiées et disciplinées par leurs efforts mêmes. Mais ces choses ont été données spontanément au nègre qui s'est trouvé embarrassé de ces bienfaits qu'il n'avait jamais eu la pensée de demander.

Si l'on veut comprendre de quelle façon les idées américaines travaillent dans un cerveau africain et jusqu'à quel point les institutions américaines affectent les habitudes de l'Africain, il faut considérer le caractère et les aptitudes des nègres eux-mêmes.

Le nègre est, par nature, affectueux, docile, souple, soumis et, à ces points de vue, bien différent de l'Indien rouge dont les traits les plus saillants sont l'orgueil et une certaine inflexibilité hargneuse. 11 est rarement cruel ou vindicatif — ce que l'Indien est souvent — et il n'est pas non plus porté à la violence à moins qu'il n'y soit poussé par la convoitise. Son intelligence est plus vive que solide, et,

174 LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES

bien qu'il ne manque pas d'une certaine sagacité, il fait preuve de cet enfantillage et de ce manque de réilexion qui caractérisent les peuples primitifs. Une nature fortement impressionnable, facile à émouvuir et instable, s'accompagne chez lui d'un certain amour de la musi([ue, tandis que pour les arts — différent en cela de l'Indien — il n'a ni goût ni dispositions.

Un talent comme celui qu'il a s'adapte facilement aux mots : il apprend facilement les langues et il écrit et parle couramment, mais il ne montre aucune disposition pour la pensée abstraite, pour les recherches scientifiques ou pour quelque genre d'invention. Cependant, sa faiblesse est moins apparente dans les choses d'ordre intellectuel qu'en €6 qui regarde l'action et la force de volonté. N'ayant ni prévoyance ni circonspection, il est étourdi et prodigue ; il est prompt à s'enfïer et aussi prompt à se laisser abattre ; il montre peu de ténacité dans ses projets, et il ne ressent que faiblement le désir d'améliorer sa situation. Une paresse comme celle à laquelle se sont laissés aller les nègres des Antilles, ne saurait être imputée aux gens de couleur de l'Amérique, peut-être parce que le climat est moins énervant et la nature moins généreuse.

Quoiqu'il ne soit pas un ouvrier aussi assidu que le blanc, il cause moins d'ennuis à ses patrons parce qu'il est moins prompt à se mettre en grève. C'est grâce à son travail qu'une grande partie du coton, du riz et du sucre est actuellement récoltée dans le Sud. Mais, quiconque connaît le laborieux rijot ou coolie des Indes Orientales, est frappé de la différence qui existe entre une race sur laquelle des siècles de patiente industrie ont laissé leur empreinte, et les frivoles €nfants de l'Afrique.

Parmi les divers moyens d'influence dont dispose la blanche Amérique pour façonner le nègre, cinq méritent une mention spéciale : ce sont les écoles, les églises, la littérature, l'industrie et les relations sociales ou commer- <:iales.

LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÈGRES 175

Si Ton s'en rapporte uniquement aux chiffres, Tinstruclion élémentaire paraît avoir lait des progrès extraordinaires. Dans les anciens Etats esclavagistes, le nombre des enfants nègres inscrits sur les registres des écoles s'élevait en 1890, à 5:^ 7o du chiffre total des enfants de couleur; pour les enfants blancs, ce nombre s'élevait à 67 */o du chiffre total des enfants blancs, et la proportion générale pour tous les Etats-Unis était de 69 "/o (!)• i^^^s ces mêmes Etats, la population de couleur représentait en 1890 30,98 "/„ de la population totale et le nombre des écoliers noirs, 27,37 % du nombre total des enfants. La proportion des enfants nègres qui fréquentent l'école est donc inférieure à celledes enfants de race blanche ; mais si l'on veut bien se souvenir qu'il y a seulement quarante ans la proportion était infiniment plus faible, et que, même dans plusieurs Etats, le fait d'apprendre à lire à un nègre constituait un délit, il faut reconnaître que l'état actuel constitue un progrès remarquable. Entre 1877 et 1889, tandis que le nombre des écoliers blancs dans les écoles publiques augmentait de 70 Vo> lô nombre des écoliers de couleur augmentait de ilo Vo- Il ne faudrait pas, cependant, conclure de ces chiffres que presque toute la population de couleur a reçu les premiers éléments de l'instruction. La proportion entre le nombre des enfants qui fréquentent effectivement l'école et le nombre de ceux inscrits sur les registres est presque aussi élevée pour les nègres que pour les blancs, car les parents des enfants ont, les uns et les autres, le désir de les faire instruire. Mais la durée du terme scolaire est si courte dans la plupart des Etats du Sud — le nombre moyen annuel des jours d'école n'est que de 100 pour les Etats du Sud-Est et de 05 pour le Sud-Ouest, contre 168 dans le Nord-Est — qu'un grand nombre de blancs et un plus grand nombre encore de nègres reçoivent un enseignement de trop peu de durée pour leur permettre de lire et

(1) Report of thc Commissioner of Education pour 1890-91.

170 LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES

d'écrire couramment. C'est ainsi que, en 18!)0, dans les anciens Etats esclavaj;isles, sur 4, T.VJ.OiO nègres âgés de plus de 10 ans, 2.887.8::ili, c'est-à-dire environ 01 7o. étaient portés comme illettrés (4). Que l'instruction supérieure — instruction des Séminaires, des Collèges ou des Universités — soit moins répandue chez la population de couleur c[uc chez la population blanche, c'est ceàquoi l'on doit s'attendre, étant donné que les nègres constituentla partie la plus pauvre de la population. En 1801, le nombre total de ces institutions était réparti comme il suit (Î2) :

Ecoles Normales 52 avec 10,042 élèves.

Ecoles secondaires 47 — 11,837 élèves.

Universités et Collèges (3). ... 25 — 8,396 élèves.

Ecoles de Théologie 25 — 755 élèves.

Ecoles de droit 5 — 121 élèves.

Ecoles de Médecine, d'art Dentaire

et de Pharmacie 5 — 306 élèves.

Ecole.^ pour les sourds muets et pour

les aveugles 16 — 536 élèves.

Ces Universités sont, bien entendu, organisées sur un pied relativement modeste, et la plupart d'entre elles pourraient fort bien porter le nom d'écoles secondaires. A ces chiffres, je peux ajouter que les allocations accordées aux écoles publiques par les gouvernements des Etats — dans le Sud, les fonds scolaires sont fournis par le trésor de TEtat et non au moyen d'un impôt local — sont, en

(1) Extrait du Census de 1890, tableau 14.

La proportion dos illettrés est plus grande dans la Caroline du Sud (64,1 pour cent), la Géorgie (67,3), l'Alabama (69,1) et la Louisiane (72,1) ; moins grande dans le district de Columbia (3o), et dans l'Oklahoma (39,2). Le territoire de lOklahoma n'était pas un Etat àeslaves, mais sa population noire (seulement 2.290 âgés de plus de dix ans) est très peu nombreuse et elle se compose de nègres qui sont récemment arrivés de l'ancien Sud.

(2) Report of tlie CommiKsioner of Education for 1890-91.

(3) Y compris les sections primaires et préparatoires des <iniversités.

général, distribuées également entre les écoles blanches et les écoles noires, circonstance qui fait le plus grand honneur à cet esprit de sagesse et de conciliation du gouvernement des blancs, surtout lorsque l'on songe que les blancs, détenant la plus grande partie de la propriété, paient la plus large part des taxes, soit locales, soit d'Etat. Cependant, ces fonds vont à peu près tous à l'instruction élémentaire et les institutions qui donnent aux nègres l'instruction supérieure ne reçoivent qu'une part tout-à-fait insuffisante pour leurs besoins. On a dû repousser une foule de demandes d'admission dans les écoles supérieures, les écoles normales et les collèges déjà trop pleins, en sorte que le nombre des maîtres aptes à l'enseignement est bien au-dessous des besoins du moment. Le nombre total des maîtres n'est que de 24.150 pour enseigner 1. 3:24-. 937 élèves. Dans les écoles blanches, pour 3.539.070 élèves, il y a 79.062 maîtres, (environ 1 maître pour H élèves) proportion beaucoup trop faible, même en tenant compte de la différence entre le nombre des inscrits et le nombre de ceux qui fréquentent effectivement l'école. Mais la proportion dans les écoles de couleur est encore plus faible (1 pour 53) et les maîtres eux-mêmes sont moins instruits. Les besoins des écoles secondaires et des écoles normales sont donc encore très urgents, quoiqu'il ait été fait beaucoup et que beaucoup soit fait encore sur ce point important par la bienveillance du Nord (1). 11 y a quelque chose de touchant dans l'ardeur avec laquelle les nègres, parents, jeunes gens et enfants, désirent l'instruction. Ils semblent être convaincus que c'est le manque d'instruction qui fait leur infériorité à

(1) Parmi les grandes œuvres de bienfaisance dont le revenu est employé à rinstruction de la population de couleur, il faut mentionner le Pcabody tund, le John F. Slater Fund, et le Daniel Band Fund, qui, tous, paraissent être sagement administrés. Je trouve que la somme annuelle donnée par le Nord ù l'instruction normale et de collège parmi les nègres est estimée à un million dt^ dollars.

178 LE PRÉSENT ET l'aVENIK DES NÈGRES

l'égard des blancs, absolument comme dans les émeutes qui éclalrrent dans la Caroline du Sud, durant l'invasion de Sherman, la [)0[)ulace nègre incendia une bibliotliùcjue à Colombie, sous prétexte, disait-il, que c'était dans les livres que « les blancs puisaient leur esprit ». Et ils ont conscience (d'ailleurs, ils ne sont pas les seuls) que c'est l'ignorance qui condamne la grande masse de leur peuple à vivre du travail manuel et que, en acquérant l'instruction, ils deviendront eux-mêmes capables de s'élever plus haut sur l'échelle industrielle.

Aux jours de l'esclavage, la religion était, en fait, la seule induence civilisatrice qui eût action sur les ouvriers des plantations. Mais la religion, comme tout ce qui s'adresse à l'esprit, est conditionnée par l'état mental de celui qui la reçoit. Parmi les noirs, elle prit surtout une forme émotionnelle et sensible dans laquelle la doctrine tenait peu de place et le mérite encore moins, tandis que l'excitation physique se transformait rapidement en extase, attaques de nerfs et autres phénomènes psychiques qui accompagnent ce qu'en Amérique, on a coutume d'appeler les « prédications en plein air » (camp-meetingsj . Jusqu'ici elle a, en général, conservé celte forme. Les maux ont été palpables, mais le bien a été plus grand que le mal ; et on se demande avec un certain effroi ce qu'aurait été la vaste masse des Africains, si une telle influence n'était pas venue les adoucir et les élever et, aussi, créer une sorte de lien entre leurs maîtres et eux.

Le Christianisme, cependant, a été parmi les nègres ce qu^il fut souvent au Moyen Age et ce qu'il est encore aujourd'hui dans quelques pays : tout-à-fait indépendant de la moralité. Les prédicateurs nègres, qui sont, en général, les seuls directeurs de leur peuple, ne peuvent (sauf quelques nobles exceptions, sans doute) être proposés en exemple : parmi la population prise dans son ensemble, les croyances religieuses et la ferveur religieuse ne sont nullement incompatibles avec un grand laisser-aller dans

LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÊfiRES 179

les relations sexuelles et une certaine propension au larcin. Heureusement que, de cç côté-là aussi, il y a un évident progrès. Les plus jeunes pasteurs sont donnés comme étant moins paresseux et moins licencieux que ceux de l'ancienne génération ; leur prédication s'adresse moins à la passion et davantage à la raison. Comme ce sont toujours des prédicateurs de couleur qui prêchent dans les réunions des nègres, on ne saurait attacher une trop grande importance à cette amélioration (1). 11 y a, naturellement, une différence énorme entre les églises des villes, surtout dans les Etats de frontière où l'on trouve un clergé et des laïques relativement bien élevés, avec des idées de bienséance calquées sur celles de leurs voisins blancs, et les églises des districts exclusivement nègres du Sud, comme, par exemple, certaines con-

(1) M. Philip. A. Bruce dit {Atlantic Monihlij, juin 1892, p. 732) : « L'amélioration du caractère des prédicateurs nègres est encore pîus importante que l'amélioration du caractère des professeurs nègres ; mais c'est là un résultat plus difficile à obtenir parce que les prédicateurs ne peuvent pas être soumis, après admission, à une épreuve qui témoigne de leur aptitude à remplir leurs fonctions.

Le livre de M. Bruce, The Plantation ^'egro «s a Fveeman (1889), nous présente un tableau frappant, quoique peut-être trop sombre, de la situation de la race.

Le D'' Curry, qui conuaît admirablement le Sud et qui a si admirablement administré le Stater Fimd, dit : « Un des principaux défauts de la civilisation de la race noire, c'est l'excessive difticulté de donner un caractère éthique prédominant à sa religion. Dans le Black Belt, la religion et la vertu sont souvent considérées comme étant des choses distinctes et séparées. L'élément moral, le bon caractère, est éliminé des éléments essentiels du Christianisme et la qualité de bon citoyen, la douceur, l'honnêteté, la sincérité, la chasteté, la propreté et la fidélité ne sont pas toujours l'essence des obligations religieuses. Un ministère intelligent, pieux, courageux est indispensable pour essayer avec quelque chance de succès d'élever la race noire. » Atlxntlc Montlilij, juin 1892, page 732.

180 I,K PRKSENT ET L'aVKNIR DES NÈGRES

Irées de la Louisiane, où les anciennes superstitions non seulement ont été conservées, mais où, même, il y a eu un retour marqué vers les rites ûeVOhi' et l'adoration des serpents du paganisme africain. On ne saurait dire jusqu'à quel point il en a été ainsi. 11 y a des parties de la vallée du Mississipi inférieur qui, en ce qui concerne la condition intellectuelle et morale des masses, ont été aussi peu explorées que les rives du Congo et du Benué,

De ce qui a été dit sur l'état de l'instruction, on peut conclure que l'inlluence des livres, et même celle des journaux, ne se fait sentir que sur une faible partie de la race noire. Néanmoins, il ne faudrait pas tenir trop peu de compte de tout ce qui agit sur l'esprit de cette minorité. Les quelques milliers de nègres qui lisent des livres ou des Mafiazines et ceux, un peu plus nombreux, qui lisent des journaux quotidiens, adoptent les idées, les croyances et les aspirations des citoyens blancs, sauf, bien entendu, les différences dont nous avons parlé et qui sont inhérentes au caractère de la race. Dans un certain sens, ils sont plus Américains que les récents immigrants venus de l'Europe centrale et de l'Italie, lesquels ne constituent qu'un élément de nombre dans la population des Etats du Centre et de l'Ouest. C'est dans cette faible section de la race noire que se trouvent les leaders naturels de ces millions d'individus qui ne sont pas encore parvenus à ce que l'on peut appeler le sentiment démocratique américain. Et le nombre de ceux sur lesquels les livres et les journaux exercent leur action, etcbez lesquels ils font naître un certain mécontentement en présence de l'infériorité de leur peuple, augmente d'une manière constante et, même rapidement dans quelques districts. Les elYorts de ceux qui sont le plus aptes à les conduire ont été jusqu'ici arrêtés par la jalousie que les masses ressentent toujours à l'égard de ceux qui acquièrent de la supériorité ; mais cette jalousie peut s'atténuer, et il n'y aura pas lieu de se montrer surpris si des hommes éloquents et ambitieux parviennent un

LE PRÉSEiNT ET l'aVENIR DES NÈGRES 181

jour à donner une voix aux sentiments de leurs frères comme le fit Frederick Douglass (1).

L'intluence du travail n'est, sous un autre nom, que rinlluence de l'initiative. Comme esclave, le nègre était sans doute habitué à fournir un travail constant, quoique un travail inintelligent ; ce fut là probablement un premier progrès à côté de sa condition antérieure en Afrique. Mais le travail accompli tout entier sous une étroite surveillance, le travail que n'accompagnait jamais aucun avantage si ce n'est de ne pas recevoir des coups de fouet, le travail qui se proposait non de faire le mieux possible, mais de faire tout juste ce qu'il fallait, demeurait sans effet pour élever le caractère ou former l'intelligence. Le travail de chaque jour, que le nègre a fait depuis qu'il a été affranchi, lui a été profitable. La plus grande partie de ce travail est un travail grossier, soit à la campagne, soit dans les villes, et il est fait moyennant un salaire peu élevé. Mais le nombre de ceux qui, en qualité de propriétaires ou en qualité de fermiers, produisent leurs propres récoltes en vue du marché, et de ceux qui exercent des professions exigeant un certain talent augmente de jour en jour. Il a été constaté qu'en 1892, les nègres du Sud payaient des taxes foncières pour des propriétés évaluées à plus de 14 millions de dollars, et ces propriétés ont toutes été acquises depuis 1865. Produire des denrées pour la vente est une éducation par laquelle on devient économe, prévoyant, apte aux affaires, et à l'agriculture ; exercer une industrie d'art, c'est former son intelligence aussi bien que sa main, et sa volonté aussi bien que son intelligence. Malheureusement, on a très peu fait pour l'instruction des jeunes nègres dans

(1) Je me souviens d'avoir entendu un discours frappant, prononcé par un nègre à Richmond, discours dans lequel l'orateur fit appel aux gloires historiques de l'Etat de Virginie, et chercha à enlever l'auditoire en lui rappelant que lui aussi était composé de Virginiens.

182 LE PKÉSKNT KT L'aVENIK DES NÈGRES

les diverses professions, et c'est là une instruction encore plus urgente que celle 'des écoles secondaires. On constate avec satisfaction que l'on commence à reconnaître cette nécessité et que quelques elïorts ont déjà été faits pour organiser une éducation industrielle. Le docteur W. T. llarris fait observer avec une parfaite exactitude :

« Avec de meilleures habitudes de travail commence un « meilleur genre de vie. Quoique la plupart des nègres vivent « encore dans des cabanes qui ne valent guère mieux que les « huiles qu'ils habitaient étant esclaves, ceux qui possèdent des « terres ou qui en prennent à ferme, commencent à conslruiie « des maisons décentes et les meublent avec goût, en même « temps que, dans les faubourgs des villes le nègre commerr-ant « a quelquefois une villa aussi bien tenue que celle du blanc « exerçant la même profession, bien qu'en général il soit obligé « d'habiter le quartier de couleur. »

Deux choses contribuent à entraver le progrès industriel du nègre. L'une est la plus grande fréquence de la folie, phénomène qui a surtout pris de l'extension dans les dernières décades et que Ton doit probablement attribuer aux facilités de plus en plus grandes que la liberté a données aux nègres pour se procurer de l'alcool, et aussi à cette tension que Tindépendance et l'éducation ont imposée au cerveau incomplètement développé d'une race arriérée. L'autre phénomène, tout-à-fait indépendant du premier, c'est le vaste accroissement de la criminalité. La plupart de ces infractions ne constituent que des délits peu graves, consistant principalement en larcins de pourceaux et de volailles, mais il y a aussi un grand nombre de crimes contre des femmes. Soixante-dix pour cent des condamnés à l'emprisonnement, dans le Sud, sont des nègres ( 1 j ; et

(1) Le Sud est encore bien eu retard sur le Nord eu matière d'administration pénitentiaire. Les concicts, et parfois les convicts blancs, aussi bien que ceux de couleur, sont dans un erand nombre d'Etats, loués à des patrons privés ou à

LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÈGRES 183

quoique l'on puisse expliquer ce fait en disant que les nègres constituent la partie la plus pauvre de la population et que, sans doute, la loi est appliquée plus rigoureusement conlTe eux que contre les blancs, il faut néanmoins reconnaître que la proportion est deux fois plus élevée par rapport à leur nombre (1). Même dans le district de Colombie, plus de la moitié des arrestations sont opérées sur des nègres, bien que ceux-ci ne représentent que le tiers de la population.

L'agent de progrès le plus puissant pour les sections les plus humbles et les plus ignorantes d'une communauté, ce sont leurs relations avec les sections plus avancées. Dans les Etats-Unis, c'est à la suite de leur mélange social avec les citoyens natifs, que les immigrants européens sont si rapidement parvenus à une complète assimilation, — les Anglais en deux ou trois ans, les Allemands et les Scandinaves en buit ou dix. Mais la condition préalable de ce mélange, c'est l'absence de touts répulsion entre les races, et, surtout, la possibilité des mariages entre individus de peuples différents. En ce qui regarde le nègre américain, la répulsion de race existe, et la fusion par les mariages est considérée comme impossible. Pour le nègre, le jour de son afïranchissement a été aussi le jour où le blanc a commencé de cesser toutes relations avec lui et où l'opinion a commencé à condamner, non pas uniquement le mariage régulier avec une personne de cou-

des compagnies pour des ouvrages pénibles et ils sont durement traités.

(1) On doit cependant faire observer que, dans le reste de rUnion (Nord-Est, Nord central et Ouest), la proportion des prisonniers dans les prisons est plus élevée parmi les étrangers que parmi la population prise dans son ensemble, sans doute parce que les étrangers de naissance constituent la classe la plus pauvre. Les étrangers de naissance représentent 20 pour cent de la population et, parmi les prisonniers, leur proportion s'élève à 37 pour cent.

181 LK PRÉSENT ET L'aVENIR DES NÈGRES

leur, car ce mariage avait toujours été défendu, mais même une union illicite.

Pour comprendre les phénomènes très particuliers qui caractérisent les relations entre les deux races, i^ convient de faire une distinction entre les Etats du Nord et les Etats du Sud.

Dans le Nord, il y avait avant la guerre une aversion très marquée pour les nègres^ ainsi qu'une absence complète de relations avec eux. Les nègres formaient, bien entendu, la portion la plus pauvre et la moins instruite de la communauté. Mais les blancs les plus pauvres leur témoignaient tout autant d'aversion que les plus riches, et dans plusieurs Etats ils ne jouissaient pas des droits politiques. La sympathie que l'on éprouva pour eux durant la guerre, le courage et la capacité incontestables dont ils tirent preuve comme soldats de l'armée fédérale, ainsi que la disposition à les protéger que montra le parti républicain pendant la période de Reconstruction, ont considérablement modifié cette aversion, et aujourd'hui, dans le Nord, ils n'ont que très peu à s'en plaindre. A l'occasion, ils sont admis à remplir quelques emplois politiques inférieurs ou, même, à siéger dans une législature d'Etat. L'Union des femmes chrétiennes pour la tempérance {Women's Christian Tempérance Union) les admet en qualité de membres, et ils sont admis aussi par la grande Armée de la République [Grand Armj/ of the Republic), quoiqu'ils y soient groupés dans des ce postes » distincts. Les gens prennent quelquefois plaisir à sortir de leurs habitudes pour leur confier quelque rôle honorable. Il y a quelques années, par exemple, un étudiant de couleur de Harvard University fut choisi par ses camarades pour être «. l'orateur de la classe » (class orator).de cette année ; je connais aussi certains cas où les légistes d'une ville ont signé des recommandations en faveur d'un avocat de couleur en vue de le faire nommer à un emploi fédéral important. Néanmoins, ©«fait, il n'existe pas de mélange social entre les blancs et les gens de cou-

LE PRÉSENT ET L'aYENIR DES NÈGRES 185

leur. Excepté sur la côte du Pacifique, un nègre ne s'assied jamais à table avec un blanc dans les buffets des chemins de fer. Vous ne le rencontrez jamais dans une partie de plaisir. Il n'est pas reçu dans les hôtels de premier ordre, pour aussi riche qu'il puisse être. On lui refusera probablement un verre d'eau de seltz dans un magasin de droguiste. Il n'est pas rasé, serait-ce par un barbier de couleur, dans une maison fréquentée par les blancs. Il remplit les devoirs de son culte dans une église à lui. Il n'y a pas une femme blanche qui voulût agréer ses hommages. Peu importe d'ailleurs qu'il y ait dans son sang trois ou sept parts de blanc, si l'on peut encore discerner quelques restes de la couleur. Ce qu'il peut attendre de mieux, c'est une bienveillante condescendance, accompagnée d'une parfaite égalité dans le libre accès au commerce ou aux professions. Quant à l'égalité sociale, il ne saurait y atteindre en aucune façon.

Dans le Sud, au contraire, les blancs n'éprouvaient, avant la guerre, aucune répulsion pour les noirs. L'es-, clave domestique était en étroite relation avec la famille de son maître. Parfois, il en était l'ami. L'enfant du blanc avait l'enfant du nègre pour compagnon de jeux. L'inégalité légale était si immense, que la familiarité ne paraissait entraîner aucune perturbation dans l'attitude du commandement. Avec l'émancipation devait nécessairement survenir un changement ; mais ce changement aurait été moins brusque et il aurait laissé subsister des rapports bien meilleurs sans la tournure malheureuse que prirent les choses pendant la période de reconstruction sous l'influence du vote des nègres. L'épouvante, alors, se répandit parmi les blancs. Ils crurent que le Nord voulait les forcer à reconnaître aux affranchis, non seulement l'égalité civique, mais encore l'égalité sociale, et ils résolurent, s'il est permis d'appeler résolution ce qui était plutôt une impulsion inconsciente et irrésistible, de maintenir les nègres dans leur état d'infériorité sociale et de les exclure du pou-

186 LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES

voir politifjue. ils ont coutume de dire — el. ils le croient — (juils connaissent mieux les nègres et ont pour eux plus de VL'iilal)le adeclion que les gens du Nord. 11 est assez vrai do dire qu'il n'existe chez les blancs des classes instruites du Sud aucune hostilité à l'égard de la race en tant que race. Les fils des planteurs, et généralement les fils des classes supérieures, ont gardé un bon souvenir de leurs anciens esclaves et vivent en fort bons termes avec leurs serviteurs et leurs ouvriers ; en même temps que, d'un autre côté, parmi les alTranchis d'un certain âge, il subsiste encore un loyal attachement à l'égard des enfants de leurs anciens maîtres. Cependant, les blancs pauvres haïssent les nègres, s'irritent de la plus légère prétention à l'égalité de la part de ces derniers (1) et témoignent leur haine par la violence, et même parfois par la férocité, lorsqu'il survient quelque trouble ou lorsqu'il s'agit de poursuivre un nègre fugitif. Si l'on excepte les relations inévitables du service domestique (les serviteurs, dans le Sud, étant presque tous des nègres), il n'existe que peu de relations entre les blancs et les nègres. Dans un grand nombre d'Etats, la loi exige que les Compagnies de chemins de fer et même les Compagnies d'omnibus aient des voitures séparées pour les nègres ; il y a cependant des villes, telles que Baltimore et Washington, où les mêmes voitures servent pour Jes deux races. Dans la plupart des contrées du Sud, il est défendu aux personnes de couleur d'entrer dans un restaurant fréquenté par les blancs à moins qu'il n'accompagne un blanc en qualité de serviteur ; et il arrive qu'une femme de couleur des plus respectables et, peut-être même des mieux élevées, fût-elle presque blanche, est obligée de voyager dans une voiture noire {coloured car) en compagnie de nègres grossiers, tandis

(1) Un Virginien rue lit observer : « Nos blancs ne molestent pas les nègres tant que les nègres ne se permettent pas de molester les blancs. •>

que la nourrice noire, donnant ses soins à un enfant blanc, est admise à voyager dans la voiture blanche (w/iilc car).

Les deux races sont partout élevées dans des écoles et des collèges séparés, quoique dans une ou deux localités les nègres soient admis comme étudiants dans les écoles de droit ou de médecine. Chaque race a ses églises. Bien que les nègres lisent aussi les journaux ordinaires, ils ont fondé et ils entretiennent des organes distincts pour les gens de couleur. Us ont des associations de la jeunesse chrétienne {Young Mens Christian Âssoiiations) distinctes. Sauf quelques exceptions relatives aux ouvriers d'art, ils ne sont pas admis dans les associations ouvrières (tradeiimons{\). Dans les salles de concert et dans les théâtres, si les gens de couleur sont admis, ce n'est que dans une partie inférieure de la salle. D'un autre côté, les nègres sont quelquefois appelés à faire partie des jurys, et la justice civile semble se comporter d'une manière parfaitement loyale dans les affaires litigieuses entre les blancs et les nègres.

Le mariage entre individus de races différentes (intermarriage] est interdit par la loi dans tous les Etats, et, autant qu'un voyageur puisse s'en assurer, il y a très peu d'enfants nés de deux sangs différents (2). Je crains qu'il ne faille aussi ajouter que, dans certaines régions du Sud, un homme blanc ne court guère plus de risque d'être pendu pour le meurtre d'un nègre qu'un musulman, en Turquie, pour le meurtre d'un chrétien.

Dans un système d'aussi complète séparation, il est évident que l'influence des relations sociales entre les blancs elles noirs, influence à laquelle les esclaves d'avant la guerre étaient redevables de beaucoup de choses, ne compte aujourd'hui que fort peu. Mais la question de l'at-

(1) Leurs unions sont cependant admises dans la Fédération des Chevaliers du Travail.

(2) M. Brachett {Progress of thc Coloured People of Marylaïul) cite des exemples de condamnations et d'emprisonnement en vertu de cette loi dans le Maryland.

188 LE PRÉSENT ET I/aVENIR DES NÈGRES

lilude des blancs doit être examinée à un autre point de vue. Cette attitude constitue autre chose qu'une interruption d'une iniluence civilisatrice. Il apparaît d'une manière évidente que la génération de couleur qui a atteint sa maturité depuis la guerre, et qui a été en contact moins étroit avec la population blanche que ne l'avaient été les esclaves et les affranchis de la génération précédente, leur est beaucoup moins attachée. Elle a perdu le sentiment instinctif de l'obéissance et de la dépendance, et les plus instruits de ses membres sentent vivement le contraste entre leur égalité devant la loi et leur inégalité à tous les autres points de vue. Les blancs s'en aperçoivent, et les plus basses classes parmi eux deviennent encore plus soupçonneuses et plus violentes. Dans cette situation, il y a place pour un danger. Ce qui montre combien sont tendues les relations entre les deux races, ce sont les Ii/nchages de noirs, si souvent constatés dans les Etats du Sud. Il est extrêmement difticile de s'assurer de l'exactitude des récits relatifs à ces actes d'illégalité, car, souvent, les journaux inventent des monstruosités, et la justice se livre à. peu d'investigation au sujet de ceux de ces faits dont Fauthenticité est incontestable. Je ne veux pas me porter garant d'une assertion quej'ai lue et d'après laquelle, en 189^, sur 5il h/nchages dans les Etats-Unis, 200 avaient été commis dans le Sud ; le nombre des personnes ainsi mises à mort se com})osait de 161 noirs et 80 blancs (I). Comme on peut s'y attendre, il V a bien des exagérations et il se trouve des gens pour y croire, en Europe aussi bien que, quelquefois, dans le Nord des Etats-Unis. Mais ce dont on ne saurait d()uter, c'est que dans le Sud et, à un degré moindre, dans le

(l)Le Censiis Bulletin, {i890; sur l'homicide (n° 182),constate que les shériffs du comté déclarèrent 117 lynchages durant l'année 1889 ; sur ce nombre 94 avaient été commis dans le Sud. Ce qui est assez bizarre, c'est que ce fut là exactement le nombre d'exécutions signalées dans le Sud. Ces rapports, cependant, ont regardés comme incomplets.

LE PRÉSENT ET L'a VENIR 1)ES NÈGRES 189

Nord, les nègres accusés d'assassiner des blancs et d'outrager des femmes blanches ou des enfants, sont fréquemment saisis par la populace blanche et sommairement mis à mort ; on ne saurait, non plus, douter qu'il n'arrive parfois, bien que cela soit probablement assez rare, qu'un innocent soit mis à mort et que le meurtre soit accompagné de circonstances d'une cruauté révoltante. Quelquefois le coupable est brûlé vif. Souvent son corps, après qu'il a été pendu, est criblé de balles, acte de barbarie qui se rattache à l'habitude des Orientaux de mutiler les cadavres des personnes qu'ils ont tuées.

On dit pour excuser ces actes que les femmes blanches, surtout dans les régions où les habitations sont rares et isolées, courent un danger considérable à cause de la luxure brutale des nègres et que l'appréhension et la mise à mort immédiates du coupable non seulement frappent plus fortement les esprits que la marche régulière de la justice, mais encore ne donnent pas au nègre la satisfaction de jouir de la pompe et du cérémonial d'un jugement en forme devant les tribunaux. On dit encore, et cela est vrai, que les blancs, eux aussi, sont lyuchés, quoique moins fréquemment et dans des formes moins atroces (1), que les nègres eux-mêmes lynchent parfois un nègre; qu'il est difficile pour le Pouvoir exécutif, ne disposant pour toute force que de la milice, de protéger des prisonniers et de réprimer les désordres, et, enfin, que les lynchages sont l'œuvre d'une portion brutale mais relativement peu nombreuse de la population blanche; ils sont, en effet, désapprouvés par les citoyens des meilleures classes, quoique

(1) Il y eut, cependant, un cas, il y a sept ou Imit ans, où le parti qui pourchassait un meurtrier blanc annonça son intention de le brûler. Je ne saurais dire s'il fut pris. J'ai même lu dans les journaux un cas où un attroupement permit à deux femmes d'en fustiger une troisième jusqu'à ce que mort s'ensuivit, mais c'était dans une région sauvage, perdue dans les montaenes.

190 LE PRÉSENT ET l'aYENIR DES NÈGRES

la nonchalance ainûricaine les empêche d'intervenir.

Quelques palliatifs que l'on puisse trouver à de tels faits, — et il est parfaitement vrai que, dans une contrée peu habitée et mal policée, les femmes blanches sont exposées à de sérieux dangers, — on ne saurait mettre en doute que la pratique du lynchage a un pernicieux effet sur les blancs eux-mêmes, parce qu'elle les accoutume à la cruauté et ({u'elle nourrit en eux un certain esprit d'illégalité qui agit d'une manière funeste dans chaque branche du gouvernement et de la vie publique. Si les nègres se sentaient moins intimidés par la force et par le nombre des blancs, les représailles, rares dans l'état actuel, seraient bien plus fréquentes. Cependant, même chez une race de tempérament aussi peu vindicatif, il en résulte un mal elfroyable. La tendance à se laisser diriger par les blancs, et à chercher le progrès dans les efforts de l'industrie et de Téducation plutôt que dans des efforts politiques, s'en trouve refroidie et l'avènement d'une ère de bons sentiments et du sentiment de la sécarit3 publique s'en trouve retardé. L'humble nègre évite tout contact avec les blancs, ne sachant pas si quelques bandes de gens brutaux ne vont pas le maltraiter, et, parfois, un lynchage est suivi d'un soudain mouvement d'émigration noire dixns l'Etat ou le district où le fait s'est produit (î). Les nègres instruits et ambitieux s'irritent de l'esprit de sauvagerie dont on fait preuve à l'égard des gens de leur couleur, quoiqu'ils sentent trop bien leur impuissance pour se hasarder à tenter une révolte qui risquerait de ne pas aboutir.

Cette répulsion sociale et ses conséquences offrent un pénible contraste avec l'effet des quatre influences que nous avons examinées précédemment. En ce qui concerne leur intelligence, leur caractère et leurs habitudes de tra-

(1) Il n'y a pas longtemps que les nègres se rendaient eu foule dans le territoire d'Oklahania, espérant trouver là plus de sécurité, grâce à leur nombre considérable.

LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES 191

vail, les gens de couleur ont fait un progrès sinon rapide, du moins très appréciable. Ce progrès est très inégal selon les différentes régions du pays, et peut-être ne s'étend-il pas à quelques districts qui portent le nom de Black Belt (Ceinture noire) et qui s'étendent de la côte de la Caroline du Sud à travers les Etats du Golfe. Ce progrès apparaît d'une manière tout-à-fait évidente en matière d'éducation, mais il est moins évident en ce qui regarde la religion et la littérature. Ses résultats économiques sont discernables dans l'accumulation de propriétés parles ouvriers urbains, dans l'acquisition de petites exploitations agricoles par les cultivateurs ruraux, dans le lent, mais constant accroissement du nombre des gens de couleur dans les professions de la médecine, du droit et de la littérature. Si ce progrès était accompagné d'un progrès dans la conciliation entre blancs et nègres, et de relations plus franches et plus amicales entre eux dans les affaires et en matières sociales, l'horizon serait plein de promesses, et les difficultés, que je vais examiner tout à l'heure, ne devraient inspirer aucune appréhension. Mais, ces relations sont manifestement absentes. Le progrès de la population de couleur a été accompagné d'une évolution de classes sociales chacune dans son cercle. Les nègres riches et éduqués, tels que cens, que l'on rencontre maintenant dans des villes comme Baltimore. Louisville, Richemond, Atlanta et la Nouvelle-Orléans, sont arrivés à former un groupe cultivé qui est l'espoir des classes pauvres (1). Mais ces

(1) Les mulâtres ou quarterons sont, en général, plus avancés que les nègres purs, et habituellement ils évitent les intermariagea avec ces derniers. De temps à autre, cependant, un noir pur peut être doué d'une intelligence remarquable. Un de ceuxlà, un fariner de la Louisiane qui lisait les philosophes grecs et en parlait pertinemment, est signalé dans de pittoresques et instructives esquisses intitulées Studies in the South, Atlantic Monthly, février 1882. A l'Institut normal de Harapton, l'école si admirablement créée par un ami dévoué des nègres, l'ex-général S. C. Armstrong, l'examen des lionnciws Uiontra que le

groupes cultivés sont aussi peu en contact avec leurs voisins blancs que le sont le? plus humbles travailleurs de couleur, et peut-être moins. Pour autant de richesse ou d'instruction qu'ils puissent acquérir, ils ne peuvent espérer d'entrer dans la société des blancs, et on leur fait sentir d'une (ouïe de manières qu'ils appartiennent à une caste condamnée à une perpétuelle infériorité. Leurs porte-paroles dans la presse ont, naguère, si bien compris leur situation qu'ils déclarent ne pas viser à l'égalité sociale avec les blancs, que leur intention est plutôt d'édifier une société séparée à eux seuls et qu'ils ne cherchent ni les mariages mixtes ni les rapports sociaux, mais que ce qu'ils demandent, ce sont uniquement des droits égaux dans le commerce, dans les diverses i)rofessions et dans la politique, une

reconnaissance de leur dignité comme hommes et la cessation des humiliations sociales qu'on les force présentement

à endurer (1 .

Après avoir ainsi décrit les phénomènes actuels, je passe à la considération de ce qui arrivera dans l'avenir. L'avenir a deux problèmes à résoudre. L'un est un problème politique ; l'autre, un problème social. Comment doit-on s'y prendre pour réconcilier les blancs avec le droit égal de suffrage accordé aux nègres ? Gomment peut-on éviter que la séparation ou l'antagonisme des deux races, — comme on voudra l'appeler — la hautaine affirmation de supériorité de la part des blancs et l'irritation refoulée des plus avancés parmi les gens de couleur, ne se transforment en une défiance et une hostilité capables de porter atteinte à la paix et à la prospérité du Sud pour de longs siècles?

Les procédés auxquels on a eu recours pour empêcher

sang mêlé n'est pas, au point de vue intellectuel, aussi supérieur au sang noir qu'on l'avait géuéraleraent supposé.

(I) Voir un intéressant article d'un distingué cler^'yman de couleur (mort depuis), le D'" J. C. Price, dans le Foniin, janvier

LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES 193

les nègres d'exercer le droit de suffrage que la loi leur donne, ont été décrits dans les chapitres précédents. Ces procédés, aujourd'hui, sont rarement violents; mais violents ou pacifiques, ils ont été presque uniformément couronnés de succès. Dans la région dite des Etats frontière {Border States), les blancs sont en si grande majorité qu'il ne prennent pas la peine d'intervenir dans les votes de couleur [coloured vote), si ce n'est de temps à autre en distribuant de l'argent. Dans tout le reste du Sud, le nègre a compris qu'on ne lui laisserait exercer aucune influence sur le gouvernement, et son empressement à prendre part au vote a, par suite, diminué. Cela est vrai de toutes les élections, exactement comme la détermination des blancs de supprimer son vote n'est pas moins forte, lorsqu'il s'agit des élections fédérales, dont le résultat ne saurait affecter directement l'administration de l'Etat ou des affaires locales, ou l'impôt de l'Etat et les taxes locales, que lorsqu'il s'agit d'élections locales dans l'Etat. J'ai déjà expliqué que, bien que le mépris inspiré par le nègre comme citoyen soit pour quelque chose dans cette manière d'agir, sa principale cause, cependant, est la crainte que l'on a généralement de la domination possible des nègres. Un étranger venu soit du Nord, soit de l'Europe, est porté à croire que cette crainte est dénuée de fondement. Il voit que les blancs ont non seulement des habitudes de commandement, mais qu'ils détiennent aussi presque toute la propriété, l'intelligence et la considération qui existent dans le pays. Il rappelle à ses hôtes du Sud que la balance du nombre, elle-même, penche de plus en plus de leur côté et que la probabilité d'une intervention du Nord en faveur des électeurs nègres exclus, est devenue, depuis l'échec du Bill des Elections Fédérales {Fédéral Elections Bill) de 1890, extrêmement douteuse, en même temps que les autres conditions de 4867 ne se reproduiront jamais plus. Sur ce point, cependant, l'homme du Sud reste inébranlable. Pour lui c'est une simple ques- IV 13

194 LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÊGRBS

lion de défense personnelle. « Nous aimons le nègre, me disait, il y a quelques années, un de leurs leaders, nous savons qu'il doit rester ; nous désirons qu'il soit bien traité ; mais s'il vote, nous devons l'empêcher de voter {we must oiUvote him). y>

Les résultats sont, à tous les points de vue, malheureux. Les nègres, naturellement dociles et tout disposés à obéir à la direction de leurs employeurs ou voisins, se sentent suspects, et vivent dans la terreur continuelle d'être dépouillés des droits civiques qu'on ne leur laisse pas exercer : terreur analogue à celle qu'ils éprouvèrent autrefois lorsqu'ils craignaient d'être de nouveau réduits en esclavage. Lorsqu'ils votent, ils sentent le besoin de se grouper et ils votent sérieusement, intimidant ou boycottant quiconque d'entre eux est soupçonné d'être un boiter (cheval qui se dérobe), l-.es blancs, habitués à justifier leur emploi de la force ou de la fraude en alléguant la nécessité, se sont endurcis aux fraudes électorales. Le niveau de la pureté et de Thonnôteté des procédés politiques, autrefois relativement haut, a aujourd'hui baissé, et la conscience moyenne du Sud n'est, aujourd'hui, guère plus sensible que celle des politiciens de profession dans les villes du Nord. Et le mal ne se borne pas aux élections. L'alarme qui règne chez la population blanche, en faisant de la question des nègres une question capitale, tant dans la politique nationale que dans celle de l'Etat, a fait dévier le développement naturel de l'opinion politique et des partis politiques au profit de ces autres questions courantes qui attirent l'esprit du peuple, et, de la sorte, elle a retardé leur résorption dans la vie politique générale de la République.

Dans le Sud, les gens sensés se rendent compte des maux engendrés par le présent état de choses, et ils cherchent anxieusement à les éviter. Parmi les divers remèdes qui ont été proposés, il en est trois qui méritent d'être signalés.

Le premier consiste (comme cela fut proposé dans le bill de 1890) à protéger les électeurs de couleur au moyen d'ofliciers fédéraux soutenus par des troupes fédérales. Bien entendu, cela ne pouvait être mis en pratiqne^ d'après la Constitution, que pour les élections fédéraies, et alors on ne protégeait pas les élections locales et d'Etat qui, cependant, ne sont pas moins importantes. De plus, ce procédé (comme cela apparut dans les discussions de 1890) provoquerait une grande exaspération dans le Sud, et pourrait même porter à la paix une atteinte dont les nègres, surtout, auraient à souffrir. Le Sud résisterait en masse ; un nombre assez considérable d'habitants du Nord verraient la chose de mauvais œil.

Un second remède consiste à abroger le quinzième amendement k la Constitution, et à laisser chaque Etat libre d'exclure les nègres des élections. Ce système, bien qu'il ait été parfois proposé par des hommes de valeur, est encore moins réalisable que le précédent. Une majorité des trois quarts des Etats, nécessaire pour l'abrogation d'une disposition que les gens du Nord considèrent comme confirmant les résultats de la guerre civile, ne pourrait jamais être atteinte. Les Etats du Sud, euxmêmes, avec leurs alliés démocrates du Nord, ne voudraient pas favoriser un changement qui, en dépouillant leurs nègres de leurs droits politiques, réduirait considérablement (d'après le quatorzième amendement) la force de leur vote aux élections présidentielles et congressionnelles. Bien entendu, il n'est nullement question d'abroger le quatorzième amendement et de permettre à un Etat d'être représenté non en proportion de ses électeurs, mais de sa population. On peut affirmer, donc, qu'aucune tentative sérieuse ne sera faite pour faire de la couleur une base légale d'exclusion.

Le troisième moyen proposé consiste à limiter le suffrage par quelque considération d'instruction ou de fortune — quoique le sentiment américain se montre défavorable à

190 LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES

toute considération basée sur la propriété, — qui exclurait, en fait, la plupart des nègres non parce qu'ils sont des nègres, mais parce qu'ils sont pauvres ou ignorants. Un système analogue fut proposé par le Général Wade llampton dans la Caroline du Sud dès 1867, mais il n'a été appliqué que dans le Mississipi, où la Constitution de 1890 (1) dispose que tout individu demandant à être inscrit comme électeur « doit savoir lire n'importe quel paragraphe de la Constitution ou être capable de le comprendre et d'en donner une interprétation raisonnable lorsqu'on lui en donne lecture ».

Les avantages d'une telle méthode sont évidents et ils ont suggéré son adoption dans une colonie britannique où la présence d'une nombreuse population de couleur a fait naître un problème assez semblable à celui que nous examinons ici (2). Reconnaissant la nécessité du savoir et de l'intelligence pour exercer convenablement les droits politiques, ce projet exclut une grande masse d'individus notoirement incompétents, tout en laissant la porte ouverte à ces nègres que leur capacité intellectuelle élève au niveau des blancs et qui^ dans quelques localités, représentent d'un quart à un tiers de la population noire ; en sorte qu'il peut constituer non seulement une amélioration, mais encore un stimulant pour le progrès de l'instruction.

Cependant, des obstacles sérieux se sont opposés à

(1) Il y avait un membre nègre dans la Convention qui promulga cette Constitution, qui (chose à noter) ne fut jamais soumise au vote populaire. Voir le volume II, pages 30 et 100.

(2) Dans la Colonie du Cap, l'Act de franchise et de vote de 1892 élève les conditions de propriété (précédemment peu rigoureuses) pour l'aptitude au droit de suffrage, et il dispose (§ 6) que nul ne sera inscrit comme électeur « à moins qu'il ne soit capable de signer son nom et d'écrire son adresse et sa profession. » Ces dispositions frappent d'incapacité la grande masse de la population indigène de couleur, parmi laquelle il est peu d'individus, comme on peut le supposer, qui soient réellement intéressés aux questions politiques.

LE PRÉSENT ET l'AVENIR DES NÈGRES 197

l'adoption de ce système. L'un, c'est qu'en privant les nègres de leurs droits politiques pour défaut d'instruction, la plupart des Etats du Sud auraient aussi dépouillé de ces mêmes droits une portion non négligeable de la population blanche, c'est-à-dire cette portion qui ne possède pas le minimum d'instruction établi pour exclure la grande masse des nègres. La proportion des illettrés âgés de plus de dix ans représentait en 1890, pour les Etats du Sud, 15,5 °/o de la population totale, et dans les Etats du Sud-Ouest, 15 Vo (i). Espérer que 1.412.000 électeurs vont se dépouiller de leurs droits politiques dans le seul but d'exclure les nègres, c'est espérer trop. L'autre obstacle, c'est que toute limitation du suffrage diminue d'autant (XIV^ Amendement) la représentation d'un Etat aux élections fédérales, et, par suite, affaiblit son influence dans les affaires fédérales et le rabaisse à ses propres yeux. L'Etat du Mississipi, tout en envisageant résolument la dernière de ces difficultés, en ce qui regarde la population de couleur, a cherché à esquiver la première par l'ingénieuse échappatoire qui consiste à permettre aux officiers chargés de former les listes électorales, d'inscrire tout individu blanc capable, quoique illettré, « d'interpréter d'une manière raisonnable » n'importe quel paragraphe de la Constitution. Ces blancs, vous dit-on, ont, en général, mieux satisfait à ces conditions que n'ont fait les nègres ; et si un paragraphe est présenté à leurs explications, leur bon sens suffit pour leur suggérer une interprétation parfaitement claire.

De ces trois systèmes proposés, celui qui consiste à restreindre le vote des nègres en exigeant certaines preuves d'instruction, apparaîtra le plus sûr et le plus loyal aux yeux d'un observateur impartial. Il n'imprime aucune flétrissure sur la race noire en tant que race, et il n'a pas l'aspect d'un retour en arrière en ce qui concerne la géné-

(1) Extrait du Census de 1890. Tableau 14.

lOS LE PRÉSENT ET L'aVENIR DES NÈGRES

rosilt' avec laquelle le dioit de suflVage avait élé accordé aux nègres. Il est conforme à un juincipe raisonnable en soi et déjà adopté par quelques Etals du Xord. S'il était appliqué comme il devrait l'être, honnêtement et impartialement pour les deux races, il exclurait, dans la plupart des Etats du Sud, assez de nègres pour dissiper toute appréhension de révolte contre le gouvernement des blancs, et il mettrait Un à toute occasion de fraude dans les élections, fraude qui constitue non seulement un scandale, mais aussi un grave danger pour la vie politique du Sud. Cependant, — quoiqu'un semblable projet ait été discuté dans la Louisiane, — il ne faut guère s'attendre à ce qu'une démarche dans ce sens soit faite dans d'autres Etats. Le Sud est insouciant et lent à se modifier. Quelques-unes de ses régions sont occupées de querelles entre les vieux Démocrates et l'Alliance des Farmers ou Parti Populiste. Pour le citoyen, en général, le problème n'apparaît pas comme urgent ; et, en effet, il n'est pas urgent, en tant qu'il n'y a pas urgence à en trouver la solution avant une date déterminée. Les habitudes d'enfreindre ou d'éluder la loi se perpétuent malheureusement à la suite du peu de gravité que le peuple leur attribue. La conjecture la plus probable, c'est que le système actuel subsistera encore quelque temps, les nègres s'intéressant de moins en moins à leur droit de suffrage et les blancs revenant peu à peu des craintes auxquelles ils sont aujourd'hui en proie, jusqu'à ce qu'enfin survienne une nouvelle génération qui ne se souviendra plus des jours de la reconstruction. Telle question pourra aloi^s surgir qui divisera les blancs et qui fera que les deux partis verront leur avantage dans l'appoint que pourra leur fournir le suffrage des nègres ['Il Chaque parti s'efforcera de s'assurer cet appoint et

(1) Même aujourd'hui, on essaie de temps en temps de s'assurer le vote des nègres. J'ai entendu dire que les « Populistes » l'avaient tenté récemment dans la Géorgie.

chacun en aura sa part. Les nègres pourront alors, ayant perdu leur solidarilé actuelle, être absorbés dans le vote des partis des .blancs, quels que soient ces partis ; et quoique les nègres soient encore relativement peu instruits et susceptibles d'être achetés, la suppression violente ou frauduleuse dont ils ont été l'objet dans ces vingt-cinq dernières années, avec tous les maux qui en découlent, aura disparu pour toujours.

Plus grave, même, que les difficultés politiques que nous venons d'exposer, est le problème social soulevé par la coexistence, sur le même sol, sous le même gouvernement libre, de deux races si profondément différentes qu'elles ne se mêlent pas. L'inégalité sociale ou l'oppression sociale séparent plus complètement que n'importe quelle disjonction politique ; et le temps, loin d'atténuer le mal, paraît l'avoir encore aggravé durant ces trente ou quarante dernières années. La politique, même aux Etats-Unis, laisse intacte une grande partie du champ de la vie humaine, et rinfériorité politique de la race de couleur, puisqu'elle est le résultat de leur incomplet développement intellectuel, semble d'accord avec la nature. L'infériorité sociale, qui est à chaque instant sentie et qui heurte le sentiment de la fraternité humaine, est une chose beaucoup plus sérieuse.

Ce problème est, cependant, nouveau dans l'histoire, car les relations entre les races dirigeantes et les races inférieures de TEurope et de l'Asie n'offrent rien d'analogue. Quiconque parcourt les annales du passé, s'apercevra que la longue juxtaposition de deux races a toujours été suivie de la disparition de la plus faible, ou d'un mélange des deux. Là où subsiste encore l'antagonisme de race, comme dans certaines parties de l'Europe Orientale, et, sur une plus vaste échelle, en Asie, on peut espérer que l'on pourra enfin arriver à une solution analogue. En Transvlvanie, par exemple, les Saxons, les Magyars, et les Roumains vivent isolés les uns des autres, les deux derniers groupes

200 LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÈGRES

s'inspirent même une défiance mutuelle et sont politiquement hostiles les uns aux autres. Plus à l'Est encore, on trouve des antagonismes religieux (non sans qu'il en résulte des maux sérieux), tels que l'antagonisme des Sunnites, des Schialis et des Chrétiens de l'Asie occidentale, ou l'antagonisme des Hindous et des Musulmans dans l'Inde, antagonismes qui cependant ne coïncident qu'imparfaitement avec des différences de race et qui même ont relégué ces dernières dans l'ombre. Dans tous ces cas, cependant^ bien qu'une race ou une religion puisse dominer pendant quelque temps, il n'existe entre elles aucune distinction permanente ou nécessaire, et, lorsque la difficulté religieuse peut être levée, les mariages mixtes deviennent possibles. On peut encore indiquer d'autres cas où une fusion est peu probable, comme entre les Anglais elles indigènes de rinde, ou les colons et les indigènes dans la Nouvelle-Zélande. Mais les gouvernants européens de l'Inde ne sont qu'une poignée si on les compare avec les indigènes, et ils ne s'établissent pas dans l'Inde de manière à former une partie permanente de sa population ; quant à la Nouvelle- Zélande, les Maoris (un corps en train de décroître) vivent séparément sur leurs propres terres et forment une communauté qui, selon toute apparence, restera distincte tant qu'elle subsistera. Dans l'Ouest de l'Amérique du Sud, les colons Espagnols ont, jusqu'à un certain point, mélangé leur sang avec celui des Indiens natifs, et ils pourront finir par être aussi mélangés à ces derniers qu'ils le sont dans le Mexique. Le trait particulier du problème de race tel qu'il se présente aux Etats-Unis, c'est que, dans un grand nombre de districts, les nègres représentent un tiers ou même la moitié de la population ; qu'ils sont forcés de vivre dans le plus étroit contact avec les blancs et que les besoins de l'industrie les rendent indispensables à ces derniers, tout en restant si profondément séparés des blancs par la couleur et par tout ce qui se rattache à la couleur, que l'on repousse avec horreur non seulement un mélange du sang.

LE PRÉSENT ET l' AVENIR DES NÈGRES 201

mais encore tout rapprochement social^ et qu'une disjonction perpétuelle est considérée comme une loi de la nature. Comment se tirer de cette situation? On n'entend guère proposer de solution en Amérique, en partie parce que la nation est fatiguée de cette difficulté qui, sous une forme ou sous une autre, a^ pendant plus de soixante-quinze ans, attiré son attention, en partie parce que tous les projets qui ont été suggérés se heurtent à des objections insurmontables. Plusieurs de ces propositions, cependant^ valent la peine d'être mentionnées.

Même bien avant la guerre, et bien souvent depuis, il a été proposé de retransporter les noirs en Afrique. La petite République stagnante de Libéria doit son origine à l'idée qu'elle pourrait fournir un territoire aux affranchis Afro- Américains, et, aussi, constituer un centre d'où ils pourraient être dispersés en nombre de plus en plus grand sur le territoire de leur ancienne patrie. Mais, en 1893, après soixantetreize ans, les habitants d'origineaméricaine,dans la Libéria, n'étaient qu'au nombre de 18.000, — l'autre million d'habitants ne se composant que d'aborigènes, — et l'intérêt non payé d'une dette nationale de 100.000 livres sterlings (2.500,000 fr.) s'élevait à 133.000 livres sterlings (3.325.000 francs).

Deux objections décisives peuvent être faites au projet de transporter en Afrique les nègres du Sud. L'une est qu'ils ne veulent pas y aller ; l'autre est que les blancs n'ont pas les moyens de se passer d'eux. Il n'y a rien qui puisse les séduire dans celte perspective d'être arrachés à leurs demeures dans un pays où les commodités de la civilisation sont susceptibles d'être acquises par le travail, pour être jetés sur un nouveau rivage déjà occupé par des sauvages dont la langue même — à l'exception de quelques localités où l'on parle anglais — leur est complètement étrangère (1). Les blancs du Sud, loin d'encourager ce départ,

(1) On a dit aussi que, tandis que les nègres purs devaient être

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s'y opposeront de toutes leurs forces; car, avec les ncgre.% disparaîtrait le travail au moyen duquel plus de la moitié des récoltes du Sud sont levées, et au moyen duquel aussi sont exploitées la plus grande partie des mines et des industries métallurgiques. Une grande étendue du pays, étant trop chaude pour le travail européen, resterait inculte et inutile si les noirs venaient à disparaître; car il ne saurait être question d'introduire des coolies de l'Inde dans un pavs qui a si sévèrement interdit l'entrée des Chinois. En un mot, le nègre est indispensable à la prospérité matérielle du Sud, et son départ serait une cause de ruine pour ces contrées. Même, maintenant, les Etats de l'Atlantique font tout leur possible pour empêcher leurs travailleurs ûe couleur de s'en aller dans l'Ouest (l).

Indépendamment de ces obstacles, le transport de plus de sept millions d'individus d'un continent à l'autre n est guère dans l'ordre des choses possibles. Leur nombre s'accroîtra bientôt de deux cent mille individus par an, et c'est là à peu près le nombre de nègres que l'on serait capable de transporter et d'établir chaque année en Afrique. Que de vaisseaux d'émigration, et à quels frais entretenus, seraient nécessaires pour effectuer ce transport, sans compter les dépenses encore plus grandes qu'il faudrait faire pour les empêcher de mourir de faim en attendant qu'ils se soient dispersés dans Tintérieur de l'Afrique. S'amuser à en transporter 200.000 chaque année ce serait vouloir épuiser un fleuve avec une cuillère. L'idée d'une semblable solution a été abandonnée par tous les hommes sensés en Amérique, bien que, de temps à autre, on l'entende encore émettre par quelque voix attardée.

exportés en Afrique, les mulâtres et les quarterons (ordinairement plus avancés) pourraient être envoyés aux Antilles. Voir An Appeal to Pharaoh, New-York, 1890.

(1) La Caroline du Nord a, je crois, un statute qui punit d'une amende de 1.000 dollars quiconque se rend dans cet Etat dans le but d'attirer les nègres vers les Etats plus à l'Ouest.

Beaucoup plus réalisable serait l'autre projet qui consisterait à réserver spécialement aux gens de couleur certaines régions du pays, telles par exemple que la partie méridionale de la côte de TAtlantique, et de rassembler dans ces districts les nègres venus de toutes les parties du pays, comme fit Olivier Cromwell pour les sauvages Irlandais, dans le Gonnaught. Mais cette solution ne trouve pas non plus un accueil favorable en Amérique. Aucun Etat ne consentirait à voir distraire une partie de son territoire pour être affectée aux noirs et pour être administrée par eux à leur façon. Le reste du pays admettrait difficilement qu'un Etat nègre fût leprésenté au Congrès et eût un droit de suffrage égal dans les élections présidentielles. Et, dans un grand nombre de régions du Sud, mieux appropriées aux blancs qu'aux nègres, et dans lesquelles, par conséquent, la population blanche est actuellement très considérable, les industries auraient beaucoup à souffrir de la disparition du travail des nègres. Le nord de TAlabama, par exemple, est, au point de vue du climat, une région très appropriée aux blancs. Mais les industries du fer emploient un grand nombre de nègres qui y sont reconnus d'une grande utilité et que l'on ne remplacerait pas facilement. La Virginie est, en général, un Etat blanc. Mais non seulement la culture du tabac, mais encore sa préparation en vue de la vente, sont des industries de nègres, et il ne serait pas facile de trouver des blancs qui s'en acquitteraient aussi bien et à des prix aussi avantageux. Ce projet, donc, peut aussi être rejeté comme peu pratique.

11 reste la méthode — qui a si souvent servi dans l'Ancien Monde, et jusqu'à un certain point dans le Nouveau (comme, par exemple, au Mexique), — et qui consiste à supprimer les antagonismes de race, méthode que quelquesuns prétendent applicable aux Etats-Unis ; il s'agit de mélanger les deux races et de les fondre en une race unique au moyen des mariages mixtes. Pour un grand nombre d'Européens et pour quelques survivants du parti aboli-

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tionnislc dans le Nord, celte solution apparaît comme possible et très naturelle. Pour tous les habitants du Sud, au contraire, c'est là une idée révoltante. Je n'ai jamais rencontré un liomme du Sud, qu'il fût originaire du Sud ou qu'il y fût venu du Nord, qui eût même discuté la possibilité d'un mélange général de blancs et de nègres, semblable à celui dont le Brésil a commencé à donner l'exemple. Il n'y a pas un seul des Etats du Sud, où un tel mariage puisse être légalement contracté ; et, ce qui est plus remarquable, dans tous les Etats du Sud, de telles unions sont excessivement rares. La proportion des enfants nés d'un individu blanc et d'un individu de couleur (en comptant les mulâtres et les quarterons comme des gens de couleur) n'est pas, et ne peut être établie d'une manière certaine, mais elle doit être extrêmement faible ; elle doit être loin d'atteindre un pour cent du nombre total des naissances. Même dans le Nord, où l'aversion pour le sang nègre est moins forte, le miscegenation, comme ils appellent ces unions mixtes, est regardé comme un tel malheur pour le blanc qui le contracte qu'on en entend rarement parler. Des hommes éclairés du Sud^ qui n'éprouvent eux-mêmes aucune antipathie pour la race noire, justifient cette horreur de « l'intermariage » en alléguant que l'avantage qu'en retireraient les nègres ne saurait contre-balancer le mal qui en résulterait pour le reste de la communauté. Les intérêts de la nation et de l'humanité elle-même auraient, d'après eux, à souffrir de cet abâtardissement de la race anglo-américaine. Notre sang anglais souffre déjà assez, disent-ils, de l'intrusion d'un élément inférieur venu de l'Europe Continentale, et nous descendrions au niveau du Mexique et du Brésil, si nous y introduisions encore un élément d'Afrique. C'est là l'argument invoqué par ceux qui raisonnent ; mais l'énorme majorité qui ne raisonne pas est dominée par un sentiment si fort et si universel, qu'il semble impossible de déterminer le temps qu'il faudrait pour en triompher. Les révolutions^

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en matière de sentiment, peuvent, sans doute, se concevoir mais elles sont plus rares que les Révolutions politiques. Nous arrivons donc à trois conclusions :

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