‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 19 sur 58 · LES VÉRITABLES DKFAL'TS · texte numérisé non relu

LES VÉRITABLES DKFAL'TS

plus avant et rechercher s'il existe, dans le gouvernement des Klats-Unis, d'autres vices qui, quoique pouvant être attribués à la démocratie, ne font pas partie de son essence, mais sont plutôt dus à la forme particulière que la démocratie a prise dans ce pays.

C'est une vieille maxime que les républiques vivent de vertu — c'est-à-dire du maintien parmi les citoyens d'un certain niveau élevé d'amour du bien public et de justice. Si la république est une république dans laquelle le pouvoir est réservé, ou son exercice abandonné, en lait, à un petit nombre de gens instruits, le maintien de ce niveau élevé est facilité par le sentiment de dignité personnelle que fait naître leur situation. Si la république elle-même est petite et confère l'autorité à d'autres, le patriotisme peut être intense et le sentiment de la dignité collective de l'Etat peut élever les esprits des citoyens, et les porter à accepter des sacriiices pour elle, à laisser de côté les intérêts privés et à renoncer aux ressentiments particuliers, afin d'être forts contre le monde extérieur. Mais si l'Etat est très étendu et si les droits de tous les citoyens sont égaux, nous ne devons pas nous attendre à voir les citoyens s'élever au-dessus du niveau moyen de la nature humaine. Rousseau et Jetîerson nous diront que ce niveau est élevé, que les fautes que l'on a jusqu'ici rencontrées chez les gouvernements sont dues à l'égoïsme des personnes et des classes privilégiées, que l'homme ordinaire non perverti aimera la justice, désirera le bonheur pour les autres et n'aura besoin d'aucune sorte de contrainte pour marcher dans le droit chemin. L'expérience leur donnera tort, et soit que l'on allègue le péché originel, soit que l'on adopte quelque autre terme moins scolastique, force leur -sera de reconnaître que les tendances au mal dans la nature humaine ne sont pas peut-être aussi fortes, mais quelles sont aussi variées et aussi persistantes, même dans les sociétés les plus civilisées, que les tendances au bien. C'est pourquoi le iiouvernement du nombre sianifie le siouvernement de

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l'homme ordinaire, sans ces secours artificiels que leur position privilégiée fournit aux classes gouvernantes restreintes, quoique aussi, sans doutC;, il ne s'y rencontre pas de ces tentations qui marchent toujours à la suite du pouvoir et des privilèges.

Puisque toute question qui se pose au sujet de la conduite du gouvernement est une question soit de tins soit de moyens, des fautes peuvent être commises par le pouvoir gouvernant soit en se proposant de mauvaises fins, soit en choisissant de mauvais moyens pour parvenir à ces fins. Maintenant enfin^, après une longue résistance de la part de ceux qui prétendaient connaître mieux ce qui convenait au peuple que le peuple lui-même, il est reconnu que les masses sont meilleurs juges de ce qui doit contribuer à leur bonheur, que ne sont les classes supérieures, et qu'elles doivent être admises à déterminer ces fins. Telle est en fait l'essence du gouvernement libre ou populaire, et c'est là aussi ce qui justifie le pouvoir conféré au nombre. Mais, la fin étant donnée, quel est le plus apte à choisir les moyens qui doivent servir à y arriver? Dans bien des cas, ce choix demande une connaissance des faits, un talent d'interprétation, une capacité de prévoir les résultats des mesures à prendre, tout à fait inaccessible à la masse de l'humanité. Une telle connaissance est trop élevée pour cette masse. Elle n'est accessible qu'aux économistes, aux légistes et aux hommes d'Etat. Si la masse essaie d'y parvenir, elle risque de commettre des méprises non moins sérieuses que celles auxquelles s'expose un plaideur qui se hasarde à conduire lui-même un procès au lieu d'en laisser le soin à son avoué ou à son avocat. Mais, dans le gouvernement populaire, cette distinction entre la fin et les moyens risque d'être oubliée. Souvent d'ailleurs, une semblable distinction est difficile, parce que certaines fins constituent des moyens par rapport à de plus grandes fins, et certains moyens sont désirés, non seulement en vue de certaines fins, mais aussi pour eux-mêmes.

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D'ailleurs, riiahitudc de se fier à sa propre sagesse et de jouir de sa puissance, habitude que les chefs et les serviteurs de la multitude encouragent, dispose celte même multitude à ne faire aucune distinction, même lorsque la distinction est parfaitement chiire, et fait que l'on soumet h l'arbitrage du peuple des matières sur lesquelles le peuple est incapable de prendre une décision et qu'il ferait bien de laisser à ses ministres ou à ses représentants plus expérimentés. C'est pourquoi nous voyons que le gouvernement direct de la multitude peut devenir dangereux non seulement parce que la mullitude partage les fautes et les folies de la nature humaine ordinaire, mais aussi parce qu'elle est intellectuellement incompétente pour la fonction délicate de diriger l'œuvre quotidienne de l'administration, c'est-à-dire de choisir et mettre en œuvre avec vigueur et célérité les moyens exécutifs nécessaires. Le peuple, quoique nous pensions <à une grande entité en nous servant de ce mot, n'est autre chose que la réunion de plusieurs millions d'individus. Dans un certain sens, il est vrai que le peuple est plus sage que l'homme le plus sage. Mais ce qui est vrai de son dernier jugement quand il s'est écoulé le temps nécessaire pour une entière et complète discussion, n'est plus aussi vrai des décisions qui doivent être prises sans délai.

Quelles sont les conséquences que nous pouvons attendre de ces caracléritiques de la démocratie et des conditions dans lesquelles elle est obligée de faire son œuvre ?

En premier lieu, une certaine infériorité d'esprit et de ton, un manque de dignité et d'élévation pour ce qui regarde la conduite des affaires publiques, une certaine insensibilité devant les plus nobles aspects et les plus hautes responsabilités de la vie nationale.

Deuxièmement, une certaine apathie parmi les classes riches et les esprits dédaigneux, qui se voient placés au rang de l'électeur ordinaire et qui se sentent pleins de dégoût pour la superficielle vulgarité de la vie publique.

Troisièmement, un manque de science, de tact et de jugement dans les détails de la législation, aussi bien que dans l'administration, avec une notion insuffisante de la difficulté de ce genre de travail, et de la valeur de l'expérience et de l'habileté spéciales qui y sont requises. Parce qu'elle est incompétente, la multitude ne sentira pas son incompétence et ne cherchera pas ou n'écoutera pas les conseils de ceux qui possèdent la capacité voulue.

Quatrièmement, le relâchement dans l'administration des aftaires publiques. Les personnes chargées de cette administration n'étant que des hommes ordinaires, se considérant eux-mêmes et étant considérés par les autres comme des hommes ordinaires et incapables de s'élever jusqu'au sentiment de leurs responsabilités, peuvent succomber aux tentations qui surgissent dans la direction de la législation et dans la surveillance des fonds publics, dans des cas où des personnes d'une opinion moins étroite et ayant plus de réputation sociale à conserver, resteraient incorruptibles. Réprimer de telles infractions au devoir est le devoir de tout citoyen, et c'est pour cette raison que ce devoir court le risque d'être négligé dans les grandes communautés. C'est ainsi que les causes mêmes qui introduisent le mal (.favorisent son développement.

Les tendances que nous avons mentionnées se retrouvent toutes plus ou moins aux Etats-Unis. Comme chacune d'elles a été déjà décrite en son lieu, il doit suffire ici de les résumer sommairement pour indiquer leurs rapports avec la forme démocratique du gouvern£!nent et avec l'esprit ou la théorie qui sont immanents à . ette forme.

Le ton de la vie publique est plus bas qu'on ne s'attendrait à le trouver chez une aussi grande nation. De même que nous admettons qu'un homme, pris individuellement, est susceptible de s'élever, à quelque moment suprême de sa vie, au-dessus de son niveau habituel, de même nous

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