‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 34 sur 58 · CHAPITRE GVl · texte numérisé non relu

CHAPITRE GVl

Ea examinant le Gouvernement national et les Gouvernements des Etats, nous n'avons jamais eu occasion de signaler un corps ou une question ecclésiastique, parce qu'aux Etats-Unis le Gouvernement n'a absolument rien à voir à ces choses. De toutes les différences qui séparent le Vieux Monde du Nouveau, c'est peut-être là une des plus saillantes. La moitié des guerres européennes, la moitié des troubles qui ont aflligé les Etats européens, depuis les controverses des Monophysites dans l'Empire romain du v' siècle jusqu'au KuUurhnmpf dans l'Empire allemand du xixc siècle, sont nés de dissensions tbéologiques et de la rivalité surgissant entre l'Eglise et l'Etat. Ce vaste champ de lutte et de discussions est resté virtuellement fermé aux Etats-Unis. Il n'y a pas d'Eglise établie. Tous les corps religieux sont absolument égaux devant la loi, également non reconnus par la loi, si ce n'est comme associations volontaires de citoyens piîvés.

La Constitution fédérale contient les prohibitions suivantes :

Art. YI. — Aucune qualification religieuse ne sera jamais requise comme condition d'aptitude aux fonctions ou charges publiques sous l'autorité des Etats-Unis.

Amendement L — Le Congrès ne pourra faire aucune loi

concernant l'établissement d'une religion ou interdisant son libre exercice.

Aucune tentative n'a jamais été faite en vue de modifier ou d'enfreindre ces dispositions. Mais ces dispositions n'affectent que le Gouvernement national, et ne renferment aucune prohibition par rapport aux Etats, laissant la matière entièrement libre quoique soumise aux garanties générales qui protègent contre l'oppression.

Chaque Constitution d Etat contient des dispositions en général semblables à celles que nous avons citées. La plupart déclarent que tout homme est maître de pratiquer le culte divin selon sa propre conscience ; ou que tous les sentiments religieux et toutes les formes du culte doivent être regardés comme des choses sacrées (4); la plupart aussi proclament que nul ne doit être forcé de contribuer aux dépenses d'une église ou à se rendre à ses otfices ; certaines interdisent la création d'une église établie, et un grand nombre interdisent toute marque de préférence à l'égard d'une secte particulière , en même temps qu'un grand nombre aussi édictent qu'aucune somme ne sera tirée du trésor de l'Etat ou des fonds d'un corps municipal pour être employée au profit d'une église, d'une institution de secte ou d'une école confessionnelle. Trente-trois constitutions^, y compris celles des six nouveaux Etats, interdisent de faire du serment une condition d'aptitude aux emplois publics ; les unes déclarent que ce principe s'étend à tous les droits civils, les autres spécifient que la croyance religieuse ne doit pas aflecter l'aptitude d'un homme à

(1) Quatre Etats déclarent que cette disposition n"a pas pour but de créer une excuse pour les actes de nature à troubler la paix publique ; la plupart des Etats déclarent qu'elle n'a pas pour but d'excuser la licence, ou de justifier des pratiques contraires à la paix et à la sécurité de l'Etat, et trois Etats disposent que nul ne doit troubler les autres dans leur culte religieux.

être témoin. Mais dans divers Etats, il existe encore des particularités diiines d'être notées. Vermont et Delavvare déclarent que toulc secte doit entretenir un culte extérieur, et Vermont ajoute que toute secte doit observer le repos du dimanche. Six Etats du Sud excluent de toute fonction publique quiconque nie l'existence d'un Etre Suprême. Outre ces six, la Pennsylvanie et le Tennessee déclarent inéligi])Ie aux emplois, tout homme qui ne croit pas en Dieu et à une vie future de récompenses ou de peines. Le Maryland et l'Arkansas, même, déclarent une telle personne incapable d'être juré, ou témoin (i). En Amérique, on a généralement considéré la liberté religieuse sous la forme d'une liberté et d'une égalité entre les diverses sectes chrétiennes ou, tout au moins, entre les diiférentes sortes de théistes ; les personnes entièrement hostiles à la religion ont été jusqu'à ces derniers temps excessivement rares partout, et pratiquement inconnues dans le Sud. Aussi la neutralité de l'Etat peut elle être considérée comme théoriquement complète (2).

A l'origine, les Etats étaient loin d'être neutres. Ceux de la Nouvelle-Angleterre, à l'exception de Rhode-Island, commencèrent par une sorte de théocratie puritaine, et exclurent des droits civils les personnes demeurées en dehors de la communauté religieuse. Le Gongrégationalisme était la secte dominante, et les Catholiques romains, les (Juakers et les Baptistes étaient traités avec une grande rigueur. Les premières Constitutions des divers Etats reconnurent ce qui était virtuellement une Eglise d'Etat, exigeant de chaque localité qu'elle soutînt et subventionnât

(1) On trouvera des détails sur ce point dans la précieuse collection de M. Stimson, intitulée American Slatide Law.

(2) Le Nevada et l'Idaho ont récemment enlevé la franchise politique aux Mormons résidant sur leur territoire; mais le Mormonisme est attaqué moins comme relifj;ion qu'à cause de son caractère social et de son caractère hiérarchique.

LES ÉGLISES ET LE CLERGÉ 4b7

le culte public de la Divinité. Ce ne fut qu'en 1818 que le Conneclicut, en adoptant sa nouvelle Constilulion, plaça toutes les corporations religieuses sur le même rang et abandonna l'entretien des églises aux contributions volontaires des fidèles. Dans le Massachusetts, une taxe pour venir en aide aux églises congrégalionalistes fut imposée jusqu'en 1811, sur tous les citoyens qui n'appartenaient pas à d'autres corporations religieuses, et l'égalité religieuse fut pleinement reconnue par un amendement constitutionnel de 1833. Dans la Virginie, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et le Maryland, l'Episcopalisme protestant demeura la forme établie de religion jusqu'à la Révolution, lorsque sous l'impulsion de l'esprit démocratique et surtout parce que le clergé anglican penchait du côté du Torysme (comme on appelait l'attachement aux rapports britanniques), et parce que, au moins dans la Virginie, il y avait eu quelques persécutions des Non-Conformistes, toutes les distinctions religieuses furent abolies et les privilèges ecclésiastiques spéciaux furent supprimés. En Pennsylvanie, aucune Eglise ne fut jamais légalement établie. Dans l'Etat de New -York, cependant, les Réformés Hollandais d'abord, et l'Eglise anglicane ensuite, avaient, dans des temps de colonisation, bénéficié, de la part de l'Etat, de quelques mesures de faveur. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, dans tous ces cas, le disestablishment, si on peut l'appeler de ce nom, des églises privilégiées, fut accompli sans grands efforts et ne laissa derrière lui que très peu de rancune. Dans le Sud, il apparut comme une conséquence naturelle de la Révolution. Dans la Nouvelle-Angleterre,- il s'opéra plus graduellement, comme le résultat nécessaire du développement politique de chaque République. Les règlements ecclésiastiques de l'Etat ne se trouvèrent pas mêlés aux intérêts pécuniaires de quelque classe riche ou socialement dominante ; et on sentit que l'égalité et la doctrine démocratique en général étaient trop évidemment opposées au maintien de n'im-

porte quels privilèges religieux pour que ceux-ci pussent cire sérieusement défendus. Cependant, à la fois dans le Connecticut et dans le Massachusetts, il s'éleva une lutte politique au sujet du diseslablis/Dnentet les ministres congrégationalistes augurèrent de grands maux du changement qu'ils reconnurent dans la suite avoir été un grand bienfait pour leurs propres églises. Depuis lors, aucune voix ne s'est élevée en laveur du retour — je ne veux pas dire à l'établissement d'une religion d'Etat, — mais même de toute subvention de l'Etat et de toute réglementation par l'Etat des corporations ecclésiastiques. Tous les Américains admettent comme un axiome que le pouvoir civil devrait non seulement rester neutre entre les diverses croyances religieuses, mais qu'il devrait laisser ces matières entièrement de côté, ne s'en occupant que comme il s'occupe des goûts artistiques ou littéraires des citoyens (1). Il semble qu'aux Etats-Unis il y ait deux opinions sur cette question. Même le clergé épiscopalien prolestant, qui, à divers points de vue, est tout disposé à admirer et à envier ses frères d'Angleterre ; même les évêques catholiques romains dont la croyance autorise d'imposer la vraie foi par l'intermédiaire du bras séculier, affirment au voyageur européen que si un établissement officiel de TElat leur était offert, ils le refuseraient, préférant la liberté dont ils jouissent à tous les avantages que l'Etat pourrait leur accorder. Toute communauté religieuse peut maintenant s'organiser de la manière qu'il lui plaît, établir ses propres règles de foi et de discipline, créer et administrer son propre système de juridiction, lever ses fonds et les employer comme elle le

(1) Il y a cependant, et il y a eu pendant quelque temps, une mouvement dirigé, je crois, par quelques ministres Baptistes et Méthodistes, en vue d'obtenir l'insertion du nom de Dieu dans la Constitution fédérale. Ceux qui manifestent ce désir semblent penser que l'instrument serait, de cette manière, en quelque sorte sanctifié, et que ce fait constituerait l'expression d'une reconnaissance nationale du théisme.

juge à propos. Une Eglise établie par l'Etat ne serait pas capable de faire toutes ces choses, car elle serait contrôlée par l'Etat et elle serait exposée à l'envie et à la jalousie des autres sectes.

Les seules discussions qui se soient élevées au sujet de l'action de l'Etat ont porté sur les affectations {appropriations) des fonds publics aux institutions charitables administrées par quelque confession particulière. De telles affectations sont expressément interdites par les Constitutions de quelques Etats. Mais il peut arriver que la meilleure manière d'encourager une œuvre publique de bienfaisance, ce soit d'accorder une certaine subvention à une institution déjà existante et s'acquittant avec succès de l'œuvre qu'on se propose de favoriser. Comme cette raison peut parfois fort bien être mise en avant, elle l'a été quelquefois, même (juand le véritable motif qui faisait agir était de s'assurer l'appui politique de la confession à laquelle appartient l'institution, ou tout au moins l'appui de son clergé. Dans quelques Etats, et particulièrement à New-York, les législatures de l'Etat ou de la cité sont souvent chargées de subventionner les institutions catholiques romaines dans le but de s'assurer les suffrages des Catholiques (1). Dans ces cas, cependant, la subvention est toujours censée être votée non dans un but religieux, mais dans un but philanthropique ou d'enseignement. Aucune corporation ecclésiastique ne serait assez forte pour obtenir quelque concession pour ses fonds généraux ou quelque immunité spéciale pour ses ministres. La passion pour l'égalité, en njatière religieuse aussi bien qu'en matière séculière, est partout, en Amérique, beaucoup trop forte pour qu'on puisse la braver, et rien ne provoque plus la désapprobation géné-

(l) En 1870, les écoles et les œuvres charitables catholiques romaines de New-York reçurent plus de 400 000 dollars (2 millions de francs) ; environ 72 000 dollars furent aussi donnés à d'autres institutions confessionnelles.

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raie que les lenlalives faites par une organisation ecclésiastique pour intervenir dans les affaires politiques. La suspicion, d'apivs laquelle l'Eglise calliolique romaine use de son pouvoir sur ses membres pour inlUiencer leurs votes en vue de ses intérêts, a plus d'une fois donné naissance à des mouvements anticatlioliques, ou (comme on les appelle au Canada) à des mouvements orangistes, comme ceux qui, récemment, se sont si souvent produits dans rOhio, rindiana, le Michigan et l'illinois sous le nom de l'Association protectrice américaine. C'est ainsi que l'iioslilité à l'égard du Mromonisme lut due non pas simplement à la pratique de la polygamie, mais aussi à l'opinion que la hiérarchie des Saints du Dernier Jour {Latlcr Day Sainis) constitue un secret et tyrannique imperium in imperio contraire au génie des institutions démocratiques.

Le refus du pouvoir civil de protéger ou de subventionner un culte religieux quel qu'il soit est communément représenté en Europe comme équivalant à une déclaration de méprisante indifférence de la part de l'Etat à l'égard des intérêts spirituels de sa population. Un Etat qui ne reconnaît aucune Eglise est appelé un Etat i'upie ; le discstablisltment d'une Eglise est signalé comme un acte d'impiété nationale. Rien n'est plus éloigné de la manière de voir américaine, manière de voir à laquelle il peut être bon de consacrer ici quelques lignes.

L'abstention de la part de l'Etat de toute intervention en matière de croyance et de culte peut être défendue par deux principes que l'on peut appeler le principe politique et le principe religieux. Le premier a sa source dans les principes de liberté et d'égalité. Il considère toute tentative faite par le pouvoir civil pour rendre une chose obligatoire comme une violation de la liberté de la pensée aussi bien que de la liberté d'action, violation qui ne peut se justifier que lorsqu'une pratique soi-disant religieuse est si évidemment antisociale ou immorale qu'elle met en danger le bien-être de la communauté. La persécution re-

ligieuse, môme sous sa forme la plus bénigne, telle que celle qui déclare incapables de certaines fonctions publiques les membres d'une secte particulière, est, pense-t-on, inconciliable avec l'idée de liberté individuelle et avec le respect dû aux droits primordiaux du citoyen tels que les conçoit la pensée moderne. Même si l'action de l'Etat ne va pas jusqu'à établir des incapacités et se borne à favoriser une Eglise particulière, soit par des subventions en argent, soit en accordant des immunités à son clergé, elle constitue une violation de l'égalité, puisqu'elle place un homme dans une situation inférieure à celle des autres par rapport à ces matières qui (d'après l'opinion que je suis en train d'exposer) ne tombent pas sous l'action de l'Etat.

Le second principe, embrassant le côté purement religieux de la question, part de l'idée que l'Eglise est un corps spirituel existant dans un but spirituel et se mouvant dans des voies purement spirituelles. C'est un assemblage d'hommes qui sont unis par leur culte pour un Etre invisible, par la pensée d'une vie divine ayant passé sur la terre, par leur croyance en la possibilité d'imiter cette vie, autant que le permet la fragilité humaine, et par leur espérance dans un avenir sans (în. Toute sorte de contrainte est contraire à la nature d'un tel corps, d'un corps qui vit d'amour et de respect, et non de la force que peut lui donner la loi. Le corps ne désire pas l'aide de l'Etat, car il sent bien que sa force vient d'en haut et que son royaume n'est pas de ce monde. Il ne cherche pas à s'assurer des privilèges exclusifs, car il comprend que ces privilèges ne serviraient qu'à faire naître d'âpres rivalités entre ce corps et les autres corps religieux, qu'ils pourraient attirer des personnes qui ne partagent pas sincèrement ses sentiments, en même temps qu'ils corrompraient la simplicité de ceux qui sont déjà membres de ce corps. Il peut encore moins se résigner à être sous le contrôle de l'Etat, car l'Etat, dans un monde comme le nôtre, comprend un plus ou moins grand nombre

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de personnes étrangères à ses croyances et insensibles à ses émotions. La conclusion de tout cela, c'est que l'Kglise, comme entité spirituelle, sera plus heureuse et plus forte si elle est abandonnée à elle-même, sans être patronnée par le pouvoir civil, sans être soumise aux restrictions de la loi, si ce n'est en tant qu'elle essaie de sortir de sa propre sphère et de s'immiscer dans les ailaires séculières.

De ces deux opinions, c'est la première, bien plus que la dernière, quia ému l'esprit américain. La dernière serait, sans doute, aujourd'hui généralement acceptée par un peuple religieux. Mais, dans les premiers temps de la République, lorsque la (piestion s'éleva sous une forme pratique, les arguments de la première opinion c'est-à-dire d'ordre politique furent trouvés largement suffisants pour la résoudre, et aucun intérêt pratique n'a, depuis lors, poussé les hommes soit à examiner la base spirituelle de l'Eglise, soit à rechercher, à la lumière de Thistoire^ jusqu'à quel point l'action de l'Etat a, pendant quinze siècles, favorisé ou entravé son utilité. Cependant, une autre cause a encore agi, je veux parler de l'idée relativement limitée que les Américains se font de l'Etat. Pour eux, l'Etat n'est pas, comme pour les Allemands ou pour les Français ou même pour quelques penseurs anglais, un pouvoir moral idéal ayant le devoir de former les mœurs et de diriger la vie de ses sujets. Il ressemble plus à une Compagnie commerciale, ou peut-être à une grande municipalité créée pour la direction de certaines affaires intéressant tous ceux qui résident à l'intérieur de ses frontières, levant des contributions et les dépensant à ces affaires d'intérêt commun, mais, dans la plupart des cas, laissant les actionnaires ou les bourgeois livrés à eux-mêmes. Qu'une organisation de ce genre se tourmentât, autrement que dans un but de police, des opinions ou de la conduite de ses membres, serait aussi peu naturel qu'il le serait, pour une Compagnie de chemins de fer, de rechercher combien d'actionnaires s'abstiennent entièrement. C'est pourquoi il ne vient jamais à l'idée d'un

Américain ordinaire que les Eglises d'Etat aient quelque raison d'exister, et il est tout étonné de voir Tàpreté du sentiment européen sur cette matière.

Précisément parce que ces questions ont été résolues depuis longtemps et qu'elles n'excitent plus aujourd'hui aucune passion, et peut-être aussi parce que les Américains ont plus de sens pratique qu'ils n'ont de logique, le Gouvernement national et les Gouvernements d'Etats accordent au Christianisme une espèce de reconnaissance incompatible avec l'opinion d'après laquelle le gouvernement civil devrait être absolument neutre en matière religieuse. Chaque Chambre du Congrès a un chapelain, et^ chaque jour, elle commence ses séances par des prières. Chaque année, après la moisson, le Président publie une proclamation ordonnant des actions de'gràce générales, et parfois il désigne un jour pour le jeûne et la mortification. Des prières, également, sont dites dans les législatures d'Etat (1), et les gouverneurs d'Etats publient des proclamations établissant des jours de pratique religieuse. Le Congrès, pendant la crise de la Guerre civile (juillet 18Go), demanda au Président de désigner un jour pour la mortification et la prière. Dans l'armée et dans la marine, il y a une disposition relative aux offices religieux, célébrés par des chapelains de diverses confessions, et il semble qu'il n'y ait eu aucune difficulté à concilier leurs prétentions. Dans la plupart des Etats, il y a des lois punissant le blasphème et le jurement profane du nom de Dieu (lois qui, cependant^ en beaucoup d'endroits, sont ouvertement transgressées et qui ne sont appliquées que dans quelques-uns ou même dans aucun), des lois interdisant ou restreignant le commerce ou le travail le jour du dimanche, aussi bien que des lois protégeant les réunions tenues dans un but religieux, comme les camp-mceliugs (prédications en plein air), les proces-

(1) Cependant, le Michigan et l'Orégon interdisent rafTectation des fonds d'Etat aux œuvres religieuses.

sions religieuses, et défendant de les troubler. La Cible est (dans la plupart des Votais) lue dans les écoles publiques subventionnées par l'Etat, et, quoique des controverses s»' soient élevées sur ce point, la pratique est évidemment d'accord avec le sentiment général du peuple. • La matière peut se résumer en disant que le Christianisme est, en fait, considéré comme étante sinon la religion légalement établie, du moins la religion nationale (1). Loin de regarder leur République comme impie, les Américains estiment que le caractère relig eux d'un Gouvernement ne consiste en rien qu'en la croyance religieuse des citoyens individuels et dans la conformité de leur conduite avec cette croyance. Ils pensent que l'acceptation générale du Christianisme est l'une des principales sources de leur prospérité nationale et que leur nation est l'objet tout spécial de la faveur divine.

La situation légale d'une Eglise chrétienne, dans les Etats-Unis, est simplement celle d'une association volontaire ou d'un groupe d'associations, formées en corps ou non, sous la loi ordinaire. 11 n'existe rien qui ressemble à une loi ecclésiastique spéciale ; toutes les questions, non seulement de propriété, mais de discipline et de juridiction ecclésiastiques, sont, lorsqu'elles sont portées devant les tribunaux du pays, traitées comme des questions de contrat ^2) : et le tribunal, lorsqu'il est obligé d'examiner une question

(1) On a dit souvent que le Cliristianisme fait partie du common lan: des Etats, comme on a dit qu'il fait partie du common hvr ani;lais ; mais il y a eu sur ce point des opinions juridiques divergentes et on ne peut pas dire que cela ait quelque importance pratique. On trouvera une discussion de cette question dans l'opinion du juge Story sur la célèbre affaire de testament Girard.

(2) Ou, autrement, comme questions de droit civil privé. Des actions pour dommage causé sont quelquefois intentées contre des autorités ecclésiastiques par des personnes qui se considèrent comme étant injustement accusées ou privées de la jouissance de leurs biens.

de théologie, comme, par exemple, lorsqu'un dergyman a émis des opinions incompatibles avec quelque croyance ou formule auxquelles il s'est astreint — car il préférera, si cela est possible, abandonner ces questions à l'autorité ecclésiastique — traitera ce point comme un point de pure interprétation légale, sans prétendre à aucune connaissance théologique et sans souffrir que l'on fasse intervenir des considérations politiques {\).

D'une manière générale, tout corps religieux peut s'organiser comme bon lui semble. L'Etat n'exige pas qu'on lui en demande l'autorisation, et il permet de créer et de subventionner n'importe quelle forme d'administration ecclésiastique, n'importe quel Ordre ecclésiastique; il permet d'adopter n'importe quelle méthode d'administration pour les biens d'Eglise, que ce soit au moyen de lidéicommissaires {trustées), soit ou moyen de corps constitués organisés, soit d'après le droit général de l'Etat, soit d'après un statute particulier. IJuelquefois une limite est établie relativement à l'importance des biens ou de la propriété immobilière que peut posséder une corporation ecclésiastique ; mais, d'une manière générale, on peut dire que le pouvoir civil ne manifeste aucune sorte de jalousie au sujet du -pouvoir spirituel, mais qu'au contraire il laisse à son extension un champ complètement libre. Bien entendu, si quelque autorité ecclésiastique venait à devenir formidable soit par ses richesses, soit par son action sur les membres delà corporation, cette tolérance cesserait; tout ce que j'ai remarqué, c'est que les difficultés souvent éprouvées et encore plus souvent craintes, en Europe, au sujet du développement d'organisations exerçant des pouvoirs spirituels redoutables, semblent n'avoir jamais été sérieuses aux Etats-Unis (^). Aucune Eglise n'y a un pouvoir approchant

(1) L'Empereur Aurélieu se prononça de la même façon sur une question qui s'était élevée entre deux églises chrétiennes.

(2) Quelquefois un candidat appartenant à une confession

4(i6 LES ÉGLISES ET LE CLERGÉ

de celui de l'Eglise catholique romaine dans le Bas-Canada. Les corporalions religieuses sont si bien l'objet d'une faveur spéciale que, dans la plupart des Etats, leurs biens sont exemj)ts d'impôt; cela est parfaitement conforme à la théorie puisqu'elles rendent des services comme agences morales et qu'elles diminuent les dépenses relatives à l'administration de la police (1). Deux ou trois Etats imposent des restrictions à la création de corporations religieuses et l'un d'eux, le Maryland, exige la sanction de la législature pour toute disposition de propriété en faveur d'une œuvre religieuse. Mais, généralement parlant, les corporations religieuses sont l'objet de la faveur législative (2).

Je dois maintenant dire quelques mots des corporalions religieuses du pays (3).

Lors du onzième recensement (1890), on essaya d'obtenir de chacune de ces corporalions des renseignements statistiques complets au sujet du nombre de leurs membres

particulière est soutenu par les membres de cette confession. Dans une récente élection d'Etat de lArlvansas, comme un candidat à la place du gouverneur avait été ministre iiaptiste dans TArkansas et l'autre président Méthodiste, et que les quatre cinquièmes des électeurs appartenaient à Tune ou à l'autre dénomination, chacun eut un grand nombre de voix confessionnelles.

(1) Daas son message de 1881, le gouverneur du territoire de Washington recommanda à la législature d'exempter de l'impôt les propriétés d'église, non seulement parce que les « églises et les écoles sont les temples de l'éducation et contribuent également à la paix, au bonheur el à la prospérité », mais aussi parce que « les églises augmentent la valeur des propriétés contiguës qui, si les églises étaient abolies, auraient beaucoup moins de valeur et donneraient moins de revenu ».

(2) Le New-Harapshire a dernièrement imposé les églises d'après la valeur de leur rcal estate (immeubles) excédant 10 000 dollars.

(3) Un intéressant et impartial résumé de l'Iiistoire des principales dcnominations aux Etats-Unis se trouve dans Historij i>f tlie Christian Church du D' George P. Fisher, pages 5o9-o82.

et de la valeur de leurs biens. Les résultats que j'emprunte aux bulletins et aux extraits de ce census furent, relativement aux dénominations excédant 500.000 personnes, les suivants :

Catholiques Romains.

Méthodistes (17 corps) Baptistes (13 corps).

Presbytériens (i2 corps Luthériens (16 corps).

Disciples du Christ. .

Episcopaliens Protestants . . . 540.509

Congrégationalistes 512.771 (2).

Outre ces corporations, les Juifs sont indiqués comme étant au nombre de 130.-496 (en ne comptant, cependant, que les chefs de famille), les Amis {Friends), au nombre de 107.208, les Spiritualistes au nombre de 45.030, et huit sociétés communistes (y compris ceux que l'on nomme les Shakers) dont le total ne s'élève qu'à i.OiO. Le nombre total des communiants ou membres de toutes les Eglises est de 20.615.806.

Parmi les confessions ci-dessus mentionnées, ou plutôt parmi ces groupes, caria plupart renferment de nombreuses confessions, les Méthodistes et les Baptistes sont partout en grand nombre, mais les Méthodistes sont particulièrement nombreux dans le Sud, où ils ont été les principaux évangélisateurs des nègres, et dans les Etats du Centre, New-York, Pennsylvanie, Ohio, Indiana, Illinois. Parmi les congrégationalistes, près de la moitié se trouvent dans la Nouvel le-iVngleterre, le reste dans ces parties des

(1) Tous les Catholiques romains baptisés ayant atteint 1 âge de neuf ans sont considérés comme membres.

(2) Le nombre total des ministres de toutes dénominations est donné comme étant de 111.036; la valeur totale des églises et édifices (y compris 47 temples chinois) est évaluée à 679 630.139 dollars.

Etats (lu Centre et de l'Ouest qui ont tiré leur population (le la Nouvelle-Angleterre. Les Presbytériens sont les plus nombreux en Pennsylvanie^ New-York, Ohio, New-Jersey et dans les anciens Etats du Sud (l), surtout dans la Vir- Lrinie et la Caroline du Nord où s'établirent la plupart des émigrants Ecossais et Irlandais, mais ils sont aussi abondamment représentés dans l'Ouest. Parmi les Luthériens, près de la moitié sont des Allemands et, un quart, des Scandinaves, y compris les Islandais et les Finlandais. Les Episcopaliens protestants sont les plus nombreux dans l'Etat de New-York (qui fournit un quart de leur nombre total), dans la Pennsylvanie, dans New-Jersey et Massachusetts. 11 y a cinquante-deux diocèses et soixante-cinq évêques ; il n'y a pas d'archevêque, l'autorité suprême appartenant à une Convention qui s'assemble tous les trois ans. Les Unitariens (au nombre total de 07.749 avec 459 ministres) sont très peu nombreux hors de la Nouvelle- Angleterre et des régions colonisées par la Nouvelle-Angleterre, mais ils ont exercé une influence disproportionnée avec leur nombre à cause de la supériorité de leurs prêtres, tels que Channing, Emerson et Théodore Parker, et aussi parce qu'ils comptent un grand nombre d'hommes instruits. Les Catholiques romains sont, si l'on excepte le Maryland et la Louisiane, presque tous soit d'origine irlandaise, allemande, slave, soit d'origine franco-canadienne. Ils rbondent partout, excepté dans le Sud et dans quelques parties du Nord-Ouest, et ils sont peut-être, à raison de l'immigration irlandaise et franco-canadienne, les plus nombreux relativement dans la Nouvelle-Angleterre. Le grand développement des corporations luthériennes est dû, naturellement, à l'immigration allemande et scandi-

(1) La force du Presbyiérianisme dans le Sud est probablement due en partie à l'immigration dans ces Etats d'un certain nombre d'Irlandais de l'Ulster, vers le milieu duxviii^ siècle, et de colons Hollandais, à une époque antérieure.

nave. De toutes les dénominations, celle des Juifs est celle qui s'est accrue le plus rapidement, à savoir dans la proportion de 160 0/0 dans la période décennale de 1880 à 1890. L'Etat qui en a le moins, c'est la Caroline du Nord. Parmi les Juifs orthodoxes, qui sont indiqués comme étant dans la proportion de deux à trois, la moitié sont dans l'Etat de New-York.

Tous ces faits trouvent facilement leur explication historique. Les Eglises des Etats-Unis sont les mêmes que celles des Iles Britanniques, modifiées par la récente immigration du Continent européen. Chaque race a, d'une manière générale, adhéré à la forme de religion qu'elle pratique en Europe ; et si des confessions, relativement peu importantes en Angleterre, ont, comme les Méthodistes et les Baptistes, pris en Amérique de vastes proportions, c'est parce que les conditions sociales, sous lesquelles elles ont prospéré en Angleterre, se sont reproduites ici sur une bien plus vaste échelle. En d'autres termes, les causes qui ont amené l'importance relative et la distribution locale des confessions américaines ont été ethniques ou sociales plutôt qu'ecclésiastiques. Aucune force religieuse nouvelle n'a fait son apparition sur le sol américain pour imprimer une nouvelle direction à son histoire religieuse. Le morcellement de vastes confessions en petites corporations religieuses semble être dû en partie à l'immigration, qui a introduit peu à peu des éléments divers, en partie aussi à la tendance à se relâcher de l'ancienne rigueur dogmatique, tendance qui est reconnue exercer une action dissolvante.

J'ai à peine besoin de dire qu'il n'existe entre les différentes confessions aucune distinction sociale analogue à celle qui existe en Angleterre. Nul clergyman ou nul laïque ne regarde avec dédain un autre clergyman ou un autre laïque parce que celui-ci adore Dieu d'une manière différente. Bien entendu, l'Eglise catholique romaine se tient éloignée des chrétiens protestants qu'elle considère

comme des scliismaliques ; et quoique les Episcopaliens, en Amérique, aient moins généralement considéré ce que l'on appelle communément la doctrine de la succession apostolique comme une doctrine essentielle que ne l'a lait dans ces dernières années cette môme confession en Angleterre, le clergé de cette Eglise admet rarement dans ses chaires des pasteurs appartenant à d'autres Eglises, quoique parfois on voie des Episcopaliens dans les chaires de ces Eglises. De tels échanges de chaires sont communs parmi les Presbytériens, les Congrégationalistes, et autres corporations orthodoxes protestantes. Sur plusieurs points du Nord ou de l'Ouest, l'Eglise épiscopale protestante a longtemps été plus à la mode que les autres Eglises, et le peuple qui n'a aucune « préférence religieuse » particulière^ mais qui tient à se bien poser socialement, vient parfois en grossir les rangs (1). Dans le Sud, cependant, le Presbytérianisme (et dans quelques localités le Méthodisme) est également bien regardé au point de vue mondain ; en même temps que partout la force des Méthodistes, des Baptistes et des Catholiques romains réside dans la masse du peuple (2).

Dans ces dernières années, des propositions en vue d'une union entre les principales églises protestantes et, en particulier, entre les Presbytériens, les Congrégationalistes et les Luthériens, ont été ouvertement discutées. Ces propositions témoignent d'une bonne intelligence toujours croissante

(1) La proposition qui a été faite plus d'une fois dans la Convention annuelle de l'église épiscopale protestante, et d'après laquelle cette église devrait porter le nom d' « Eglise nationale d'Amérique », a toujours été rejetée grâce au bon sens de la majorité qui a compris qu'une prétention de ce genre provoquerait un grand mécontentement chez les autres confessions chrétiennes.

(2) Les Méthodistes et les Baptistes ont, dit-on, assez souvent recours à des moyens sociaux dans leur œuvre d'évangélisation des masses, et ils s'adaptent plus parfaitement que les autres corps protestants aux idées démocratiques.

dans les rangs du clergé et, aussi, d'une indifférence croissante pour ce qui regarde les points secondaires de doctrine et le pouvoir ecclésiastique. Les intérêts du clergé existant créent quelques difficultés dans les petites villes et dans les districts ruraux, mais il ne semble pas impossible qu'avant longtemps il y ait plus d'une union entièrement accomplie.

La position sociale du clergé de chaque Eglise correspond assez exactement an caractère de l'Eglise elle-même

— c'est-à-dire que les pasteurs des Presbytériens, des Gongrégationalistes, des Episcopaliens et des Unitariens sortent souvent d'une couche sociale plus élevée que ceux des autres plus nombreuses dénominations. Les premiers sont presque tous des gradués de quelque Université ou Collège, ils ont été mêlés à d'autres jeunes hommes appartenant aux meilleures familles de la localité qu'ils habitent, et ils ont ce cachet universitaire qui, en Amérique, est tenu en si haute estime. Comme en Angleterre, il en est relativement peu qui appartiennent à des familles riches ; et peu aussi sortent des classes ouvrières. La position d'un ministre de l'Evangile ne va jamais sans quelque dignité, — c'est-à-dire qu'elle donne à un homme un certain avantage,

— quel que cet avantage puisse être d'ailleurs, — dans la société à laquelle il appartient par ses relations de famille, par sa fortune et par son éducation. Dans les grandes villes, les principaux ministres des grandes dénominations, y compris les évêques catholiques romains et épiscopaux protestants, soit qu'ils se distinguent comme prédicateurs ou comme philanthropes actifs, soit à raison de leur savoir, sont parmi les premiers citoyens, et ils exercent une influence souvent plus étendue et plus puissante que n'importe quel laïque. Il est possible que personne aux Etats-Unis, depuis le Président Lincoln, n'ait été aussi vivement admiré et aussi généralement regretté que feu le Docteur Phillips Brooks. Dans les villes de second ordre, les clergymen de ces dénominations, en supposant (comme

472 LES ÉGI-Ifc^ES ET LE CLERGÉ

c'est ordinairement le cas) qu'ils soient des hommes de bonne éducation et personnellement acceptables, font partie de la meilleure société de la localité. De même dans les localilés rurales, le pasteur est mieux éducpié et plus éclairé que la généralité des ouailles de son troupeau et il est le directeur (leader) de toutes les œuvres de bienfaisance. Le niveau de l'éducation et du savoir s'élève chaque jour parmi le clergé avec la continuelle amélioration des Universités. Ce progrès est peut-être plus marqué parmi ces dénominations qui, comme les Méthodistes et les Haptistes, sont jusqu'ici restées en arrière parce que leurs adhérents se recrutent surtout parmi les pauvres. Autant que j'aie pu me renseigner, les revenus du clergé sont aussi en train de s'accroître. Les plus hauts émoluments sont ceux des pasteurs presbytériens et congrégationalistes dans les grandes villes: ils varient entre 8.000 et '15.000 dollars; et ceux touchés par les évêques épiscopaux protestants (de 3.300 à H. 000 dollars). Les évèques catholiques romains, étant célibataires, et à la tête d'un troupeau peu fortuné, ont de 8.000 à 5.000 dollars ; les évêques méthodistes, habituellement 5.000 dollars, sans compter les indemnités de voyage. Dans les dénominations riches il y a beaucoup de ministres des villes dont les revenus dépassent 3.000 dollars, tandis que dans les petites villes et les districts ruraux, peu descendent au-dessous de i. 000 dollars; dans les moins riches, 1.500 dollars pour une ville et 700 pour une charge rurale peuvent être une bonne moyenne par rapport au Nord et à l'Ouest. Le salaire moyen d'un prêtre catholique romain est évalué 800 dollars (1) Aux sommes régulièrement payées il faut

(1) La plupart de ces cliifîres sont tirés d'un intéressant article de M. H. K. Carrol, dans le Forum, août 1894. M. Garrot était surintendant du census. Voir aussi un article du même auteur dans le Forum de juin 1892. Quelques remarques intéressantes sur les rapports entre les Universités et le clergé se trouvent

ajouter la plupart du temps une résidence, et presque toujours aussi les divers dons et honoraires que reçoit le ministre.

Ces chiffres qui. cependant, doivent être réduits pour les Etats du Sud, soutiennent avantageusement la comparaison avec les revenus touchés par le clergé en Angleterre ou en Ecosse et ils sont naturellement beaucoup au-dessus des salaires payés aux prêtres en France ou aux pasteurs protestants en Allemagne. En prenant dans leur ensemble le clergé de toutes dénominations en Angleterre et aux Etats- Unis, j'estime que, autant qu'il est possible d'établir une moyenne, tant au point de vue pécuniaire qu'au point de vue de la situation sociale, le clergé américain doit être considéré comme étant le plus favorisé.

Quoique l'influence du clergé soit encore grande, elle a changé de nature, cédant au courant naturel qui pousse à l'égalité. Au commencement du siècle, les ministres delà Nouvelle-Angleterre jouissaient d'une autorité locale assez semblable à celle des évêques dans l'ouest de l'Europe au vie siècle ou à celle des ministres presbytériens en Ecosse au XK'W siècle. Ils étaient, surtout dans les localités rurales, les directeurs aussi bien que les instructeurs de leurs congrégations, et ils constituaient un pouvoir en politique presque autant que dans les affaires spirituelles (1). Cet état de choses a tout à fait disparu. Sa profession et

dans un article de M. F. (i. l^eabody dans le même Magazini', septembre 1894.

(1) Dans quelques Etats, la Constitution déclare, encore les clerQijmen inélijj;ibles à la législature d'Etat. Les cicrgymen ne paraissent pas avoir fait partie de ces corps à l'origine; et ils siègent très rarement au Congrès, mais on les trouve dans les Conventions. Quelques-uns des meilleurs discours prononcés à la Convention du Massachusetts de 1788, Convention qui ratifia la Constitution fédérale, furent prononcés par des ministres. Dans la Nouvelle-Angleterre, ils furent tous, ou presque tous, les défenseurs de la Constitution, et ils passèrent au parti fédéraliste.

Ali LES ÉGLISES ET LE CLERGÉ

son éducation assurent encore quelque respect au cleif/yinan []), mais il ne doit pas maintenant s'immiscer dans les atl'aires politiques ; il ne doit parler d'aucun sujet séculier ex cathedra ; son influence, (juelle qu'elle soit, n'est plus une influence officielle et ne peut être que celle d'un citoyen distingué par ses talents ou par son caractère et dont la fonction ne lui donne d'autre avantage que celui que donne une situation élevée où les brillantes qualités se trouvent plus en vue. De temps en temps, il se commet des infractions à cette règle d'abstention politique. M. Henri Ward Beecher entra en campagne comme Mugyrî/wjj dans la campagne présidentielle de 1884, et il fut considéré comme d'autant plus courageux en agissant ainsi que la congrégation de l'Eglise de Plymouth était entièrement composée de républicains. Les évèques catholiques romains sont quelquefois accusés de venir secrètement en aide au parti politique qui veut accorder des subventions à leurs écoles et à leurs œuvres de charité, et, sans doute, ils appuient fortement, comme le demande leur doctrine, les intérêts de Téducation confessionnelle. Mais, sur toute autre question, ils se tiennent aussi à l'écart de la politique. Une action comme celle qui est exercée constamment en Angleterre par les ministres de l'Eglise établie sur un côté de la politique, les ministres non-conformistes sur l'autre, exciterait en Amérique une complète désapprobation. Ce n'est que dans les programmes politiques {plafforms) ou dans les Conventions où quelque question mo-

(l) Le clergé est Tobjet d'une grande faveur qui se manifeste de diverses façons ; par exemple, ils reçoivent souvent des permis de circulation sur les chemins de fer, et le Inter-State Commerce Act de 1887, quoiqu'il interdise le système des permis de circulation dont on a beaucoup abusé, a exclu expressément les clergymen de l'interdiction. Leurs enfants bénéficient ordinairement de fortes réductions dans les collèges, ou même y sont reçus gratuitement, et les marchands leur font souvent un escompte considérable.

raie est agitée^ comme c'était le cas pour l'abolitionnisme il y a trente cinq ans, ou comme c'est actuellement le cas pour la tempérance, que les clergymen peuvent impunément se montrer.

Si l'on considère que l'absence d'intervention de la part de l'Etat en matière de religion est une des différences les plus Irappantes qui existent entre tous les pays d'Europe, d'un côté, et les Etats-Unis, de l'autre, le lecteur européen, est en droit de s'attendre à quelques autres remarques sur les résultats pratiques de cette divergence, a 11 y a, dira t-il, deux conséquences fâcheuses que les défenseurs européens des églises établies par l'Etat mettent en avant pour nous terrifier lorsqu'il est question d'établissement et de désétablissemenl ; l'une consiste en ce que l'autorité et l'influence de la religion disparaîtront si l'Etat retire sa reconnaissance, l'autre consiste en ce que les revenus du clergé et son état social seront engloutis, qu'en fait il deviendra plébéien et que les centres de lumière existant maintenant dans toute paroisse rurale seront éteints. Il y a aussi deux bienfaits que les défenseurs de « l'Eglise libre dans l'Etat libre » nous promettent, l'un consiste en ce que les jalousies sociales et l'aigreur entre les différentes sectes se dissiperont, et l'autre, en ce que l'Eglise elle-même deviendra plus spirituelle dans son caractère et dans ses idées, plus sérieuse dans l'accomplissement de son œuvre de réforme morale et d'éducation des âmes. Que peut répondre à cela l'expérience américaine? »

Ce sont là des questions qui cadrent si bien avec une droite conception du côté ecclésiastique de la vie américaine que je ne peux pas me soustraire au devoir d'y répondre, quoique je répugne à m'aventurer sur un terrain auquel les conflits européens donnent un caractère de controverse.

I. — Apprécier l'influence et l'autorité de la religion n'est pas chose facile. Supposez, cependant, que nous regardions nions soit l'habitude de fréquenter l'église, soit la vente

lies livres de piélc comme des preuves de l'inlluence de la relii;ion sur les foules ; supposez qu'en ce qui regarde les classes plus cultivées, nous considérions la somme de respect lénioiiinée aux préceptes et aux ministres chrétiens, l'intérêt que l'on prend aux questions théologiques, les rapports des réformes philanthropiques avec la religion. En additionnant ces diverses données, nous pouvons nous faire en quelque sorte une idée de l'inlluence de la religion sur le peuple américain pris dans son ensemble.

Me proposant de toucher à tous ces points dans le chapitre suivant, je me contenterai de dire ici, par manière d'anticipation, qu'à tous ces égards, Tintluence du Christianisme, si nous ne considérons pas uniquement le nombre^ mais aussi rintelligence des personnes iniluencées, paraît être plus grande et plus étendue aux Etats-Unis que dans n'importe quelle partie de l'ouest du Continent européen, et, je crois même, plus grande qu'en Angleterre. En France, en Italie, en Espagne et dans les pays catholiques de l'Allemagne, aussi bien que dans l'Autriche allemande, l'autorité de la religion sur les masses est naturellement grande. Son influence sur les classes les plus instruites — il faut prendre toutes les classes de la société si l'on veut se former un jugement exact — est apparemment plus faible en France et en Italie que dans la Grande- Bretagne, et, je crois, sensiblement plus faible qu'aux Etats-Unis. Le pays qui, sous ce rapport, se rapproche le plus de l'Amérique, c'est l'Ecosse, où la masse du peuple jouit de droits étendus dans l'administration des affaires ecclésiastiques et où l'intérêt de toutes les classes a, toujours depuis la Réforme, tendu à se modeler sur l'intérêt ecclésiastique. Aussi, loin de souffrir du manque d'appui de la part de l'Etat, la religion semble aux Etats-Unis être terme sur ses bases surtout parce que, étant seule, elle paraît se tenir en vertu de sa propre force. Aucun parti politique, aucune classe dans la communauté ne manifeste d'hostilité soit à l'égard du Christianisme, soit à

l'égard de quelque corporation religieuse particulière. Les Eglises sont aussi parfiutement populaires, dans le meilleur sens du mot, que n'importe quelle autre institution du pays.

II. — La position sociale et économique du clergé aux Etats-Unis est au-dessus du clergé, pris dans son ensemble, dans les pays catholiques romains, et de toutes les confessions, anglicanes et non-conformistes, en Angleterre. Aucun pasteur américain n'a des revenus égaux à ceux des prélats de l'Angleterre et de la Hongrie ; mais le revenu moyen attaché à la fonction pastorale est plus élevé en Amérique. Les conditions particulières de l'Angleterre, ou une Eglise se considère socialement comme étant au-dessus des autres, rendent, à d'autres égards, la comparaison diflicile. L'éducation des ministres américains, leur lenue, leur capacité quand il s'agit de répandre la lumière parmi le peuple, paraissent être au-dessus de celles du clergé sorti des séminaires de France ou d'Italie (qui forme naturellement une classe plus distincte), et égales à celles des pasteurs protestants d'Allemagne ou d'Ecosse.

III. — Les jalousies sociales qui se rattachent à la religion existent à peine en Amérique, et on remarque une plus grande bienveillance entre toutes les confessions, sans en excepter les Catholiques romains, une plus grande disposition à travailler ensemble aux œuvres charitables ({u'entre les Catholiques et les Protestants en France ou en Allemagne, ou qu'entre les Anglicans et les Non-Conformistes en Angleterre. Il y a, entre les diverses dénominations, une rivalité qui les pousse à étendre leur champ, à édifier et à peupler de nouvelles églises, à recueillir de grandes sommes dans un but ecclésiastique. Mais c'est là une rivalité amicale qui ne suscite aucune haine parce que l'Etat reste neutre et toutes les églises ont le champ libre. On s'exclut beaucoup moins mutuellement que dans tout autre pays, excepté, peut-être, en Ecosse. L'habitude de faire échange de chaire en est un exemple frappant ;

un autre exemple nous est encore fourni par la facilité avec kuiuelle les gens passent d'une dénomination à l'autre, lorsqu'un clergyman les attire ou lorsqu'ils s'établissent dans une localité éloitinée d'une église de leur corporation. On voit souvent des membres d'une même famille appartenir à des confessions dillerentes. Quelquesunes des principales corporations, et spécialement les Presbytériens et les Congrégationalistes, entre les doctrines desquels il n'existe pratiquement aucune dillerence, ont été habituées, surtout dans l'Ouest, à marcher ensemble dans un but d'etlicacité et d'économie, en convenant de ne pas établir deux églises rivales dans la même localité toutes les fois qu'une seule peut suffire, et en faisant de telle sorte qu'une confession établisse une église, tandis que l'autre invite ses adhérents à s'y rendre.

IV. — Il est incomparablement plus facile de se faire une opinion sur les trois questions précédentes que de dire si et jusqu'à quel point les Chrétiens ont gagné en pureté spirituelle et en dignité par cette séparation d'avec le pouvoir séculier.

11 V a un bénéfice spirituel dans cette diminution de l'envie, de la malice et de la méchanceté entre le clergé des diverses sectes, diminution qui a eu pour résultat de mettre tout le clergé sur le même niveau ; l'absence de ces défauts et de l'habitude de mêler les questions ecclésiastiques aux questions séculières, donne aux ennemis de la religion moins d'occasions de blasphémer qu'ils n'en ont en Europe. Les assemblées ecclésiastiques — synodes, conférences et conventions — paraissent en général être tenues avec plus de modération et plus de bon sens qu'elles ne l'ont été dans l'Ancien Monde depuis le concile d'Ephèse jusqu'à nos jours. Mais, en Amérique comme ailleurs, certains jeunes hommes embrassent l'état ecclésiastique pour des motifs purement temporels ; quelques laïques font partie d'une Eglise pour améliorer leur position sociale ou leur situation commerciale; quelques pas-

teurs de campagne convoitent une cure dans une ville et cherchent à se justifier de vouloir abandonner un troupeau pauvre pour un plus riche en disant qu'ils y trouveront un champ plus vaste à féconder. Le désir de faire progresser une église particulière, ou une dénomination, se mêle souvent au désir de prêcher l'Evangile d'une manière plus large ; et TEvangile est quelquefois prêché sinon avec une certaine « considération de personnes », du moins avec une moins grande insistance sur des vérités désagréables que ne l'exigerait la santé morale de la communauté.

Autant que j'aie pu m'en assurer, le fait que le ministre, pour ses émoluments, dépend de sa congrégation ne le rabaisse pas aux yeux de cette congrégation et ne le rend pas plus disposé à en flatter les principaux membres que dans les églises d'Etat. S'il a de la dignité et s'il est désintéressé, son indépendance ne courra aucun danger. Mais quant à dire si le système volontaire, qui sans doute rend les hommes plus généreux en ce qui concerne les dons pour les rites religieux chez eux et pour les missions ailleurs, tend à activer la vie spirituelle et à maintenir l'Eglise pure et sans tache, libre des influences corruptrices du monde, c'est là une tout autre question sur laquelle un étranger peut très bien hésiter à se prononcer. Les Américains^ auxquels j'ai demandé leur avis, sont unanimes à prétendre qu'à cet égard aussi, la liberté a porté d'excellents fruits.

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