‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 13 sur 58 · II. — Ils y vivront entremêlés aux blancs, sur le même sol · texte numérisé non relu

II. — Ils y vivront entremêlés aux blancs, sur le même sol

III. — Ils seront socialement distincts, comme un élément étranger inâbsorbé et inabsorbable.

Leur position, cependant, pourra n'être plus ce qu'elle est maintenant. Deux changements, en particulier, paraissent probables.

Ils se porteront de plus en plus vers le Sud, dans les régions plus chaudes et plus basses qui s'étendent le long de la côte de TAtlantique et du golfe du Mexique. Leur nombre diminuera-t-il dans les Etats du Nord, tels que le Maryland ou le Missouri, c'est ce qu'on ne saurait dire exactement. Mais il est certain que dans les Etats du Sud on peut s'attendre à un accroissement. En d'autres termes, les nègres seront un élément relativement moins important, et probablement beaucoup moins important, qu'ils ne sont à présent dans l'ensemble de la population au nord du 36° degré de latitude, et, au contraire, un élément relativement plus important, au sud du o3o degré de latitude et à l'est du 94° degré de longitude ouest.

Ce changement aura à la fois son bon et son mauvais côté. Il pourra entraîner de moins fréquentes occasions de collision entre les deux races, et il peut disposer les nègres, là où ils sont relativement peu nombreux, à accepter avec moins de répugnance la suprématie des blancs. Mais il offrira moins d'occasions à l'élévation graduelle de la race, dans les districts où les nègres sont le plus nombreux. Le contact avec les blancs est la principale condition du progrès des nègres. Ltà où ils sont isolés ou beaucoup plus nombreux que les blancs, leur progrès sera retardé, sans que cependant rien de ce qui s'est produit jusqu'à présent

soit de nature à justifier les craintes de ceux (|ui prétendent que, le long de la côte du Golfe ou dans les îles de la mer des Carolines, ils finiront par tomber au niveau des Haï liens.

Le premier changement sera le résultat de causes physiques. Le second sera dii à des influences sociales et intellectuelles. Les nègres, sans doute, si on les considère dans toute l'étendue du pays, quoique moins rapidement dans quelques régions que dans d'autres, feront des progrès en instruction, en intelligence, en richesse, aussi bien qu'en ce qui concerne les habitudes d'économie et d'application. Leur progrès depuis la guerre nous autorise à le prédire avec confiance. Un tel progrès peut être considéré comme un bien sans mélange; cependant, il ne peut guère manquer d'être accompagné d'un mécontentement toujours croissant au sujet des incapacités sociales dont ils sont frappés. Il leur donnera une capacité plus grande pour s'organiser, et, peut-être aussi, plus de ténacité et de courage qu'ils n'en ont maintenant; toutes choses qui peuvent, en alarmant les blancs, contribuer à élargir l'abîme qui sépare les deux races. Le peuple de couleur sera-t-il alors beaucoup plus capable de traduire par des actes le ressentiment qu'il nourrit à l'égard des blancs, c'est ce dont il est permis de douter, vu la disparité de ses forces. Mais les nègres peuvent être plus aigris et cette aigreur réagissant sur le sentiment des blancs, pourra retarder l'œuvre de ces salutaires influences que le progrès de la civilisation amène ordinairement à sa suite. Déjà l'on entend les jeunes blancs du Sud parler de « la fierté » [uppishness) croissante et de l'impertinence des nègres, comme de choses qui doivent être réprimées et punies.

Ce sentiment de hautaine supériorité que les autres nations signalent chez les Anglais a, dans leurs Etats Indiens, fortement contribué à neutraliser les heureux efl'ets des énormes améliorations sociales et économiques que le gouvernement britannique a effectuées. Un jeune planteur

d'indigo, ou un lieutenant fraîchement sorti de l'école, traiteront avec une pompeuse insolence ou avec mépris, les natifs de la plus haute caste^ peut-être ayant une position sociale honorée et descendant d'une ancienne famille ; et quoique le gouvernement punisse de telles oflenses dans les rares cas où elles sont portées à sa connaissance, le sentiment de la société anglo-indienne est peu porté à les condamner. Lorsque des tendances analogues apparaissent chez les Anglo-Américains du Sud, les Anglais, qui savent de quelle façon leurs compatriotes traitent les races anciennes et cultivées des pays d'Orient qu'ils ont conquis, sentent qu'ils n'ont pas le droit de s'établir juges.

Je ne veux pas faire entendre par là que les phénomènes que je viens de décrire constituent un danger politique pour la République ou même pour quelqu'un des Etats du Sud. Mais le mal qui résulte de ces choses doit être mesuré non seulement par le danger qu'elles font courir à la stabilité politique, mais aussi par la diminution de bonheur qu'elles amènent, par les passions nuisibles au progrés moral qu'elles perpétuent, par l'esprit d'illégalité qu'elles nourrissent, et par le mépris qu'elles engendrent à l'égard des droits de l'homme en tant qu'homme. Dans un monde déjà si plein de luttes et de misères, il est triste de voir s'ajouter aux autres sources d'amertume un mépris des forts pour les faibles et une crainte des faibles devant les forts, mépris et crainte basés non sur des antagonismes d'intérêts, car chacun a besoin de l'autre, mais simplement sur une différence de race et de couleur.

Quels que soient ces maux, — et pour aussi sérieux qu'ils paraissent à un observateur étranger, ils ne sont pas vivement sentis dans la plupart des régions du Sud, — la législation et l'administration ne peuvent que relativement peu pour les supprimer. A la vérité, on doit désirer que le lynchage soit sévèrement réprimé, — quelques gouverneurs des Etats du Sud font ce qu'ils peuvent, — et que

208 LE PRÉSENT ET l'aVENIR DES NÈGRES

les lois des Etals ou les règlements locaux cjui prescrivent la séparation des nègres d'avec les blancs dans les voyages ou dans les lieux de réunion, soient abrogés. Mais le véritable changement qu'attendent les amis du Sud et des nègres, c'est un changement dans les sentiments des blancs et surtout des classes les plus grossières et les moins instruites de la population blanche. Les troubles politiques que j'ai décrits sont probablement appelés à disparaître sous l'influence de changements survenus dans les conditions politiques, — on peut déjà prévoir que cela est susceptible de se produire dans le cours des cinquante années qui vont suivre. Quant aux difficultés sociales, qui ont leur leur source dans les caractères des deux races, il n'y a que des remèdes moraux qui puissent avoir quelque action, et cette action des remèdes moraux, toute sûre que nous la crovions, est toujours lente à se faire sentir. D'ailleurs, aucune mesure de contrainte ne peut accélérer cette action. Aux Etats-Unis, plus que dans tout autre pays, on doit surtout compter snr la vis medicalrix naturœ, et se dire que les forces qui travaillent non seulement pour l'égalité, mais encore pour la paix et la bonne disposition des hommes, sauront, lorsque le temps sera venu, triompher de ces maux comme elles ont triomphé de tant d'autres. Il n'y a pas lieu de désespérer si l'on se souvient combien peu probable semblait l'extinction de l'esclavage il y a soixante-cinq ou même quarante-cinq ans, et si l'on considère le progrès que les nègres ont fait depuis leur soudain affranchissement. Il y a encore moins de raisons de s'impatienter, puisque des questions comme celle-ci ont^ dans l'ancien monde^ attendu leur solution pendant des siècles. Le problème qui se pose pour le Sud est un des plus grands problèmes du monde, et il se présente sous une forme particulièrement difficile. Et, comme les différences qui séparent actuellement l'Africain de l'Européen sont le produit de plusieurs milliers d'années, durant lesquelles l'une des races avançait sous le climat de

la zone tempérée, tandis que l'autre, sous le climat de la zone torride, demeurait stationnaire, il en résulte que des siècles peuvent s'écouler avant que leurs relations comme voisins et comme concitoyens soient parvenues à s'accorder.

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