‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 36 sur 58 · CHAPITRE GVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE GVIII

On a dit, avec raison, que la position que les femmes occupent dans un pays est sinon un témoignage complet, du moins un des meilleurs témoignages du progrès que ce pays a fait dans la voie de la civilisation. Lorsque l'on compare l'homme nomade avec l'homme à résidence fixe, le païen avec le chrétien, l'ancien monde avec le monde moderne, le monde oriental avec le monde occidental, il devient évident que, dans chacun de ces cas, le progrès, en ce qui regarde l'ordre public, le confort matériel, la richesse, la décence et la pureté des mœurs parmi l'entière population d'un pays — car, en cette matière, il ne faut pas prendre uniquement en considération la classe supérieure — ont toujours été accompagnés d'un plus grand respect pour les femmes, de plus de liberté pour elles et d'une plus pleine participation aux affaires sérieuses. Les Américains aiment à donner, et ils peuvent le faire en toute justice, la position occupée par leurs femmes comme une preuve du niveau élevé atteint par leur civilisation. Certainement, rien dans le pays ne caractérise mieux le type particulier de leur civilisation.

Le sujet peut être examiné sous tant d'aspects différents, qu'il convient d'examiner chacun de ces aspects séparément.

Il va sans dire que les droits légaux des femmes dépen-

dent des dispositions législatives de chaque Etat de l'Union, car cette matière n'est, dans aucun cas, soumise à la rigueur du droit commun. Quoiqu'il y ait une grande diversité dans les détails secondaires, les principes généraux du droit sont à peu près les mêmes dans tous les Etats. Les femmes' sont, par rapport aux droits privés, considérées comme les égales des hommes. Dans quelques Etats, le mari et la femme peuvent s'actionner mutuellement en justice. Les femmes mariées, aussi bien que les femmes non mariées, ont depuis longtemps (et cela partout) obtenu l'administration entière de leurs biens, que ces biens leur soient advenus par donation, par succession ou qu'ils soient le produit de leur propre travail. Ce point a été considéré comme si important, qu'au lieu d'être abandonné à la législation ordinaire, il a, dans plusieurs Etats, fait l'objet d'une disposition expresse de la Constitution. Dans la plupart des Etats, quoique peut-être cela n'existe pas dans tous, les femmes ont, sur leurs enfants, des droits de garde que la loi anglaise leur a refusés jusqu'à l'Act de 1886 ; et, dans quelques-uns, les droits de la mère sont égaux à ceux du père toutes les fois qu'il n'y a pas eu de séparation volontaire entre les époux. Le droit du divorce, dans un grand nombre d'Etats, est loin d'être satisfaisant, mais il vise toujours à faire justice égale entre les hommes et les femmes. Un grand nombre d'Etats ont, pour les femmes, des lois de protection spéciale, en ce qui concerne les heures de travail, et une partie considérable de la législation récente a pour but d'améliorer leur sort, quoique ce ne soit pas toujours par des moyens bien choisis.

Les femmes ont fait leur chemin dans la plupart des professions, sur une plus vaste échelle qu'en Europe. Dans un grand nombre de villes du Nord, elles exercent la médecine, et il semble qu'en cela elles n'aient pas eu beaucoup à faire pour triompher des préjugés. Des écoles de médecine ont été" établies pour elles dans la plupart des Universités. Il leur a été moins facile d'obtenir leur admis-

sion au barreau ; cependant plusieurs y sont parvenues, et leur nombre paraît même augmenter. La plupart se consacrent au travail d'aftorney plutôt qu'à celui d'avocat. L'une publie ou publiait récemment VlUinois Law Journal avec une grande compétence. Plusieurs sont entrées dans le ministère chrétien, quoique cela n'arrive, je crois, que dans les sectes peu importantes, et non dans les cinq ou six grandes dénominations dont l'esprit est plus conservateur. Ouelques-unes ont eu du succès comme conférenciers professionnels, et un assez grand nombre sont journalistes. On voit rarement des femmes ingénieurs. 11 est rare aussi qu'on les voie dans les bureaux dhôtel, mais un grand nombre, un plus grand nombre qu'en Angleterre, travaillent comme employées ou secrétaires, soit dans quelques-uns des ministères du gouvernement, soit auprès des Compagnies de télégraphes ou autres, soit encore chez des éditeurs ou dans d'autres occupations qui n'exigent aucune force physique. Elles sont ordinairement chargées des machines à écrire. Elles constituent une énorme majorité parmi les professeurs des écoles publiques, soit de garçons, soit de filles, et elles sont regardées comme étant, pour les tout jeunes enfants, de meilleurs professeurs que les hommes (1). Aucun préjugé de classe n'empêche les filles de clerfpjmen ou d'avocats, même très en vue, d'accepter un emploi de professeur dans les écoles élémentaires. Tout bien considéré, il est plus facile aux femmes de se créer une situation, et de trouver à s'occuper

(1) Le nombre des professeurs dans les écoles publiques est donné par le rapport du Bureau d'éducation des Etats-Unis comme étant, pour 1889-90, de 12o.60-2 hommesel238.333 femmes. De même que les professeurs mâles sont en majorité dans les Etats du Sud, dans l'indiana et dans le Nouveau-Mexique, les femmes sont généralement en grande majorité dans les Etats du Nord. Ce nombre a augmenté dans ces dernières années sur toute la surface du pays. Dans le Massachusetts, les femmes professeurs sont neuf fois plus nombreuses que les hommes.

à un travail intellectuel, commercial ou manuel que dans n'importe quels pays d'Europe. Le sentiment populaire est tout disposé à leur faciliter le succès, comme en témoignent, d'ailleurs, les nouvelles Constitutions de divers Etats de l'Ouest (y compris ^Yashington, qui leur a refusé le droit de suffrage) qui, par des dispositions expresses, les déclarent admissibles à tous les emplois ou professions. Les femmes n'ont, dans aucun autre pays, contribué aussi puissamment au triomphe des causes morales et philanthropiques. Elles ont été, parmi les premiers, les plus zélés et les plus influents apôtres du mouvement anti-esclavagiste. Elles ont joué un rôle non moins important dans le mouvement relatif à la tempérance. Non seulement le Women's Christian Tempérance Union, avec ses nombreuses ramifications, a été l'agence la plus puissante dirigée contre le trafic des boissons enivrantes, surtout dans les Etats de l'Ouest, mais les femmes se sont aussi mêlées individuellement à la lutte avec un zèle extraordinaire. Il y a quelques années, durant ce que Ton a appelé la guerre de Teau-de-vie par les femmes {wome?i's whiskey var), elles pénétraient de vive force dans les cabarets, bravaient les débitants et adjuraient les buveurs de se retirer. Dans les élections où la question prohibilionniste domine, les femmes s'assemblent parfois aux abords des urnes et chantent des hymnes aux électeurs. Les services qu'elles ont rendus, en ce qui regarde le paupérisme, par leurs œuvres de charité et leurs institutions réformatrices, sont inestimables. A New-York, il y a quelques années, lorsqu'il fallut faire une loi en vue d'introduire quelques réformes dans l'administration des établissements charitables, ce fut une dame (appartenant à l'une des familles les plus anciennes et les plus respectées du pays) qui se rendit à Albany, et qui^ exposant avec véhémence cette cause devant la législature de l'Etat, parvint à obtenir l'adoption de la mesure demandée. Les sociétés de la Charitij organisation des grandes villes sont, pour la plupart, administrées par

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(les dames : et la liberlé dont elles jouissenl, unie à une parfaite connaissance de la question, connaissance plus rare parmi les femmes d'Europe, font des Américains des agents excessivement précieux pour ces œuvres que l'accroissement (l'une classe pauvre rend chaque jour plus importantes. Aussi, lorsque, après la guerre, il devint nécessaire de trouver des professeurs pour les n(''fires dans les institutions fondées pour eux dans le Sud, ce furent principalement des jeunes fiUesdu Nord qui acceptèrent ce devoir, et elles s'en acquittèrent avec un zèle plein de simplicité. Les Américaines s'intéressent moins aux affaires politiques que leurs soîurs d'Angleterre, quoiqu'elles s'y intéressent plus que les femmes d'Allemagne, de France ou d'Italie. Si elles parlent moins politique, il faut peut-être l'attribuer en partie à ce que les questions politiques sont moins fréquemment agitées en conversation en Amérique (sauf pendant la durée de la campagne présidentielle) qu'en Angleterre. Mais l'usage de faire la propagande autour des élections, récemment introduit avec un succès remarquable parles femmes anglaises, paraît être inconnu en Amérique. Jamais, je crois, des femmes n'ont été élues membres d'une Convention soit démocratique, soit républicaine. Cependant, à la Convention nationale du parti prohibitionniste à Pittsburg, en 1884, un certain nombre présentèrent des lettres de créance comme déléguées d'organisations locales et elles furent admises à siéser. L'un des deux secrétaires de la Convention était une femme. Plusieurs furent nommées au Comité des lettres de créance {Commiftee of Credentials). Ainsi, dans certaines villes et, notamment à Philadelphie, les femmes ont rempli un rôle efficace, quoique relativement peu remarqué, dans le récent mouvement en vue de la réforme du gouvernement municipal. Ici nous sommes sur un terrain que peuvent se disputer les partis purement politiques et l'agitation philanthropique. Les femmes ont été si influentes en matière d'agitation politi({ue, qu'il n'est pas facile de les

exclure lorsque cette agitation passe dans l'action constitutionnelle, et on n'est nullement surpris de voir le parti prohibilionniste déclarer dans son programme(/}/(///brm) de 1884 que « lui aussi reconnaît l'influence de. la femme et qu'il lui oflre des droits égaux à ceux de l'homme dans l'administration des alTaires nationales ». Dans TOuest, les femmes firent leur apparition dans ces réunions qui furent l'expression du mécontentement de la classe agricole, et elles y furent traitées avec une déférence qui, partout ailleurs qu'en Amérique, eût contrasté étrangement avec la rudesse de l'Assemblée. L'une de ces femmes se fit remarquer en dénonçant un banquet, sous prétexte que ce banquet était fait dans l'intérêt des brasseurs. Des « réceptions y> sont souvent données en l'honneur des candidats présidentiels, et quelques-unes des lettres qui, durant la campagne de 1884, parurent dans les journaux pour la défense de l'un ou l'autre parti, portaient des signatures féminines. On parle de tentatives faites en vue d'établir des « salons » politiques à Washington, mais ni là ni ailleurs l'influence des réunions sociales n'a atteint l'importance qu'elle a eue souvent en France, bien que parfois la femme d'un politicien fasse la fortune de son mari par son tact et par son habileté en lui gagnant l'appui de politiciens professionnels ou de membres d'une législature d'Etat. Il y a, cependant, une autre sphère d'action politique moins recommandable dans laquelle les femmes se sont frayé une voie dans la capitale nationale, La sollicitation auprès des membres d'une législature à l'occasion du vote de certains bills, en particulier des bills privés, et en vue d'obtenir des places, y est devenue une profession, et l'assiduité persuasive, que les poètes ont depuis longtemps signalée comme l'une des caractéristiques du sexe féminin, a fait des femmes un élément largement employé et très efticace dans cette œuvre.

Déjà, en traitant du mouvement relatif au sulYrage des femmes (chapitre xcvi), j'ai fait allusion aux divers em-

plois publics qui, dans un grand nombre d'Etats, ont été ouverts aux femmes. 11 est universellement admis que la concession du sull'rage emporte avec elle le droit à n'importe quelle fonction pour le service du pays lorsque cette fonction est donnée à l'élection, sans en excepter la Présidence elle-même.

Le sujet de l'instruction des femmes nous olîre un vaste charnp. Le manque d'espace m'oblige à omettre un tableau pour lequel j'ai accumulé des matériaux abondants, et à me borner à quelques brèves observations.

On a pris pour l'instruction des filles des dispositions aussi étendues et aussi appropriées que celles que l'on a prises pour l'instruction des garçons. Bien entendu, les écoles élémentaires sont disposées en vue des deux sexes, les écoles de grammaire et les écoles supérieures sont organisées en vue de l'admission des filles, tantôt sous le même toit et dans les mêmes classes, tantôt dans des édifices séparés, mais toujours, je crois, avec un personnel enseignant et un outillage scolaire aussi complets. La plupart des filles de commerçants et d'hommes de métiers, surtout, bien entendu, dans l'Ouest (1), reçoivent leur instruction dans ces écoles secondaires et, ce qui est plus remarquable, le nombre des jeunes filles qui suivent les cours élevés, y compris les classiques anciens et les sciences physiques, jusqu'à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, est aussi grand, et, dans bien des localités, plus grand que celui des garçons, ces derniers étant attirés dans la vie pratique, tandis que les premières s'intéressent surtout aux choses de l'esprit. On entend souvent reprocher au système américain que ses dispositions libérales, relatives à la gratuité de l'instruction supérieure, tendent à faire sortir les

(1) Il y a quelques pensionnats privés {boarding schools) et plusieurs écoles privées ordinaires (private day schools) pour jeunes filles dans les Etats de l'Est. II y a relativement peu d'enfants qui soient élevés dans leur famille par des gouvernantes.

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lilles des classes inférieures de la sphère à laquelle les destinaient leurs ressources pécuniaires, les rendent mécontentes de leur sort et leur donnent des goûts qu'elles ne pourront jamais satisfaire.

Comme nous l'avons dit dans un précédent chapitre (chapitre cvi, l'instruction universitaire est organisée pour les femmes dans les Etats de l'Est au moyen de Collèges qui leur sont spécialement affectés, et, dans les Etats de l'Ouest, au moyen d'Universités dEtat, dont les règlements contiennent ordinairement des dispositions en vertu desquelles les femmes sont admises, comme les hommes, à l'instruction gratuite sur toutes les matières. Il y a aussi des Collèges de fondation privée qui reçoivent ensemble des jeunes hommes et des jeunes filles, leur donnent l'instruction dans les mêmes classes, mais ont des édifices séparés pour le logement.

Je ne dois pas essayer d'exposer et de discuter les témoignages relatifs au fonctionnement de ce système de co-éducation, quelque intéressants que soient ces faits, mais je dois me borner à exposer les résultats de l'enquête à laquelle je me suis livré.

La co-éducation est parfaitement satisfaisante dans des institutions comme Antioche et Oberlin, dans l'Ûhio où les mœurs sont douces et simples, où tous les étudiants sortent d'une classe dans laquelle les relations entre jeunes hommes et jeunes femmes sont faciles et naturelles et où une forte iniluence religieuse pénètre la vie locale. Aucune difficulté morale ne paraît s'élever. Chaque sexe passe pour améliorer l'autre : les hommes deviennent plus policés, les femmes moins frivoles. Il arrive parfois que les étudiants s'éprennent de leurs compagnes et se marient avec elles lorsqu'ils ont pris leurs grades, Mais pourquoi pas ? De tels mariages sont basés sur une plus grande connaissance réciproque des caractères que celle que l'on trouve habituellement dans le grand monde et ces mariages passent aussi pour être plus fréquemment heureux. C'est pourquoi

dans les l'niversilés de l'Ouest la co-éducation est généralement bien vue. Dans ces établissements, les étudiants sont, en général, libres de loger où ils veulent dans la ville, et par suite ils n'ont de relations entre eux qu'aux heures des cours : mais dans ces dernières années, il y a eu tendance à Tournir des logements aux femmes, tout en laissant les hommes libres de se loger où il leur plait. Les autorités ont peu à s'occuper de la surveillance ou de la discipline et prétendent qu'il n'est nullement besoin de leur intervention et que ce système ne soulève aucune objection. Cependant, j'ai pu m'apercevoir que dans certains cas les jeunes gens manifestent quelque aversion à l'égard de ce système, disant qu'ils aimeraient mieux suivre les cours isolément ; la raison en est sans doute qu'il est désagréable de voir tel homme, regardé comme médiocre par les autres hommes, occuper cependant une grande place dans la faveur des femmes. Dans ces Etats de l'Ouest, la liberté existant dans les relations entre jeunes hommes et jeunes filles est si grande et les jeunes filles sont si bien habituées à veiller seules sur elles-mêmes que Ton ne fait à cet état de choses aucune des objections qui viennent tout de suite à l'esprit d'un Européen, (juant à savoir si un système qui a donné de si bons fruits dans les Etats de l'Ouest peut, sans inconvénient, être adopté dans les Etals de l'Est, c'est là une question chaudement débattue en Amérique. En tous cas, c'est là un besoin qui n"est nullement urgent, parce que la libéralité des fondateurs et des bienfaiteurs a fait que, dans au moins cinq Collèges de femmes, — l'un d'eux constitue une section de Harvard Universily — des établissements où l'éducation est supérieure à celle de la plupart des Universités de l'Ouest.sont ouverts aux femmes. Ces Collèges sont actuellement si populaires et s'acquittent si bien de leur charge, et la vie qu'y mènent les étudiants est, à quelques égards, tellement libre que, étant donnée l'étiquette de la société de l'Est dans les Universités fréquentées par les deux sexes, ils continueront probablement

à satisfaire les besoins pratiques de la communauté et les désirs de ceux qui se déclarent pour une égalité théoriquement complète.

On peut voir par ce qui vient d'être dit que les dispositions relatives à l'instruction des femmes aux Etats-L'nis sont à la lois plus larges et meilleures que celles qui existent dans les pays d'Europe, et que cette question y a été plus généralement regardée comme une question d'intérêt public. C'est à ces avantages et à l'esprit dont ils procèdent qu'il faut attribuer l'influence exercée par les femmes. Elles se sentent plus indépendantes, elles ont plus pleinement conscience de la place qu'elles occupent dans le monde de la pensée aussi bien que dans le monde de l'action. La pratique d'élever les deux sexes ensemble dans les mêmes Collèges tend, dans les parties du pays où elle prévaut, à une même direction, plaçant les femmes et les hommes sur un même niveaupar rapport aux aptitudes, et leur donnant des intérêts intellectuels communs. Elle n'a pas, je crois, pour résultat de donner aux femmes soit un air de pédanlisme, soit des allures masculines, ou de diminuer les difrences entre leurs habitudes mentales et morales et celles des hommes. La nature est incontestablement assez forte pour assurer la persistance des différences de tempérament qu'elle crée, même parmi des influences qui pourraient paraître de nature à les atténuer.

L'usage permet aux femmes une plus grande liberté de faire ce qu'elles veulent ou d'aller où bon leur semble que dans n'importe quel pays d'Europe, excepté peut-être en llussie. Mul n'est surpris de voir une dame voyager seule des rives de l'Atlantique à celles du Pacifique, ou une jeune fille des classes riches circuler seule dans les rues d'une ville. Si une femme embrasse quelque profession jusque-là réservée aux hommes, elle est jugée avec moins de sévérité qu'elle ne le serait en Europe, quoique, en cette matière, la population des villes de l'Est ne soit pas tout h fait aussi libérale que celle des villes de l'Ouest.

Les rapports sociaux entre les jeunes hommes et les jeunes filles sont partout plus faciles et plus libres qu'en Angleterre ou en Allemagne, pour ne pas parler de la France. Cependant, il existe des différences considérables entre les villes de l'Est, dont les usages commencent à se rapprocher de ceux de l'Europe, et les villes des autres régions de l'Amérique. Dans les districts ruraux et, en général, dans tout l'Ouest, les jeunes hommes et les jeunes lilles sont libres de se promener ensemble, à pied ou en voiture, de se rendre à des parties de campagne et même à des amusements publics ensemble, sans être accompagnés d'une tierce personne qui est censée devoir les surveiller ou qui a charge de la jeune tille. C'est ainsi qu'une jeune fille peut, si cela lui convient, entretenir une correspondance avec un jeune homme, sans que ses parents songent à s'interposer. Elle aura ses amis à elle, des amis qui, lorsqu'ils vont la voir, demandent la jeune fille et sont reçus par elle, même si elle est seule ; car ils ne sont pas regardés comme étant nécessairement des amis de ses parents ou même de ses sœurs. Dans les villes des Etats de l'Atlantique, il est maintenant peu correct pour un jeune homme de se promener seul à seule avec une jeune dame ; et il est rare qu'il puisse se permettre de l'accompagner seul au théâtre. Mais les jeunes filles vont encore au bal sans chaperon, la maîtresse de maison étant censée devoir servir de chaperon à tous ses hôtes, et en ce qui regarde les correspondances et le droit pour chaque jeune fille d'avoir son propre cercle de connaissances, l'usage de Xew-York ou de Boston permet encore plus de liberté que celui de Londres ou d'Edimbourg. Il n'était pas rare autrefois, et peut-être cela ne l'est-il pas encore, qu'un groupe de jeunes gens se connaissant bien entre eux organisent ensemble une « partie d'automne dans les bois ». Ils choisissent une région boisée et montagneuse, telle que Adirondack AVilderness, à l'ouest du lac Champlain ; ils prennent trois ou quatre guides, s'embarquent avec des fusils

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et des cannes de pêche, des tentes, des couvertures et une certaine provision d'épicerie, puis ils s'aventurent en bateau sur les rivières et les lacs de cette contrée sauvage, traversant soixante ou soixante-dix milles de forêts avant d'arriver à l'endroit qu'ils ont choisi pour établir leur campement au pied de quelque grand rocher qui s'élève audessus du pur cristal du lac. Là^ ils construisent leur hutte d'écorces et ils se font des lits avec les rameaux souples et odoriférants du sapin du Canada, les jeunes hommes se répandent çà et là, durant le jour, poursuivant le daim ; les jeunes filles lisent, travaillent et préparent leurs gâteaux de froment ; lorsqu'arrive la nuit, on se groupe gaîment autour du feu ou l'on se promène au doux clair de lune. Dans ces expéditions, les jeunes hommes prennent avec eux leurs sœurs et leurs cousines, lesquelles peut-être emmènent avec elles des dames de leurs amies ; les amis des jeunes hommes viennent aussi et tout ce monde vit ensemble d'une manière toute fraternelle pendant des semaines et des mois, bien qu'il puisse se faire qu'aucun parent âgé ou aucune femme mariée ne fasse partie de Texpédition.

11 est évident que le plaisir de la vie est sensiblement accru par cette liberté plus grande qu'autorisent les mœurs américaines ; et, comme les Américains soutiennent qu'aucun inconvénient n'en est résulté, on constate avec regret que cette liberté diminue dans les localités qui se considèrent comme les plus civilisées. Les jeunes filles amériricaines ont été, autant qu'un étranger puisse en juger, moins portées à ce que l'on appelle la « dissipation » (fast trat/s) que ne le sont les jeunes filles des classes correspondantes en Angleterre (1), et, à cet égard, elles exercent les

(1) Entre la dissipation (fasUiess) et la liberté, il y a aux yeux d'un Américain la plus grande différence, mais les nouveaux venus en sont ahuris. Je me souviens d'avoir entendu une dame allemande établie dans une ville de lOuest, caractériser ainsi

unes sur les autres une assez rigoureuse censure. Mais lorsque deux jeunes gens trouvent du plaisir à être ensemble, ils peuvent se voir tant qu'ils veulent, ils peuvent causer et se promener ensemble fréquemment, ils peuvent laisser voir l'intérêi qu'ils se portent et ils n'ont guère à craindre de se faire mal juger soit entre eux, soit du reste du monde. Tout cela n'est qu'une affaire d'usage. Dans rOuest, l'usage autorise ces liaisons faciles; dans les villes de l'Atlantique, dès que le public s'est mis à y trouver quel- ([ue chose d'exceptionnel^ il a existé une certaine contrainte ; et une étiquette conventionnelle semblable à celle de l'Ancien Monde a commencé à remplacer l'innocente simplicité du bon vieux temps. Ce qui prouve les avantages de cette vieille simplicité, c'est la persuasion universelle, en Amérique, que les mariages heureux, dans les classes moyennes et supérieures, y sont plus fréquents qu'en Europe et que cela est dû aux occasions plus nombreuses que les hommes et les femmes ont d'apprendre à se connaître, quant à leur caractère et à leurs habitudes, avant d'être fiancés. La plupart des jeunes filles ont des relations plus nombreuses que les jeunes filles d'Europe; leurs rapports sont plus francs : il y a une moins grande différence entre les mœurs domestiques et les mœurs générales de la société. Sur ces matières, les conclusions que peut tirer l'étranger n'ont aucune valeur ; aussi, tout ce que je peux faire ici, c'est de répéter que je n'ai jamais rencontré de dame américaine qui, pour aussi bien qu'elle connût l'Ancien Monde, ne fût convaincue que les usages du Nouveau Monde prêtent à la fois du charme à l'existence qui précède le mariage et sont une cause de fidélité et de bonne entente après le mariage.

Dans aucun aUtre pays les femmes, et surtout les jeunes femmes, ne sont aussi considérées. Le monde est à leurs

les femmes d'Amérique : furchtbav frei und furchtbar fromm. (Effroyablement libres et effroyablement pieuses.)

pieds. La société semble organisée dans le but de leur rendre l'existence agréable. Parents, oncles, tantes, vieux amis, les frères eux-mêmes, sont prêts à tout faire pour leur confort et leurs commodités, toujours à l'affût des moindres désirs des jeunes filles. La femme mariée a moins d'occasions de régner sur le monde des amusements, parce que, sauf parmi les gens riches, elles sont plus occupées aux soins du ménage qu'en Angleterre, étant donné la rareté des serviteurs. Mais, dans la maison, elle occupe une position plus élevée, sinon plus pleine d'autorité, qu'en Angleterre ou même qu'en France. Avec la Hausfrau allemande, qui se contente trop souvent d'être une simple ménagère, on ne saurait établir aucune comparaison. Ce qui montre le mieux la place éminente qu'occupent les femmes américaines, c'est l'idée qu'elles se font des relations qui existent dans un ménage anglais. Elles parlent de la femme anglaise comme d'une femme peu au-dessus d'une esclave, affirmant que lorsqu'elles se trouvent avec des amis anglais ou qu'elles reçoivent un couple anglais en Amérique, elles voient la femme s'en rapporter toujours au mari et le mari prétendre que son bon plaisir et sa commodité doivent prévaloir en toutes choses. Elles reconnaissent qu'en Europe la femme mariée arrive souvent à ses fins, mais elle y arrive à force de tact, par la flatterie, en cajolant les hommes ou en tirant parti de leur faiblesse ; tandis qu'en Amérique un mari a le devoir et éprouve le désir de plaire à sa femme et de lui rendre ces services que les tyrans anglais exigent de leurs compagnes (1). Il n'est pas rare d'entendre une matrone américaine témoigner de la commisération pour une amie qui s'est mariée en Europe,

(1) J'ai entendu des dames américaines dire, par exemple, qu'elles avaient remarqué qu'un Anglais, qui a oublié sa clef, prie sa femme d'aller la lui chercher, serait-ce tout à fait à l'étage supérieur : tandis qu'un Américain va la chercher luimême pour sa femme, et ne souITrirait Jamais que sa femme allât la chercher pour lui.

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en même temps que ses filles déclarent en chœur qu'elles ne suivront jamais son exemple. Pour aussi risible que tout cela puisse paraître aux Anglaises, il est parfaitement vrai que la vie conjugale n'est pas la même en Amérique qu'en Angleterre. Il y a en Amérique des maris despotes, mais ils sont condamnés par l'opinion de leurs voisins, plus qu'en Angleterre. Il y a en Angleterre des femmes exigeantes, mais on plaint plus leur mari qu'on ne le fait en Amérique. Ni dans l'un ni dans l'autre pays, on ne peut dire qu'il règne une égalité parfaite, car, en Amérique, la balance penche presque autant, quoique pas tout à fait autant, du côté de la femme, qu'en Angleterre du côté du mari. .\ul ne connaît assez bien les deux pays pour que son opinion sur cette matière puisse avoir un grand poids. Les opinions que j'ai pu recueillir de la part de ces observateurs qui ont vécu dans les deux pays, sont en faveur de la pratique américaine, peut-être parce que la théorie qui lui sert de base s'écarte moins de la véritable égalité que ne le fait la théorie qui sert de base à la pratique anglaise. Ces observateurs ne prétendent nullement que le fait de reconnaître les femmes comme égales ou supérieures à l'homme puisse les rendre meilleures, plus douces ou plus prudentes que les Anglaises, mais, plutôt, ils prétendent que le principe d'égalité, en corrigeant les défauts qui caractérisent les hommes, et en particulier leur égoïsme et leur vanité, contribue à rendre les ménages plus unis et plus heureux. Ils comprennent que, en faisant sentir à la femme son indépendance et sa responsabilité plus fortement qu'elle ne les sent en Europe, ce principe tend ta fortifier et à développer son caractère, en même temps que l'affection conjugale, ordinairement plus forte chez la femme que chez le mari, puisqu'elle a moins à lutter contre des intérêts contraires, l'empêche d'abuser des avantages qu'on lui cède. Il semble que cela soil vrai ; mais j'en ai entendu d'autres soutenir que le -y-tème américain, en n'exigeant pas habituellement que la l- mme

renonce à ses désirs, tend, sinon à la rendre capricieuse et indulgente pour elle-même, du moins à lui ôter quelque chose de sa délicatesse et de son charme ; ainsi qu'il est écrit : « Il est plus doux de donner que de recevoir. »

Un Européen ne peut passer une soirée dans un salon américain sans s'apercevoir que l'attitude des hommes à l'égard des femmes n'est pas celle qui lui est familière chez lui. En général, l'Européen prend un certain ton de condescendance lorsqu'il parle de choses sérieuses à une femme. Même si cette femme lui est supérieure par son intelligence, par son caractère, par sa position sociale, il se considère comme étant son supérieur en tant qu'homme, et, consciemment ou inconsciemment, il lui parle de haut. La femme est trop accoutumée à cela pour en être blessée, à moins qu'on ne le pousse jusqu'à l'impertinence. Jamais une idée semblable ne traversa l'esprit d'un Américain. Il parle à une femme exactement comme il parlerait à un homme, bien entendu avec une plus grande déférence et en s'attachant surtout aux questions qui peuvent l'intéresser, mais en lui donnant ce qu'il a intellectuellement de meilleur et en s'adressant à elle comme à une personne dont l'opinion a autant de valeur que la sienne propre. De même, une Américaine ne s'attend pas aune conversation choisie exprès pour elle. Elle prend autant de plaisir et se croit aussi obligée de la diriger que l'homme, et bien souvent elle en assume la charge, s'en acquittant avec une vivacité et une gaieté qui laissent en arrière l'esprit plus lent des hommes.

Il est à peine besoin de dire que, toutes les fois que les deux sexes entrent en lutte pour le confort, les améliorations sont faites d'abord en vue des femmes. Dans les trains des chemins de fer, le dernier wagon, étant le plus éloigné de la fumée de la locomotive, est souvent réservé aux femmes (quoique les hommes accompagnant une femme soient autorisés à y prendre place), et dans les hôtels leur salon est le meilleur et, parfois, la seule salle publique dis-

ponible, les hommes seuls étant relégués dans l'estaminet ou clans le Itall. Dans les omnibus et dans les Iramairs, il était autrefois d'usage pour un homme de se lever et d'ollrir sa place à une femme lorsqu'il n'y a pas d'autre place libre. Aujourd'hui cela se fait moins souvent. A New-Vork et à I^oston (et je crois aussi à San-Francisco), j'ai vu les hommes rester à leur place lorsque des femmes entraient; et je me souviens qu'un jour une femme refusa la place qu'on lui offrait en disant que puisqu'elle était entrée dans une voiture au complet, il était juste qu'elle en supportât les conséquences. Ce fut (me dit-on, à Boston) un sentiment analogue qui amena la disparition de l'ancienne courtoisie. Comme il arrivait souvent que des dames pénétraient dans des voitures déjà au complet, les hommes, qui ne parvenaient pas à faire respecter les règlements relatifs aux voitures trop remplies, essa\èrent de se proléger eux-mêmes en refusant de céder leur place. On entend dire quelquefois que les privilèges dont jouissent les femmes en Am.érique les ont disposées à réclamer comme un droit ce qui ne lut qu'une simple politesse, et ont exercé sur leurs mœurs une influence défavorable. Je connais plusieurs exemples, outre celui de la voiture, qui semblent venir à l'appui de cette manière de voir, mais on ne peut pas, d'une manière générale, considérer cette opinion comme bien fondée. Les femmes les mieux élevées ne comptent pas sur leur sexe, et le champ de la bonne éducation s'élargit chaque jour. J'ai à peine besoin de dire que la communauté prise dans son ensemble se trouve bien de l'influence adoucissante et modératrice qu'exerce le respect témoigné aux femmes. Rien n'irrite autant les gens qu'une insulte faite à une femme. Les coups donnés à une femme, et même les violences de toutes sortes exercées sur une femme, sont, parmi les classes sans éducation, des faits beaucoup moins fréquents qu'en Angleterre. Le travail des champs ou le travail des mines est rarement, ou même jamais, fait par des femmes, en Amérique; et le voyageur

américain qui voit, dans certaines régions de l'Europe, des femmes occupées à. des travaux manuels pénibles s'indigne d'une façon qui surprend les Européens.

Dans l'extrème-Ouest, c'est-à-dire au delà du Mississipi, dans les Montagnes Rocheuses et dans les Etats du Pacilique, on est surtout frappé de ce qui ressemble à l'absence des plus humbles classes de femmes. Les trains sont pleins d'hommes pauvrement vêtus et parfois (quoique moins fréquemment) mal élevés. On ne voit pas de femmes dont le costume ou l'attitude les désigne comme les femmes, les tilles ou les sœurs de ces hommes et on se demande si la population masculine est tout entière célibataire et comment il se fait, s'il en est ainsi, qu'il y ait là tant de femmes. Une observation plus attentive monire que les femmes, les filles ou les sœurs de ces hommes sont là ; seulement leur mise et leurs manières sont celles des femmes appartenant à ce qu'on appelle en Europe les classes moyennes et non celles des femmes appartenant à la classe ouvrière. Cela est dîi, en partie, à ce que les hommes de l'Ouest affectent de se vêtir grossièrement. On peut encore dire que la remarque si souvent faite et d'après laquelle la masse du peuple en Amérique correspond à la classe moyenne d'Europe, est plus vraie des femmes que des hommes, et qu'elle est plus vraie dans les districts ruraux et dans l'Ouest que dans les villes des côtes de l'Atlantique. Je me souviens de m'ètre trouvé un jour flânant dans une librairie d'une petite ville de l'Orégon, lorsqu'une dame vint demander si un magazine mensuel dont le nom m'était inconnu, n'était pas encore arrivé. Lorsqu'elle fut partie, je demandai au libraire qui elle était et ce qu'était la publication qu'elle demandait. 11 me répondit qu'elle était la femme d'un ouvrier du chemin de fer, que le magazine était un journal de modes et qu'il était demandé par un grand nombre de femmes appartenant à la classe des gens à gages de la ville. Cela m'amena à observer plus attentivement le costume féminin et je vis qu'il était parfaitement

vrai que, dans ces petites villes, les femmes suivaient les modes de Paris avec le plus grand soin, et étaient, en fait, au-dessus de la majorité des Anglaises appartenant aux classes laborieuses ou commerçantes '1). Naturellement, dans une ville comme celle dont je parle il n'y a des domestiques que dans les hôtels (et même les seuls services domestiques que l'on pouvait se procurer dans les Etats du Pacifique étaient encore tout récemment fournis par des Chinois), de sorte que ces fidèles observatrices de la mode faisaient seules leur ménage et surveillaient elles-mêmes leurs enfants.

Trois causes contribuent à créer parmi les femmes d'Amérique un certain goût littéraire et une influence audessus de ceux que l'on rencontre parmi les femmes de n'importe quel pays d'Europe. Ces causes sont les facilités qu'elles ont de s'instruire, la reconnaissance de l'égalité des sexes tant dans la sphère sociale que dans la sphère intellectuelle, et les loisirs dont elles disposent comparés aux loisirs dont peuvent disposer les hommes. Dans un pays où les hommes sont continuellement occupés de leurs alTaires ou de leur profession, la charge de maintenir la culture à un certain niveau doit revenir aux femmes. Cette tâche est bien placée entre leurs mains. Elles sont d'un esprit vif et prompt, moins portées à la vie en plein air et aux exercices physiques que les Anglaises, et le climat les oblige à passer la plus grande partie de leur temps à l'abri du froid de l'hiver ou de la chaleur de l'été. Elles ne semblent pas avoir encore un goiit aussi prononcé pour les arts de la musique et du dessin que pour la littérature, en partie peut-être, parce que, ■en Amérique, les occasions de voir et d'entendre des chefs-d'œuvre, excepté

(1) Ce qui précède ne s'applique pas, bien entendu, aux derniers immigrants d'Europe qui sont encore européens par leurs mœurs et par leur costume, quoique, dans une ville, ils s'américanisent rapidement.

LES FEMMES olD

peut-être de? opéras, sont plus rares qu'en Europe. Mais elles sont des lectrices empressées et assidues de tous ces livres et journaux qui ne supposent pas une connaissance spéciale dans quelque branche de science ou d'instruction, en même temps que le nombre de celles qui se sont consacrées à quelque étude spéciale et s'y sont distinguées, est considérable. L'amour du sentiment et en particulier du sentiment de famille, si caractéristique dans la littérature américaine, paraît être dû surtout à l'influence des femmes, car elles constituent non seulement la grande majorité du public qui lit, mais aussi un public indépendant, peu disposé à adopter les règles posées par les hommes, et leurs préférences ont un plus grand poids sur les opinions et les prédilections de la nation tout entière que les préférences des Anglaises en ont en Angleterre. Pareillement, le nombre des femmes qui écrivent est inhniment plus grand en Amérique qu'en Europe. Le roman, les essais et la poésie sont, bien entendu, leur domaine favori. En poésie, particulièrement, plusieurs femmes dont les noms sont tout à fait inconnus en Europe, ont acquis là-bas une grande renommée.

On demandera peut-être jusqu'à quel point les différences entre la condition des femmes en Amérique et leur condition en Europe sont dues à la démocratie ; et si elles ne sont pas dues à la démocratie, quelles peuvent en être les causes ?

Elles sont dues à la démocratie en tant qu'elles découlent de l'idée que tous les hommes sont libres et égaux, en possession de certains droits inaliénables auxquels correspondent certains devoirs. Cette idée fondamentale de la démocratie ne saurait s'arrêter à quelques êtres humains mâles, pas plus qu'elle ne saurait s'arrêter aux êtres humains de race blanche. Pendant longtemps, les Américains crurent à l'égalité avec l'orgueil des auteurs d'une découverte et avec une ferveur d'apôtres. Habitués à en appliquer le principe à toutes les classes et à toutes

les conditions des liommes, ils ont naturellement été les premiers à l'appliquer aussi aux femmes ; non pas, à la vérité, en ce qui regarde les allaires politiques, mais à toutes les relations tant sociales que juridiques de la vie. En Amérique, la démocratie est plus respectueuse de l'individu, moins disposée à enfreindre sa liberté ou à le soumettre à quelque sorte de contrôle de la loi ou de la famille qu'elle ne l'est dans l'Europe continentale, et les femmes ont profité de ce respect pour l'individu. Parmi les autres causes qui ont agi dans le même sens, deux méritent d'être mentionnées. L'une est l'usage des églises congrégationalistes, presbytériennes et baptistes, usage d'après lequel une femme qui est membre de lacongrégation a les mêmes droits qu'un bomme quand il s'agit de choisir un diacre, un ancien {elder) ou un pasteur. Une autre cause est dans le fait que^ parmi les colons qui se dirigent vers l'Ouest, les femmes étaient tout d'abord en petit nombre et étaient par conséquent traitées avec un respect tout particulier. L'habitude prise alors se conserva dans la communauté agrandie et se propagea bientôt sur toute la su'face du pays.

Quels en ont été les résultats sur le caractère et sur la condition des femmes elles-mêmes ?

Ces résultats ont été bons. La vie des femmes s'en est trouvée élargie et un plus grand nombre de carrières leur ont été ouvertes. En même temps, les grâces propres au sexe féminin paraissent n'en avoir aucunement souffert et il en est résulté une sorte d'indépendance et une puissance d'initiative dont la valeur augmente à mesure qu'augmente le nombre des femmes célibataires. Une Américaine qui vit seule dispose de plus de ressources, non seulement en ce qui regarde les emplois, mais aussi en ce qui regarde ses occupations intellectuelles et ses goûts, qu'une vieille fille ou une veuve des pays d'Europe ; et il ne faut pas croire, néanmoins, que, par son éducation, l'Américaine soit rendue moins propre à l'accomplissement des devoirs et des charges de la famille.

Quel a été sur la nation l'effet du développement de ce nouveau type féminin, ou plutôt peut-être de celte variété du type anglais ?

Si les femmes, prises en général, y ont gagné, il est clair que la nation doit aussi y avoir gagné. Comme mères, les femmes façonnent le caractère de leurs enfants, en même temps que la fonction de former les habitudes de la société et de déterminer son ton moral, est en grande partie entre leurs mains. Mais il y a aussi de bonnes raisons pour croire que le système américain exerce une salutaire influence sur les hommes et sur la communauté tout entière. Les hommes gagnent à être ainsi poussés à traiter les femmes comme leurs égales plutôt que comme de gracieux jouets ou d'utiles esclaves. Le respect à l'égard des femmes que chaque Américain éprouve ou est obligé de simuler pour ne point heurter le sentiment public, a un effet salutaire sur sa conduite et sur son caractère, et il sert à corriger le cynisme qu'entretiennent certaines autres particularités du pays. La nation, prise dans son ensemble, doit aux bonnes dispositions de ses femmes, à leur zèle pour les réformes sociales, des bienfaits que les usages de l'Europe Continentale auraient difficilement permis aux femmes d'apporter. Dans ces dernières années, les Européens ont commencé à payer une admiration bien méritée au brillant et à la vivacité des Américaines. Ceux qui connaissent l'œuvre qu'elles ont accomplie et qu'elles continuent d'accomplir en faveur d'une foule de nobles causes, admireront encore plus leur énergie^ leur courage et leur désintéressement personnel. Aucun pays ne semble devoir plus à ses femmes que l'Américjue, et aucun pays ne leur est plus redevable de ce qu'il y a de meilleur dans ses institutions sociales et dans les convictions qui gouvernent la vie pratique.

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