‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 35 sur 58 · CHAPITRE CVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CVII

l'influence de la religion

Donner une idée du caractère ou de l'empreinte que la religion a prise en Amériqne, et apprécier son influence comme force morale et spirituelle, est une tâche plus difficile que s'il s'agissait simplement de faire un tableau des phénomènes ecclésiastiques les plus saillants du pays. J'aborde ce sujet avec la plus grande défiance, et je ne prétends pas donner autre chose que les réponses faites aux questions posées à de nombreux observateurs compétents appartenant à diverses Eglises ou n'appartenant à aucune.

Un point évidemment important à déterminer, c'est dans quelle mesure les services religieux sont distribués au peuple, et comment celui-ci en use. C'est là une matière (|u'aucune statistique digne de foi ne paraît atteindre, mais sur laquelle l'observateur ne peut guère conserver de doutes. Il y a des églises partout^ et partout également, dans les villes et dans les campagnes, dans le Nord et dans le Sud, dans les paisibles recoins de la Nouvelle-Angleterre, dans les colonies qui ont jailli tout d'un coup le long des voies ferrées dans l'Ouest. Ce n'est que dans les régions les plus sauvages de l 'Ouest, et spécialement dans les régions minières, que les églises manquent, et cette absence n'est que temporaire, car des sociétés de « missionnaires à l'intérieur » (home missionari/) s'organisent rapidement et distribuent les services religieux même à cette population peu stable.

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Dans beaucoup de villes d'importance moyenne on trouve une église pour chaque mille habitants, comme ce fut le cas pour Dayton, dans l'Ohio, qui, pour 40.0* 10 hahitants, avait exactement quarante églises.

La rivalité confessionnelle a été pour quelque chose dans la rapide création' d'églises dans l'Ouest, récemment colonisé, et dans leur multiplication partout ailleurs. Des églises peu importantes sont quelquefois maintenues par orgueil, alors qu'il serait préférable de les laisser se réunir à d'autres congrégations du même corps. Mais les offices religieux sont généralement bien suivis. Dans les villes de moyenne importance;, aussi bien que dans les petites villes et dans les localités rurales, on vous dira que la grande masse de la population américaine se rend à l'église au moins une fois chaque dimanche. Dans les grandes villes, la proportion de ceux qui fréquentent l'église est beaucoup plus faible, mais personne n'a pu me dire si cette proportion est plus forte ou plus faible que dans les villes de l'Angleterre. On est surtout frappé de la fréquentation des églises dans les régions les plus colonisées du Far- West où la population, étant composée de nouveaux venus, semblerait devoir être moins sous l'influence de l'habitude et de la convention. La Californie fait exception, car elle est donnée comme l'Etat le moins soumis aux influences religieuses. Mais, dans les principales villes de l'Orégon, j'ai pu m'apercevoir qu'une personne, et surtout une dame, qui n'appartiendrait à aucune église et qui n en fréquenterait aucune assez régulièrement, serait mal vue de la population. On ne peut pas dire qu'elle perdrait son rang, mais sa conduite exciterait Pétonnement et la compassion ; ses amis feraient des efforts pour l'amener à s'affilier à une église.

L'observation du Sabbat, comme on disait autrefois, ou du dimanche, comme on dit aujourd'hui, nous en fournit une autre preuve. Quoique la rigueur de la pratique puritaine ait disparu, même dans la Nouvelle-Angleterre, la IV - 31

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partie américaine de la population rurale, en particulier dans le Sud, sabslient des amusements aussi bien que du travail (il. Il en est autrement des Allemands; et dans quelques parties du pa)^s, leur exemple a amené le relâchement en ce qui concerne les amusements. Quelques villes comme Chicago, Cincinnati, la Nouvelle-Orléans et San- Francisco ont un dimanche qui ne ressemble nullement à celui de la Nouvelle-Angleterre et qui ressemble assez à ce que l'on voit en Allemagne ou en France. Nulle part, cependant, on ne vait les magasins ouverts ou travailler à des ouvrages ordinaires. Sur un grand nombre de voies ferrées

(i) Un intéressant résumé des lois relatives à l'observation du dimanche se trouve dans un article lu par M. Henry E. Young à la troisième Assemblée annuelle de l'Association du Barreau américain (1880). Ces lois, qui paraissent exister dans tous les Etats, sont souvent très rigoureuses, interdisant tout travail, à l'exception des œuvres de nécessité et de charité, et, dans bien des cas, interdisant aussi les voyages et presque tous les genres d'amusement. Vermont et la Caroline du Sud semblent aller encore plus loin dans cette direction. La première dispose, sous peine d'une amende de 2 dollars, que nul ne doit « aller de maison en maison, à moins que ce soit pour des moti's d'humanité ou de charité, ou voyager du samedi soir à minuit jusqu'au dimanche soir à minuit, ou tenir un bal ou y assister, ou se livrer à un jeu quelconque, sport ou comédie, ou se rendre dans une réunion dans un but d'amusement ou de récréation ».

Dansl'Indiana, où tout travail et « engagement » sont interdits, il a été jugé par les Cours que « la vente d'un cigare à une personne qui a l'habitude de fumer constitue une œuvre de nécessité ».

La Caroline du Sud enveloppe tout une série de prohibitions dans la disposition qui ordonne cà toutes personnes d'observer le dimanche en se livrant ce jour-là à des œuvres de piété et de vraie religion. Il est à peine besoin de dire que ces lois sont tombées en désuétude, excepté en ce qui regarde le trafic et le travail ordinaires et non nécessaires. Jusque-là elles sont approuvées par l'opinion publique, et elles sont justifiées comme constituant une réglementation ayant un caractère social et économique plutôt qu'un caractère religieux.

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il y a peu de trains le dimanche, et, dans un grand nombre de villes, les musées sont fermés. Mais, à deux points de vue, cette pratique est moins rigoureusement observée qu'en Angleterre. La plupart des principaux journaux publient des éditions du dimanche qui contiennent une proportion considérable de lectures générales, historiettes, causeries, etc., en plus des nouvelles du jour; dans les grandes villes, les théâtres sont ouverts aussi le dimanche soir (i).

L'intérêt que Ton prend aux questions théologiques est moins vif qu'il n'était il y a un siècle dans la Nouvelle-Angleterre, mais il est plus vif qu'il n'a.généralement été en Angleterre depuis les jours de la République. Presque tout ce qu'on lit, en général, dans la famille a une teinte religieuse, puisque ces lectures sont puisées dans des 7)Higazines mensuels ou bi-mensuels, d'un caractère religieux ou semi-religieux. Sur bien des points de l'Ouest, les vieux problèmes de la prédestination, de la damnation et du salut continuent à être discutés par les farmers et les boutiquiers, dans leurs moments de loisir, avec toute la chaleur d'autrefois, et ne laissent pas d'imprimer je ne sais quoi de sombre à leurs opinions religieuses. En général, un Américain connaît mieux la Bible et est plus prompt à en tirer des allusions qu'un Anglais, quoique peut-être il soit, à ce point de vue, inférieur à l'Ecossais. Je peux même dire, une fois pour toutes, que l'Américain indigène, en tout ce qui regarde la théologie, nous rappelle beaucoup plus l'Ecossais que l'Anglais, quoique, par son caractère

(1) On dit qu'actuellement l'usage se répand de faire commencer l'engagement hebdomadaire d'une Compagnie dramatique ou musicale — il y en a un grand nombre voyageant à travers le pays — de la nuit du dimanche au lieu de le faire commencer, comme autrefois, de la nuit du lundi.

Boston, Philadelphie et New-York ont ouvert leurs bibliothèques publiques, leurs muséums et leurs galeries artistiques le dimanche.

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;>('n(5ral et par son allure, son esprit soit plutôt anglais qu'écossais. Il est diflicile d'émettre une opinion générale au sujet de l'enseignennent de la chaire parce qu'il y a entre les dilTércnles dénominations des diiïérences marquées; mais, dans l'ensemble, la tendance a été, à la fois parmi les Congrégationalistes, les Haptistes, les Presbytériens du Nord el les Episcopaliens, de prononcer des sermons moins métaphysiques et moins notoirement doctrinaux qu'autrefois, des sermons (jui constituent soit un commentaire, soit autre chose d'un caractère pratique et édifiant. Il n'en est pas tout à fait ainsi parmi les Presbytériens du Sud, qui sont plus rigoureusement orthodoxes et, à tous égards, moins conservateurs que leurs frères du Nord. La discussion des principales questions théologiques du jour, telle que celle de l'autorité de l'Ecriture, des rapports entre les sciences naturelles et les enseignements de la I?ible, de l'existence de récompenses et de châtiments dans une vie future, est à peu près la même qu'en Angleterre. Quelques-uns des principaux magazines et revues publient, sur ces sujets, des articles lus dans un cercle plus étendu que les articles analogues en Angleterre, mais ils n'attirent pas davantage, je crois, l'attention des hommes et des femmes pris en général.

Quant à dire si le scepticisme fait quelque sensible progrès soit en affectant un plus grand nombre d'esprits, soit en s'attaquant plus profondément aux racines de leur croyance en Dieu et en l'immortalité, c'est là une question à laquelle il est aujourd'hui extrêmement difficile pour quelqu'un de répondre, môme s'il s'agit de son propre pays. 11 y a, en effet, dans tous les pays d Europe, des signes nombreux qui paraissent indiquer que ce scepticisme a fait de sérieux progrès; il y en a d'autres qui donnent, au contraire, une indication tout opposée. C'est pourquoi, il doit être encore beaucoup plus difficile pour un étranger d'émettre une opinion positive au sujet de l'Amérique sur cette très grave quesfion. Les conditions de l'Angleterre et

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de l'Amérique m'apparaissent comme très similaires, et toute tendance qui domine dans un de ces pays doit aussi dominer dans l'autre. Les habitudes mentales du peuple sont les mêmes ; leurs idées religieuses fondamentales sont les mêmes, sauf que ceux qui honorent une Eglise visible et s'inclinent sous son autorité sont relativement moins nombreux parmi les protestants américains; leur littérature théologique est la même. Lorsqu'on discute une question théologique avec un Américain, on ne sent jamais cette légère différence de point de vue, ou, si l'on peut parler ainsi, d'atmosphère mentale, qui ne manque jamais de se faire sentir lorsqu'on parle avec un Français ou un Italien ou même un Allemand. Les considérations spéculatives, les considérations du sentiment religieux affectent les deux nations de la même manière ; la marche de leur histoire religieuse doit vraisemblablement être parallèle. S'il y a quelque différence dans leur attitude actuelle, il faut peutêtre la chercher dans ceci : à savoir, que les Américains étant plus fréquemment disposés à traiter des questions secondaires d'un esprit hardi et libre, sont, par cela même, plus disposés à reculer devant une négation absolue. Gomme me disait un jour un Américain : « Nous longeons volontiers le bord de la planche, mais nous n'aimons pas à faire le saut. »

Les opinions les plus opposées sont émises sur la question de savoir si l'incrédulité théologique qui a dernièrement été prêchée dans des conférences et dans des pamphlets avec une liberté inconnue, même il y a trente ans, a fait un réel progrès parmi la partie pensante de la classe ouvrière. J'ai vu des statistiques qui 'prétendent montrer que la proportion des membres des églises chrétiennes, par rapport à la population totale, s'est élevée dans les églises protestantes de i à 14 1/2 en l'année 1800, à la proportion de 1 à 5 en l'année 1880; ces mêmes statistiques évaluent le nombre des communiants à 12.000.000, en 1880, le nombre de la population adulte étant, en cette

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même année, de 25. 000 .000. C'est ainsi que le recensement des églises en 1800 évalue le nombre des membres des églises ou communiants à 20.(100.0(1(1 sur une populalion adulte que l'on peut évaluer à 31.000.000. Mais on entend aussi de nombreuses plaintes sur la fréquentation moins grande des églises urbaines ; et dans les cercles ecclésiastiques on dit, tout juste ce qu'on dit en Angleterre, que le grand problème est de savoir comment on parviendra à pénétrer jusqu'aux masses. La conclusion la plus probable semble que, tandis que dans les villes comme ^New-York et- Chicago, les classes inférieures (à l'exception des catholiques romains, qui sont en grande partie des immigrants récents) sont, en fait, aussi païennes qu'à Londres ou à Liverpool ou à Berlin, la proportion des ouvriers appartenant à quelque corporation religieuse est un peu plus considérable dans les villes au-dessous de 80.()00 habitants que dans les villes analogues de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne.

Dans les cercles cultivés des grandes villes, on trouve un grand nombre de gens, comme, d'ailleurs, en Angleterre, qui ont, en fait, abandonné le Christianisme ; et dans la jtlupart des petites villes il y a, dit-on, un certain noyau d'hommes qui professent l'agnosticisme et qui ont même des lieux de réunion où sont faites des conférences dans ce sens. Il y a cinquante ans, la première classe devait être moins nombreuse et plus réservée ; la seconde devait à peine exister. Cependant, le relâchement de la vieille rigueur orthodoxe n'a diminué ni le zèle des diverses Eglises, ni leur ascendant sur leurs adhérents, ni, enlin, leur attachement aux doctrines fondamentales du Christianisme.

Heureusement, ce zèle et cet attachement ne se manifestent plus par l'intolérance. Sauf dans de petites localités de l'Ouest ou du Sud, où le scepticisme aggressif provoquerait le mécontentement et pourrait compromettre la situation d'un homme dans la société, chacun est aussi libre en Amérique qu'à Londres d'exprimer les opinions

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que bon lui semble. Dans les églises elles-mêmes, il y a une incontestable tendance à être moins rigoureux dans la souscription des obligations exigées par le clergé. Bien entendu, les poursuites pour cause d'hérésies viennent devant les Cours ecclésiastiques, puisqu'aucune Cour civile ne veut connaître de ces matières à moins qu'elle n'y soit appelée par quelqu'un alléguant qu'une Cour ecclésiastique a rendu une décision, ou une autorité ecclésiastique fait un acte d'exécution, portant atteinte à quelque droit civil, et injuste comme enfreignant une obligation contractée avec lui (1). De telles poursuites ne sont pas rares, mais la sympathie du public est ordinairement du côté du ministre ; la latitude accordée aux divergences d'avec les anciennes règles devient de plus en plus grande. Actuellement, dans l'Eglise congrégationaliste, cette latitude est à peu près ce qu'elle est dans cette même Eglise en Angleterre ; dans l'Eglise presbytérienne du Nord et parmi les Baptistes et les Méthodistes, elle est un peu moindre que dans les Eglises presbytériennes reconnues de l'Ecosse. Généralement parlant, aucune Eglise (orthodoxe) ne donne autant de latitude, soit au point de vue de la doctrine, soit au point de vue du rituel, que les récentes décisions des Cours de justice, à compter de l'afiaire des « Essais et Revues » {Essays and Reviews)^ en ont donné au clergé de l'Eglise anglicane en Angleterre ; mais rien ne m'autorise à en conclure que le clergé des diverses corporations protestantes se sent lui-même enchaîné, ou que le libre développement de la pensée religieuse est sérieusement tenu en échec, excepté dans le Sud, où l'orthodoxie est rigide et interdit à un clergyman de partager les opinions de Dar^vin au sujet de la descendance de l'homme (2). Un pasteur qui commence à

(1) Y compris le cas où un Tribunal d'Eglise s'est écarté de ses propres règlements, ou a agi en violation des principes de la procédure judiciaire.

(2) Il n'y a pas longtemps, un professeur, n'appartenant pas

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T'tre mécontent des formulaires ou de la liturgie de sa confession peut très bien quitter cette confession et entrer dans une autre ])lus conforme à ses opinions. II n'en souffrira pas dans sa situation sociale comme en souffrirait peutêtre un clertiyman anglais placé dans le même cas. Dans l'Eglise catholique romaine, il n'y a, bien entendu, aucune indulgence semblable pour ce qui s'écarte des anciennes règles dogmatiques ; mais il y a une plus grande disposition à bien accueillir les nouvelles formes d'enseignement et de culture qu'en Angleterre ou en Irlande, disposition que l'on peut considérer comme un esprit démocratique plus prononcé. Ainsi, parmi le jeune clergé protestant, il y a eu dans ces dernières années une tendance, sinon au socialisme, du moins à un mécontentement marqué au sujet des conditions économiques actuellement existantes, mécontentement qui ressemble à celui qui commence à devenir perceptible parmi le jeune clergé dans la Grande-Bretagne.

Par rapport à ce qu'on pourrait appeler la vie religieuse de tous les jours et les usages religieux des Etats-Unis,- il y a des différences qui les séparent de ceux de l'Angleterre et qu'il est plus facile de sentir que de définir ou de décrire. Il y a un peu moins de convention ou de contrainte quand on parle d'expériences religieuses^ moins de séparation formelle entre l'Eglise et le monde, moins de disposition à traiter le clergé comme une caste et à exiger de lui qu'il se conforme à une règle non prescrite aux laïques (i), moins de réticence au sujet des choses sacrées, peut-être un sentiment moins grand de la considération dont on

à la faculté de Théologie, fut révoqué dans l'Université de la Garofine du Sud, pour ses opinions unitariennes.

(1) Quoiqu'on s'attende plus à rencontrer l'abstinence totale chez un clenfi/man qu'on ne s'y attend en Angleterre. Dans la plupart des confessions, y compris les Baptisles et les Méthodistes, les Congrégationalistes et les Presbytériens, elle est, en fait, universelle parmi le clergé.

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doit entourer les choses saintes. La location aux enchères de sièges dans une église populaire, bien que je la croie très rare, suscite moins de désapprobation que ce mode de location en susciterait en Europe. Quelques églises élégantes sont meublées avec des sophas, des tapis et autres commodités de salon ; un chœur bien dressé est organisé, et l'auditoire se joint volontiers au chant. Le côté social de la vie religieuse est plus pleinement développé que dans l'Europe protestante. Une congrégation, surtout parmi les ^léthodistes, les Baptistes et les Congrégationalistes, est le centre d'un oroupe de sociétés littéraires et d'aorément, aussi bien que religieuses et philanthropiques, qui, non seulement stimulent les œuvres charitables, mais qui font naître entre les membres pauvres et les membres riches des relations amicales et qui constituent une large part des jouissances sociales des jeunes gens, les préservant des amusements dangereux et leur fournissant l'occasion de se créer des relations. Souvent, une sorte de soirée sans cérémonies, appelée» sociable», est donnée mensuellement, et à cette soirée tous les âges et toutes les classes fusionnent à l'aise (1). La religion paraît s'adapter mieux aux intérêts des jeunes gens américains et avoir, dans ces quarante cinq dernières années, pris un air moins rébarbatif qu'elle ne l'a fait généralement en Angleterre, ou, tout au moins, parmi les Anglais non-conformistes^ et dans les églises d'Ecosse.

(1) Des bals, même, peuvent être donnés, mais non par toutes les confessions. Lorsque, il y a quelques années, une congrégation presbytérienne, dans une grande ville de l'Ouest, donna une M réception » en honneur de l'inauguration d'un nouvel édifice ecclésiastique — les églises riches ont toujours un édifice avec des salles pour réunions — le sexton (sacristain), (comme on l'appelle en Amérique), qui était venu d'une église protestante de l'Est, fit observer, comme il regardait le vaste hall : « Quel dommage que vous ne soyez pas épiscopaliens : vous auriez pu donner un bal dans cette salle. »

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Un Irait encore plus caraclérislùiue des églises américaines, c'est le pencliant vers ce que l'on pourrait appeler le Revivalisme (de revival, réveil religieux), penchant (jui est très apparent dans quelques-unes d'entre elles et, en particulier, parmi les églises méthodistes. Ces prédications ardentes et ces démonstrations cxtéiieures du sentiment religieux, qui ont parfois fait leur apparition en Angleterre et ont longtemps existé là-bas à l'état chronique, apparaissent surtout sous la forme du canif-meeting (réunion en plein air), assemblée tenue habituellement dans les forêts ou sur le rivage de la mer, et où la prédication en plein air dure parfois plusieurs jours. On raconte bien des choses au sujet de ces camp-nteetimjs, des choses qui ne leur font pas toujours honneur ; mais ce dont tout le monde demeure d'accord, c'est que ces réunions exercent une puissante influence, même si cette influence est passagère, sur les classes inférieures qui s'y pressent. Dans l'Ouest, les camp- meetings ont rendu des services en évangélisant des districts qui ne possédaient encore que de rares églises. Dans l'Est et dans le Sud, ils sont surtout en vogue parmi les classes inférieures et, naturellement, surtout parmi les nègres. Toutes les dénominations sont plus portées à exciter des émotions religieuses et montrent en cela moins de réserve qu'en Angleterre ou en Ecosse. Je me souviens de m'ètre trouvé en 1870 sur un des magnifiques steamers qui naviguent le lonii du Sund entre New-York et Fall River. Un Congrès unitarien se tenait alors à Xew-York et une Compagnie d'Unitariens delà Nouvelle-Angleterre allait y assister. Maintenant les Unitariens de la Nouvelle-Angleterre sont, de tous les Américains peut-être, les plus sobres et les plus posés dans leurs pensées et dans leurs habitudes, les moins portés à une manifestation démonstrative de leur foi. Cette Compagnie, cependant, s'installaautour du piano, dans le grand salon du vaisseau, et chanta des hymnes, hymnes pleines d'effusions, pendant près de deux heures, tous les passagers se joignant à eux et les regardant avec

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sympathie. Les Anglais prétendirent tout d'abord que les chanteurs appartenaient à quelque corporation méthodiste, auquel cas il n'y aurait eu rien digne de remarque si ce n'est l'attitude des assistants, mais c'étaient des Unitariens.

Les voyageurs européens ont, sur un point, grandement exagéré les différences existant entre leur propre Continent et les Etats-Unis. Ils ont représenté ces derniers comme étant, au plus haut degré, un pays de sectes étranges et de développements religieux anormaux. De telles sectes et de tels développements existent certainement, mais ils ne jouent pas un plus grand rôle dans l'ensemble de la vie nationale que celui que jouent les sectes analogues en Allemagne et en Angleterre ; elles en jouent un beaucoup moins grand que celui des diverses communautés dissidentes en Russie. Les Mormons ont attiré l'attention du monde entier parce qu'ils ont essayé de former une sorte de république religieuse et qu'ils ont fait revivre une ancienne pratique condamnée par la morale moderne et à laquelle une sévère législation congressionnelle a presque réussi à mettre un terme. Mais l'Eglise des Mormons se recrute principalement en Europe; on trouve peu d'Américains indigènes dans la cité du Lac Salé et les quelques membres qu'on y rencontre proviennent des blancs pauvres du Sud (1). Les Shakers sont un peuple intéressant et bien discipliné, mais ils sont en petit nombre et ce nombre diminue — en 1890, ils n'étaient que 1728 dans leurs quinze communautés. Quant aux autres corporations communistes, on s'en entretient beaucoup plus en Europe qu'en Amérique. Çà et là, apparaît de temps en temps (juelque petite secte qui réussit à vivre pendant quelques

(i) Il y a une église Mormon non polygame, repoussant Brigham Young et ses successeurs, dans TUtah, église qui a elle-même déclaré lors du ccnsus de 1890 qu'elle comptait 21 773 membres. Quelques Etats du Sud punissent la prédication du Mormonisrae.

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années '/!); mais dans un pays en proie à l'ardeur relitiieuse et dont les conditions semblent favorables aux nouvelles dissidences et aux expériences de toutes sortes, le voyageur philosophe doit surtout s'étonner que les hommes suivent aussi généralement les sentiers déjà tracés.

Nous avons déjà vu que le Christianisme, aux Etats- Unis, a, selon toute apparence, conservé son autorité et sa dignité, établissant des temples sur toute la surface du pays et recueillant des sommes énormes parmi ses adhérents. Un tel semblant d'influence pourrait, cependani, ne reposer que sur des conventions et sur d'anciennes habitudes et n'impliquer aucune domination sur l'esprit du peuple. L'Empire romain, à répo(|ue d'Auguste, était, d'un bout à l'autre, couvert de magniiiques temples consacrés à une foule de dieux ; les prêtres étaient riches et nom- ])reux et ils jouissaient de la protection de l'Etat; les cérémonies religieuses avaient conservé leurs pompes et des foules d'adorateurs se pressaient aux sacrifices. Mais les anciennes Religions avaient perdu leur influence sur les croyances des classes cultivées et sur la conscience de toutes les classes. C'est pourquoi, si nous voulons connaître la place que le Christianisme occupe réellement en Amérique et jusqu'à quel point il contribue à la stabilité de la Flépublique, nous devons rechercher jusqu'à quel point il gouverne la vie et façonne l'esprit du pays.

(i) Près de Walia Walla. dans l'Etat de Washington, je rencontrai une curieuse secte formée par un Gallois qui tombait en extase et prophétisait. Il avait deux fils et il affirmait que l'un était une incarnation du Christ, et l'autre, une incarnation de saint Jean-Baptiste ; il rassembla environ cinquante disciples dont il essaya de faire une société dans laquelle tout était commun. Cependant, ses deux fils moururent; et, en 1881, la plupart de ses disciples l'abandonnèrent. Probablement, de semblables phénomènes ne sont pas rares ; il y a une grande disposition à la superstition parmi les Occfidentaux les moins instruits, surtout parmi les immigrants d'Europe. Ils mènent une vie solitaire au milieu d'une vaste nature.

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Un tel examen peut s'orienter vers deux points. On peut examiner l'intluence de la religion sur la conduite du peuple, sur sa règle morale et aussi la manière dont le peuple s'y conforme. On peut, en second lieu, demander jusqu'à quel point la religion affecte et colore l'imaginanalion du peuple, le sauvant de la vulgarité et plongeant son àme dans ^ la lumière qui ne fut jamais sur terre ou sur mer ».

Dans les œuvres de bienfaisance active, aucun pays n'a jamais dépassé, ni peut-être jamais égalé, les Etats-Unis. Non seulement les sommes recueillies dans un but philanthropique sont relativement plus considérables dans la riche Amérique que dans n'importe quel pays d'Europe, mais l'intérêt que chacun porte à ces œuvres et les efforts que l'on y consacre semblent, pour le voyageur européen, dépasser ce qu'il voit dans son pays. Il est impossible de dire jusqu'à quel point existeraient ces efforts et cet intérêt si le molif religieux était absent. Presque tout, sinon tout, est donné par les personnes religieuses, et, comme ces personnes elles-mêmes le reconnaissent, sous l'impulsion du sentiment religieux. Cette impulsion est, moins fréquemment qu'en Angleterre, une impulsion de secte, car tous les protestants, et, jusqu'à un certain point, les Catholiques romains, ont coutume de s'unir en vue d'œuvres de bienfaisance.

La règle morale de l'individu est, naturellement, la règle chrétienne, modihée jusqu'à un certain point par les circonstances de la vie américaine, circonstances qui ont différé de celles des Protestants d'Europe. En général, un homme ordinaire ne songe à aucune autre règle morale et l'enseignement religieux, quoiqu'il soit devenu moins déhni et moins dogmatique, est encore pour lui la source d'où il croit avoir tiré ses idées de devoir et de conduite. A l'époque des Puritains, il doit y avoir eu un peu d'hypocrisie consciente et beaucoup plus d'hypocrisie inconsciente, la profession de religion étant universelle et la rigoureuse

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pratique requise par l'opinion, et même par la loi, étant au-dessus de ce que la nature humaine paraît capable d'atteindre. Le reproche d'antinomie que l'on a coutume d'adresser aux Calvinistes est maintenant adressé à ceux qui, sous l'inlluence des revicals, deviennent, en religion des émotionalistes extrêmes. Mais, si l'on prend dans l'ensemble les indigènes américains, aucun peuple ne paraît aujourd'hui moins prêter à l'accusation de pharisaïsme ou d'hypocrisie. Ce peuple est plutôt porté vers le défaut opposé, c'est-à-dire à une large indulgence pour des fautes qu'ils n'ont pas eux-mêmes à se reprocher.

Que les crimes soient inoins nombreux parmi les Américains indigènes que parmi ceux qui sont nés dans d'autres pays, c'est un point sur lequel il ne faut pas insister longuement, car il peut être dû en partie au fait que les derniers constituent la partie la plus pauvre et la plus ignorante de la population. Si, cependant, nous prenons des faits qui ne tombent pas sous le coup de la loi pénale, l'impression générale de ceux qui ont longtemps habité les pays protestants d'Europe et l'Amérique paraît être que, par rapport à la sincérité, à la tempérance, à la pureté de la vie domestique (1), à la tendresse à l'égard des enfants et des faibles, et à la bonté générale, les Américains indigènes semblent être quelque peu au-dessus des Anglais ou des

(1) La grande fréquence des divorces dans quelques Etats — il y a des localités où la proportion des divorces est comme 1 à 7 — ne semble pas être un siirne d'immoralité, mais elle paraît être due uniquement à l'extrême facilité que la loi donne aux époux de nécouter que leur caprice. Le divorce est, dit-on, relativement moins fréquent parmi la classe supérieure et la classe moyenne que parmi les classes inférieures et il est, généralement parlant, plus fréquent à mesure que l'on s'avance dans rOuest. Le nombre en augaiente partout ; mais il augnente aussi dans les pays européens qui le permettent. J'ai recueilli des matériaux en vue d'une étude des lois et de leur fonctionnement, ni'^is il m'est impossible de les insérer dans la présente édition.

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Allemands (1). Et ceux dont je cite l'opinion paraissent, en général, quoique pas toujours, disposés à croire que l'intluence de la croyance religieuse, influence qui peut survivre dans le caractère après qu'un homme a rompu toutes relations avec une corporation religieuse, compte pour beaucoup dans cet état de choses et constitue une force plus consciemment active et présente que dans les deux pays que je viens de citer.

Si nous nous demandons jusqu'à quel point la religion exerce une influence stimulante sur la pensée et l'imagination d'une nation, nous nous heurtons à la difficulté de déterminer quelle est exactement la condition de l'humanité lorsqu'elle n'est pas soumise à une telle influence. Il n'y a jamais eu de nation civilisée sans religion ; et quoique des individus hautement civilisés vivent sans religion, ils sont si évidemment les enfants d'un état de sentiment et de pensée dans lequel la religion a été un puissant facteur, que personne ne peut dire ce que serait une racé d'hommes qui, pendant plusieurs générations, se seraient crus les êtres les plus élevés dans l'univers, ou, au moins, des êtres entièrement sans relation avec un être supérieur et qui, par suite, ne sont appelés à aucune sorte d'existence après leur mort. Certains peuvent prétendre que le respect de l'opinion publique, la sympathie, et un certain intérêt dans l'avenir de l'humanité, feraient d'un tel peuple ce que la religion en a fait dans le passé ; ou même qu'il pourrait arriver, comme le pensait LucrècC;, que ce peuple fût le plus heureux à raison de l'absence de terreurs surnaturelles. D'autres peuvent prétendre que la vie semblerait étroite et insigniflante, et que tout essor de l'imagination serait arrêté, dans un univers qui se sentirait vide.

(1) Gela ne saurait s'appliquer à la probité commerciale, au sujet de laquelle les Etats-Unis n'occup«nt certainement pas un niveau plus élevé que l'Angleterre ou l'Allemagne ; et ce niveau est peut-être au-dessous de celui de la France ou des pays Scandinaves.

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Tout ce que nous avons à dire, c'est qu'un peuple qui n'est entouré (jue de relativement peu de souvenirs iiistoriques de nature à l'émouvoir, un peuple dont Ténergie est surtout absorbée par le commerce et par le développement des ressources matérielles de son territoire, un peu[)le dévoré d'une activité fiévreuse qui ne lui laisse que peu de temps pour la réflexion ou pour la contemplation de la nature, semble plus qu'un autre avoir besoin de voir élargir son liorizon et éveiller son sentiment de crainte et de mystère par tout ce qui l'arrache au monde des affaires pour le plonger dans la tranquillité de !a foi et de la méditation. Un coup d'œil jeté sur la littérature qui fait la lecture habituelle des Américains appartenant aux classes agricoles instruites et aux classes ouvrières, et une étude du genre de littérature produit par les Américains les moins affectés par les influences européennes, m'amènent à penser que la Bible et la théologie chrétienne réunies contribuent plus à poétiser l'opinion qu'un Américain ordinaire a du monde et de la nature, qu'elles n'y contribuent dans l'Europe protestante moderne.

Nul n'est assez insouciant pour ne pas se demander parfois ce qu'il adviendrait de l'humanité si l'édifice de foi sur lequel a jusqu'ici reposé sa moralité, ou sur lequel elle est, au moins, censée reposer, venait tout à coup à s'écrouler et à disparaître sous l'influence d'opinions nouvelles, comme les glaciers se disloquent et se fondent lorsqu'ils viennent à flotter sur des eaux plus chaudes. La moralité, sanctionnée par la religion, a été jusqu'ici à la base de l'ordre social, excepté en temps de despotisme militaire : l'aflaiblissement de la moralité amènerait-il l'instabilité de f ordre social ? et, si cela était, verrions-nous reparaître le règne de la violence et de h force? En Europe, ces questions ne paraissent pas être d'une importance capitale, parce que. en Europe, la force physique d'hommes armés, chargés de maintenir l'ordre, est ordinairement au premier plan, et, aussi, parce que l'obéissance à l'autorité est

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partout, en Europe, le résultat d'anciennes habitudes qui n'ont que peu changé depuis le temps où les hommes obéissaient sans en demander la raison. Mais, en Amérique, tout le système gouvernemental paraît reposer non sur la force armée, mais sur la volonté de la majorité numérique, majorité qui pourrait très bien considérer le renversement de ce système comme une chose avantageuse. C'est ainsi que, parfois, lorsqu'on se trouve dans une grande cité d'Amérique et que Ton observe les groupes de gens empressés circulant en tous sens, et aussi les saisissants contrastes entre la pauvreté et la richesse, la somme toujours croissante de misère, et le croissant déploiement de luxe, et qu'on se dit qu'avant longtemps cent millions d'hommes vivront entre les deux Océans, sous un gouvernement unique — gouvernement qui est leur œuvre et qu'ils savent être leur œuvre — on est effrayé en pensant à ce que deviendrait cet énorme édifice légal et commercial si les fondements sur lesquels il repose venaient à s'écrouler. Supposez que tous ces hommes cessassent de croire qu'il y a un pouvoir au-dessus d'eux, un avenir devant eux, qu'ils ne crussent à rien dans le ciel et sur la terre, si ce n'est à ce que leurs sens leur révèlent ; supposez que la conscience de leur force individuelle et de leur responsabilité déjà amoindrie par le pouvoir triomphant de la multitude et par la soumission fataliste que ce pouvoir engendre, fut en outre affaiblie par le sentiment que leur vie éphémère est entourée d'un sommeil éternel :

Soles occidere et redire possunt :

Hiobis, quinn semel occidit brevis lux Noœ est perpétua una dormienda .

Le code moral demeurerait-il intact, et avec lui le respect de la loi, le sentiment du devoir à l'égard de la communauté, et même à l'égard des générations futures? Les hommes diraient-ils : « Mangeons et buvons, puisque

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demain nous mourrons ? » Ou bien la coutume, la sympathie et la conscience des avantages qu'un gouvernement stable olïre à ses citoyens en général, et (ju'une paisible contrainte sur soi-même oftre à chacun, remplaceraient-elles les sanctions surnaturelles et tiendraient-elles en échec la violence des masses et les impulsions auxquelles l'individu cède si volontiers ? L'histoire, si elle ne peut pas répondre à ces questions d'une manière entièrement satisfaisante, nous enseigne du moins que jusqu'ici la société civilisée a reposé sur la religion et qu'un gouvernement libre n'a jamais prospéré que parmi des peuples religieux,

L'Amérique est, sans doute, le pays dans lequel les mouvements intellectuels agissent le plus rapidement sur les masses, et aussi le pays dans lequel la perte de la foi à l'invisible pourrait amener la plus complète révolution, parce qu'elle est le pays où les hommes ont été le moins habitués à respecter quelque chose appartenant au monde visible. Cependant, l'Amérique parait aussi peu disposée à rompre ses vieilles amarres que n'importe quel pays de l'Ancien Monde. Ce fut le zèle religieux et la conscience religieuse qui amenèrent la fondation des colonies de la Nouvelle- Angleterre, il y a deux siècles et demi, — ces colonies dont l'esprit a, à un si haut degré, passé dans la nation entière.

La religion et la conscience ont été depuis lors une force agissant d'une manière constante dans la République américaine, non pas, à la vérité, une force suffisante pour empêcher les maux politiques et moraux, mais suffisante, cependant, pour communiquer, dans les périls extrêmes, à une minorité, un courage et une ardeur qui ont fait que les maux politiques et moraux ont été tenus en échec et, à la longue, généralement supprimés.

C'est un vieil adage que les Monarchies vivent d'honneur et les Républiques de vertu. Plus les Républiques deviennent démocratiques, plus les masses deviennent cons-

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cientes de leur propre pouvoir, et plus elles ont besoin de vivre non seulement de patriotisme, mais de respect et d'empire sur soi-même, et plus aussi ces sources d'où découlent le respect et l'empire sur soi-même sont essentielles pour leur bien-être.

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