CHAPITRE XGV
Un ami d'Europe à l'esprit philosophique me demanda, lorsqu'il entendit dire que j'écrivais ce livre, de consacrer au moins un chapitre à la Théorie américaine de l'Etat. Je répondis que les Américains n'avaient pas de théorie de l'Etat et ne sentaient pas le besoin d'en avoir une, se contentant, comme les Anglais, de baser leurs idées constitutionnelles sur le droit et sur l'histoire.
En Angleterre, de même qu'en Amérique, ajoutai-je, il manque un cercle ou système complet d'idées et de sentiments qui, parmi les nations du Continent européen, ont joué un si grand rôle. Pour ces nations, l'Etat est une grande puissance morale, la totalité de la sagesse, de la conscience et de la force d'un peuple, une puissance beaucoup plus grande que la somme des individus qui composent le peuple parce qu'elle est organisée consciemment et scientifiquement, peut être même en vertu d'une loi de la nature, en vue des fins que le peuple se propose vaguement, et aussi parce qu'elle a hérité d'un respect profondément enraciné et d'une autorité presque despotique. Il y a dans cette conception de l'Etat une légère teinte de mysticisme qui a survécu lorsque le gouvernement arbitraire a été remplacé par le gouvernement représentatif, et qui rappelle presque la sainteté dont s^entourait habituellement l'Eglise au Moyen Age. En Angleterre, la tradition d'une
ancienne monarchie et l'inlluence sociale de la classe qui a gouverné jusqu'à ces derniers temps a permis à l'Etal et à ses divers services de conserver une certaine influence et un certain respect. Personne, cependant, n'attribue à l'Ktat une sagesse spéciale, et personne ne traite comme des gens appartenant à une classe supérieure les personnes investies d'un pouvoir d'administration ou de législation. Les fonctionnaires sont strictement retenus dans les limites de leurs pouvoirs légaux, et on ne leur obéit que dans la mesure où ils sont chargés de faire exécuter les prescriptions de la loi. Leur conduite et, même, les décisions des plus importants organes de l'Etat, sont sujettes à être critiquées, avec plus d'égards peut-être, mais exactement avec la même liberté que les actes des autres personnes et des autres corps. Cepeadant, l'Etat est empreint de dignité et les hommes sont fiers de le servir. Ce que l'on peut appeler l'aspect mystique de l'Etat et la théorie de son vaste champ d'action sont aussi absents de l'esprit américain que de l'esprit anglais. Et cette absence est due non à ce que l'Amérique est une démocratie, mais à ce que les idées qui se retrouvent chez les deux branches de la race sont fondamentalement les mêmes; et c'est là un fait dont les observateurs des Etats- Unis oublient de tenir compte. En Amérique, cependant, la dignité de l'Etat a, elle-même, disparu. L'Etat paraît être audessous des individus qui vivent sous son autorité. Le peuple, c'est-à-dire la vaste multitude des hommes qui habitent le pays, provoque l'admiration, m.ais l'organisme passe inaperçu. L'Etat n'est qu'un nom dont on a revêtu le mécanisme administratif et législatif qui accomplit certains services pour le compte des habitants. Il n'a ni plus de conscience ni une plus grande mission morale, et il n'a pas plus droit à la crainte et au respect qu'une Compagnie commerciale exploitant une ligne de chemin de fer ou une mine ; et ceux qui représentent l'Etat sont traités en public avec tout aussi peu de déférence.
Là-dessus mon ami répliqua que le peuple, en Amé-
rique, devait au moins avoir quelques opinions générales au sujet des fonctions du gouvernement et de ses rapports avec l'individu. « On nous dit, continua-t-il> que l'ensemble de la Constitution politique de l'Amérique a plus de cohésion, plus de consistance que celle de l'Angleterre : elle doit donc avoir ce que les Allemands appellent des « idées fondamentales ». Il y a une profusion de législation. La législation doit se régler sur ces idées, et en examinant la législation courante du Gouvernement fédéral et des Etats, on arrivera à découvrir et à exposer les croyances et les notions des Américains au sujet de l'Etat. »
Le terme « idées fondamentales » ne rend pas exactement la doctrine qui prévaut dans les Etats-Unis, car le peuple n'y est pas porté à construire ou à exposer ses idées d'une manière philosophique. Il y a, cependant, certains dogmes ou maximes qui sont fondamentaux en tant qu'ils ont une influence considérable sur la pensée politique, et en tant que c'est ordinairement à ces dogmes que l'on a recours lorsqu'on veut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, « descendre » dans l'esprit américain. Parmi ces dogmes, on peut citer les suivants :
Certains droits de l'individu^ comme, par exemple, le droit de jouir de ce qu'il a gagné, et d'exprimer librement ses opinions, sont des droits primordiaux et sacrés.
Tout pouvoir politique a sa source dans le peuple, et le gouvernement le ^plus populaire est le meilleur.
Les législatures, les fonctionnaires et tous les autres agents du peuple souverain doivent être investis d'un pouvoir strictement limité par la loi, par l'autorité des uns sur les autres et par la courte durée des fonctions.
Toutes les fois qu'une fonction peut être également bien accomplie par un corps central ou par un corps local, il faut de préférence la confier au corps local, car une administration centralisée est plus susceptible de devenir tyran-
nique, ineffeclivc et impure qu'une administration. qui, ayant une sphère moins vaste, est en rapports plus étroits avec les citoyens et plus ouverte à leurs opinions.
Deux hommes sont plus éclairés qu'un seul, et cent, plus que quatre-vingt-dix-neuf, trente millions plus que vingtneuf millions. Sage ou non, la volonté du plus grand nombre doit prévaloir sur la volonté du plus petit. Mais si la majorité est plus sage, ce n'est pas parce qu'elle est appelée la Nation, ni parce qu'elle fait marcher le Gouvernement, mais simplement parce qu'elle est la majorité. La nation n'est autre chose qu'un groupe d'individus ; le gouvernement n'est autre chose qu'un groupe de représentants et de fonctionnaires, agents qui y sont aujourd'hui et n'y seront plus demain.
Tout est d'autant mieux qu'il y a moins de gouvernement, c'est-à-dire, en d'autres termes, que moins on laisse aux fonctionnaires d'occasions d'intervenir dans les affaires des citoyens et moins les citoyens eux-mêmes ont à perdre de temps pour rechercher l'avis de leurs fonctionnaires, plus les citoyens et la communauté prospéreront. Les fonctions gouvernementales doivent être réduites au minimum.
Les cinq premiers de ces dogmes ont été discutés et expliqués dans les premiers chapitres. Il est nécessaire d'examiner brièvement le dernier parce qu'il suggère quelques points de comparaison avec l'Ancien Monde et parce que sa véritable signification apparaît dans son application. On a raison de vouloir que les fonctions gouvernementales soient réduites à leur minimum ; mais les bureaucrates de Russie pourraient dire la même chose. Quel est ce minimum? Chaque nation, chaque gouvernement, chaque philosophe a son opinion sur les fonctions que doit comprendre le gouvernement.
La doctrine du Laisse: faire ou de la non-intervention du gouvernement dans les affaires des citoyens, repose sur deux fondements que l'on peut appeler le fonde-
ment sentimental et le fondement rationnel. Le fondement sentimental est le désir qu'éprouve l'individu d'être laissé seul afin d'agir comme il lui plaît, de suivre ses impulsions et de mettre ses projets à exécution. Le fondement rationnel est le principe, tiré de l'observation des phénomènes sociaux, d'après lequel Tinter vention du gouvernement est plus souvent nuisible qu'utile, c'est-à-dire que les désirs et les impulsions des hommes abandonnés à eux-mêmes peuvent, par leur jeu naturel et par leur coopération, amener un plus heureux résultat pour la communauté et pour les individus qui la composent, que les efforts conscients de l'Etat lorsqu'il entreprend de contrôler et de diriger ces désirs et ces impulsions. L'humanité a ses lois naturelles qui la gouvernent, tout comme le monde matériel a les siennes ; et il est plus profitable à l'homme de vivre d'après ces lois naturelles que d'après celles qu'il se donne à lui-même au moyen de l'organisation que nous nommons gouvernement.
De ces deux opinions, la première, ou opinion sentimentale, a été excessivement forte en Amérique, étant enracinée dans le caractère et dans les habitudes de la race, et paraissant dériver de cette affirmation de la liberté individuelle que proclament des documents respectés tels que la déclaration de l'Indépendance et les anciennes Constitutions des Etats. La dernière opinion, discutée sans cesse en Europe, n'a pas joué un grand rôle aux Etats-Unis, ou plutôt elle y a fait son apparition sous forme non d'une induction philosophique tirée de l'expérience, mais plutôt sous celle de cette notion de bon sens qui veut que chacun sache mieux que personne ce qui lui convient le mieux, et d'après laquelle l'entreprise individuelle a « créé » et « continuera » l'Amérique mieux que n'a pu ou pourra faire le meilleur gouvarnement.
Les gouvernements des Etats de 1776 et le gouvernement national de 4789 ont leur origine dans des idées, habitudes mentales et })ratique administrative, en général sem-
blables à celles de TAngieterre contemporaine. Or, au xviir siècle, l'Angleterre était, de toutes les contrées européennes, celle où le gouvernement avait la sphère la plus étroite. La primitive législation paternelle du Moyen Age avait été abandonnée. Le gouvernement central n'avait pas encore commencé à étendre ses bras pour intervenir dans les Sessions Trimestrielles {quarter sessions) des comtés ou dans les corporations municipales des villes, pour prendre soin de la santé, de l'instruction ou des mœurs du peuple. Ce raffermissement et cette réorganisation de l'administration qui furent en progrès dans plusieurs pays du Coi\tinent, comme en Prusse sous le règne du Grand Frédéric, en Portugal du temps de Pombal, ne s'étaient pas répandus en Angleterre, et s'ils avaient tenté d'y pénétrer, ils y auraient rencontré l'opposition d'hommes à tendances conservatrices, obéissant à certaines raisons, et aussi l'opposition d'hommes à tendances libérales mus par d'autres raisons. Tout, à ce point de vue, tendait à rendre les Etats- Unis plus anglais que l'Angleterre, car les circonstances de la vie coloniale, la marche de la colonisation dans les solitudes de l'Ouest, les sentiments éveillés par la lutte contre George III, tout contribua à fortifier l'individualisme, l'amour des entreprises et la fierté dans la liberté personnelle. Depuis ce jour, l'individualisme, l'amour des entreprises et la fierté dans la liberté, ont passé aux yeux des Américains non seulement comme ce qu'il y a de meilleur, mais aussi comme des choses qui leur appartiennent d'une manière spéciale et exclusive.
Les cent années qui se sont écoulées depuis la naissance de la République ont, cependant, amené bien des changements. L'individualisme n'est plus menacé par des rois absolus ; les remparts que l'on avait élevés pour le garantir de leurs attaques sont devenus inutiles et l'herbe y a poussé. S'il y a encore des attaques à craindre, elles viendront d'ailleurs. De nouvelles causes sont maintenant à l'œuvre dans le monde, des causes qui tendent nonseu-
lement à étendre les pouvoirs du gouvernement, mais à rendre son atteinte plus prompte et plus énergique. Ces causes agissent-elles en Amérique comme en Europe ? et, si oui, l'Amérique est-elle appelée, à cause de son plus fort attachement historique à l'individualisme, à leur opposer une résistance plus effective ?
Je mentionnerai quelques-unes de ces causes. La civilisation moderne^ en devenant plus complexe et plus raffinée, est devenue plus exigeante. Elle discerne un plus grand nombre de biens susceptibles de lui être assurés par le pouvoir organisé du gouvernement, et elle est plus désireuse d'y atteindre. Les hommes vivent vite et supportent impatiemment la lenteur des lois naturelles. Les triomphes des sciences physiques ont accru leurs désirs de confortable et elles leur ont montré que, par l'application collective du talent et des ressources pécuniaires, on peut accomplir bien des choses que l'effort individuel ne saurait jamais atteindre. Plus grande encore a été l'influence d'une sensibilité morale plus vive et d'une certaine sympathie philanthropique. La conscience d'un mal que l'on peut empêcher est douloureuse et apparaît comme un reproche. On traite d'insensible quiconque prêche la patience et la confiance dans le progrès naturel. Le sentiment du péché, comme disent les théologiens, est peut-être en baisse, mais il est certain que le dégoût qu'inspire le vice dégradant et brutal est en train d'augmenter ; chacun sent plus vivement sa responsabilité à l'égard du voisin et on se montre plus empressé pour les œuvres de réformes morales. Quelques doctrines qui, parce qu'elles avaient satisfait les philosophes, furent acceptées autrefois par tous les hommes cultivés, sont maintenant, sinon discréditées par l'expérience, du moins bien loin d'être populaires. On les considère comme moins universellement vraies et comme moins complètement bienfaisantes, qu'on ne les avait supposées tout d'abord. Il y a de ces avantages que ne saurait procurer la loi de l'offre et de la demande. Une concurrence iUimitée
semble trop fortement peser sur le faible. La puissance des groupes d'hommes organisés en corporations, comme sociétés anonymes, ou des petits groupes d'individus riches agissant de concert, se sont développés d'une manière tout à fait inattendue, et avec une force extraordinaire, rejetant dans l'ombre les individus et même les communautés, et montrant que la liberté d'association que les hommes avaient cherché à- s'assurer par la loi chaque fois qu'ils se sentaient menacés par la violence des potentats, peut, sous le couvert de la loi, aboutir à une forme de la tyrannie. Et dans quelques pays, dont l'Angleterre peut être prise comme type, le passage du pouvoir politique des mains de quelques hommes aux mains du plus grand nombre, a rendu ce plus grand nombre moins jaloux de l'autorité gouvernementale. Le gouvernement est maintenant leur créature, leur instrument — pourquoi craindraient-ils de s'en servir? Ils peuvent demain le dépouiller du pouvoir dont ils l'ont revêtu aujourd'hui. Ils peuvent être certains que ce pouvoir ne sera pas employé contrairement aux désirs de la majorité dont ils font partie. Et comme c'est de cette majorité que l'autorité est sortie, ils affirment sans hésiter que la majorité aura toujours raison.
Tout le monde sait combien puissamment ont agi ces influences et ces arguments dans les vieilles contrées de l'Europe, et combien, aussi, ils ont été appuyés non seulement par le sentiment populaire, mais aussi par les écrits d'une vigoureuse école d'économistes-philosophes. Mais que dire des communautés plus nouvelles où les maux que l'on peut combattre par l'action de l'Etat sont moins nombreux, et où l'esprit de liberté et le sentiment de l'individualisme sont plus intenses? Un éminent homme d'Etat de l'Angleterre exprime bien l'opinion générale des Anglais lorsqu'il dit :
<i Comment se fait-il que, tandis que chez nous la démo-
« cratie demande avec tant d'ardeur un plus grand contrôle « de la part de l'Etat, ce principe ait reçu un si faible déve- « loppement aux Etals-Unis ou dans les colonies anglo- « saxonnes? Ce n'est donc pas simplement l'esprit démocra- « tique qui demande une pareille centralisation, puisque, si « cela était, nous retrouverions les mêmes conditions chez les « démocraties anglo-saxonnes d'outre-mer (1). »
L'opinion des Anglais est aussi, en général, l'opinion des Américains. Neuf hommes sur dix, en efïet, ne manqueraient pas de dire à un étranger que ni le gouvernement fédéral ni les gouvernements des Etats n'exercent de fréquentes interventions^ et c'est à cette non-intervention et à l'esprit de confiance en soi-même chez les citoyens, qu'ils ne manqueraient pas d'attribuer la prospérité du pays. Autant qu'on puisse parler de théorie dans un pays qui se passe de théories, c'est la théorie du Laissez aller qui a été la doctrine orthodoxe et généralement acceptée dans la sphère de la législation fédérale et de la législation d'Etat.
Néanmoins, celte opinion est sans fondement. Les nouvelles démocraties américaines sont aussi empressées pour l'intervention de l'Etat que la démocratie anglaise, et même c'est d'un cœur plus léger qu'elles tentent des expériences sur ce point. Il n'y a pas lieu de s'en montrer surpris si l'on songe que les causes dont nous avons mentionné l'influence en Europe n'ont pas agi avec moins de force aux Etats-Unis. Les hommes y sont même plus portés qu'en Europe à arriver promptement à leurs buts, plus impatients des délais que comporte la confiance en les forces naturelles, plus sensibles à la misère de leurs concitoyens et aux maux qu'entretiennent le vice et l'ignorance. La concurrence illimitée y a montré son côté triste ; les grandes corporations y ont été plus puissantes qu'en An-
(1) M. Goschen, dans une allocution prononcée à Edimbourg • en 1883.
glcterre et plus portées à al)uscr de leur force. Ayant vécu longlemps sous un gouvernement démocratique, les masses américaines ont mieux compris que celles d'Europe qu'elles sont elles-mêmes le gouvernement. Le pouvoir absolu qu'elles ont sur son organisation (sauf lorsque s'interposent des restrictions constitutionnelles), fait qu'elles se tournent plus promptement vers lui pour l'accomplissement de ce qu'elles désirent. Les législatures d'Etats sont des corps avec lesquels il est facile de tenter des expériences législatives, puisque ces corps, quoique peu disposés euxmêmes aux innovations, sont principalement composés d'hommes peu versés dans l'économie politique, incapables de prévoir les conséquences môme les plus prochaines de leurs mesures, prompts à accéder à tous les caprices de leurs constituants et disposés à céder à la pression de n'importe quel groupe dont l'égoïsme ou l'impatiente philanthropie réclame des principes généraux de législation. Pour les marchands de billevesées comme pour les intrigants^ le plus beau paradis ce sont les couloirs {lobby) des législatures d'Etats. Ils n'ont pas à craindre là l'opposition des hommes d'Etat responsables, et on n'\ entend pas les avertissements d'un économiste scientifique.
C'est ainsi qu'il est arrivé que, quoique les Américains n'aient pas une théorie de l'Etat et quoiqu'ils se fassent une idée bien étroile de ses fonctions, et qu'ils se considèrent comme se conformant entièrement, en principe, à la règle du Laissez faire et, en pratique, comme étant le peuple qui se repose le plus sur lui-même ils n'ont pas moins que les Anglais pris l'habitude d'étendre l'action du gouvernement à un champ de plus en plus vaste. La théorie économique ne les arrête pas, car les hommes pratiques sont fiers de se passer de théorie (1). Le sentiment de l'individualisme ne les arrête
(1) Jusqu'à ces derniers temps, il n'y a guère eu, aux Etats-
pas^ parce que l'intervention de l'Etat a en général pris la forme, d'un secours ou d'une protection à l'égard du plus grand nombre et d'une restriction à l'égard de quelques personnes seulement; la liberté personnelle d'action, dont l'amour est assez fort pour repousser le paternalisme de France ou d'Allemagne, n'a été amoindrie que sous l'impulsion d'un fort sentiment moral analogue à celui qui condamne l'intempérance. La transition vers cette nouvelle manière de voir s'est opérée si graduellement, que bien peu, à l'exception des hommes de loi et des économistes, s'en sont aperçus, et les lamentations dont les penseurs anglais de la vieille école accompagnent l'évolution de la législation sont rarement entendues en Amérique et y passent tout à fait inaperçues.
Comme la législation privée ordinaire et l'administration sont du domaine des Etats, c'est surtout dans la législation des Etats que nous devons chercher des exemples de l'intervention gouvernementale. Dans les Stitute-Books de presque tous les Etats, il est facile de recueillir en abondance des dispositions qui témoignent clairement de cette tendance à faire, au moyen de la loi, ce qui était précédemment laissé à l'initiative des individus, et de prohiber par la voie législative des actes qui habituellement passaient inaperçus (1). C'est dans l'Ouest, région qui s'enorgueillit d'être au plus haut point la terre de la liberté, des entreprises et de l'initiative privée, que cette tendance agit avec le plus de force et arrive aux plus étranges surprises, parce que, dans l'Ouest, les législateurs sont plus impatients et comptent plus sur eux que partout ailleurs.
Unis, de discussion théorique sur ces questions. Actuellement les deux tendances, celle du Laissez-faire et celle qui s'appuie sur l'intervention de l'Etat, sont très bien représentées par des écrivains de valeur.
(1) J'ai rassemblé quelques exemples dans une note à ce chapitre. Voir aussi un article du D"" Albert. Shaw dans le Contemporary Review, mai 1887.
Les formes que prend l'intervention législative peuvent, d'une manière approximative, être classées comme il suit :
Probibilion de certains actes qui, dans le sens ordinaire du mot, ne sont pas délictueux (par exemple, vente de liqueurs enivrantes emploi de travailleurs au delà d'un certain nombre d'heures par jour) ;
Ordre donné aux citoyens de faire certaines choses dont l'omission ne constituerait pas un acte absolument répréhensible (par exemple fournir des sièges aux demoiselles de magasin, obliger les Compagnies de chemins de fer à publier leurs comptes).
Intervention dans les effets ordinaires de la loi afin de protéger les individus contre les conséquences de leurs propres actes (par exemple, annulation des contrats entre patrons et ouvriers lorsque par ces contrats les patrons stipulent qu'ils ne seront pas responsables des accidents arrivés aux ouvriers, immunité des Iwmcsteads ou d'une certaine portion de la propriété mobilière, à l'égard des poursuites des créanciers, défense de dépasser un certain taux pour l'intérêt de l'argent).
Ordre donné à un pouvoir public pour se charger de certains travaux qui pourraient être laissés à l'initiative individuelle et pour lesquels on pourrait s'en tenir au libre jeu de Toffre et de la demande (par exemple, les dispositions relatives aux écoles et aux dispensaires, la nomination de chimistes de l'Etat^ d'inspecteurs d'huile de l'Etat, la compilation et la publication, aux frais du public, de diverses statistiques).
Rétention, appropriation ou contrôle par l'Etat de certaines sources naturelles de richesse ou d'éléments de production (par exemple, la déclaration faite par les Etats de ^Yashin^ton, "Wvoninûf, Montana et Idaho, et d'après laquelle l'usage de toutes les eaux soit courantes, soit dormantes dans leurs lits res-
pectifs, est dans le domaine public et soumis au contrôle de l'Etat, la prohibition faite par l'Etat d'Indiana de l'usage abusif du gaz naturel).
Dans chacune de ces interventions législatives, les Etats Américains ou, tout au moins, les Etats de l'Ouest, paraissent être allés plus loin que le Parlement anglais. Les restrictions qui concernent la vente des spiritueux ont été plus radicales ; celles qui concernent le travail des femmes et des enfants ainsi que des personnes employées par l'Etat ne l'ont pas moins été. Les devoirs moraux sont plus fréquemment sanctionnés par des pénalités qu'en Angleterre. LesCompagniesde cheminsde fer, d'assurances, de banques et autres corporations sont, dans la plupart des Etats, sévèrement réglementées. Les efforts, indiqués sous le troisième chef de notre énumération, en vue de protéger les individus, sont si souvent et si largement appliqués que leur utilité commence à être sérieusement contestée (1). L'instruction élémentaire et secondaire gratuite est établie sur toute l'étendue de l'Union, et, dans l'Ouest, il y a aussi
(1) « Une nombreuse et toujours croissante liste de possessions a été exemptée de l'exécution pour dettes; cette liste commence par le homcstead traditionnel, et s'étend à toutes les nécessités de la vie, instruments de travail, et même aux corner-lofs et à l'argent ; à tel point que, dans quelques Etats, comme le Texas, presque tous les objets susceptibles d'être désirés, depuis une maison et un corner-lot jusqu'à une paire de chevaux rapides, peuvent être possédés paisiblement par un homme pauvre sans que ses créanciers puissent y prétendre quelque chose. Sans entrer dans d'autres détails, on peut affirmer hardiment que la tendance de la législation démocratique sur cette matière a été de n'exiger le paiement des dettes que lorsque les poursuites devaient s'exercer sur un capital superflu. » M. F. J, Stimson, dans un vigoureux et substantiel article sur la Morale de la Dcmucratle, dans Scribner''s Magazine, ']uh\ 1887.
La dernière Constitution du Texas dispose que, lorsqu'un entrepreneur tombe en faillite, les travailleurs employés par lui ont une action contre la Compagnie ou la personne au profit de laquelle l'ouvrage auquel ils ont été employés a été fait.
IV d6
des Universilcs d'Klat [gratuites et ouvertes aux femmes comme au\ hommes. El quoique l'Klat ne soit pas allé jusqu'à suppiimer eiitièrenieiil l'action individuelle en se créant des monopoles, il est prompt à dépenser de l'argent pour certaines choses dont s'occupent beaucoup moins les gouvernements européens. Il s'elTorce d'empêcher toute adultération en imprimant son estampille sur les engrais agricoles et en interdisant la vente de l'oléomargarine ; il établit des commissions de laiterie, des bureaux de boucherie et des Conseils de Commissaires de bestiaux investis de larges pouvoirs de surveillance; il distribue des sem.ences aux farmers, il nomme des chimistes publics pour analyser gratuitement les terrains et désigner les engrais qui doivent être employés ; il subventionne les marchés agricoles ; il envoie dans les localités des conférenciers agricoles, et il encourage par des primes la culture de la betterave et les fabriques de sucre de betterave, la fabrication de l'amidon avec les pommes de terre récoltées dans l'Etat, les plantations d'arbres et la destruction des animaux nuisibles, — les moineaux anglais dans le Massachusetts, les panthères et les loups dans le Wyoming (1). Le f armer du Kansas ou de l'Iowa est plus spécialement l'objet de la paternelle sollicitude de la législature de l'Etat que l'agriculteur de n'importe quel pays d'Europe. Et, en vue de cette amélioration des affaires de la communauté, l'Etat lève un impôt qui provoquerait des plaintes dans un pays moins prospère {i).
(1) Dans le Ivansas, les primes accordées pour les têles de coyotes (loups de prairies) ont conduit à un élevage de ces animaux, sur une vaste échelle, comme nouvelle espèce d'animaux domestiques.
(2) « D'une manière générale, et en y comprenant la taxation indirecte, on peut dire que les lois se proposent actuellement de donner à l'Etat le pouvoir de disposer d'au moins un tiers des revenus annuels des biens... Bien entendu, ces impots sont eu grande partie esquivés par les plus riches citoyens, mais ils sont du moins eiïectifs en ce qui concerne la propriété foncière. Ce
Quels ont été les résultats de cette législation? Sont-ce les résultats que nous en font espérer les économistes de l'école des physiocratcs ou du Laissez aller? Le cours naturel du commerce ou de l'industrie a-t-il été troublé? l'effort individuel s'en est-il trouvé amoindri? Le gouvernement a-t-il fait de mauvaise besogne et ouvert la porte aux tripotages? Il est encore prématuré de formuler des conclusions sur tous ces points. Quelques-unes de ces expériences ont échoué, d'aulres paraissent devoir réussir; mais la politique de l'intervention de l'Etat n'a pas encore, en général, fait suffisamment ses preuves. En prenant cette nouvelle direction, les législatures américaines rendent service, si non à leurs propres citoyens, du moins au monde, car elles lui fournissent certaines données instructives, données qui méritent plus d'attention qu'on ne leur en a accordé jusqu'ici, et dont la valeur augmentera avec le temps.
C'est le privilège de ces philosophes inconscients de pouvoir tenter des expériences sans courir autant de risques que l'on en courrait en France ou en Angleterre, car les corps sur lesquels ces expériences sont tentées sont relativement si peu étendus et si exceptionnellement vigoureux, que les échecs n'entraînent pas un préjudice durable. Aucun peuple n'est plus clairvoyant que le peuple américain en présence d'une mauvaise loi, et aucun, non plus, ne sait plus promptements'en débarrasser.