CHAPITRE XCVII
La question que, sous une forme ou sous une autre, tout homme politique d'Europe n'a cessé de poser pendant la dernière moitié du xix= siècle, au sujet des Etats-Unis, c'est la grande question : Comment se comporte la Démocratie? Aucun autre pays n'a fait l'expérience d'un gouvernement démocratique sur une aussi vaste échelle, avec autant de petites variations, — car les gouvernements des Etats constituent quarante-cinq démocraties autonomes, — et avec de tels avantages au point de vue de la position géographique et des ressources matérielles. Et ceux qui sont d'avis que toutes les nations civilisées s'acheminent vers la démocratie, bien qu'elles ne soient pas appelées à s'y arrêter, regardent celte question comme très importante pour eux-mêmes. Le lecteur qui a suivi jusqu'ici l'exposé que j'ai essayé de faire delà Constitution fédérale et de son lonctionnement, des Constitutions d'Etats.du gouvernement local, du mécanisme départi^ de l'influence de l'opinion publique comme pouvoir de contrôle sur toutes les institutions du pays, se contente rontd'un résumé relativement sommaire des résultats auxquel sont conduit les recherches faites sur ces divers points.
Ce résumé se divise naturellement en trois parties. Nous avons en premier lieu ix rechercher jusqu'à quel point les accusations que l'on porte habituellement contre la démocratie sont actuellement justifiées pour l'Amérique; en second lieu, quels sont les défauts spéciaux qui caractérisent la Démocratie Américaine, et, en troisième lieu, quelles sont les fortes qualités qu'elle a développées.
Les principaux délauls que les philosophes, depuis Platon jusqu'à M. Robert Loue, et les écrivains populaires, qui ne font que répéter et caricaturer les opinions des philosophes, ont attribués aux gouvernements démocrati({ues, sont les suivants :
La faiblesse dans les circonstances difficiles, l'inipossibilité d'agir promptement et résolument.
L'inconstance et l'instabilité, les fréquents changements d'opinion et les changements qui en sont la suite dans la conduite des affaires et parmi les fonctionnaires du pouvoir exécutif.
L'insubordination, les dissensions internes, le 'mépris de l'autorité, avec de fréquents recours à la violence amenant à leur suite une anarchie qui finit toujours par une tyrannie militaire.
Un désir de tout niveler, et l'intolérance pour tout ce qui est grand.
La tyrannie de la majorité à l'égard de la minorité.
L'amour de la nouveauté, c'est-à-dire le désir de changer les vieux usages et de détruire les vieilles institutions.
L'ignorance et la folie facilitant la tromperie et les égarements ; comme conséquence, le succès des démagogues qui spéculent sur les passions et l'égoïsme des masses.
Je ne prétends pas que cette liste contienne tous les reproches que l'on adresse à la démocratie, mais elle renferme du moins ceux que l'on entend proférer le plus fréquemment et ceux qui sont le plus dignes d'examen.- La plupart de ces reproches sont tirés de l'histoire des républiques grecques de l'antiquité et des républiques italiennes du Moyen Age, petites communautés où les conditions de la vie sociale et de la vie politique étaient si dilTérentes de celles d'un grand pays moderne, que nous ne devrions pas attendre les mêmes résultats d'organisations politiques qui portent le même nom. Cependant, comme cette considération n'a pas empêché les écrivains et les hommes d'Etat, même à notre époque, de répéter ces
vieilles critiques et même de faire un mélange répugnant des défauts qui appartenaient aux petites républiques aristocratiques et de ceux qui appartiennent aux grandes républiques démocratiques, il est utile d'examiner ces notions courantes et de les apprécier à la lumière des faits qui nous sont fournis par l'Amérique.
Faiblesse et manque de pï'omptitude. — La démocratie américaine est patiente et lente à se mettre en mouvement; elle est souvent embarrassée par des problèmes et elle a l'air d'en chercher la solution à tâtons. Dans les négociations avec la France et l'Angleterre, qui précédèrent la guerre de 1812 et dans la conduite de cette guerre, son gouvernement montra quelque indécision et quelque indolence. L'habitude de faire les fanfarons dans les relations avec les puissances étrangères, et la lutte interne au sujet de l'esclavage, tirent croire aux Européens que le gouvernement des Etats-Unis manquait de fermeté et de vigueur. Ils furent détrompés en 1861. Tandis qu'il semblait possible d'éviter une rupture avec les propriétaires d'esclaves du Sud, le Xord avait l'intention d'accepter, et il accepta une série de compromis dont l'insuffisance ne tarda pas à apparaître. Le Nord fut mal dirigé dans le Congrès et le Sud fut hardiment, sinon sagement, conduit. Cependant lorsque la crise arriva, le Nord déploya ses forces avec une soudaineté et une décision qui surprirent le monde. Il n'y eut aucune défaillance dans la conduite d'une lutte que, pendant deux ans, les hommes d'Etat anglais et français considérèrent comme désespérée. Le meilleur sang du Nord s'offrit lui-même pour être versé pour l'Union sur les champs de bataille de la Virginie et de la Pennsylvanie ; en même temps, une dette énorme fut contractée pour équiper armée après armée. Comme tout le monde sait, la population du Sud ne déploya pas moins de vigueur, même lorsque le courant commença à lui être contraire et que l'espoir d'une intervention européenne disparut entièrement. Si le man-
272 LES l'RKTENDUS DÉFAUTS DE LA DÉMOCRATIE
que de force, d'audace et de courage au momenl du danj^er est un défaut que Ton peut en général reprocher aux gouvernement? populaires, du moins on ne put pas alors le reprocher aux Etats-Unis. Mais celte opinion ne trouve que peu d'appui dans l'histoire ancienne ou dans l'histoire moderne, tandis qu'il y a beaucoup d'exem|)Ies du contraire : témoins la guerre de Suisse contre Charles-le- Téméraire et la défense de Florence contre Charles- Quint.
fiicoiistance et instabilité. — L'accusation est également en défaut sur ce point. La population est ouverte aux impulsions soudaines, et, dans les Etats particuliers^ il y a eu parfois des innovations irréfléchies et un empressement à tenter de folles expériences, telles que celles que j'ai décrites en Californie. Mais, si l'on prend la nation dans son ensemble, son caractère apparaît comme marqué par la ténacité dans les opinions et par la fidélité aux chefs qui ont été choisis. L'accusation, diamétralement opposée, d'entêtement à ne pas se laisser convaincre par les raisonnements et à refuser d'admettre les défaillances d'hommes qui ont acquis quelque titre à la reconnaissance, pourrait être plus justement préférée. Les farmers de l'Ouest ont été accoutumés àsoulïrir des prix élevés pour les draps qu'ils portent et pour les outils dont ils se servent, mais, pleins de la croyance que des tarifs protecteurs font la prospérité générale du pays, ils restèrent protectionnistes jusqu'en 1890, et un grand nombre d'entre eux le sont encore. Les fautes de la première administration du Président Grant, et les méfaits de la coterie qui l'environnait et qui profitait de l'inexpérience politique d'un soldat un peu rude, alïeclèrent à peine la fidélité des masses à l'égard de l'homme dont l'épée avait sauvé l'Union. Les membres du Congrès et les fonctionnaires d'Etat sont sans doute souvent changés, mais leur changement est la consé({uence d'une doctrine et d'une habitude conformes aux intérêts d'une classe et non l'effet
de quelque inconstance dans l'opinion du peuple (1) .
Jnsubordination et mépris de l'autorité. — Sur ce point les preuves sont plus contradictoires. Il y a des Etats et des villes dans lesquels les lois sont imparfaitement appliquées. Dans quelques parties du Sud, l'homicide est à peine considéré comme un crime, — c'est-à-dire qu'un homme qui en tue un autre n'est pas toujours arrêté, que, lorsqu'il est arrêté, il n'est pas toujours condamné, et qu'il est rarement pendu lorsqu'il est condamné (2). On pourrait presque dire que, dans ces districts, la guerre privée est reconnue par l'opinion publique, comme elle l'était en Europe dans les premiers temps du Moyen Age. Dans les pays montagneux de l'Est du Kentucky et dans les parties limitrophes de la Virginie et du Tennessee, les querelles se perpétuent de génération en génération entre les familles ennemies et leurs amis respectifs, sans que les autorités de l'Etat puissent parvenir à les réprimer. En 1890, on m'assura, lorsque je franchis les frontières de cette région, quâ plus de cinquante personnes avaient péri à la suite de ces dissensions de f^imille, dans ces dix dernières années, chaque meurtre en provoquant toujours un autre comme revanche. Lorsqu'un juge arrive dans ces contrées, il arrive quelquefois qu'une horde d'hommes bien armés descend
(1) Voir chapitre XX, volume I, p. 300 et s.
(2) Le meurtre n'est pas puni assez sévèrement dans quelques Etats du Nord.« Il n'y a, dans le champ de la législation, aucune matière qui ait tant besoin de réformes que celle qui est relative aux lois contre le meurtre. L'immunité de fait dont jouit le crime dans quelques parties du pays et la lenteur, la difficulté et l'incertitude avec laquelle on fait exécuter la loi, constitue une honte pour notre civilisation. Les efforts que l'on fait pour permettre aux assassins d'échapper à la peine sont si énergiques, les chances d'échapper si nombreuses, et la procédure si lente, que la loi inspire peu de terreur à ceux qui sont disposés à l'enfreindre. » Allocution de M. E. J. Phelps à l'Association du Barreau américain, 188!.
(les montagnes, environne la Maison de justice, chasse le juge ou l'oblige à renoncer à la poursuite des meurtriers appartenant à leur faclion. Dans l'Ouest, également, et f)aiticulièrement dans les Etats du Sud-Ouest, comme le Missouri, l'Arkansas et le Texas, le brigandage semble être regardé avec une certaine complaisance très voisine de la sympatliie, par une partie paisible de la population. Ce brigandage étant en partie issu du ruf/ianisme de IVontitTe qui précéda l'explosion de la Guerre Civile, en partie, de ces hommes qui lurent engagés dans de continuelles escarmouches contre les tribus indiennes, a une certaine saveur de roman, qui ne cesse d'embellir les exploits des voleurs de convois [Irain-rohhers) que lorsque leur activité menace de porter atteinte aux intérêts commerciaux de quelque ville naissante. Jesse James, le célèbre bandit du Missouri, et ses frères étaient des héros populaires dans le pays qu'ils infestaient, à peu près comme Robin Ilood et Petit-Jean [Litlle Jolin), en Angleterre, dans les ballades du xiii° siècle. Cependant, ces phénomènes s'expliquent par d'autres causes que le gouvernement démocratique. Les habitudes de meurtre dans le Sud sont un reste de cette demi-barbarie que Tesclavage entretint longtemps encore après que les Etats libres du 2Sord eurent atteint le niveau de l'ordre public européen. C'est à l'absence d'une véritable police que l'en doit sans doute imputer les nombreux pillages de convois de chemins de fer. Même dans l'IUinois et rObio. il se commet de ces pillages qui sont découverts et punis plus fréquemment par l'énergie des compagnies de chemin de fer et de messagerie et de leurs agents de police que par l'action des autorités de l'Etat. Le brigandage est du à l'absence d"une gendarmerie à cheval dans les contrées vastes et peu peuplées de l'extrême Ouest, et il n'y a pas de gendarmerie parce que le Gouvernement fédéral abandonne aux Etats et aux Territoires le soin de l'en organiser, et
que ces communautés encore mal établies, préfèrent, étant bien armées, prendre soin d'elles-mêmes que de dépenser leurs fonds collectifs à une entreprise dont les frais, pensent-ils, seraient disproportionnés avec les résultats (1). Dans les déserts occidentaux du Canada, cependant, la police armée assure parfaitement la sécurité des voyageurs et les pillages de convois paraissent y être inconnus.
La loi de Lynch n'est pas inconnue dans des régions plus civilisées, telles que l'Indiana et (plus rarement) l'Ohio. Un cas s'est produit dernièrement, pas très loin de la ville de New-York. Cependant, la loi de Lynch, quelque choquante qu'elle puisse paraître aux Européens et aux habitants de la Nouvelle-Angleterre, est loin de constituer une violence arbitraire. D'après le témoignage d'observateurs attentifs, il n'en est pas souvent abusé, et sa procédure est en général conduite avec une certaine régularité de forme et une certaine loyauté d'esprit. Dans quelles circonstances le fait a-t-il été commis ? Ces règles hautement techniques de la procédure judiciaire et ces règles encore plus techniques de la preuve que l'Amérique a empruntées au common law de l'Angleterre, et qui, dans certains Etats, gardent encore cette minutie surannée dont s'est débarrassée la pratique anglaise ou qui ont été rendues trop favorables aux accusés, on a à les appliquer dans des districts dont la population est peu nombreuse, oïl ne se trouvent que peu d'agents pour s'emparer des délinquants ou pour recueillir des preuves contre eux, et où, d'après la croyance générale, à la fois juges et jurés sont parfois « rendus favorables » ou « circonvenus ». Un grand nombre de crimes resteraient impunis si l'on n'avait adopté une méthode de répression plus efficace et plus rapide. Celte méthode consiste dans un jury
(I) Tl y a toujours un sherifT, dont la fonction est de poursuivre les criminels et de les pendre lorsqu'ils sont condamnés ; mais tout dépend de son énergie personnelle.
volontaire, convoqué par les principaux citoyens de la localité ou, dans certains cas tout à fait notoires, dans une arrestation et une exécution pures et simples du criminel il). Pourquoi ne pas créer une véritable police? Parce que les crimes sont rares dans un grand nombre de districts, — par exemple dans le Michigan et dans les campagnes du Wisconsin — et que le peuple a pensé, de propos délibéré, qu'il était moins coûteux et plus simple de se charger lui-même de l'application de la loi dans les rares occasions où le besoin de police se fait sentir, que de se donner la peine d'organiser et de payer une force qui, habituellement, n'aurait pas d'occasion d'agir. Si l'on objecte qu'en agissant ainsi ils se créent des habitudes d'illégalité, les Américains répondent que l'expérience ne permet de craindre rien de semblable, puisque cette illégalité ne s'accroît nullement parmi la classe agricole et que même elle est en train de disparaître de certaines localités où la rudesse et la simplicité de la société rendaient autrefois nécessaire la loi de Lynch. 11 y a cependant des cas où aucune excuse ne saurait être invoquée, des cas dans lesquels un accusé (ordinairement un nègre) déjà dans les mains de la justice est saisi et mis à mort par la populace. Et, dans ces quelques dernières années, il y a eu dans plusieurs Etats, et notamment dans les régions du sud de rindiana, — contrée élevée, âpre et boisée, avec une population éparse et arriérée — une étrange recrudescence du lynchage à la suite de l'apparition de ceux que l'on a appelés les Bonnets blancs ^y}^ite Caps), gens qui s'emparent pendant la nuit des hommes ou des femmes ayant causé quelque tort par leur vie immorale ou par d'autres vices,
(I) La sauvagerie qui apparaît parfois dans ces lyncliages est surprenante pour quiconque connaît la douceur naturelle du peuple américain. Il n y a pas longtemps, les habitants de l'Est du Kentucky se mirent à la poursuite d'un meurtrier pour le brûler vif, et les outrages des White Caps sont parfois accompagnés d'une cruauté révoltante.
et qui, après les avoir traînés dans les bois, les fouettent vigoureusement et leur enjoignent de quitter le pays sur le champ. La législature de l'Indiana a cherché à faire disparaître de telles pratiques en rendant le comté, dans lequel sont commis de semblables outrages, responsable du préjudice causé aux personnes maltraitées. Des outrages sont souvent signalés dans d'autres Etats au sud-ouest de l'Indiana, jusqu'au Mississipi. Dans l'Ohio, ils n'ont pas tardé à être supprimés par un gouverneur énergique.
Ce que l'on a appelé la conspiration Molly Magiiire, conspiration qui, pendant plusieurs années, a troublé et terrifié la Pennsylvanie, a montré combien il serait nécessaire d'avoir une police vigoureusement et fortement organisée. Une sorte de société secrète, ressemblant beaucoup à la Caniorra italienne,organisa toute une série de meurtres, dont les auteurs demeurèrent inconnus, jusqu'à ce qu'un homme plein d'audace parvînt à persuader aux conspirateurs de l'admettre dans leur association. Il prit part à leurs projets et apprit à connaître leurs personnes et leurs actions, alors il se retourna contre eux et les livra à la justice. Cet exemple remarquable n'indique pas une négligence de la loi ou une certaine sympathie pour le crime, mais il montre surtout la puissance d'une association qui parvient à se tenir secrète. Une fois découverts, les Molly Maguires furent traités avec une grande sévérité. Les émeutes de Pittsburg, en 1877, et les émeutes de Cincinnati, en 1884, alarmèrent les Américains eux-mêmes, accoutumés depuis si longtemps à la tranquillité domestique qu'ils avaient oublié ces forces volcaniques qui couvent encore dans toutes les masses ignorantes et qui ne demandent, pour faire éruption, qu'une excitation suffisante. Les mineurs et les forgerons du district de Pittsburg sont de rudes compagnons ; plusieurs d'entre eux sont de récents immigrants qui n'ont pas encore acquis les habitudes d'ordre propres aux Américains ; rien ne permettrait de distinguer ces troubles pennsylvaniens de ceux qui se pro-
(luisent en Angleterre pendant les grèves, comme, par exemple, à IJlackburn il y a quelques années, et pendant les grèves houillères dans une ou deux localités du Yorkshire et du Derbysliire, ou en temps de gène en France, comme à Decazeville en 1880, s'ils avaient été promptement réprimés. Malheureusement, il n'y avait pas sur les lieux les forces nécessaires. Le gouverneur était absent; le maire et les autres autorités locales perdirent leurs chefs; la police, faiblement dirigée, fut débordée ; la milice lit preuve de faiblesse; de sorte que l'émeute s'étendit au point de surprendre ses propres auteurs, et, pendant plusieurs jours, la populace tit rage le long des voies lerrées dans plusieurs Etats, et sur un vaste rayon des villes minières et manufacturières.
La moralité de cet événement fut la nécessité, même dans un pays de liberté, d'entretenir une force suffisante pour réprimer les tumultes dès leur début. L'émeute de Cincinnati commença par une tentative de lynchage sur deux accusés qui étaient sur le point d'échapper au châtiment qu'ils avaient largement mérité; très probablement, ces troubles se seraient bornés là si la populace flottante de cette ville de 300 000 habitants n'avait profité de celle occasion pour se livrer à un commencement de pillage et pour faire beaucoup de bruit pour spn propre compte. Aucune de ces deux séditions n'eut un caractère politique, ni même un but déterminé, si ce n'est que la populace de la Pennsylvanie témoignait une hostilité spéciale à la Compagnie de chemins de fer.
Plus récemment encore (189i:i), la même nécessité d'une police est apparue dans les grèves tumultueuses qui se sont produites sur quelques voies ferrées de l'Etat de New- York et dans les régions minières de l'Idaho, dans les ouerres locales entre les éleveurs et les rustlers dans le Wyoming, dans les troubles relatifs à Vlwmesteod en Pennsylvanie et dans le sanglant conflit qui s'éleva dans les mines pénitencières du Tennessee, où une horde de
mineurs attaquèrent les palissades dans lesquelles les condamnés travaillaient en vertu de contrats passés entre l'Etat et les propriétaires de mines ; ils délivrèrent un grand nombre de convicts, prirent et furent sur le point de pendre un officier de la milice de l'Etat, et ce ne fut qu'avec grand'peine qu'une forte milice parvint à s'en rendre maîtresse. De telles émeutes ne sont pas spécialement un produit de la démocratie, mais malheureusement elles prouvent que la démocratie n'assure pas la bonne conduite des plus méchants et plus nouveaux citoyens et qu'elle doit, non moins que les autres gouvernements, être prête à assurer le maintien de l'ordre par un prompt et sévère emploi de la force physique ri).
Ce qui prouve jusqu'à quel point les autorités publiques se sont déchargées de la fonction de maintenir l'ordre, c'est l'habitude prise par les directeurs des Compagnies de chemins de fer et parles chefs de quelques autres vastes entreprises de prendre à leur service une armée privée pour protéger en temps de grsve, non seulement les ouvriers qu'ils engagent pour remplacer les grévistes, mais aussi leurs chantiers, leurs Oc^rages et leur matériel. Une maison qui commença ses affaires comme agence policière privée a, pendant ces dernières années, habituellement fourni des corps d'hommes bien dressés et bien exercés, sur lesquels on pouvait compter pour défendre les places qui leur étaient confiées, contre un nombre bien supérieur d'émeutiers. Cette agence ne tient pas moins de mille hommes sur le pied de guerre d'une manière permanente, et elle les envoie à ses clients un peu de tous côtés. On leur fait habituellement prêter serment comme représentants du Sheriff, devant l'autorité locale, à chaque fois
(1) II y a une grande différence entre les différents Etats et Cités en ce qui regarde l'organisation de la police. La police de New-York est énergique et même un peu trop prompte à user du gourdin ; et dans beaucoup de villes, la police est armée de revolvers.
qu'ils se nieltenl en campagne. On a si souvenl employa ceux que Von a appelés les a hommes de Pinkerton » (quoiqu'ils n'aient pas toujours été fournis par ^IM. Pinkerton de Chicago, dont le nom, comme celui de Delmonico, est en train de cesser d'être un nom propre pour devenir un nom commun), que quelques Constitutions d'Etats (par exemple, celles du ^Yyoming, de l'Idaho, du Montana, de AYashinglon,du Kentucky) et des S/rt/^/c-s de certains autres Etats (i)ar exemple, du Massachusels) interdisent d'une manière expresse d'introduire des hommes armés dans l'Etat; un Comité du Congrès a dernièrement fait sur cette matière une enquête, mais elle est restée sans résultat, car c'est aller bien loin que de défendre à un homme, par une loi, de louer des personnes en vue de l'aider à protéger sa propriété lorsqu'elle est en danger ; cependant des bills à cet effet ont été présentés aux législatures d'Etat. Les grèves sont d'aulant plus dangereuses, que le gouverneur de l'Etat ou le maire craignent de se rendre impopulaires, eux et leur parti, en prenant des mesures rigoureuses contre des groupes qui disposent d'un certain nombre de votes. Ici nous touchons à une difficulté inhérente au système qui consiste à élire les fonctionnaires du Pouvoir exécutif — difliculté déjà signalée au sujet des juges et des agents fiscaux nommés à l'élection, et difliculté, aussi, qu'il faudrait prendre en considération en établissant la balance entre le bon et le mauvais d'un système de contrôle populaire direct et général. Sans doute, le remède à cela doit être cherché, et sera trouvé en cas d'extrême nécessité, dans le mécontentement des bons citoyens qui, somme toute, constituent la majorité des électeurs. Mais ce remède peut se faire attendre trop longtemps. En attendant, beaucoup de grands chefs d'entreprise se voient obligés de pourvoira la défense de leur propriété au moyen de ces condottieri^ parce qu'ils ne peuvent pas compter sur la défense que l'Etat devrait leur assurer, et les condottieri eux-mêmes, qui, en général, paraissent être des hommes
de bonnes mœurs et d'un courage éprouvé, sont tellement haïs des ouvriers que quelquefois ils sont exposés à être lynchés s'ils sont trouvés seuls ou par petits groupes (1).
Dans quelques Etats, on cite des lois qui sont systématiquement éludées, parfois grâce à la connivence de fonctionnaires qui sont poussés à s'abstenir de toute poursuite à l'égard des transgresseurs; parfois, aussi, grâce au consentement de toute la communauté qui comprend qu'elles ne peuvent être appliquées. C'est ainsi qu'il y a quelques années^ les lois interdisant, à Chicago, la vente de spiritueux le dimanche ne furent pas appliquées. La grande masse de la population^ étant composée d'Allemands et d'Irlandais, détestait ces lois et elle témoigna son aversion en chassant des fonctions municipales ceux qui les avaient appliquées; cependant la loi resta dans le Statiitehook car, conformément à la Constitution de rillinois (une des plus expérimentales parmi les nouvelles Constitutions, comme on le voit par son adoption du vote des minorités), il faut une majorité des deux tiers dans la législature pour abroger un Act; or^ les membres ruraux, étant fortement prohibitionnistes, se faisaient les défenseurs de la loi sur les ventes dominicales. On m'a rapporté que, dans le Texas, la même chose était arrivée dans la ville de San Antonio, et, sans doute, cela doit aussi arriver dans beaucoup d'autres villes. En Amérique, on laisse, sans les faire exécuter, un plus grand nombre de lois qu'en Angleterre, en France ou en Allemagne. D'un autre côté, il est juste de dire que la prétention des Américains d'être le peuple le plus respectueux de la loi est justifiée par la sécurité générale des personnes et de la propriété, sécurité qui, si l'on excepte
(1) C'est probablement cette hostilité populaire contre la fonction des hommes de Pinkerton, stimulée par la collision à Homestead, qui les a empêchés de figurer plus souvent dans les crèves récentes.
(luelques cas de i;rùves mentionnés ci-dessus, attire l'attention du vovageur dans les Ktats de l'Est, dans la plupart des Etats du centre et dans les régions les plus populeuses de l'Ouest il). Les troubles politiques sont pratiquement inconnus en dehors de quelques Etats du Sud, où se produisent parfois des collisions entre blancs et noirs ;et même dans ces Etats, ces troubles ne sont ni fréquents ni très violents. Même lorsqu'une élection paraît avoir été entachée de fraude, son résultat demeure respecté, parce qu'extérieurement il paraît régulier. Il est rare qu'il se produise des bagarres à l'occasion des élections ; aucun parti ne trouble les meetings ou les manifestations de l'autre, même dans les campagnes présidentielles les plus chaudes. Une série de troubles comme ceux qui eurent lieu à Londres et dans le Lancashire en 188'2, lorsque les réunions de certains membres du Parlement et de leurs électeurs furent dispersées par des Irlandais ou par un parti d'opposants déguisés en Irlandais, ou même une série comme celle qui marqua la lin de l'agitation du Bill des Droits politiques de 1884. {Franchise Bill), i^rowoque à un tel point l'étonnement des Américains^ qu'ils demandent si les Anglais sont véritablement faits pour un gouvernement libre puisqu'ils n'ont pas encore appris à laisser leurs adversaires se réunir et discuter en paix.
L'habitude de l'obéissance à l'autorité constituée est une autre preuve, et une preuve que Platon eût considérée comme particulièrement concluante. La difficulté de s'en servir en Amérique tient à ce qu'il y a si peu de fonctionnaires qui soient en rapport de commandement avec le peuple, ou en d'autres termes, à ce que le peuple est si peu «gouverné »,dans le sens français ou allemand, que
(1) On ne retire que peu de profit d'une comparaison entre le nombre des crimes et des condamnations aux Etats-Unis avec le nombre de crimes et de condamnations relevés en Europe, parce que, dans les réj.'ions en état de désordre, bien des crimes ne sont pas recensés ou demeurent impunis.
Ton a rarement l'occasion de voir comment ce peuple se comporte. Les fonctionnaires tant du gouvernement fédéral que des gouvernements d'Etats, en établissant des impôts et en faisant exécuter les jugements des Cours de justice, ont rarement à craindre cpielque résistance, excepté dans ces régions que nous avons déjà signalées où les rudes montagnards ne souffrent aucune sorte d'intervention dans leur vendetta, ou ne supportent pas que les préposés des contributions indirectes s'acquittent de leur devoir. Ces régions sont cependant tout à fait exceptionnelles, formant une sorte à' enclave de semi-barbarie dans un pays civilisé, à peu près comme fut l'Albanie dans l'Empire romain. Les autres autorités n'éprouvent aucune difficulté à se faire respecter. Une Compagnie de chemins de fer, par exemple, trouve une soumission excessive chez ses voyageurs. Ils supportent avec une patience qui étonne les Anglais de fréquentes irrégularités de service et une foule d'autres incommodités qui, en Angleterre, provoqueraient une avalanche de lettres aux journaux. La discipline de l'armée et de la marine pendant la guerre fut presque aussi rigoureuse que celle des arm.ées européennes. Dans les universités et dans les collèges, la discipline est maintenue, en général, avec la même facilité, et dans des cas exceptionnels avec les mêmes peines qu'à Oxford ou à Cambridge. Les enfants dans les écoles des villes sont remarquablement dociles. Sauf lorsque des grèves éclatent, les patrons ne se plaignent pas qu'ils éprouvent quelque peine à maintenir l'ordre parmi leurs ouvriers pendant la durée du travail. L'insubordination est même si peu une caractéristique des Américains indigènes qu'ils sont incontestablement le seul peuple libre qui, grâce à son intelligence supérieure, ait reconnu la valeur permanente de l'ordre, et qui l'observe en toute circonstance non moins que lorsqu'un danger apparaît. L'anarchie est de tous les dangers, ou de tous les épouvantails, celui que le monde moderne a le moins à craindre, car la tendance de la nature humaine est en général d'obéir
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comme autrefois, et l'agrégalion des individus en grandes masses alTaiblit la force de la volonté individuelle et lait plus que jamais ressembler les hommes à un troupeau, en ce qui concerne l'action. C'est pourquoi il est encore beaucoup moins à craindre que de l'anarcliie sorte une force ou une tyrannie quelconque. Quant à savoir si les Démocraties ne finiront pas par conférer un pouvoir de plus en plus grand à leurs organes exécutifs, c'est une autre question dont nous nous occuperons plus longuement tout à l'heure ; tout ce que je peux dire ici, c'est qu'aucun pays n'est, plus que l'Amérique, à l'abri d'un despotisme militaire, comme celui qui a prévalu deux fois en France et une fois en Angleterre. Durant la Guerre civile, il y eut en Europe bien des personnes prenant, comme dit Gibbons, le litre de philosophe sans en avoir le caractère, qui prédirent que quelque chef victorieux des armées du Nord établirait son trône sur les ruines de la Constitution. Mais le général Lee n'eut pas plus tôt capitulé à Appomatox que le licenciement des armées victorieuses commença, et la seule chose qui, à partir de ce moment, distingua les généraux Grant, Sherman et Sheridan de leurs concitoyens, c'est qu'ils eurent à subir des « réceptions » imposées chaque fois qu'ils visitaient une ville, et à fatiguer leurs bras puissants dans les nombreuses poignées de mains de leurs enthousiastes admirateurs.
Le césarisme est le dernier danger que l'Amérique peut avoir à craindre. Chez aucune autre nation, l'ordre n'est plus stable qu'en Amérique, Aucune n'éprouve une plus grande aversion pour l'esprit militaire. Aucun système politique n'offre une plus grande résistance à toute tentative de créer une armée permanente ou de centraliser l'administration.
Jalousie de la Grandeur et désir de tout niveler. — Cette accusation mérite d'être examinée respectueusement à cause de l'autorité de Tocqueville, qui regardait ce défaut
comme un attribut nécessaire de la démocratie et qui prétendait en avoir reconnu les symptômes aux Etats-Unis. J.-S. Mill s'en est alarmé; ses disciples et ceux mêmes qui n'ont adopté que ce point de sa doctrine y ont fréquemment insisté comme un mal à la fois inévitable et funeste des pays démocratiques. Cette opinion était peut-être fondée il y a de cela soixante ans. lAIême de nos jours, on découvre aux Etats-Unis, en particulier dans l'Ouest, une tendance à haïr, peut-être même à combattre, toute manifestation de supériorité sociale. Un homme serait mal vu s'il s'avisait de bâtir un château dans un parc, d'entourer ses jardins d'agrément d'une haute muraille et de recevoir exclusivement une certaine société dans des salons dorés. Un des rôles que les grands politiciens (qui doivent connaître leur métier) aiment le plus à jouer, c'est le rôle de Gincinnatusà la charrue, ou celui deCurius Dentatus recevant les envoyés des Samnites pendant son dîner de navets. Ils reçoivent un interviewer de journal dans leur plus modeste habitation rurale et ils font en sorte qu'il décrive le modeste mobilier de leurs appartements, et qu'il parle du petit nombre (( d'aides » (c'est-àdire de serviteurs) qu'ils ont à leur service. Quoique les esprits railleurs de la presse de New- York tournent en dérision ces manières simples, l'impression désirée n'en est pas moins produite sur le [armer ou sur l'artisan. Il n'y a pas bien longtemps, lors d'une élection sénatoriale dans un Etat du Nord-Ouest, les adversaires du candidat sortant se procurèrent une photographie de sa résidence à Washington, une belle maison avec une magnifique avenue, et ils la firent circuler parmi les membres de la législature de l'Etat pour montrer dans quel luxe vivait leur représentant fédéral. Je me souviens d'avoir entendu dire par un homme politique se proposant de devenir candidat à la Présidence, qu'il n'osait pas habiter sa maison de Washington durant l'année qui précédait l'élection^ de peur de donner lieu à des critiques analogues. Que cela fût ou non
son véritable motif, le seul fuit de le mettre en avant est suffisamment siunificatif. .Alais pour comprendre combien les riches craignent peu d'étaler leur richesse et de se livrer en public aux plaisirs qu'elle procure, il suffit de parcourir la Cinquième Avenue à New-York et de regarder les superbes maisons qui s'y trouvent, maisons dont les décorations intérieures et les riches collections artistiques rivalisent avec celles des palais des nobles Européens, ou de considérer à Newport, la plus élégante des villes d'eaux d'outre-mer, la prodigalité en serviteurs, chevaux, voitures et luxe de toutes sortes. Aucune place d'Europe ne donne une impression de magnificence, d'orgueil de vivre, de richesse infinie et d'infini désir de jouissance, comme l'Avenue de l'Océan [Océan Drive) à Newport par un après-midi du mois d'août.
La supériorité intellectuelle n'éveille aucune jalousie, bien qu'elle soit plus admirée et plus respectée qu'en Europe. Les hommes qui font de grandes fortunes, tels que feu M. A. T. Stewart ou le « Commodore » Vanderbilt, ne sont pas regardés d'un œil de soupçon ou d'envie, mais plutôt avec admiration. « Si tu te fais du bien à toi-même, tout le monde dira du bien de toi, » La richesse ne donne pas à ses possesseurs, comme en Angleterre, une entrée immédiate dans la société élégante, mais elle les fait apparaître comme les héros et les chefs du monde commercial^ et elle les place sur un pinacle de gloire qui entlamme l'imagination de la jeunesse ambitieuse dans les magasins de nouveautés ou des employés des transports sur les lignes de chemins de fer. Les démonstrations hostiles qui ont lieu dans quelques districts à l'égard des riches « monopolistes » et, en particulier, des Compagnies de chemins de fer, sont provoquées non par la haine qu'inspirent la supériorité ou la richesse, mais par le mécontentement que provoque l'immense pouvoir exercé par les capitalistes, spécialement dans les entreprises de transport des marchandises,pouvoir dont ils ont fréquemment abusé.
Tyrannie de la majorité. — J'en ai déjà parlé dans un chapitre précédent, et il ne me reste qu^à résumer les conclusions auxquelles je suis arrivé. Quelque loin qu'aille la législation coercitive, il n'y a jamais eu, et il y a aujourd'hui moins que jamais, de ce chef, un mal sérieux ou très étendu. La presse est libre de défendre les doctrines les plus impopulaires et même les formes les plus brutales de l'anarchisme. Les croyances et les pratiques religieuses ne sont pas atteintes pnr la loi. La vente des spiritueux est, sans doute, interdite ou limitée dans bien des localités, mais, prétendre que ces mesures constituent un procédé tyrannique, c'est soulever une question sur laquelle les gens compétents sont très divisés. La taxation des riches au protit des pauvres constitue la plus grande tentation pour une majorité portée à abuser de sa puissance. iMais, ni le Congrès, ni les législatures d'Etat ne sont, sauf de rares exceptions, allées plus loin en cette matière que les grandes nations européennes. On peut me répondre que cette abstention de tyrannie législative est due, non à la sagesse et à la justice de la démocratie américaine, mais au frein que lui imposent la Constitution fédérale et les Constitutions des Etats. Ce frein e.xiste, sans doute. Mais qui l'impose et qui le maintient? Le peuple lui-même, qui mérite assurément qu'on le croie porté à supprimer des tentations qui pourraient parfois apparaître comme irrésistibles. Il est vrai que, sur quelques points, les conditions ont été extraordinairement favorables. Les haines de classes sont absentes. Les deux grands partis nationaux ne sont pas des partis de classes. Si l'on prend le pays dans son ensemble, riches et pauvres sont également représentés dans chacun de ces deux partis. Aucun d'eux ne propose de surimposer les riches. Tous les deux dénoncent le monopolisme, en théorie, et promettent de restreindre le pouvoir abusif du capital, mais ils ne vont pas plus loin l'un que l'autre en ce qui regarde les moyens à employer pour arriver à ce résultat, parce que chacun d'eux compte dans son sein des capitalistes
dont l'appoint est utile an parti, et que chacun d'eux aussi s'appuiesur les classes riches et respectables, — les Uépublicains, plus particulièrement sur ces cl asses dans le Nord, les Démocrates, sur ces mêmes classes dans le Sud. Les divisions de parti ne coïncident pas avec les divisions sociales ou religieuses, comme cela est souvent arrivé en Europe. De plus, dans la politique des Etats — et c'est dans la sphère de l'Etat, plutôt que dans la sphère fédérale, que les attaques contre une minorité pourraient être à craindre — les ligues sur lesquelles agissent les partis sont déterminées par les ligues qui séparent les partis nationaux, et chaque parti est, par conséquent, dans l'impossibilité de professer des doctrines qui menacent les intérêts de quelqu'une des classes de la société. Il n'y a d'exceptions que lorsque quelque question économique brûlante annihile, pour un moment, les attaches régulières des partis. Gela est arrivé en Californie, amenant les conséquences que nous avons déjà décrites. Gela faillit arriver dans deux ou trois des Etats du Xord-Ouest, comme rillinois ou le ^Yisconsin. où les farmers, organisés en Granges ou clubs agricoles, firent voter par les législatures des lois qui pesèrent lourdement sur les Compagnies de chemins de fer et les propriétaires d'élévateurs et d'entrepôts de grains. Des tentatives analogues ont été faites récemment par ceux que l'on a appelés les Populistes. Cependant, même cette sorte de législation peut à peine être qualifiée de tyrannique. C'est une tentative qui, quoique maladroite et irréfléchie, se proposait de lutter contre un mal économique réel, et elle ne constitue pas une extension illégale de la sphère de la législation à des matières dans lesquelles les majorités n'ont aucun droit de contrôle sur les minorités.
Amour de cequi est nouveau ; passion de la destruction à l'égard des vieilles Institutions. — Il est facile de voir comment il est arrivé que l'on ait attribué cette tendance aux démocraties. Les démocraties sont sorties des oligar-
chies OU des monarchies aristocratiques, et leur apparition a coïncidé, sinon toujours avec une révolution, du moins avec un écroulement de bien des vieux usages et de Lien des vieilles institutions. C'est cet écroulement même qui donna naissance aux démocraties. Probablement quelques-unes furent épargnées qui sont actuellement incompatibles avec le nouvel ordre de choses, et alors elles doivent, elles aussi, être remplacées jusqu'à ce que le peuple ait, s'il est permis de s'exprimer ainsi, meublé sa maison à son goût. Mais, lorsque le nouvel ordre de choses a été établi, y a-t-il quelque raison pour croire qu'une démocratie fasse exception à la tendance générale de l'humanité, c'est-à-dire qu'elle ne s'attache pas aux usages qu'elle a formés, qu'elle n'admire pas les institutions qu'elle a créées, et même qu'elle ne supporte pas. les maux qu'elle connaît plutôt que de se tourmenter pour trouver un moyen de les éviter? Les Américains ne sont pas une exception. Us jugent eux-mêmes trop complaisamment leurs méthodes de gouvernement; ils restent fidèles à leurs coutumes parce qu'ils les admirent. Ils aiment la nouveauté en ce qui touche les amusements, la littérature et la vie sociale ; mais en ce qui concerne les matières sérieuses, telles que les institutions fondamentales du gouvernement et les croyances religieuses, il n'y a pas un peuple de progrès et de civilisation qui soit plus conservateur.
Danger de tomber dans des égarements. Influence des Démagogues. — Sans doute, l'inexpérience des récents immigrants, le manque d'opinion politique disciplinée parmi la grande masse des citoyens indigènes, la tendance au sentimentalisme qui se retrouve dans toutes les grandes agrégations d'hommes, rendent le peuple susceptible d'être influencé par les sophismes et par les théories spécieuses de quelques aventuriers. Cela se produit d'ailleurs dans tous les pays à gouvernement populaire ; et un phénomène substantiellement analogue se rencontre dans les
2'JO les prétendus défauts de la. démocratie
oligarchies, car il peut y avoir non seulement des démagogues aristocratiques, mais des démagogues agissant sur une populace aristocratique. Dépouillée de ses apparences extérieures et considérée dans ses traits essentiels, la démagogie n'est pas plus fréquente en Amérique qu'en Angleterre, en France ou en Italie. Des déclamateurs audacieux et creux, comme quelques-uns de ceux qui ont figuré dans les mouvements populistes et dans les mouvements Granijers (car dans ces deux mouvements il y a eu aussi des hommes sincères et sérieux), peuvent pérorer à satiété et finir par retomber dans leur obscurité. Un démagogue d'un plus grand talent peut aspirer à quelque haute fonction du Pouvoir exécutif; sinon à la Présidence, du moins, peutêtre, à un siège dans le Cabinet, où il peut, en fait, tirer les ficelles d'un Président qu'il a installé à la Présidence. S'il ne parvient pas à ces emplois, il vise au gouvernement de l'Etat ou à la mairie d'une grande ville. Dans aucune de ces situations, il ne lui est possible de faire un mal considérable et permanent. L'Exécutif fédéral n'a aucune influence sur la législation, et même en matière de politique étrangère et de nomination aux emplois, il faut qu'il obtienne le consentement du Sénat. Que quelqu'un parvienne à si bien tenir le pays dans ses mains, qu'il puisse assurer l'élection de deux Chambres du Congrès, dociles à sa volonté, et parvienne en même temps à assurer pour lui-même la Présidence ou la place de Secrétaire d'Etat, c'est un événement trop improbable pour entrer en compte. Rien d'approchant n'a été vu depuis l'époque de Jackson.. L'étendue du pays, les différences entre les divers Etats, et cent autres causes encore, font que des entreprises qui seraient assez possibles dans les pays d'Europe, sont presque impossibles ici. Qu'un aventurier à la langue dorée parvienne à escalader le siège de la Présidence, et que, lorsqu'il s'y sera assis, il conspire avec un Ring congressionnel corrompu, achetant, par des distributions d'emplois et par des tripotages, l'appui de cette coterie pour ses
desseins de cupidité privée ou de dommages publics, est une chose que l'on peut sans doute concevoir mais dont l'avènement n'est guère probable. Le système de contrepoids du gouvernement fédéral, système qui empêche ou retarde souvent une bonne législation, peut servir à éviter bien des dangers auxquels les Chambres souveraines des pays d'Europe sont exposées.
Un démagogue, installé comme gouverneur d'Etat — et c'est habituellement dans la politique de l'Etat que la démagogie apparaît — n'a que des occasions peu nombreuses de faire du mal. Il peut faire quelques mauvaises nominations et il peut discréditer la république par des actes sans dignité. 11 ne peut pas lui nuire sérieusement. Deux politiciens, qui semblent mériter le titre de démagogues, parvinrent récemment à ce post ehonorable dans deux grands Etats de l'Est. L'un d'eux^ le type du ringsler, se livra à quelques tripotages, falsifia des élections, et s'opposa à quelques bonnes propositions de loi. Voulant aller trop loin, il entraîna son parti dans une honteuse' défaite. L'autre, un homme mieux doué par la nature et d'une plus grande capacité pour le mal, et qui avait, en s'emparant de la première magistrature de l'Etat, provoqué les plaintes des meilleurs citoyens, laissa les choses comme il les avait trouvées, et le fait le plus notable qui signala son année de charge, — car il fut remplacé aux élections suivantes — ce fut le blâme que lui témoigna la principale Université dans l'Etat, en refusant de lui conférer, comme cela se fait habituellement pour le premier magistrat, le titre honoraire de Docteur en Droit.
Cet examen nous a montré que, parmi les fautes que l'on a coutume d'attribuer à la démocratie, une seule est, en toute justice, imputable aux Etats Unis, c'est-à-dire qu'elle s'y manifeste d'une manière plus évidente que dans les monarchies constitutionnelles d'Europe. Cette faute, c'est la disposition au relâchement dans l'application des lois
qui déplaisent à une fraction importante de la population, à la tolérance à l'égard des infractions à l'ordre public et à une trop grande indulgence à l'égard des délinquants en général. Les Américains eux-mêmes reconnaissent que ce sont là leurs points faibles. Je n*ai pas à déterminer ici jusqu'à quel point cela est dû à ce manque de respect pour laloi^ particulier, croit-on, aux gouvernements populaires et provenant de ce que le peuple na à considérer rien audessus de lui, jusqu'à quel point aussi cela est dû à la marche facile de la vie nationale et à son heureux naturel, aux préjugés contre le maintien d'une force militaire et d'une police suffisantes et à l'optimisme qui se refuse à reconnaître les changements apportés par un vaste accroissement de la population. Ce défaut n'a pas produit une disposition générale à l'illégalité, car ce sentiment tend plutôt à diminuer dans les autres parties du pays. Et cette illégalité fait place quelquefois (quoique pas toujours), en face d'une crise sérieuse, à une fermeté de répression que quelques gouvernements européens pourraient envier. Des hommes, qui se rendent compte de la nécessité de faire exécuter la loi, la font exécuter d'autant plus résolument que la loi a derrière elle toute la force du peuple.