CHAPITRE GIX
Les Etat-Unis sont considérés partout comme étant par excellence le pays de l'égalité. Ce fut là le premier aspect qui frappa les Européens lorsque, quand la paix de 1815 leur laissa le temps de regarder ce qui se passait au delà de TAtlantique, ils commencèrent à s'intéresser aux phénomènes d'une nouvelle société. Ce fut là le principal thème de la description de Tocqueville et le point de départ de ses raisonnements ; cela a toujours été aussi l'orgueil des Américains eux-mêmes, qui ont regardé leur liberté comme plus complète que celle de n'importe quel autre peuple, parce que l'égalité s'y est toujours trouvée associée. Cependant, certains philosophes disent que l'égalité est impossible, et d'autres, qui s'expriment avec une plus grande précision, soutiennent que les distinctions de rang sont inévitables, que, quelque soin que l'on prenne à les faire disparaître, elles reparaîtront toujours inévitablement. Avant de discuter cette question, il importe de voir le sens que Ton donne au mot égalité.
D'abord, il y a l'égalité devant la loi, comprenant ce que l'on peut appeler l'égalité privée ou passive, c'est-à-dire l'égale possession des droits civils privés par tous les habitants, et l'égalité publique ou active comprenant l'égale possession par tous les habitants du droit de participer au Gouvernement, comme sont le droit de vote et l'éligi-
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bilité aux fonctions publiques. Ces deux sortes d'égalité existent en Amérique dans la plus large mesure et peuvent être laissées en dehors de la présente discussion.
Vient ensuite l'égalité au point de vue des conditions matérielles de chacun, c'est-à-dire au point de vue de la richesse et de tout ce que procure la richesse ; il y a l'égalité d'instruction et d'intelligence ; il y a l'égalité de la condition sociale ou du rang social ; et il y a (ce qui se rapproche de cette dernière égalité, sans se confondre avec elle) l'égalité d'estime, c'est-à-dire de la valeur que les hommes s'attribuent réciproquement, quels que soient d'ailleurs les éléments qui entrent dans cette valeur, que ce soit la richesse, l'éducation, le rang que donne une fonction, le rang social ou toute autre supériorité.
Dans lesquelles et dans combien de ces différentes acceptions du mot égalité rentre l'égalité qui existe aux Etats-Unis?
Il est évident qu'il ne saurait être question d'égalité en ce qui regarde les conditions matérielles. 11 y a soixante cinq ans, les grandes fortunes n'existaient pas en Amérique, il n'y avait que peu de fortunes importantes et pas de pauvreté. Maintenant, il y a de la pauvreté (bien que le paupérisme n'existe que dans quelques localités), beaucoup de fortunes considérables et un nombre de fortunes gluantesques plus grand que dans n'importe quel autre pays du monde. La classe des personnes aisées, mais non riches, classe correspondant au point de vue de ses revenus aux petites classes moyennes d'Angleterre ou de France, mais supérieure à ces dernières par sa tenue, est beaucoup plus nombreuse que dans les grands pays d'Europe. Entre les habitations, la toilette et la manière de vivre de ces personnes et celles des classes les plus riches, la différence est moins grande qu'en Europe. Le riche lui-même (excepté dans quelques localités) ne fait pas étalage de sa richesse, parce qu'il n'a pas les moyens de le faire, et un étranger est par suite très porté à exagérer l'égalité qui existe encore au point de vue de la richesse et des conditions ma-
térielles de la vie en général. Le phénomène le plus remarquable de ces trente dernières années a été l'apparition non seulement de ces quelques millionnaires colossaux qui font l'étonnement du public, mais aussi d'un grand nombre de millionnaires de second ordre dont les fortunes vont de 5 millions de dollars (25.000.000 de francs) ;"i 15 millions de dollars (75.000.000 de francs). Dans une station du littoral comme Newport, où Ton peut voir de luxueuses villas, et où l'on voit de somptueux équipages avec leurs superbes chevaux aller à la promenade tous les soirs, on peut se faire quelque idée de l'immense et toujours croissante richesse des villes de l'Est. Mais, dans le pays, en général, il n'y a, pour distinguer l'homme qui a 20.000 livres sterling (500.000 francs) de revenu par an de celui qui n'a que 1.000 livres (25.000 fr.) presque aucun de ces signes qui apparaissent en Angleterre, dans sa maison d'habitation entourée d'un pare, ou en France dans les occasions que l'on trouve à Paris d'étaler son opulence. Le nombre decesfortunesparaît devoir encore augmenter, car elles ne sont pas dues seulement à un soudain développement de l'Ouest, avec ses chances d'amasser rapidement une immense fortune au moyen de la spéculation sur les terres et sur les constructions de chemins de fer, mais au vaste champ que l'étendue du pays offre aux grandes entreprises. Là où, en France et en Angleterre, un commerçant ou un manufacturier pourrait gagner des mille, un Américain, opérant avec audacesur ce théâtre beaucoup plus vaste, pourra gagner des millions. Nous pouvons nous attendre à voir augmenter ces inégalités dans la richesse, et le partage égal ne les fera pas disparaître ; les familles, en effet, sont souvent peu nombreuses et quoique quelques-uns de ceux qui héritent d'une grande fortune puissent renoncer aux affaires, les autres continueront de s'en occuper, car les attractions des autres genres dévie sont moindres qu'en Europe. Les affaires politiques sont moins intéressantes, il n'y a pas de grande classe terrienne, avec des devoirs à
l'égard des tenanciers et des voisins, devoirs dont peut s'acquitter utilement, s'il lui plaît, \esquire anglais ; le goût des collections de tableaux ou autres objets de curiosité implique de fréquents voyages en Europe, et quoique la chasse aux oiseaux soit en honneur dans les Etats du Ctntre, et la chasse au daim dans l'Ouest, cette forme de plaisir un peu barbare est, avec le temps, appelée à disparaître parmi les peuples civilisés. D'autres genres de ce que l'on appelle « sport » subsistent encore, sans doute, comme les courses de chevaux en si grande vogue sous la forme de courses au trot (1) et les amusements plus virils des courses de yacht, des courses de canot, et du jeu de paume, mais on ne peut se livrer à ces amusements qu'à de certaines époques de l'année, et quelques-uns d'entre eux ne sont accessibles qu'aux jeunes gens. Mener ce que l'on appelle une vie de plaisir est beaucoup moins facile dans une ville américaine qu'à Paris, à Vienne ou à Londres. Aussi, en même temps que le nombre des grandes fortunes augmente, elles se dépensent moins facilement et moins rapidement qu'en Europe et on peut conjecturer que l'égalité au point de vue des conditions matérielles, presque universelle au xviii'' siècle, encore générale il y a soixante cinq ans, diminuera de plus en plus à la suite de l'avènement d'une classe très riche à une extrémité de la ligne et ô\me classe très pauvre à l'autre extrémité {"i).
Par rapport à l'instruction, la profusion tant de l'instruction supérieure que de l'instruction élémentaire, tend à élever la masse de la population à un niveau plus haut
(1) Le cheval de trot est conduit, non monté, ce qui constitue un retour aux plus anciennes courses que nous connaissions.
(2) Quant à ce qui est de savoir jusqu'à quel point l'inégalité des conditions matérielles, lorsqu'on l'oppose à l'égalité politique, constitue une source de danger politique, c'est une question que nous avons discutée dans d'autres chapitres. Jusqu'ici ce danger n'a pas paru sérieux. Cf. Aristote, Pol. V., l, 2.
qu'en Europe, en même temps que le stimulant de la vie étant plus vif et l'habitude de lire plus générale, le nombre des personnes qui se trouvent à un même niveau général de culture, de finesse, et en possession d'une connaissance superficielle des faits ordinaires, soit en science, en histoire, en géographie ou en littérature, est extrêmement grand. Ce niveau général tend toujours à s'élever. Mais le niveau des connaissances exceptionnelles, dans la classe peu nombreuse mais sans cesse croissante de ceux qui ont étudié dans les meilleures Universités d'Amérique ou en Europe, et qui continuent de cultiver l'étude et la science soit comme profession, soit comme source de plaisirs, s'élève plus rapidement que le niveau général de la multitude, de sorte qu'à cet égard aussi, il semble que l'égalité ait diminué et soit appelée à diminuer encore.
Jusqu'ici nous avons marché sur un terrain relativement peu accidenté et facile. L'égalité dans les richesses est une chose concrète ; l'égalité des biens et des ressources intellectuels est une chose qui peut être aperçue et mesurée. Il est beaucoup plus difficile de parler de l'égalité sociale, des distinctions de position et de valeur dans la vie privée, et c'est pourquoi, je ne parlerai de ce qui va suivre qu'avec une certaine hésitation.
Une chose, et peut-être une seule chose, peut être affirmée en toute confiance. Les rangs n'existent pas en Amérique, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'empreinte extérieure et reconnue conférant à un homme des privilèges sociaux, ou le désignant à la déférence et au respect des autres hommes. Nul n'est autorisé à se croire meilleur que les autres hommes, ou à attendre de leur part quelque considération exceptionnelle. Il n'y a rien qui ressemble à un ordre reconnu de préséance, soit en public, soit dans une partie privée, excepté cette prééminence reconnue à quelques personnes officielles, telles que le gouverneur ou les juges d'un Etat dans cet Etat, ou le Président et le Vice-Président, le Speaker de la Chambre, les sénateurs fédéraux, les juges
de la Cour suprême fédérale et les membres du Cabinet du Président, dans toute l'étendue de l'Union. En fait, l'idée d'une règle régulière de « préséance » déplaît aux Américains (i) et ils ne croient pas facilement que l'existence, en Angleterre, d'une règle semblable, autorisant la fille d'un baronet, par exemple, à quitter la première la table, après un dîner, au bras du maître de maison, lors même qu'il y a dans cette réunion des dames mariées plus âgées et d'une certaine distinction personnelle, ne soit pas ressentie comme une humiliation par ces dames, parce que c'est là une matière de pure convention et d'usage qui n'empêche pas les invités de respecter ces femmes de simples roturiers beaucoup plus qu'ils ne respectent la fille du baronet. Qu'un comte obscur ait la préséance sur un grand poète ou sur un premier ministre qui sera, par hasard, un roturier, c'est là une chose qui choque les Américains d'une façon incroyable.
Quel est donc l'eflet que produisent, au point de vue social, des distinctions comme celles qui dérivent de la naissance, de la richesse, d'une position officielle ou de la supériorité intellectuelle ?
Etre le descendant d'une ancienne famille, ou compter parmi ses ancêtres des hommes éminents, est naturellement une satisfaction pour un homme. Il y a actuellement, parmi les Américains, une véritable passion pour les recherches généalogiques. Un bon nombre de familles peuvent remonter ainsi jusqu'à des familles anglaises du xvi^ ou du XVII® siècle, et, bien entendu, un grand nombre
(1) Dans les parties privées, s'il y a quelque cause de préséance, c'est Tàge, avec tendance à établir une exception en faveur des clergymen ou de quelque personne particulièrement éniinente. Ce n'est qu'à Washington, où les sénateurs, les juges, les ministres et les membres du Congrès sont très susceptibles sur ce point, que de semblables questions paraissent se poser, ou être regardées comme méritant d'attirer l'attention d'un esprit raisonnable.
d'autres prétendent aussi pouvoir en faire autant. Pour les ancêtres d'un homme, être arrivé sur le Man/loirer est, en Amérique, à peu près ce qu'est, pour les Anglais, l'honneur d'être venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, et la revendication s'appuie souvent .^ur des données aussi peu sûres. Les descendants de n'importe lequel des héros de la Révolution tels que John Adams, Edmond Randolph, Alexander Hamilton et les descendants des hommes célèbres des temps coloniaux, tels que les premiers gouverneurs du Massachusetts depuis William Endicott, ou Jonathan Edwards^ ou Eliot, l'apôtre des Indiens, sont regardés par leurs voisins avec un certain intérêt, et la fierté qu'ils tirent d'une telle descendance ne suscite aucune sorte de désapprobation (1). Dans les villes de l'Est et dans les villes d'eaux comme Xewport, on commence à voir des équipages aux panneaux armoriés, mais la plupart des personnes désapprouvent ou tournent en ridicule cette mode comme un signe d'anglomanie, plus digne d'un parvenu que d'un véritable rejeton d'une famille vraiment ancienne. Les Virginiens faisaient ordinairement grand cas des généalogies, et les lettres F. F. V. [Fii^st famUies of Virginia, premières familles de la Virginie) sont devenues une sorte de plaisanterie à l'adresse des personnes qui s'enorgueillissent de leur situation sociale dans le Vieux Dominion (2). Cependant, depuis que la
(1) Dans tous les cas mentionnés dans le texte, je me souviens d'avoir entendu parler du lignage par des étrangers, mais jamais par les personnes intéressées. Cela prouve que, quoique le fait d'appartenir à une semblable faniille soit une distinction, il serait de mauvais goût pour celui qui appartient à cette famille de s'en faire gloire, à moins qu'une circonstance ne l'y oblige.
(2) On raconte que le capitaine d'un steamer faisant le service du Maryland à la Virginie, étant prié par un Virginien pauvre de le recevoir gratuitement à bord, demanda au Virginien s'il appartenait à une des F.F. V. « Non, répondit l'homme, je ne peux
guerre a bouleversé l'ancienne société virginienne, on n'a guère d'exemple de prétentions semblables (1).
Le défaut que l'on reproche le plus souvent aux Américains, c'est le culte de la richesse. Le bruit effrayant qui se fait autour des hommes très riches, le récit de leurs laits et gestes, les conjectures que l'on fait sur leurs intentions, l'intérêt que l'on prend aux faits de leur vie privée, paraissent justifier ce reproche jusqu'à un certain point. Celui qui amasse une grande fortune, surtout s'il l'amasse tout d'un coup, apparaît véritablement comme une sorte de héros, parce qu'un grand nombre d'hommes nourrissent cette même ambition. Ayant très bien réussi dans ce que des millions d'hommes tentent de faire, îl est discuté, admiré et envié absolument comme le sergent d'une partie de cricket dans, une grande école, ou le maître canotier de l'Université, à Oxford ou à Cambridge. S'il est grand financier ou propriétaire d'une grande voie ferrée ou d'un grand journal, il exerce un pouvoir considérable, et il est, par suite, bien digne d'être courtisé par tous ceux qui recherchent son appui ou qui ne veulent pas se le rendre hostile. Tout cela étant admis, il peut paraître paradoxal de prétendre qu'un millionnaire a une meilleure situation sociale en Angleterre qu'en Amérique. Néanmoins, cela est vrai dans un certain sens. En Amérique, si son caractère privé est mauvais, s'il est mesquin, notoirement immoral, personnellement vulgaire ou malhonnête, la bonne société lui fermera ses portes. En Angleterre, une grande fortune habilement employée réussira
pas dire cela; mais plutùtàiine des secondes familles. » « Saute à bord, dit le capitaine ; je n'ai, jusqu'ici, jamais rencontré personne de ta sorte. »
(1) A New-York, il y a quelques années, il se fonda un club dont pouvaient seuls être membres ceux qui prouvaient que èurs ascendants étaient établis dans l'Etat avant la Révolution, et je crois que des clubs semblables existent ailleurs avec des exigences semblables.
pln^ IVcqiiemment à se les laire ouvrir. C'est que, en An- ♦^lelerre, la lii'ande richesse peut, si elle sait employer les moven^ voulus, acheter, en tait, un ranti social de ceux qui peuvent le donner; ou, en obligeant des personnes qui, par leur situation, sont à la tète de la société fashionable, elle réussit à les avoir pour répondants, et, grâce à cet appui, s'introduire dans leur monde, chose que la richesse ne saurait faire en Amérique. Pour arriver à un semblable résultat en Angleterre, le riche doit, bien entendu, s'être abstenu de toute fraude positive, c'est-à-dire de toute fraude pouvant donner lieu à des poursuites judiciaires. Mais il peut encore être regardé avec défiance et repoussé par VéUte du monde commercial, il peut être vulgaire et mal élevé, et même n'avoir, pour le recommander, que sa richesse et son désir de la dépenser pour procurer des amusements aux gens à la mode. Tout cela ne l'empêchera pas de devenir baronet ou même pair, et d'acquérir ainsi une position assurée de dignité qu'il peut transmettre à ses descendants. L'existence d'un rang social artificiel permet, en Europe, de donner à un vil métal une empreinte qu'on ne saurait lui donner dans un pays entièrement républicain {\). Le sentiment du public américain relativement aux personnes très riches est, autant qu'un étranger en puisse juger, un sentiment de curiosité et d'étonnement plutôt qu'un sentiment de respect. Les riches provoquent moins de s Ji obi s me qu'en Angleterre. On les admire comme on admire un coureur fameux ou un jockey, mais ils ne paraissent être ni un objet de flatterie, ni un objet de déférence sociale. Lorsqu'un homme a
(1) Le système anglais des titres héréditaires tend à maintenir la distinction de l'ancien lignage beaucoup moins parfaitement que ce simple usage d'un nom de famille, usage qui prévalut en Italie durant le Moyen Age ou dans l'ancienne Rome. Un Colonna, ou un Doria, comme un Cornélius ou un Valérius portait la gloire de sa noblesse dans son nom, tandis que n'importe quel parvenu peut être créé duc.
amassé une grande richesse grâce à des talents remarquables, comme c'est le cas pour quelques manufacturiers et pour quelque roi des chemins de fer, il n'en est plus tout à fait ainsi, car on comprend que ses qualités sont un honneur pour la nation.
Les hommes auxquels une position officielle donne de l'importance sont en réalité très peu nombreux, n'étant guère, pour la nation tout entière, qu'une centaine placés au sommet du Gouvernement fédéral, et, pour chaque Etat particulier, qu'une douzaine, ou moins, de ses plus hauts fonctionnaires. Et, même, le respect que l'on témoigne à ces fonctionnaires d'Etat est assez borné, et beaucoup plus officiel que personnel. Un haut fonctionnaire fédéral, un sénateur, un juge de la Cour suprême ou un ministre du Cabinet^ est, bien entendu, un grand oersonnage dans n'importe quelle société privée pendant la durée de ses fonctions ; mais il est certainement un moins grand personnage qu'un fonctionnaire correspondant en Europe. Un simple membre de la Chambre des Représentants n'est personne. Même des hommes occupant les plus hautes situations officielles ne s'enorgueillissent pas de leur situation. Un jour, h Washington, un ami me présenta au Commandant en chef de l'armée des Etats-Unis, ■un grand soldat connu du monde entier. Nous le trouvâmes assis devant une table dans une salle du ministère •de la Guerre, travaillant avec un employé. Pendant qu'il nous pariait, la porte s'ouvrit et nous vîmes entrer un touriste appartenant à ce que les Européens appelleraient la pelite classe moyenne, suivi de sa femme et de sa sœur qui étaient en train de « faire » Washington. Voyant que la salle était occupée, ils firent mine de se retirer, mais le Commandant en chef les rappela : « Entrez, Mesdames, dii-il; vous pouvez regarder, vous ne me troublez pas • faites comme chez vous. »
Les connaissances intellectuelles n'attirent l'attention que lorsqu'elles dépassent de beaucoup la mesure ordi.
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naire, c'est-à-dire lorsqu'elles ont valu une haute situation à celui qui les possède, par exemple, lorsqu'elles l'ont (conduit à la présidence d'une grande Université, ou lorsqu'elles lui ont valu une certaine notoriété comme prédicateur, écrivain ou inventeur scientifique. Lorsqu'un homme est parvenu à cette notoriété, il est, je crois, l'objet d'un plus grand respect que dans n'importe quel pays d'Europe (1), excepté, peut-être en Italie, où la considération qui s'attache aux savants, aux poètes ou aux artistes semble être plus grande que partout ailleurs en Europe. Un écrivain ou un prédicateur célèbre est connu d'un plus grand nombre de personnes en Amérique que ne le serait un homme de môme valeur dans n'importe quel pays d'Europe. Il est une des gloires du pays. Aucune situation sociale artificielle n'arrive à l'éclipser. Il se peut qu'il soit moins connu que les rois des chemins de fer ou que les agioteurs de la Ilourse, mais il éveille de tout autres sentiments ; les gens tiennent à lui faire honneur d'une façon qui peut ne pas toujours être de son goût et dont on n'use à l'égard d'un millionnaire que lorsqu'on y cherche son bénéfice.
La meilleure façon, peut-être, d'expliquer comment quelques-unes des différences que nous venons de mentionner, au point de vue de la richesse, de la situation sociale ou de la situation intellectuelle, affectent l'égalité sociale, c'est de se référer à ce que nous avons appelé, quelques pages plus haut, l'égalité de considération, — c'est-à-dire de l'idée que les hommes &e font des autres hommes lorsqu'ils les comparent à eux-mêmes. C'est en
(l) En Allemagne, on témoigne, sans doute, un grand respect aux maîtres de l'enseignement et de la science ; mais ils sont regardés comme appartenant à un monde spéciil, séparé par un espace immense de l'aristocratie territoriale qui se considère encore (comme à l'époque du beau-frère de Candide) comme une forme d'humanité différente de celles qui n'ont pas seize quartiers à montrer.
cela que réside le véritable sens d'égalité. En Amérique, les hommes se considèrent comme exactement égaux entre eux (1). Si un homme est immensément riche, comme A. T. Stewart ou William H. Vanderbilt, ou s'il est grand orateur, comme Daniel Webster ou Henry Ward Beecher, ou grand capitaine comme Ulysse Saint-Grant, ou grand écrivain comme H. W. Emerson, ou Président, tant mieux pour lui. Il est un objet d'attention, peutêtre d'admiration, peut-être même de respect; mais on le considère, néanmoins, comme étant encore en chair et en os, en tout semblable aux autres hommes. L'admiration que Ton a pour lui })eut être une raison pour qu'on désire le voir ou lui serrer la main, mais elle n'est pas une raison pour que l'on se courbe devant lui, pour qu'on lui parle en termes pleins de déférence ou pour qu'on le traite comme s'il était de porcelaine fine, tandis qu'on serait soi-même de simple argile (2). A ce point de vue, il y a, je crois, une différence légère, sans doute, ihaiscependant sensible, entre le sentiment d'égalité tel qu'il existe aux Etats-Unis et celui que l'on trouve en France et en Suisse, les pays de l'Ancien Monde (si nous en exceptons la Norvège qui n'a jamais eu d'aristocratie) où l'égalité sociale a lait les plus grands
(1) Quelqu'un a dit qu'il n'y a, en Amérique, que deux classes, la classe de ceux qui ont réussi et la classe de ceux qui n'ont pas réussi.
(2j Cela apparaît même dans les manières des serviteurs américains. Quoique les américains indigènes éprouvent quelque répugnance à entrer en service, l'accomplissement temporaire des devoirs de cet état n'entraîne pas nécessairement une déchéance de classe. Je me souviens d'avoir vu, il y a plus de vingt cinq ans, dans un hôtel, tout le service fait par les filles de respectables farmers des basses -terres delà Nouvelle Angleterre ; ces jeunes filles étaient venues dans cette station d'été pour changer d'air et elles avaient la table et le logement en échange de leurs services. Elles étaient traitées en égales par les hôtes, et il est certain que c'étaient des jeunes filles cultivées et de bonnes manières.
progrès. En France et en Suisse subsiste encore une sorte de sentiment d'après lequel Vancienne noblesse ne ressemblerait pas tout à fait au reste des mortels. Le pavsan suisse, malgré sa mâle indépendance, a, dans certains cantons, une sorte de vénération pour les anciennes familles ou, peut-être, dans certains autres cantons, une sorte de jalousie qui le fait désiier d'exclure de toute fonction les membres de ces familles, parce qu'il sent que ces hommes se considèrent comme étant meilleurs que lui. Ilien de semblable n'est possible en Amérique où, en entendant parler de semblables distinctions, on se demande avec étonnement quelle sorte de créature peut être un ancien noble d'Europe.
L'absence totale de rangs sociaux et l'acceptation par tous de l'égalité n'empêchent pas cependant l'existence de degrés et de distinctions qui quoique ne se manifestant par rien de tangible, sont parfois aussi nettement tranchés qu'en Europe. Sauf dans les nouvelles contrées de r(3uest, ceux qui se considèrent comme des ladies et des gentlemen établissent entre eux et la multitude une ligne de séparation semblable à celle qui existe en Angleterre, et ils l'établissent de la même façon. La nature des occupations d'un homme, son éducation, ses manières^ son savoir-vivre, son revenu, ses relations, tout cela entre en ligne de compte pour décider si, dans le sens strict du mot, il est un gentleman, absolument comme cela y entrerait en Angleterre (l), bien que, cependant, dans la plupart des contrées des Etats-Unis, les qualités personnelles aient un peu plus
(1) Sur la voie ferrée aérienne de New-York, il est interdit de fumer dans les voitures. Lorsque je demandai à un chef de train comment il réussissait à faire respecter cette règle, étant donné que l'on peut fumer librement sur les autres voies, il me répondit : « Lorsque je trouve quelqu'un disposé à résister, je lui dis toujours : <■ Monsieur, je suis sur que si vous êtes un gentleman, vous ne voudrez pas me créer une difficulté », et alors il cède. »
de poids qu'en Angleterre et la profession, un peu moins. Le mot est également indéfinissable dans les deux pays ; mais, en Amérique, l'expression « pas tout à fait une dame » paraît moins fréquemment usitée. On dit, cependant, que le fils de parents cultivés n'aime pas à être marchand en détail ; et même dans une ville de l'Ouest, comme Détroit, les gens du grand monde diront d'une partie de plaisir qu'elle était « très mêlée ». Dans certaines anciennes villes, la société est aussi exclusive que dans les comtés anglais les plus raffinés, les « meilleures classes » se considèrent comme très choisies. Je me souviens d'avoir entendu, dans une de ces villes, une famille appartenant au grand monde, rassemblé en grande partie dans un quartier spécial de la ville, parler des habitants d'un faubourg distant d'environ deux milles, absolument comme les habitants de Belgravie (quartier aristocratique de Londres) parleraient deS habitants d'IsHngton ; et comme, dans cette famille, le fils avait lait en Europe la connaissance de quelques habitants de ce faubourg et y était allé au bal, il fut questionné par ses sœurs sur les mœurs des habitants, absolument comme s'il eût visité une tribu de l'Afrique centrale. Renseignements pris, je m'aperçus que ces gens de la rive Nord étaient aussi riches et, sans doute, se considéraient comme étant aussi cultivés que les habitants du quartier de mon ami. Mais toute la ville savait que ces derniers faisaient partie du « meilleur monde » [bes( set). On dit que cet esprit exclusif est en train de s'étendre rapidement de l'Est à l'Ouest, et qu'avant peu il y aura des groupes analogues dans toutes les grandes villes.
Les Européens ont souvent demandé si les Etats-Unis ne soufflent pas de l'absence d'une noblesse héréditaire. Gomme on peut le supposer, une semblable question excite une certaine gaîté en Amérique ; c'est à peu près comme si vous leur offriez une Cour et une Eglise reconnue par lEtal. Ils font observer, avec raison, que, depuis que Pitt, en Angleterre, et les Napoléons, en France, ont
prostitué les litres de noblesse, ces litres ont cessé d'être soit rcspectal)Ics, soit utiles. « Ils ne sont pas une marque d'ancienneté, disent les Américains, puisque les familles anglaises qui en jouissent sont, pour la jilupart, des familles nouvelles; ils ne font pas partie, comme les vieux titres d'autrefois, de l'histoire de votre nation ; ils ne sont qu'une flatterie adressée à la richesse, l'expression du désir de dorer cette ploutocratie qui a remplacé la vieille aristocratie de votre pays. En voyant les services peu nombreux que rend la noblesse héréditaire en ce qui louche la conservation d'un certain niveau dans les mœurs, dans la morale (I), en matière d honneur et de devoir public, il y a peu d'hommes dans les pays d'Europe qui fussent d'avis de la créer si elle n'existait pas; nous sommes encore moins désireux de la créer en Améiique où ne se trouvent ni les conditions ni les choses qui pourraient la rendre lolérable. Si une pairie peut s'acheter même en Angleterre, où la dignité de l'ancienne noblesse pourrait pousser à ne pas accorder la nouvelle aussi facilement, achat qui ne se fait pas, sans doute, aussi ouvertement qu'en Portugal ou dans une principauté allemande, mais qui peut se réaliser cependant au moyen de services rendus aux partis politiques et de larges libéralités en faveur d'un but d'utilité publique, elle serait bien plus facile à acheter ici, où n'existent pas des traditions qu'il faut faire disparaître, où la richesse s'accumule rapidement et où les riches cherchent tous les moyens qui leur permettent de déployer leur faste. Dans ce pays, les titres ne seraient qu'un appât de plus offert à la richesse et à Tambition. Ils ne seraient jamais respectés.
(1) La règle morale et sociale que fait respecter la société américaine est plus exigeante que celle d'Angleterre. J'ai fréquemment entendu des Américains manifester leur étounement au sujet de l'accueil fait par la société fashionable de Londres à des Américains dont ils faisaient peu de cas, ou à des personnes, soit anglaises, soit étrangères dont le déshonneur était notoire.
Ils nous rendraient aussi sottement prétentieux que vous l'êtes vous-mêmes. Ils seraient un véritable mal. » Un observateur européen ne contredira pas à ce jugement. Il y a déjà, en Amérique comme parlout ailleurs, une disposition à aimer et à faire valoir le plus possible les titres olTiciels ou professionnels que l'on y peut avoir; c'est une façon assez inoflensive d'échapper un peu à la monotonie du monde. Si l'on est moins disposé qu'en Angleterre, et certainement on l'est moins, à courir après les grands et les personnages à la mode et à leur faire la cour, cela est peut-être dû non pas à une certaine vertu supérieure, mais à l'absence de ces occasions et de ces tentalions que les titres héréditaires et autres institutions sociales otfrent aux Anglais. Ce serait une folie impardonnable de créer dans ce nouveau pays ce dont des hommes sensés seraient bien aisés de débarrasser l'Ancien Monde.
Une autre question est plus sérieuse et il est moins facile d'y répondre. Quels sont, au point de vue des mœurs, les effets de cette égalité sociale? Bien des choses contribuent à former les mœurs, comme on peut s'en apercevoir si l'on fait attention que dans certaines régions de l'Europe elles valent mieux que dans d'autres, où, cependant, la structure de la société est également aristocratique ou démocratique, selon le cas (1). On doit, par conséquent, se garder d'attribuer à cette cause les particularités que l'on rencontre en Amérique. Somme toute, si l'on songe que la race anglaise a, moins que quelques autres races, cette vivacité de perception et cette sympathie qui contribuent au plus haut point à faire les bonnes mœurs, les Américains ont plus gagné que perdu à l'égalité. Je ne crois pas que les classes supérieures perdent en grâce et je suis sûr que les
(1) C'était un vieux reproche que l'on faisait aux Républiques de former des citoyens grossiers; témoin les phrases : «■ manières d'un suisse » ; « civilisé en Hollande » (Roscher, Politih, page 314.)
classes inférieures gagent en indépendance. Les mœurs du « meilleur monde» sont exactement celles de l'Angleterre, avec un i>eu plus de considération à l'égard des inl'érieurs et un peu plus de franchise à l'égard des égaux. Dans les masses, il y a, généralement parlant,, autant de véritable courtoisie et de bienveillance que dans n'importe quel autre pays du monde (1). 11 y a moins de politesse extérieure que dans certaines contrées d'Europe, le Portugal, par exemple, ou la Toscane ou la Suède. Il y a une certaine froideur et un certain sans-façon qui olîusquent tout d'abord le visiteur européen, lequel se considère encore comme étant « supérieur »; mais lorsqu'il s'aperçoit qu'il n'y a dans ces façons rien qui soit de l'insolence, et que les Américains indigènes n'y font aucune attention, il finit par s'y habituer. Les manières les plus choquantes sont peut-être celles des personnes investies de quelques bribes d'autorité. Les conducteurs de chemins de fer ont mauvaise réputation ; néanmoins, je nai jamais eu personnellement à m'en plaindre. J'ai gardé un excellent souvenir de l'un d'eux, sur une ligne du Sud (c'était un ancien soldat confédéré), (jui me fit les honneurs de son wagon avec une politesse exquise, digne de ces nobles Hongrois qui passent pour être les hommes les plus polis de l'Europe. Le garçon d'hôtel est arrogant, mais si l'on reconnaît franchement sa supériorité, il vous protège amicalement et il peut même condescendre à faire de son mieux pour vous rendre agréable le séjour dans la ville.
(1) Il y a des r(^gions de l'Ouest qui sont encore peu policées ; et l'attitude des blancs à l'égard des Chinois indigne souvent les étrangers venus des Etats de l'Atlantique ou de l'Europi'. Je me souviens d'avoir vu, dans l'Orégon, un terrassier de forte taille tirer de sa place un Chinois inoffensif dans un compartiment de chemin de fer, et lorsque je m'adressai au chef de train pour le prier d'intervenir, il me fit remarquer froidement : « Oui, je sais que ces choses exaspèrent les Anglais. » En compensation, sur le Pacifique, il arrive souvent que les gens de couleur mangent à table côte à côte avec des blancs.
Les gens les plus courtois se trouvent dans la population rurale de la Nouvelle-Angleterre et des Etats du Centre, du moins parmi les nouveaux immigrants des villes et parmi la population non encore fixée de l'Ouest. Gepenpendant. ce qui est surtout digne de remarque c'est l'amélioration qui s'est produite dans ces dernières années. Les témoignages concordants des voyageurs européens, y compris à la fois les admirateurs et les détracteurs de la démocratie, prouvent que les mœurs devaient être détestables il y a de cela soixante ans et, actuellement, on admet tout aussi généralement que les Américains sont aussi bienveillants les uns pour les autres et à l'égard des étrangers^ que peuvent l'être les Français, les Allemands ou les Anglais. Ce qui frappait le plus désagréablement le voyageur dans ces dernières années, c'est-à-dire l'éloge exagéré qu'ils faisaient sans cesse de leur pays et leur dénigrement à l'égard des autres, a disparu, et cette légère suffisance que leur donnait leur amour de l'égalité est maintenant à peine perceptible.