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nous attendons à ce que ceux qui dirigent les affaires d'un grand Etal s'inspirent de la grandeur des intérêts qui leur sont conlics. Leur horizon devrait être élargi, leur sens du devoir affiné, la dignité de leur attitude rehaussée, La nature humaine avec toute sa faiblesse est capable de s'élever ainsi par son côté imaginatif, et en Europe où survivent les traditions de l'aristocratie, chacun condamne, comme des actes indignes ou mesquins, les faits accomplis ou le langage tenu par un grand fonctionnaire, lorsque ces mêmes faits ou ce même langage passeraient inaperçus chez un citoyen privé. C'est le principe que noblesse oblige, avec le sens d'obligation et de confiance substitué au sentiment du rang purement héréditaire.
Un tel sentiment est relativement faible en Amérique. Un ministre du Cabinet, un sénateur ou un gouverneur d'Etat, quelquefois même un Président, se sent à peine plus sérieusement tenu qu'un directeur de Compagnie de chemins de fer, ou qu'en Europe le maire d'une ville. Sans chercher à paraître plus sage individuellement ou plus fort ou meilleur que ses concitoyens, il agit et il parle comme s'il était simplement l'un d'eux, et loin d'exalter ses fonctions et de s'en faire gloire, il semble désireux de montrer qu'il nest qu'une créature du vote populaire, si rempli de l'idée que c'est le peuple qui gouverne, et non lui, qu'il craint qu'on ne l'accuse d'avoir oublié son insignifiance personnelle. Il y a aux Etats-Unis abondance de patriotisme, c'est-à-dire d'une véritable passion pour la grandeur et le bonheur de la République, et de l'empressement à se sacrifier pour elle. Lhistoire de la Guerre Civile montra que cette passion y est au moins aussi forte qu'en Angleterre ou qu'en France. On y sent bien la majesté collective de la nation, car c'est constamment le thème des discours, et l'on y est sensible aussi aux gloires de chaque Etat particulier dans l'Union. Mais ces sentiments n'y produisent pas leur résultat ordinaire qui est l'élévation de la conception de la fonction publique, de son
mérite et de sa dignité. Les journaux prétendent que les hommes publics sont égoïstes et cyniques. On n'y cherche pas la vertu désintéressée, et là où elle existe, elle est peutêtre tournée en ridicule. Le rude esprit mercantile qui règne dans les réunions des compagnies par actions est l'esprit dans lequel la plupart des politiciens parlent, cl sont admis à parler des affaires publiques. Quelques concessions doivent être faites, spécialement en ce qui concerne les journaux, aux tendances humoristiques de l'esprit américain qui se plait, par pur amusement, à mettre en avant le côte absurde et même vulgaire des choses. Mais ces concessions faites, il n'en existe pas moins que, quoique le peuple soit plus sensible, et même, dans un sens, plus poétique que tout autre peuple, il n'y a pas un pays où le côté idéal de la vie publique, c'est-à-dire ce que Ton peut appeler l'élément héroïque dans une carrière publique, soit si inconnu des masses et si complètement répudié par les chefs. Cet état de choses affecte non seulement l'élévation mais aussi l'indépendance et le courage des hommes publics, et le pays souffre^ chez ses hommes les plus en vue, du manque de ce que nous appelons distinction.
J'ai discuté dans un précédent chapitre les difficultés qui environnent la direction de l'opinion publique là où elle ne permet à ses agents qu'une initiative restreinte, comptant sur sa propre compétence pour surveiller l'administration et pour assurer la législation nécessitée par les besoins du pays. Les masses américaines ont été obligées, à la fois par les principes démocratiques et par la structure de leur gouvernement, de s'avancer en s'appuyant sur leur propre compétence. Elles ont réussi mieux que l'on n'était en droit de l'espérer. Aucun peuple, si ce n'est les enfants d'élite de l'Angleterre^ longuement instruits par la pratique de l'autonomie locale dans leur pays et dans les colonies avant leur révolte, n'aurait été capable de si bien réussir. Néanmoins, les masses des Etats-Unis,
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telles (jifellcs sont aujoiinriuii, mollirent quelles sont les limites de l'homme ordinaire. Elles peuvent traiter des questions vastes ou simples, surtout si dans ces questions il entre un élément moral. Elles ont parlé d'une façon l'ort claire au sujet de l'esclavage, lorsqu'à la fin il était devenu évident que l'esclavage devait ou s'étendre ou disparaître ; elles se sont jetées avec enthousiasme dans la lutte pour l'Union. Leur aversion instinctive pour les complications extérieures, aussi hien que pour les acquisitions de nouveaux territoires, a plusieurs lois fait avorter la diplomatie trop active de certains politiciens ambitieux (1). Leur sens de l'honneur commercial et de l'honneur national a fait échouer plus d'un plan malfaisant au sujet de la dette publique. Mais lorsqu'une question embrouillée se présente, exigeant soit une grande sagacité, soit un bon jugement ou de vastes connaissances, ils se trouvent en défaut. Les questions relatives à la circulation monétaire, à la frappe, au libre-échange et à la protection, à des améliorations dans le mécanisme des Constitutions ou des Gouvernements municipaux, au contrôle des corporations par la loi, aux méthodes en vue d'assurer la pureté des élections, sont autant de problèmes qui ont continué à les déconcerter, tout comme les déconcerta, avant la Guerre, la question du Sol libre (Free 5oî7) ou longtemps encore après la Guerre, la reconstruction des Etats du Sud révoltés (2). Dans ces deux cas on arriva à une solution ;
(1) Ce passage a été écrit avant l;i guerre avec l'Egypte de 1898. Voyez l'Appendice.
(2) Je ne nie pas qu'un critique américain du gouvernement anglais pourrait signaler un problème qui a embarrassé le Parlement britannique pendant deux ou trois générations, et je veux même reconnaître que le peuple américain pourrait l'avoir résolu avant le Parlement anglais. Si la Grande-Bretagne avait été soit une monarchie comme celle de l'Allemagne, soit une démocratie comme celle des Etats-Unis, elle aurait probablement mieux réussi en cette matière particulière.
mais dans le premier, on y arriva moins par la politique du peuple ou de ses hommes d'Etats que par la force des événements ; dans le second, la solution a laissé subsister des maux très sérieux.
Est-ce là un défaut inhérent à tous les gouvernements populaires, ou y a-t-il dans le système américain quelque chose spécialement destiné à lui donner naissance?
Un Etat doit, bien entendu, prendre un peuple comme il le trouve, avec ces éléments d'ignorance et de passion qui se retrouvent partout chez les masses. Néanmoins, un système représentatif ou parlementaire a les moyens de pallier les maux qui dérivent de l'ignorance ou de la précipitation, car ce système confie la direction des affaires à un corps d'hommes spécialement choisis et vraisemblablement qualifiés pour celte tâche, lesquels à leur tour peuvent confier à un corps gouvernant ou à des corps choisis en raison de leur plus grande compétence, celles de leurs fonctions qui nécessitent une connaissance ou une aptitude particulières. De cette façon on remédie aux défauts de la démocratie tout en lui conservant toute sa force. Les masses donnent l'impulsion aux représentants; les représentants, appelés par le peuple à réaliser certaines fins, apportent leur talent et leur expérience dans le choix et dans l'application des meilleurs moyens. Les Américains, cependant, n'ont pas organisé ou composé de telle façon leurs corps représentatifs qu'ils puissent espérer eu retirer ces bienfaits à un degré très élevé. Les législatures sont séparées des fonctions administratives. Les membres des législatures ne sont pas choisis à raison de leur capacité ou de leur expérience ; ils sont, pour la plupart, très peu au-dessus du citoyen ordinaire. Us ne jouissent ni d'un grand respect ni d'une grande confiance, et comme on n'attend d'eux aucune vertu exceptionnelle, ils se comportent, en présence des tentations, comme des hommes ordinaires. La séparation de l'Exécutif d'avec les législatures fait partie des dispositions constitutionnelles du pays et
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elle a inconlestablemenf rerlains avantafres. Le caractère de? législatures est âù à une fausse opinion de l'ép^alité humaine et à un respect exagéré à l-'égard de la souveraineté populaire. Il est le résultat d'une théorie démocratique poussée à Texcès, mais il n'est pas nécessairement attaché à un gouvernement démocratique. Le gouvernement de l'Angleterre, par exemple, est maintenant devenu en substance une démocratie, mais rien ne l'oblige à imiter l'Amérique sur l'un ou l'autre des points que nous venons de signaler; et la France démocratique elle-même, assez portée cependant à s'appuyer sur la théorie, ne semble pas avoir poussé la théorie à l'extrême dans ces directions particulières. Je ne nierai pas, cependant, qu'un régime démocratique ne rende le peuple présomptueux et que la présomption ne puisse facilement dégénérer en une jalousie du pouvoir délégué, en une dépréciation du talent et de la science, et en la croyance que tout citoyen est suffisammentaptecà remplir n'importe quelle fonction politique. Cela doit peut-être surtout arriver chez un peuple qui est réellement parvenu à un haut degré de compétence politique, et c'est ainsi que l'on peut dire que si la démocratie américaine n'estpas meilleure, c'estprécisément parce qu'elle est si bonne. Si elle était moins instruite, moins .sagace, moins vivement intéressée aux alYaires publiques, moins indépendante par son esprit, elle pourrait être disposée, comme le sont les masses en Europe, à respecter les classes qui, jusqu'ici, ont rempli la fonction gouvernementale. Le [armer américain ordinaire, le boutiquier ou l'artisan jouent un rôle dans le gouvernement local de leur circonscription urbaine {lo>i:nship],de leur village, de leur comté ou de leur petite municipalité. Ils sont tout à fait compétents pour discuter les questions qui s'y présentent. Ils connaissent leurs concitoyens, et ils peuvent s'ils veulent s'en donner la peine, choisir, parmi eux, les plus aptes à remplir les emplois locaux. 11 n'est pas nécessaire d'avoir une aptitude très élevée, car l'œuvre de l'administration locale peut être
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convenablement accomplie par tout homme sensé ayant l'habitude des affaires. Prenant exemple sur le gouvernement local, cet homme se représente le Congrès comme un conseil municipal ou un Conseil de commissaires de comté plus étendu, le Président et son Cabinet comme une sorte de maire, de trésorier de cité et de surveillant de l'éducation sur un plus grand pied ;c'est pourquoi il se contente de choisir, pour les hauts emplois fédéraux, les mêmes personnes qu'il choisirait pour remplir les emplois locaux. Ils sont ce qu'il est lui-même ;et il lui semblerait qu'il porte atteinte à sa propre dignité comme citoyen,s'il estimait que ses voisins, honnêtes, laborieux, àl'esprit vif, sont impropres à occuper n'importe quelle place dans le service de la Piépublique.
Un critique européen peut faire remarquer que dans cette manière d'exposer les choses on ne tient pas compte des maux et des pertes qu'entraîne un gouvernement défectueux, ce Si la niasse de l'humanité, dira-t-il, ne possède ni les connaissances, ni les loisirs, ni les talents nécessaires pour déterminer la législation et la politique d'un grand Etat, la force de la République n'en sera-t-elle pas amoindrie et ses ressources ne seront-elles pas gaspillées ? Une nation gouvernée par ses hommes ordinaires, se fiant à leur banale sagesse, ne sera-t-elle pas dépassée dans la course vers la prospérité et vaincue dans la lutte par une nation disposant des mêmes ressources, mais dirigée par ses intelligences les plus capables ? » La réponse à cette critique est que l'Amérique a pu jusqu'ici laisser gaspiller ses ressources sans avoir à craindre un autre Etat. Grâce à sa richesse, grâce à la position qu'elle occupe, elle peut impunément commettre des fautes qui seraient fatales aux nations de l'Europe occidentale.
L'indifférence relative des classes riches et des classes cultivées à l'égard du mouvement politique, — indifférence si souvent signalée par les réformateurs américains et sur laquelle insistent les critiques européens, — est en partie due à l'attitude de la multitude. Ces classes ne trouvent pas