‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 32 sur 58 · CHAPITRE GIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE GIV

Aucune invention des temps modernes, pas même celle du papier négociable, n'a autant changé la l'ace du commerce et fourni aux juristes une si grande variété de problèmes nouveaux et embrouillés, que la création des sociétés anonymes dotées de la personnalité juridique. L'Amérique, quoiqu'elle soit entrée la dernière en campagne, a développé ces sociétés sur une plus vaste échelle et avec une plus grande habileté que les pays de l'Ancien Monde. Nulle part les sociétés commerciales ne jouent un aussi grand rôle dans le commerce et dans l'industrie ; nulle part elles n'ont entre leurs mains d'aussi vastes entreprises ; nulle part, non plus, le système du contrôle à exercer sur elles n'est devenu un problème politique de première importance. Le génie inventif du commerce américain est même si vigoureux que, non satisfait des nouvelles applications qu'il a faites des principes de la société par actions, il a récemment essayé d'introduire un plus grand développement des procédés d'association en créant ces géants anormaux appelés Trusls (syndicats), groupes d'individus et de sociétés s'occupant d'une branche de commerce ou d'industrie, et qui, placés sous la direction responsable d'un petit nombre de personnes, se proposent et se flattent, au moyen de leur haut commandement sur les agences de production et de distribution, de dominer le

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marché, de forcer rindiislrie «m les commonanls ;"i se soiimeltre el de tenir le consommateur à leur discrétion ri).

Ici, cependant, je n'ai à m'occuper de la surprenante expansion des sociétés anonymes en Amérique que comme étant la cause de la non moins surprenante activité que le peuple déploie dans la vente et dans l'achat des actions {shures). C'est presque la première chose qui frappe le voyageur européen, et plus longtemps il séjourne, plus il est profondément frappé par ce phénomène comme par quelque chose qui n'a pas son correspondantt dans son proprepays, que ce pays soit l'Angleterre, la France ou l'Allemagne. En Europe, la spéculation sur les obligations, les parts et les actions est limitée à une certaine portion du monde commercial, à laquelle s'ajoutent quelques rares personnes sorties du chemin habituel de leurs affaires ou de leur profession, qui tournent autour de la flamme et viennent s'y brûler les ailes. Les gens peu aventureux, même les gens qui s'occupent d'affaires, ne connaissent rien ou pas grand'choseà cette matière, et il est rare qu'elles pensent à lire les tableaux du cours des actions. Lorsque ces personnes ont des épargnes à placer, elles se conforment aux indications de leur banquier ou de leur courtier, si même elles ont un courtier et ne s'adressent pas à leur banquier pour en avoir un (îi). Aux Etats-Unis, une plus grande partie de la population, y compris les artisans

(1) La question de savoir quelle est la nature juridique de ces Trusts Cs'ils ont une nature juridique), question qui fut agitée pour la première l'ois eu 1809, a été souvent discutée depuis lors par les juristes américains. Lorsque le Congrès léfîiff'ra contre eux en 1890, il en existait au moins trente.

(2) Il y a, naturellement, en Angleterre, des gens simples qui prennent des actions sur la foi des prospectus que les nouvelles Compagnies leur envoient; mais le fait que l'envoi de ces prospectus rapporte,, est la meilleure preuve de l'ignorance générale, en ces matières, des hommes (y compris le clergé) et des femmes de ce pays.

aussi bien que les hommes d'affaires, semblent être familiarisés avec cette matière, et il y a des moments où la communauté tout entière, non seulement le peuple des villes, mais aussi les boutiquiers des villes de province, les favmersel jusqu'aux serviteurs à gage, s'intéressent activement à ces spéculations sur les actions, ils surveillent, alors^ les fluctuations du prix des actions des grandes Compagnies de chemins de fer, de télégraphe (ou plutôt de la Compagnie du télégraphe, puisqu'ils y en a une prépondérante sur toutes les autres) et autres grandes entreprises ; ils discutent les probabilités de baisse ou de hausse et les tactiques probables des grands opérateurs; ils achètent et ils vendent des obligations ou des actions sur une échelle qui n'est pas toujours en rapport avec leurs propres moyens (1). Dans les grandes cités, le nombre des personnes se livrant exclusivement à cette occupation est très considérable ; et cela est naturel puisque, tandis que les entreprises se trouvent réparties sur toute la vaste surface du pays, le capital qui leur appartient est presque entièrement dans les villes, et même les six septièmes de ce capital (d'après l'opinion répandue en Amérique) se trouvent dans les quatre ou cinq villes les plusimportaiites de l'Est. C'est surtout sur les chemins de fer que les habitants de l'Est spéculent. Mais, dans le Fart West^ les mines offrent enjore un plus grand et plus vif intérêt. A San Francisco, tout le monde joue sur les actions minières, même les bonnes d'enfants et les Chinois. Les tableaux des cours montrant les oscillations des prix sont affichés à la porte des bureaux des journaux, sur des poteaux dans les rues, et, dans la journée, ils sont changés toutes les heures ou toutes les deux heures.

(1) Dans plusieurs villes de province, il y a de petits bureaux communément appelés « bucket sliops », dans lesquels se rendent lesfarmers et les négociants pour efTectuer leurs achats et leurs ventes dans les grands marchés de New- York. Un grand nombre se ruinent. Quelques Etats ont essayé démettre fin à cet étal de choses en édiclant des pénalités à ce sujet. V. supra, p. 24o.

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Il en est de même dans les districts argentifrres du Colorado et du Nouveau-Mexique (1). C'est naturellement dans ces localités que l'ardeur est la plus vive. Mais allez où vous voudrez dans l'Union, exception faite des régions les plus mortes et les moins riches du Sud, vous sentirez parlout autour de vous une atmosphère d'ohligations, d'actions et de parts. Te vcnicnfr die — ils commencent la journée en lisant leur journal à leur déjeuner; ils la iinissent en causant linances tout en fumant leur cigare du soir (2).

Ce vif intérêt se centralise à New-York, car les finances, plus peut-être que toute autre chose, se concentrent dans un petit nombre de places, et New-York, qui n'a pas plus le droit de se dire la capitale sociale et intellectuelle que la capilale politique du pays, est, dans loute la force du terme, sa capitale financière. Et de même que New- York est le centre de l'Amérique, de même Wall Street est le centre de New Y'ork. (^ette célèbre voie publique est un quartier tong à peine d'un mille, un peu plus long que Lombard Street à Londres. Il renferme la Sous-Trésorerie des Elats- Unis et la Bourse (Stock Exchange). Dans ce passage et dans trois ou quatre rues qui y aboutissent, sont situés la Bourse des marchandises {Produce Exchange), les

(1) Dans une ville minière du Colorado, la maîtresse d'un hôtel où je passai une nuit, insista pour que je fisse connaître à Londres une Société se proposant d'exploiter un daim minier q^u'elle avait acquis, m'ofirant ce que l'on appelle une option. Je demandai quelle somme il faudrait pour commencer l'exploitation du daim et extraire le rainerai. « Moins de 30.000 dollars » (ioO 000 francs). Dans cette partie du Colorado les carbonates sont peu profonds au-dessous du sol. « Et quel doit être le capital de votre Compagnie ? » — « ;i. 000. 000 de dollars. «

(2) Bien entendu, je parle ici de l'homme que vous rencontrez en voyageant, et qui représente le citoyen ordinaire. Dans la société élégante, votre interlocuteur n"entameia pas plus un semblable sujet, à moins que vous ne l'y poussiez, qu'il ne songera à vous parler politique.

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bureaux des grandes Compagnies de chemins de fer et les bureaux d'affaire des financiers et des agents de change ; tout cela, représentant ensemble une accumulation d'intelligence et de capital comparable au capital et à Tintelligence de Londres, est appelé, avant peu, à surpasser toute place analogue dans l'un ou l'autre hémisphère (1). ^Yall Street est le grand centre nerveux des affaires américaines ; car la finance et les transports, les deux puissances déterminantes en affaires, ont là leurs quartiers généraux. Wall Street fest aussi le baromètre financier du pays, un baromètre que tout homme s'occupant d'affaires doit constamment consulter et dont le seul défaut est d'être trop sensible aux légères et peu durables variations de pression.

Le marché des actions de New-York ou plutôt de l'Union tout entière, dans « le Street » (la Rue), comme on l'appelle familièrement, est ce que Ion peut voir de plus remarquable dans le pays, après le Niagara et les Geysers de Yellowstone. Wall Street est semblable à ces Geysers dans la violence de ses explosions et dans la rapide effervescence et la non moins rapide dépression de son activité. Et, de même que la colonne étincelante du Geyser est entourée et souvent à demi cachée par des masses de vapeur, ainsi les effervescences et les chutes des actions sont presque toujours environnées par des brouillards et des nuages de bruit, quelques-uns créés à dessein, d'autres se produisant spontanément dans l'atmosphère d'excitation, de curiosité, de crédulité et de suspicion que respirent les hôtes de Wall Street. Les opinions changent d'un moment à l'autre; l'espoir et la crainte sont d'une égale véhémence et également sans raison ; les hommes ne sont constants que dans leur inconstance, superstitieux parce qu'ils sont

(1) Les règlements edeclués chaque jour au Clearing House de New-York représentent les deux tiers des règlements effectués dans tous les Etats-Unis.

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scepliques, pleins de déliance au sujet des probabilités les plus évidentes, et, par suite, prêts à s'abandonner à leurs propres fantaisies ou à se lier à quelque rumeur anonyme. De même que l'ardeur et la passion de New-York laissent bien loin en arrière les marcbés financiers d'Europe, — car ce que les Bourses de Paris et de Londres sont pendant de rares instants, Wall Street l'est pendant des semaines enlières, ou peut-être, avec quelques intermittences, pendant des mois, — de même les opérations de Wall Street sont plus vastes, plus bardiment conçues, exécutées avec une plus sûre précision que celles des spéculateurs européens. Ce n'est pas seulement leur action sur la prospérité des Compagnies de chemins de fer ou des autres grandes entreprises qui est suivie attentivement dans tout le pays, c'est aussi leur aspect personnel et dramatique. Les diverses destinées et les divers caractères des principaux spéculateurs sont familiers à quiconque lit les journaux; leurs projets et leurs exploits sont suivis comme étaient suivis en Europe, il y a quelques années, les faits et liestes du Prince Alexandre de Battemberg ou du général Boulangar. Vn grand corner (syndicat temporaire), par exemple, est l'un des grands événements de l'année, non seulement pour ceux qui sont intéressés aux fonds ou aux produits au sujet desquels on essaie de le former, mais aussi pour le public en général. Jusqu'à quel j>oint cet état de choses est-il transitoire et du à des causes temporaires surgissant du rapide développement matériel des L^.ats-Unis ? Durant la Guerre civile, la création d'un papier-monnaie, qui fut rapidement déprécié, produisit une furieuse spéculation sur l'or, spéculation qui dura plusieurs années et dont les plus légères fluctuations furent suivies avec un vif intérêt, parce que, en indiquant la valeur du papier-monnaie, elles indiquaient aussi le crédit de la nation et l'opinion que la communauté financière se faisait des résultats de la guerre. Le rétablissement de la paix amena avec lui une explosion d'activité industrielle, spécialement

tournée vers la construction de nouvelles voies ferrées et vers la création de débouchés de l'Ouest. Aussi, les yeux qui étaient habituellement tournés vers Wall Street, ne cessèrent pas d'y être tournés, car ces nouvelles entreprises contenaient bien des fortunes, avaient attiré une grande masse de capitaux fournis par de petits capitalistes, et étaient réellement de très grande importance — les chemins de fer transcontinentaux plus que tous les autres — pour le bien-être du pays. Ce n'est que quelque temps après que l'œuvre de construction des chemins de fer commença à se ralentir, comme elle s'est ralentie en Angleterre depuis une génération, quoique de temps à autre il y ait une reprise. Les mines sont moins avantageuses depuis la grande baisse de l'argent ; les bons des Etats- L'nis ne subissent guère plus de fluctuations (s'ils en subissent) que les consolidés en Angleterre. Les périodes de dépression commerciale sont relativement calmes, et même lorsque les transactions sont moins nombreuses, le public n'est guère moins intéressé aux marchés financiers. Le commerce et l'industrie couvrent tout l'horizon de la vie américaine bien plus que dans n'importe quel pays d^Europe. Ils sont — y compris l'agriculture, parce qu'elle a été commercialisée en Amérique, et qu'elle est devenue l'une des branches du commerce, — la principale affaire du pays, une affaire à laquelle toutes les autres sont subordonnées. Une portion si considérable du capital employé est entre les mains des Compagnies anonymes (1), et ces Compagnies fournissent aux petits capitalistes un moyen si

(I) La richesse des sociétés a été évaluée par des personnes très compétentps au quart de la valeur totale des biens qui se trouvent dans les Etats-Unis. Dans l'Etat de l'Illinois seul (sa population, en 1890, était de 3.818.000 liabitants\ il se forma durant Tannée 1886, 1714 Compagnies incorporées, avec un capital total (autorisé) de 819.101.110 dollars. Sur ce nombre, 632 étaient des Compagnies manufacturières, 104 des Compagnies minières, 41 des Compagnies de chemins de fer

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facile de prendre part aux entreprises commerciales et d'accroître leur capital, la dilïusion des informations (bien entendu, souvent inexactes) relatives à leur situalion et aux probabilités est si générale, et si véhémente et si envahissante est aussi la passion de la richesse, si séduisants sont les exemples de quelques hommes qui ont réalisé des fortunes colossales par leurs habiles ou, simplement, par leurs heureux coups de main dans la hausse ou la baisse du marché financier, si vaste, et par suite si impressionnante pour l'imagination, est l'échelle sur laquelle ont lieu ces oscillations (1), que l'attention universelle dont sont l'objet les parts et les actions, et la tendance à la spéculalion qui se manifeste parfois parmi les classes non financières, paraissent pouvoir être mises sur le compte de certaines causes permanentes et, par suite, apparaissent comme vraisemblablement normales. Même en admettant qae des stimulants comme ceux qui existaient durant la guerre ou comme ceux qui appartinrent à l'ère de prospérité exagérée qui suivit ne soient plus appelés à reparaître, il convient de faire remarquer que les habitudes qui se sont formées dans des conditions transitoires ne disparaissent pas toujours avec ces conditions, mais qu'elles peuvent devenir un élément permanent et, pour ainsi dire, héréditaire dans la vie nationale.

En ce qui regarde les affaires politiques, je ne sache pas que Wall Street ait quelque chose de nuisible. C'est à peine si l'on spécule sur les titres étrangers, parce que les capitaux trouvent un vaste champ dans les entreprises domestiques ; et les Etats-Unis sont si peu disposés à se mêler aux complications étrangères, que ni l'action des puissances européennes ni celle du gouvernement fédéral n'influent

(1) Le grand élan commercial de 1879-83 tripla, dans le cours de ces quelques années, la valeur de bien des obligations et actions de chemins de fer, et il fit hausser encore plus rapidement la valeur des terres sur bien des points de l'Ouest.

assez directement sur le marché financier pour que les affaires politiques agissent sur les valeurs ou que les valeurs agissent sur les affaires politiques (1). C'est pourquoi une source de maux qui empoisonne la vie publique en Europe et qui passe pour "avoir été particulièrement pernicieuse en France — l'influence des spéculateurs financiers ou des détenteurs de valeurs étrangères sur la politique étrangère d'un gouvernement — est totalement absente. Un secrétaire d'Etat américain, en le supposant assez méprisable pour profiter de ses informations officielles afin de se livrer à des opérations de tripotage financier, aurait peu d'avantages sur le moindre courtier de Wall Street (2). Même en ce qui regarde la politique intérieure, la séparation de pouvoir entre le Congrès et les législatures d'Etat diminue les pouvoirs du premier sur les entreprises industrielles, et ne laisse que relativement peu d'occasions à l'action du gouvernement fédéral d'essayer d'aflecter le marché pour la plupart des valeurs, quoique, bien entendu, les changements dans la Dette publique et dans la circulation monétaire affectent par sympathie toutes les parties du mécanisme commercial. Les actions des Compagnies de chemins de fer possédant de grandes concessions de terrains étaient, et, dans une certaine mesure, sont encore déprimées et élevées par

(I) Naturellement, les probabilités de guerre ou de paix, en Europe, affectent les marchés des produits américains, et par suite les Compagnies de chemins de fer, et môme toutes les grandes entreprises commerciales. Mais ces probabilités sont aussi étrangères à l'homme d'Etat américain que la sécheresse qui compromet la récolte future ou les événements qui arrêtent les bénéfices d'une Compagnie de chemins de fer.

(2; Le Secrétaire du Trésor, par le contrôle qu'il exerce sur la dette publique, a, sans doute, le moyen d'affecter le marché ; mais je n'ai jamais entendu personne, se rattachant au Département du Trésor, accuser le Secrétaire de s'être mal conduit en cette matière.

les plus ou moins grandes espérances frinlervention lé«;islalive ; mais on peuL s'aLtendre à ce que ce point de contact entre les spéculateurs et les politiciens^ point de contact qui, comme le point de rencontre de courants dans la mer, est marqué par une grande masse d'eau soulevée et agitée, cessera bientôt d'exister, lorsque les concessions de chemins de fer restant encore auront été vendues ou seront confisquées.

11 nous reste encore à examiner la question la plus sérieuse : Quelle est l'influence de AVall Street sur le caractère de la population? Cette population est naturellement spéculatrice. La poursuite de la richesse n'est nulle part aussi ardente qu'en Amérique, les occasions de s'enrichir ne sont nulle part aussi nombreuses. Nulle part on n'est aussi lortement impressionné par les progrès que la science et les arts de l'enrichissement — je ne veux pas dire les arts qui ajoutent à la richesse du monde, mais ceux au moyen desquels les individus s'en approprient une part exceptionnellement grande — font d'année en année. Les matériaux sur lesquels le spéculateur ou le capitaliste ont à travailler ne peuvent pas beaucoup être augmentés ; mais l'application constante de plusieurs milliers de vives intelligences, éperonnées par un désir ardent, fait sortir de ces vieux matériaux de nouvelles combinaisons, invente de nouvelles méthodes et de nouveaux expédients demandant une main hardie et ingénieuse, absolument comme les électriciens continuent à perfectionner le mécanisme du télégraphe et comme les travaux accumulés des savants nou^ enrichissent toujours de textes d'auteurs classiques plus dignes de foi et de règles plus précises de syntaxe grecque et de syntaxe latine. Sous l'influence de ces nouvelles méthodes d"aflaires, la spéculation, bien qu'elle semble devenir autre chose qu'une science, ne devient pas moins spéculative. Les gens paraissent acheter et vendre sur de plus légères indications qu'à Paris ou à Londres. Les procédés du « jeu à la hausse » 'hilling)

et « à la baisse » {bearing) sont plus constamment et plus habilement appliqués. L'entière théorie et pratique des « marges » [margins] ont été plus parfaitement élaborées. Cependant, pour le but que nous nous proposons ici, il est moins important de nous étendre sur le talent de l'opérateur professionnel que de signaler la prédominance de l'habitude de spéculation: ce qui influe sur une appréciation du peuple en général, c'est moins l'intensité que l'extension.

Sauf à New-Vork, et peut-être à Chicago, qui tend de plus en plus à calquer et à dépasser les caractéristiques de Xew-York, les Américains parient moins sur les courses de chevaux que ne font les Anglais. Les courses de chevaux sont même beaucoup moins communes, bien que l'on fasse pas mal d'embarras au sujet des courses au trot {trotting m2tches).Ce\)endixnt, de grandes sommes changent de mains, surtout dans les villes de l'Est, à l'occasion des courses de yacht, et partout à l'occasion des élections (1). L'achat et la vente de « produits futurs », c'est-à-dire de coton, de blé, de maïs, de lard, de saindoux et autres denrées n'existant pas encore mais devant être livrées à une certaine époque éloignée, ont atteint un énorme développement (2). 11 y a, même dans les villes de l'Est où la terre pourrait être considérée comme étant devenue stable, un marché de domaines (real estaie market) sur lequel la terre et les maisons sont traitées comme matière de pure spéculation, sans autre intention que celle de les garder en vue

(Il Le mal a été jugé suffisant pour être combattu d'une manière spéciale par les Constitutions ou les lois de quelques Etats.

(2) On a constaté que la Bourse du Coton (Cotton Exchange) vend chaque année cinq fois la valeur de la récolte, et que, ea 1887, le Petroleum Exchange vendit cinquante fois la production de cette année. J'ai fait allusion, dans une note à un précédent chapiti'e, à quelques tentatives faites pour enrayer par voie législative cette forme de spéculation (page 2iô, supra).

d'une hausse pendant quelques heures ou quelques jours ; en nit*me temps, dans le nouvel Ouest, le prix des terres, surtout dans le voisinage des villes, subit des llucluations plus grandes que celles des valeurs les plus instables sur le marché de Londres. Il est difficile de douter que la tendance préexistante à courir des risques et à « enfourcher l'opinion de quelqu'un », tendance innée chez les Américains et entretenue par les conditions de leur pays, soit en outre stimulée par l'existence d'un si grand nombre d'entreprises par actions, et par les facilités qu'elles offrent aux plus petits capitalistes. De semblables facilités existent dans l'Ancien Monde, mais bien peu d'habitants de l'Ancien Monde ont jusqu'ici appris à en user et à en abuser. Les Américains, prompts pour toute chose, l'ont appris depuis longtemps. L'habitude de la spéculation fait maintenant partie de leur caractère et elle augmente cette excitabilité constitutionnelle et cette haute tension nerveuse dont ils sont si fiers.

Quelques-uns peuvent penser que lorsque le pays sera au complet, lorsqu'il cessera de coloniser et qu'il se trouvera entièrement dans des conditions se rapprochant davantage de celles del'Ancien Monde, toutes ces particularités disparaîtront. Je me permets d'en douter. Elles paraissent avoir déjà passé dans la fibre nationale.

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