‹ La république américaine. Édition française. Avec une préf. de M.E. Chavegrin (volume 4)Chapitre 38 sur 58 · CHAPITRE GX · texte numérisé non relu

CHAPITRE GX

Deux théories sont en présence au sujet de riniluence des institutions démocratiques sur l'activitéintellectuelle. L'une de ces théories exalte lesinstitutionsparce qu'elles stimulent l'esprit d'un peuple, non seulement en avivant l'intelligence des hommes par une lutte et une agitation continuelles, mais en donnant à chaque citoyen la conscience de son propre pouvoir et de ses devoirs dans le monde, conscience qui le pousse à déployer son activité sur un champ de plus en plus vaste. Cette théorie invoque ordinairement l'exemple d'Athènes et des autres démocraties du monde antique, comparées à Sparte et aux villes oligarchiques dont la production intellectuelle fut insignifiante ou même complètement nulle. Elle compare la Rome de Gicéron, de Lucrèce, de Catulle et du siècle d'Auguste^ dont les grands hommes étaient nés sous la République, avec le monde romain plus vaste, mais relativement stérile de Marc-Aurèle ou de Constantin, alors que la liberté avait disparu depuis longtemps. Elle fait remarquer le réveil subit de la splendeur littéraire et artistique qui se produisit en Italie vers la fin des Républiques du Moyen Age, et elle insiste avec une complaisance particulière sur les splendeurs de Florence, la plus durable et la plus glorieuse des communautés libres de l'Italie.

D'après l'autre théorie, la démocratie est fille de l'ignorance et mère de la sottise et de l'orgueil. L'opinion du plus

grand nombre étant partout la règle, tout se trouve rabaissé au niveau des esprits vulgaires. L'originalité est étouffée, la variété disparait, personne ne pense par soi-même, ou, si on le fait, on craint de dire ce qu'on pense. Un sombre voile de monotonie couvre les cieux.

« Ta main, grand Anarchiste, laisse tomber le voile « Et parlout les ténèbres ensevelissent tout. »

Cette doctrine paraît dater de l'apparition du livre de Tocqueville, bien que ses disciples avoués l'aient poussée bien plus loin que ne Tavait fait le maître. C'est bien là en réalité, une doctrine a priori, imaginant ce que doivent être les conséquences d'une complète égalité au point de vue des conditions matérielles et des pouvoirs politiques. Mais elle se donne comme reposant sur les phénomènes observés aux Etats-Unis, qui, il y a trente cinq ans, étaient encore la seule grande démocratie ; et c'était par rapport aux Etats-Unis qu'elle était énoncée par M. Robert Lo\ve, en 1880, dans un de ces discours qui impressionnèrent si fortement ses contemporains.

Si l'on examine attentivement ces deux théories, on verra qu'elles manquent de fondement. Toutes les deux, en tant que ce sont des théories a priori, sont fantaisistes ; toutes les deux, en tant qu'elles prétendent reposer sur des faits historiques, se trompent, puisqu'elles ne considèrent qu'une seule catégorie de faits et qu'elles laissent de côté un grand nombre de conditions concomitantes qui, selon toute probabilité, influent sur le résultat plus que les quelques conditions qui ont été arbitrairement acceptées comme des causes suffisantes. Aucune des Républiques grecques ne fut une démocratie dans le sens moderne du mot, parce que toutes reposaient sur l'esclavage ; et le nom de démocratie ne peut pas même être appliqué, sauf à de courtes époques, aux villes italiennes. Bien des circonstances, en dehors de la forme populaire de leur gou-

veriiemcnt, contribuèrent à placer l'iinmortellc couronne •de la L^loire littéraire et artistique sur le front de la ville de la Violette et de la ville du Lys. De nnèmc, l'opinion d'après laquelle un pays démocratique est nécessairement un pays de stérile monotonie, en même temps qu'elle est peu solide <;omme déduction de principes généraux^ est encore moins solide lorsqu'elle donne certains phénomènes comme étant vrais de l'Amérique, et qu'elle leur oppose des phénomènes supposés. Les théoriciens qui, comme Daniel, ont proposé cette doctrine, nous exposent leurs rêves en même temps que leur interprétation ; mais ces rêves sont une de leurs inventions et, tels qu'ils sont, ils sont mal interprétés.

C'est une erreur commune que celle qui consiste à exagérer l'influence des formes de gouvernement. De même qu'il y a des écrivains et des politiciens qui, lorsqu'ils se trouvent en face d'un trait du caractère national qu'on ne saurait expliquer d'une manière satisfaisante, l'attribuent à la « race », de même aussi il y a des écrivains et des orateurs qui, trop indolents pour examiner tous les faits de la cause, se saisissent des institutions politiques d'un pays, comme offrant le moyen le plus facile de se rendre compte de ses particularités sociales et intellectuelles, et, peut-être aussi, de ses particularités religieuses et morales. Peu de problèmes sont, en réalité, plus complexes que celui des rapports qui unissent, dans un pays, la vie politique et la vie intellectuelle ; peu de choses sont plus difficiles à distinguer que les influences que l'on peut respectivement attribuera une égalité des droits et des pouvoirs politiques, d'un côté, et à une égalité des conditions matérielles et sociales, d'un autre côté. On prétend généralement que la démocratie et Tégalité vont la main dans la main ; mais, de même que l'on peut avoir un gouvernement populaire avec d'énormes différences de richesse et des inégalités dans la vie sociale, de même on peut avoir l'égalité sociale dans un gouvernement despotique. Sans doute, l'égalité sociale

et politique vont la main dans la main, elles se fortifient mutuellement ; mais lorsque Tinégalité des conditions matérielles devient très marquée, la vie sociale change, et, comme les phénomènes sociaux deviennent plus complexes, il devient plus difficile de les analyser.

Revenant aux deux théories dont nous sommes parti, nous pouvons dire que les Etats-Unis ne les justifient guère ni l'une ni l'autre. La démocratie américaine n'a certainement pas produit de siècle de Périclès. Elle n'a pas non plus rapetissé la littérature ni produit un peuple de misérables, stupides au point d€ ne pas avoir conscience de leur stupidité, dans un stérile désert d'insignifiante médiocrité. Attribuer les infériorités, telles qu'elles sont, en matière d'art, de science en Amérique, uniquement^ ou même principalement, à sa forme de gouvernement, n'est pas moins absurde que d'attribuer, comme le font bien des Américains appartenant à ce qu'on peut appeler l'école de la vantardise, son merveilleux progrès matériel à la même cause. Ce n'est pas la démocratie qui a payé une dette gigantesque et fait surgir Chicago d'un vaste marais. Ce n'est pas non plus la démocratie qui a, jusqu'ici, refusé aux Etats-Unis des philosophes comme Burke et des poètes comme Wordsworth.

La plupart des écrivains qui se sont occupés de cette matière n'ont pas seulement mis sur les épaules du gouvernement démocratique ce qu'on pouvait lui faire porter, mais ils ont préféré les spéculations abstraites à la tâche plus modeste de peser des faits et de les vérifier. Ils ont bâti d'ingénieuses théories sur la démocratie qu'ils donnaient comme étant la source de ceci et de cela, ou de tout ce qu'il leur plaisait d'imaginer ; ils n'ont pas essayé de déterminer, au moyen d'une large induction, les résultats spécifiques qui apparaissent dans les pays qui, différents sous d'autres rapports, s'en rapprochent par leur gouvernement démocratique. Si nous nous écartons de ces précédents qui furent en honneur pendant quelque temps, ce n'est pas à cause de la difficulté de ce procédé, mais parce que, par

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lui, on n'arrive à aucun résultat profitable. Ces spéculalions ont peut être servi à nous indiquer sur quels phénomène? (levait se porter notre attention dans les pays démocratiques ; mais, lorsqu'il s'agit d'atteindre quelques résultats positifs, ils doivent être atteints au moyen dune soigneuse vérification des phénomènes intellectuels de plus d'un pays, et aussi, en établissant d'une manière incontestable les rapports qui existent entre eux et les institutions politiques sous lesquelles ils prévalent.

Si quelqu'un, partant de l'idée que l'on se fait généralement de la démocratie, venait dire que, dans une nation démocratique, nous devrions trouver une certaine disposition aux spéculations hardies et sans frein, n'épargnant ni la théologie ni la morale, une absence totale de règles, de traditions et de précédents, tout homme pensant et écrivant sans se soumettre aux jugements de la critique, « tout poète étant son propre Arislote », un goût prononcé pour les grands elVets et les couleurs voyantes^ la force plus appréciée que la iinesse, la grandeur plus que la beauté, une manière vigoureuse, rapide, impétueuse dans les écrits et dans les paroi 3S, un art grandiose et, peut-être, visant à la sensation, il dirait des choses tout aussi raisonnables et naturelles a priori que la plupart des tableaux que l'on nous (ait des sociétés démocratiques. Cependant,un grand nombre de ces traits seraient entièrement en opposition avec ceux que nous offre l'Amérique.

Tout tableau de ce genre doit nécessairement être fantaisiste. Quiconque part d'une idée si simple et (pour ainsi dire) si pauvre que l'est celle de l'égalité des droits civils et des pouvoirs politiques chez chaque membre de la communauté ne peut que faire appel à son imagination quand il s'agit de donner un corps aux consé<|uences de ce principe. Que l'on étudie le tableau de l'homme démocratique et de la ville démocratique que nous a laissé le premier et le plusgrand de tous les critiques hostiles à la démocratie '1 ;,

(1) Platon, même, pousse si loin la fantaisie, qu'il montre

et qu'on le compare avec les descriptions très différentes de la vie et de la civilisation sous un gouvernement populaire dans lesquelles s'est égarée la spéculation depuis l'époque de Tocqueville, on trouvera que chaque tliéorie est acceptable in abstracto et, aussi, que chacune d'elles ne s'adapte pas aux faits que nous présente l'Amérique contemporaine.

Disons donc adieu à la fantaisie et etforçons-nous de découvrir quels sont actuellement les caractères intellectuels les plus saillants de la masse de la population indigène des Etats-Unis.

Etant données les ditïérences d'opinion, c'est avec une certaine défiance que je propose la liste suivante :

1. — Désir de ne pas être en retard sur les idées et les travaux du reste du monde, d'avoir toutes les formes de l'art et de la littérature convenablement représentées, et excellentes dans leur genre, de sorte que l'Amérique soit regardée comme ayant une place bien à elle parmi les nations.

2. — Un goût prononcé pour les effets surprenants et hardis, une préférence marquée pour les vastes généralisations et les théories qui ont un air de perfection.

3. — Une absence de goûts raffinés parmi la multitude, avec une disposition à être attiré plutôt par ce qui brille que par la délicatesse d'exécution ; un manque de maturité et une perception insuffisante des différences qui séparent une œuvre sobre de première valeur d'une simple platitude.

4. — Peu de respect pour les règles reçues et les traditions, et, en outre, la croyance que de nouvelles conditions

les mulets et les ânes de la démocratie caracolant le long de la route sans daigner porter les fardeaux. La passion pour la licence effrénée, pour la nouveauté, pour la variété, est, pour lui, caractéristique de la démocratie, tandis que la monotonie et même le conservatisme obstiné sont les défauts que les récents criliqucs européens nous promettent.

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doivent nécessairement donner naissance à de nouvelles idées.

5. — L'habitude de faire trop peu de cas de la connaissance ou de l'expérience spéciale, sauf on ce qui rej;arde les applications scientifiques ou le commerce ; l'idée qu'un liommf-.intelligent est également apte à toutes sortes de choses, absolument comme le D' Johnson pensait que s'il s'était occupé de politique il s'y serait autant distingué que dans la poésie tragique.

(',. — L"ne admiration pour la supériorité scientifique ou littéraire, un enthousiasme pour tout ce que l'on peut appeler du génie, avec une tendance prononcée à en découvrir partout.

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