CHAPITRE XCIX
Les mérites du gouvernement américain qui lui viennent de sa Constitution fédérale ont déjà été discutés (i) ; il nous reste maintenant à considérer ceux qui lui viennent de l'influence de l'opinion publique, du tempérament, des habitudes et des idées du peuple.
I. — Le premier mérite est celui de la stabilité. — De même que la preuve d'une solide constitution pour un corps humain est sa capacité de parvenir à un âge avancé, de même il est de grande valeur pour un régime politique de n'avoir pas subi plus de changements que n'en doit subir n'importe quelle institution dans un monde changeant, et de donner encore aujourd'hui l'espoir d'une longue durée.
Le peuple est profondément attaché à la forme adoptée par sa vie nationale. La Constitution fédérale est, à ses yeux, presque une chose sacrée, une Arche Sainte sur laquelle nul ne doit porter des mains téméraires. En Europe, on entend de tous côtés discuter librement des projets de changements radicaux. Il y a, en France, un fort parti monarchique, un parti républicain en Italie et en Espagne, un parti social démocrate partout, sans parler
(3) Voir les chapitres xxyii à x.\x dans le volume I, p. 442 et s.
de groupes anarchistes à l'état sporadique. Mèrne en Anj>leterre, on ne saurait airirmer de l'une quelconque de ses institutions qu'elle existera encore dans cinquante ans. Mais, aux Etats-Unis, la discussion des problèmes politiques ne s'occupe que des détails, en ce qui concerne les indigènes Américains, et elle admet que les grandes lignes doivent à jamais rester ce qu'elles sont. Cet esprit conservateur, jalousement attentif même aux petites matières, empêche parfois des réformes, mais il assure au peuple une surveillance facile et il lui permet d'avoir confiance en l'avenir, ce qui est pour lui non seulement une satisfaction présente, mais un réservoir de force.
La meilleure preuve de la solidité du système, c'est qu'il a survécu à la Guerre civile et qu'il n'a été modifié que sur quelques points qui n'ont pas grandement affecté l'équilibre entre le pouvoir national et le pouvoir des Etals. Une autre preuve doit avoir frappé tout voyageur européen qui interroge les publicistes américains au sujet des institutions de leur pays.
Lors de mon premier voyage dans les Etats-Unis, j'avais coutume de demander à des hommes sérieux, se plaçant au-dessus des préjugés de l'usage reçu, s'ils ne pensaient pas que le régime des Etats fût défectueux sur tels et tels points, s'il ne serait pas avantageux d'étendre l'autorité législative du Congrès, si le droit de suffrage ne devrait pas recevoir certaines restrictions au sujet des nègres ou des immigrants, etc. Que la réponse lût affirmative ou qu'elle fût négative, les personnes interrogées considéraient invariablement de semblables questions comme n'offrant qu'un intérêt purement spéculatif, disant que les dispositions actuelles sont trop profondément enracinées pour que l'on puisse songer à les modifier dans la pratique. Aussi, lorsqu'il surgit des troubles sérieux, des troubles qui, en Europe, pourraient faire craindre une révolution, le peuple ne s'en émeut pas, certain que l'on trouvera à ces difficultés une solution acceptable. A l'élection contestée de 4876,
lorsque chacun des deux grands partis, au milieu d'un ardent conflit, prétendait que son candidat avait été élu Président, et lorsque la Constitution ne fournissait aucun moyen de sortir de la difticulté, la tranquillité publique fut à peine troublée, et les fonds publics ne subirent qu'une baisse insignifiante. On trouva, pour régler la question, un moyen auquel les deux partis acquiescèrent^ et, bien que la décision constituât un immense désappointement pour le parti qui avait la majorité du vote populaire, ce parti se résigna paisiblement à perdre ces « dépouilles » d'emplois dont ses yeux s'étaient déjà réjouis par avance.
II. — Sentant que la loi est son ouvrage, le peuple est disposé à lui obéir. — Dans un précédent chapitre, j'ai examiné quelques exemples du mépris de la loi, et du remplacement de sa procédure trop lente par l'action directe des foules. De semblables exemples n'empêchent pas les Américains de pouvoir être regardés comme une communauté respectueuse de la loi. Le plus clair résultat de la participation directe du peuple à son gouvernement, c'est qu'il a l'amour du créateur pour son œuvre, et que chaque citoyen considère un statute comme une réglementation établie par lui-même pour sa propre direction autant que pour celle des autres, et un fonctionnaire comme une personne qu'il a lui-même choisie et à laquelle par suite, il est de son intérêt d'obéir, sans que son indépendance personnelle en souffre. Platon était d'avis que ceux qui avaient conscience de leur souveraineté, supporteraient mal un contrôle quelconque ; on ne saurait nier que le principe d'égalité peut avoir pour résultat de rabaisser le status et la dignité d'un magistrat. Mais en ce qui regarde la loi et l'ordre public, le profit est de beaucoup supérieur à la perte, car chacun sent qu'il n'y a pas lieu de résister à une loi, lorsque cette loi a derrière elle la force de la nation. Un tel état de choses ne porte ses fruits que lorsque les minorités, même importantes, ont appris à
se soumettre patiemment aux majorités, même faibles. C'est là la seule leçon que le Gouvernement améncain enseigne chaque jour à tous les degrés et dans toutes les branches, et c'est de cet enseignement qu'il a fait la trame de l'esprit de chaque citoyen.
L'habitude de vivre sous une Constitution rigide supérieure aux lois ordinaires — et même sous deux Constitutions rigides, puisque la Constitution d'Etat est dans sa sphère une loi tout aussi fondamentale que la Constitution fédérale, — donne plus de force à cette manière de voir légale, car il devient possible de transformer toutes sortes de questions, qui n'ont pas été déterminées directement par un vote du peuple, en questions d'interprétation légale. Cela même habitue le peuple à souffrir que son vote direct relatif à la promulgation d'une Constitution d'Etat soit annulé par décision d'une Cour pour le motif que la Constitution fédérale a été violée. Chaque page de l'histoire de l'Amérique nous fournit un témoignage de ces bienfaisants résultats. Les événements des quelques dernières années sont un exemple de la contrainte que le peuple s'est imposée dans le but de respecter toute forme de la loi. Les Mormons, communauté qui, en 1890, n'excédait pas liOOOO personnes, ont jusqu'ici avec persistance défié tous les efforts faits par le Congrès pour déraciner la polygamie,CGutume qui répugne souverainement aux idées américaines. S'ils avaient habité un Etat, le Congrès ne serait pas intervenu du tout, mais comme l'Utah était, jusqu'en 1896, simplement un territoire, le Congrès avait non seulement un pouvoir de législation pour tout ce qui est en dehors des ordonnances territoriales votées par la législature locale, mais aussi le droit de faire appel aux forces militaires indépendamment des autorités locales. Ainsi, les Mormons eussent été entièrement à la merci du Gouvernement fédéral^ s'il avait plu à ce dernier d'employer des moyens violents. Mais, en se retranchant derrière la lettrede la Constitution, les Mormons continuèrent pendant de Ion-
gues années à garder leur « institution particulière )),en éludant les lois édictées contre elle et en réclamant une preuve que, d'après les règles du common law relatives à la preuvC;, il était impossible de faire. Des déclamateurs demandèrent instamment au Congrès de prendre des mesures arbitraires en vue de supprimer cette pratique, mais le Congrès et le Pouvoir exécutif préférèrent rester impuissants que de s'écarter des principes habituels de la législation ; à la fin, ils ne réussirent que par un statute dont les récalcitrants ne parvinrent pas à éluder les dispositions inquisitoriales mais strictement constitutionnelles. Le même esprit de légalité apparaît dans les cités mal gouvernées. Même lorsqu'il est notoire que les fonctionnaires ont été élus grâce aux fraudes les plus éhontées et qu'ils volent la cité, la masse du peuple, quo'que frémissante d'indignation, se soumet à l'autorité et continue de payer les taxes imposées par un Ring, parce qu'elle n'a pas en main la preuve légale des fraudes et des vols. Les mauvaises actions offrent un champ au déploiement de la vertu.
111. — Il y a une grande simplicité dans les idées politiques du peuple et une grande constance dans la manière de les mettre en pratique. Lorsque le peuple a accepté un principe, il n'hésite pas à l'appliquer « tout au long », quelque désagréables que puissent en être les résultats dans certains cas particuliers. Je suis loin de vouloir dire que le peuple est logique dans le sens français du mot. Il se sent peu de goût pour les propositions abstraites, ou pour déduire syllogistiquement des conclusions pratiques. Mais lorsqu'il a adopté une maxime générale de politique ou une règle d'action, il y a plus foi que l'Anglais, par exemple, n'y en aurait, il y adhère là où l'Anglais ferait des exceptions, il préfère la certitude et l'uniformité aux avantages qu'il pourrait parfois retirer d'une déviation (1).
(1) Ce qui a été dit (chapitres xliv et xlv t, II, p. 'lo9 et s.) de la
S'il est vrai que celte tendance soit, en partie, le résultat de l'obéissance à une Constitution rigide, il n'en est pas moins vrai qu'elle est due aussi à une aversion démocratique pour les exceptions et les complexités, choses que la multitude trouve non seulement difficiles à comprendre mais encore inquiétantes pour l'individu qui ne peut savoir l'elTet qu'elles auront sur lui. Prenez, par exemple, la liberté illimitée de la presse. Il est évident qu'il y a des abus inséparables de cette liberté, et ces abus n'ont pas manqué de se produire. Mais les Américains ont estimé, de propos délibéré, qu'en raison des bienfaits que l'on peut attendre d'une telle liberté, les abus doivent être supportés avec patience et qu'on doit laisser au sentiment du peuple et à la loi privée sur les libelles le soin de s'en occuper. Lorsque les outrages du Ku-Khuc déshonorèrent divers Etats du Sud après que l'occupation militaire de ces Etats eût cessé, on pouvait donner bien des raisons en faveur d'un nouvel envoi de troupes pour la protection des noirs et des immigrants du Nord. Mais on pensa généralement qu'on devait laisser les choses suivre leur cours naturel et le résultat justifia cette politique^ car les outrages cessèrent au bout d'un certain temps, lorsque le self-govcrnment eut été restauré. Lorsque tout récemment une organisation gigantesque des Unions ouvrières, se proposant de grouper l'ensemble du travail américain, essaya de faire exécuter ses sentences contre les firmes et les corporations particulières au moyen d'une mise
législation spéciale et locale des législatures d'Etat peut apparaître comme une exception à cette règle. Cette législation, cependant, est habituellement obtenue dans l'ombre et par des moyens d'une moralité douteuse. Si l'on considère le (iouvernement national et les Gouvernements d'Etat, on peut dire que, sauf de rares exceptions, aucun peuple n'a témoigné plus de respect pour les obligations publiques, et qu'aucun peuple, non plus, ne s'est plus prudemment et plus honorablement abstenu d'une législation pesant fortement sur les riches ou même sur une classe quelconque.
en interdit {boycott) à laquelle devaient s'associer tous les travailleurs, il se produisit un certain mécontentement, mais il n'y eut ni panique, ni appel à des remèdes violents. La foi toujours dominante dans la liberté et dans le bon sens des masses ne fut pas ébranlée. Une telle tendance n'est pas un bien sans mélange, car elle permet quelquefois au mal de demeurer longtemps sans répression. Mais en égalisant le système gouvernemental, elle le rend à la fois plus ferme et plus fort. Elle enseigne au peuple la patience, l'accoutumant à ne s'appuyer que sur les moyens constitutionnels. Elle conlirme sa foi en ses institutions, comme les amis s'apprécient mieux les uns les autres lorsque leur amitié a subi l'épreuve d'un voyage plein de difficultés.
IV. — Le Gouvernement américain^ comptant très peu sur les fonctionnaires, a le mérite de ne leur conférer qu'un faible pouvoir d'intervention arbitraire. Le lecteur qui a suivi la description des autorités fédérales, des autorités d'Etats, decomté et de cité ou des autorités de circonscription urhsiine{toit'nship), peut se figurer que l'administration est nombreuse ; mais si cette description a été faite avec beaucoup de détails, c'est précisément parce que les pouvoirs de chacune de ces autorités sont limités très étroit tement et avec un très grand soin. Il est tout naturel de se figurer qu'un gouvernement du peuple par le peuple sera conduit à se charger pour le peuple de fonctions nombreuses et variées et que, confiant en sa force, il constituera lui-même une agence philanthropique dans un but social et économique. Sans doute, dans ces dernières années, il s'est produit un certain courant dans ce sens (1). Mais le paternalisme de l'Amérique diffère de celui de l'Europe en ce qu'il agit moins par l'intermédiaire des fonctionnaires que par l'intermédiaire de la loi. C'est-à-dire
(1) Voir chapitre xcv, supra, p. 230 et s.
que lorsqu'il prescrit aux citoyens une certaine rèiile d'action, il s'appuie sur les sanctions léiiales ordinaires, au lieu de conférer aux officiers administratifs des droits ou des pouvoirs inquisitoriaux qui pourraient paraître oppressifs ; et lorsqu'il investit des fonctionnaires de certaines fonctions actives, ce sont des fonctions qui viennent en aide à l'individu et à la communauté plutôt qu'elles n'interviennent dans l'action de Tinitiative privée ou qu'elles ne s'y substituent. Après m'ctre arrêté sur les maux qui sont la conséquence de la mauvaise application de la doctrine de la souveraineté populaire, je dois rappeler au lecteur européen qu'il est juste de faire honneur à cette doctrine et aux dispositions qu'elle a inspirées, de l'intelliL^ence dont l'Américain indigène fait preuve,en général, dans ses jugements politiques, du sentiment très fort du devoir d'exercer son droit de vote, de l'esprit de vigilance et d'entreprise qui a fait de lui l'homme qui se suffit le mieux.
V. — Il n'y a pas lutte entre les ordres privilégiés et ceux qui ne le sont pas ; il n'y a pas même entre les riches et les pauvres ce perpétuel conflit qui est la plus ancienne maladie des Etats civilisés. Il n'est pas tout à fait exact de dire qu'il n'y a pas de classes, car, dans certaines régions du pays, des distinctions sociales ont commencé à faire leur apparition. Mais en matière politique, c'est à peine s'il existe des classes. Aucune des questions qui agitent actuellement la nation n'est une question entre riches et pauvres. Au lieu du soupçon, de la jalousie et de l'arrogance qui aigrissent les rapports entre les classes, régnent la bienveillance et la bonté. Tout ce que le gouvernement, dans le sens que les Américains attachent à ce terme, peut donner, la classe pauvre l'a déjà, le pouvoir politique, l'égalité des droits civils, les carrières également ouvertes à tous les citoyens, sans parler de cette instruction gratuite, soit supérieure, soit élémentaire, que, d'après leurs principes économiques, les Etats-Unis auraient pu
FORCE DE LA DÉMOCRATIE AMÉRICAINE 3l*J
s'abstenir de donner, mais que des raisons politiques ont fait répandre d'une main si prodigue. C'est pourquoi les pauvres n'ont à combattre au sujet de rien, ils n'ont aucun motif de haïr les gens aisés, et pas de plainte à formuler contre eux. L'agitation de ces dernières années a été dirigée non contre les classes riches en général, mais contre des compagnies incorporées et contre quelques riches capitalistes qui sont regardés comme ayant abusé des pouvoirs que leur donnait le privilège de l'incorporation, ou comme ayant employé leur richesse à susciter une législation injuste à l'égard du public. Partout où un langage violent, comme celui que l'on a coutume d'entendre en France et en Allemagne, a été employé, il l'a été non par des Américains indigènes, mais par les nouveaux venus qui ont apporté avec eux les passions de leur Ancien Monde. La propriété est en sécurité, parce que ceux qui possèdent sont plus nombreux que ceux qui ne possèdent pas; les motifs ordinaires des révolutions n'existent pas; le suffrage universel, même lorsqu'il est conféré à de nouveaux venus ignorants, ne peut faire que relativement peu de mal, parce que les masses ont obtenu tout ce qu'elles pouvaient espérer d'obtenir, à moins de se livrer au pillage. Et les Américains indigènes, — car on ne peut pas dire la môme chose des récents immigrants — ont assez de sagacité pour voir que les pauvres ne souffriraient pas moins que les riches d'un tel pillage.
Revoyant ce chapitre en 489 i, j'ai conservé ces lignes telles qu'elles ont été écrites en 1888. Elles exprimaient alors, ou du moins je le crois, l'opinion que les Américains les plus judicieux ont eux-mêmes de leur pays. Si l'on considère les troubles ouvriers de ces dernières années et spécialement les tumultes de la grève des chemins de fer, en juillet iSOi, cette même opinion peut paraître trop optimiste. Cependant, il faut se rappeler que ces émeutes furent surtout l'œuvre de récents immigrants, sur lesquels les institutions américaines n'ont pas eu le temps d'exercer
leur action, quoiqirunc folle tln'orie ahslraite leur ail fait conférer le droit de vote. On doit remarquer aussi que l'opinion des Américains indigènes, presque sans distinction de classe, approuva la hardiesse avec laquelle l'Exécutif fédéral alla jusqu'au bout de ses pouvoirs constitutionnels pour exercer la répression, En tous cas, il semble qu'il vaille mieux attendre les enseignements des années qui vont suivre que de permettre que des conclusions longuement mûries soient tout à coup modifiées par des événements passagers.
Un critique européen peut faire deux réflexions sur l'exposé de cette partie de la question. Il peut faire observer qu'après tout, cela revient à. dire que lorsqu'on est arrivé au fond, on ne peut pas aller plus bas ; et il peut demander si la sécurité de la propriété et le contentement uénéral ne sont pas dus aux conditions économiques d'un nouveau pays plein de ressources, où abondent les terres vacantes et les richesses minières, plutôt qu'à la structure démocratique du gouvernement. La réponse à la première objection est que la marche vers l'égalité et la démocratie n'a causé aucun préjudice aux classes riches ou instruites ; à la seconde, on peut répondre que quoique la libéralité de la nature y soit pour beaucoup, le peuple a su user de ses dons de manière à amener une prospérité, une diffusion générale de la propriété, une abondance de liberté, d'égalité et de bons sentiments qui constituent une garantie contre l'invasion de l'Amérique par les maux chroniques de l'Ancien Monde,même en supposant que son état économique fût moins favorable qu'il n'est actuellement. Un tel pays eût été riche et puissant sous n'importe quelle forme de gouvernement, mais la rapidité avec laquelle il a prospéré, et l'emploi qui a été fait des sources de richesse de manière à répandre l'aisance dans des millions de familles, peuvent être mis au compte d'une stimulante liberté. Le peuple a pris des habitudes salutaires dont la valeur doit apparaître dans les temps difficiles ; et quoique le
conflit qui s'est élevé entre le travail et le capital puisse ne pas cesser de sitôt, le sens de l'étialité humaine, l'absence de privilèges offensants distinguant une classe de l'autre, feront que ce conflit n'aura jamais la gravité qu'il a en Europe où ii se complique du souvenir des vieilles injustices, de l'arrogance d'une classe et de l'envie de l'autre. Quelques panégyristes américains de la démocratie ont fait tort à leur propre cause en attribuant à une certaine forme de gouvernement tous les triomphes que la science moderne a remportés dans un pays dont les ressources naturelles sont sans rivales. Une race européenne active aurait sans doute fait l'Amérique riche sous n'importe quel gouvernement. Mais l'importance et le caractère de la prospérité atteinte peuvent, dans une large mesure, être attribués aux institutions du pays. Comme le fait observer M. Charles V\. Eliot dans un discours singulièrement substantiel :
« Un gous'ernement sensé et juste doit finir par enrichir « une nation ; et quoique celte proposition ne puisse pas être « directement renversée, cependant la diffusion du bien-élre, « le confort, et la prospérité matérielle constituent une forte « présomption en faveur du gouvernement et des conditions « sociales sous lesquelles ces biens ont été assurés...
« L'heureux établissement et le maintien d'inslilulions re- « ligieuses — églises, séminaires et œuvres religieuses de « charité — d'après un système purement volontaire, est une « œuvre sans précédent de la démocratie américaine. Dans « l'espace de trois générations seulement, la société démocra- « tique américaine a effectué la complète séparation de « l'Eglise et de l'Etat, une réforme qu'aucun autre peuple « n'a encore essayée. Pourtant, les institutions religieuses ne « sont pas sujettes à des restrictions aux Etats-Unis ; au con- « traire, elles y abondent et prospèrent, et toutes y sont égalece ment protégées et encouragées, mais non entretenues, par
« l'Etat L'entretien des églises, des séminaires et des
<s œuvres de charité par des contributions volontaires et par IV 2t
(t des administrateurs volontaires, implique une énorme et '( constante dépense de force mentale et morale. C'est une < force qui doit toujours être renouvelée de généralion en ^( o-énération., car elle constitue une force personnelle, expirant « à chaque instant et devant être à chaque instant remplacée. « Au maintien du système volontaire en religion a été em- « ployée une bonne partie de l'énergie morale que trois géné- <( rations ont pu épargner sur le travail de gagner leur vie ; « mais l'œuvre est digne du sacrifice, et elle sera considérée. « par l'histoire comme un des faits les plus remarquables de « l'amour du bien public et de la foi en la liberté qui animent « les Américains,
« L'ne manifestation similaire de diffusion d'énergie men- « taie et morale a accompagné l'établissement et le dévelop- « pement d'un svstème d'instruction supérieure aux Elals- « Unis, sans succession à des instilutions monastiques, etsans .< donations de personnages royaux ou ecclésiastiques disposant « de grandes ressources tirées de l'Etat, mais simplement avec « de faibles secours tirés du Trésorpublic. Quiconque est fami- « liarisé avec les collèges et les Universités des Etats-Unis sait « que la création de ces institutions démocratiques a coûté un « etîort de toute leur vie à des milliers d'hommes dévoués. « Sacrifiant leurs autres aspirations et en proie aux découra- « ixements et aux désappointements de toutes sortes, mais « pleins de foi et d'espérance, ces professeurs et ces adminis- « trateurs ont fondé des instilutions qui, quoique impar- « faites, ont entretenu l'enthousiasme scientifique, nourri « la piété, la littérature et les arts, conservé le sentiment « de l'honneur et du devoir public, et tenu haut l'idéal a moral qui anime la démocratie. C'a été là une œuvre popu- « laire à laquelle, pendant plusieurs générations successives, « des hommes du peuple ont contribué de leur substance et « de leur travail. La dotation d'institutions d'enseignement, a v compris les musées et les bibliothèques, par des personnes « privées aux Etats-Unis, est un phénomène sans précédent « ou sans parallèle, et il est l'etTet légitime des inslitutions « démocratiques. Sous une tyrannie — serait-ce celle d'un « Marc-Aurèle — ou une oligarchie — serait-elle au-si éclairée « qu'ellel'est actuellement en Allemagne — un tel phénomène
< serait tout simplement impossible. Comme le svsl("'me vo- « lontaire en religion, le système volontijire en enseignement « supérieur fortifie la démocralie ; chacune de ces choses exige de la communauté une grande dépense d'aclivité in- « lellectuelle et de vigueur morale. »
YI. — Le gouvernement de la République, restreint et languissant en temps ordinaire, est susceptible de développer une vigueur considérable. Il peut se grouper dans les moments de dangers, il peut faire des efforts inattendus, et risquer un déploiement d'autorité surpassant non seulement la pratique ordinaire mais même la loi ordinaire. C'est là le résultat de l'unité de la nation. Un peuple divisé est un peuple faible, même s'il obéit à un monarque ; un peuple uni est doublement fort lorsqu'il est démocratique, car alors la force de chaque volonté individuelle vient grossir la force collective du gouvernement, elle l'encourage, la soulage dans les embarras internes. Or le peuple américain est uni dans les moments où la nation est en jeu et cela pour deux causes. L'une est l'absence de divisions entre les classes et de jalousie, dont il a déjà été parlé. Le peuple est homogène; ce qui l'émeut, émeut à la fois les riches et les pauvres, les agriculteurs et les commerçants, les hommes de l'Est el de l'Ouest et — peut-on maintenant ajouter — les hommes du Sud. Leur patriotisme a cessé d'être défiant ; il est considéré comme le devoir de contribuer à accroître la grandeur et le bonheur de leur pays, une grandeur qui, ne visarit pas à la guerre ou à une agression, ne rejaillit pas spécialement, comme cela peut se produire en Europe, sur les classes dirigeantes ou la profession militaire pour augmenter leur gloire et leur bien-être, mais qui profite également à tous les citoyens. L'autre cause d'unité est la tendance des démocraties à faire triompher le sentiment de la majorité sur celui de la minorité. Cette foi en la voix populaire, foi dont j'ai déjà parlé, fortifie tout sentiment qui s'est rnani-
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festé forlemenl ; et elle le lait passer comme une vague sur le pays, balayant tout ce qui se trouve sur son passage. Je ne veux pas dire par là que le peuple devienne sauvage dans son enthousiasme, car sous ses bruyantes démonstrations^ il garde son sang-froid et sa perspicacité en présence des faits. Je veux dire seulement qu'une sympathie envahissante le pousse à faire des elTorts inaccoutumés. La vapeur est surchaulTée, mais l'ellet n'apparaît que dans sa plus grande force d'expansion. C'est pourquoi un pouvoir exécutif plein de feu peut, dans les moments critiques, s'avancer avec un courage et une confiance que seuls peuvent avoir ceux qui sentent derrière eux une nation tout entière. Le peuple se met en ligne tout d'un coup. Avec ce remarquable don d'organisation qui caractérise les Américains, ils se concentrent sur l'objet immédiat; ils suppriment les restrictions constitutionnelles ordinaires, ils font des sacrifices personnels qui rappellent l'abnégation des citoyens romains dans les premiers jours de Rome.
Quand je dis cela, je pense surtout au courage déployé dans la Guerre Civile, tant par le Nord que par le Sud, Mais la force qu'un gouvernement démocratique tire de sa dépendance directe du peuple apparaît dans plusieurs exemples moins grandioses. En 186.'), lorsque pendant qu'on formait un détachement pour la guerre, la populace irlandaise se souleva dans la cité de ^'e^v-York, excitée par la marche du général F^obert E. Lee en Pennsylvanie, le gouverneur de l'Etat rassembla des troupes et, grâce à ces troupes, il rétablit l'ordre avec une énergie qui aurait fait honneur à Radetzski ou à Cavaignac. Plus de mille émeutiers furent tués et l'opinion publique approuva le massacre sans restriction. Quelques années après la guerre, lorsque les Orangistes de New-York voulurent avoir une procession du 12 juillet dans les rues, les catholiques irlandais menacèrent de s'y opposer. Les sentiments des Américains natifs se réveillèrent tout à coup; des jeunes cens riches rentrèrent de leur villégiature dans les monta-
gnes ou au bord de la mer pour s'enrôler dans les régiments de milice où ils furent appelés pour protéger la procession, et le déploiement de force fut si imposant qu'aucun trouble ne se produisit. Ces Américains n'éprouvaient aucune sympathie pour cette lidélité de parti qui conduit les Orangistes à perpétuer sur le sol du Nouveau Monde les querelles de l'Ancien Monde. Mais les processions étaient légales, et on résolut de faire respecter la loi et de réprimer l'esprit de désordre. Ils seraient tout aussi prêts à protéger une procession catholique romaine.
Lorsque l'occasion se présente, l'autorité executive en Amérique peut plus facilement se hasarder à prendre des mesures rigoureuses, et se sent plus certaine d'être appuyée par la masse du peuple qu'en Angleterre, Lorsque la loi n'est pas exécutée, la faute en est tout extérieure et le peuple n'y est pour rien : c'est la faute de fonctionnaires timides, à l'affût des circonstances, craignant de froisser les intérêts de quelque portion des électeurs.
VIL — La démocratie a non seulement enseiuné aux Américains la manière d'user de la liberté sans en abuser, et la manière d'assurer l'égalité, mais elle leur a aussi enseigné la fraternité. Ce mot a passé de mode dans l'Ancien Monde et il n'y a pas lieu de s'en étonner si l'on considère tout ce qui, en 1793, a été fait en son nom, si l'on considère aussi que ce mot figure encore dans des programmes d'assassins. Néanmoins, il y a aux Etats-Unis une sorte de bonté, un sentiment de confraternité humaine, une reconnaissance du devoir d'assistance mutuelle due à l'homme par l'homme, à un plus haut degré qu'en n'importe quelle contrée de l'Ancien Monde, et certainement à un plus haut degré que dans les classes supérieures ou moyennes en Angleterre, en France ou en Allemagne. L'impulsion naturelle de chaque citoyen en Amérique est un sentiment de respect à l'égard de tout autre citoyen et la conscience que la qualité de citoyen donne un certain
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droit ail respect. L'idée de l'égalité des di-oits chez loul individu est si bien comprise qu'un homme, riche ou pauvre, ne trouve pas indigne de lui de se mêler à la louJe et n'attend aucune marque de déférence de la part des plus pauvres. Un employeur individuel (car on ne peut pas dire la même chose des corporations) a, je crois, un sentiment plus net de son devoir à l'égard de ceux qu'il emploie, que les patrons de l'Europe continentale. 11 a certainement à un plus haut degré le sentiment de sa responsabilité au sujet de l'usage de sa richesse. Le nombre des dons aux œuvres charitables ou autres d'utilité publique, le nombre des fondations d'enseignement, artistiques, littéraires et scientifiques est même plus considérable que dans la Grande-Bretagne qui, cependant, est la plus riche et la plus généreuse des contrées de l'Europe. En général^ on a conscience que la richesse est un dépôt, et l'exclusivisme est condamné non seulement en tant que signe d'égoïsme, mais comme une sorte d'offense à l'égard du public. Personne, par exemple, ne songe à interdire rentrée de ses jardins ; il est rare qu'on les entoure d'un mur ; on les entoure simplement d'une grille ou d'une palissade de façon que les arbres et les arbustes puissent égayer le regard des passants. Qu'il puisse être permis à quelqu'un par l'opinion publique ou par la loi, de clore plusieurs milles carrés de belles montagnes pour en interdire l'entrée aux touristes ou aux artistes, est une chose à laquelle l'Américain ordinaire se refuse presque à croire. Pour lui, ce sont là des choses qui ne peuvent appartenir qu'à un pays gémissant encore sous la tyrannie féodale.
Il peut sembler étrange à ceux qui savent combien les Etats européens ont en général trouvé diflicile de conduire des négociations avec le Gouvernement des Etats-Unis, et qui sont habitués à lire dans les journaux européens les paroles provocantes que les politiciens américains adressent du Congrès aux monarchies usées du Vieux Monde, d'enlendre dire que cet esprit de fraternité exerce aussi une
certaine influence sur les relations internationales. Néanmoins, si, au lieu de nous arrêter aux orateurs irresponsables qui font appel aux plus bas sentiments d'une certaine portion du peuple, nous considérons le sentiment du peuple pris dans son ensemble, nous devrons reconnaître que la démocratie cherche à maintenir la paix et la justice entre les nations. En dépit de l'admiration que les Américains ont quelquefois manifestée pour les exploits militaires, aucune nation n'est au fond plus remplie de la haine de la guerre, et n'a mieux le sentiment que l'honneur national est attaché à la loyauté dans les atïaires nationales. La nation est souvent mal représentée par ses hommes d'Etat, mais quoiqu'elle leur permette de dire des choses irritantes et d'afficher des prétentions déraisonnables, elle ne leur a pas permis pendant plus de quarante ans d'abuser de leur force énorme, comme les nations européennes en possession d'une force similaire ont autrefois abusé de la leur.
Les caractéristiques de la nation que je viens de passer en revue ne sont pas seulement dues au gouvernement démocratique, mais elles ont été fortifiées par lui et elles contribuent à sa solidité et à la facilité de son œuvre. Comme on voit parfois un homme ne pas réussir dans la vie, parce que les différentes parties de sa nature semblent mal adaptées les unes aux autres, de sorte que son action, tirée par des influences contraires, n'aboutit à rien d'effectif et de défini, de même on voit des nations dont les institutions politiques sont soit en avance, soit en retard sur leurs conditions sociales, de sorte que l'unité du corps politique en souffre et que l'harmonie de ses mouvements en est troublée. L'Amérique n'est pas ainsi. Il y a eu, sans doute, deux influences différentes agissant sur les opinions des hommes. L'une est l'esprit conservateur anglais, importé d'Angleterre, exprimé et (si l'on peut parler ainsi) retranché dans ces forteresses de la Constitution fé-
dérale et (à un degré moindre) des Conslitulions d'Etals (jui révèlent leur origine anglaise. L'autre e>t le dévouement à l'égalilé démocratique et à la souveraineté populaire, dévouement dû en partie au l'urilanisme, en partie à la théorie abstraite, en partie aussi aux circonstances de la lutte révolutionnaire. Mais comme ni l'une ni l'autre de ces deux tendances n'a été capable de triompher de l'autre, elles ont fini par se mélanger de façon à former un type délini d'habitudes politiques, et un corps parfaitement coordonné d'idées politiques. C'est ainsi que l'on peut dire aujourd'hui que le pays est fait d'une seule pièce. Les institutions se sont adaptées à ses conditions sociales et économiques et elles sont l'expression exacte de son caractère. Le vin nouveau a été mis dans des ilacons neufs; ou, pour adopter une métaphore mieux appropriée au pays, le véhicule a été construit avec une légèreté^ une force et une élasticité qui le rendent entièrement propre aux routes qu'il a à parcourir.